Quand mon ami chinois, Liu Sian, venait à Chicago, il prenait ses quartiers chez nous dans la petite chambre de notre vaste appartement. Liu Sian nous rendit un soir visite à Chicago. Il arriva très peu de temps après qu'une querelle entre ma future ex-femme et moi ait éclaté et se soit somme toute partiellement résorbée: la mauvaise humeur entre nous était encore opaque tandis que l'appartement, et notamment la cuisine-salon, par laquelle nous pénétrions dans notre appartement, portait les stigmates de notre violence coutumière, je n'en fais pas la liste exhaustive mais parmi ces cicatrices, la litière du chat était retournée et ses granulés répandus dans la penderie — le mot penderie en anglais pantry avait une fois provoqué une argutie houleuse qui tourna vite à la dissension entre nous, ignorant que j'étais de la signification de ce mot, ma future ex-femme qui pensait que le mot pantry venait du français, ne voulant pas croire à mon ignorance, me reprochait de faire le pitre et de ce fait de me dérober à la corvée qu'elle tentait de défausser sur moi, dans le cas présent, le rangement des courses alimentaires dans ladite penderie — deux assiettes brisées dépassaient de la poubelle, une aquarelle très sombre de ma future ex-femme, que j'avais encadrée avec beaucoup de soin — en matière de cadre j'étais capable d'une minutie maniaque — tant cette aquarelle sombre, qui paraissait pourtant peu de chose, me touchait beaucoup, à vrai dire, elle m'émouvait et me faisait immédiatement penser aux tons de ferraille de la Mer du Nord tels qu'on les voit après la pluie sur la jetée du Clippon à Dunkerque dans le Nord de la France, cette aquarelle donc, accrochée au-dessus de l'évier, penchait maintenant beaucoup à gauche comme un bateau ivre de tangage — un car-ferry, bousculé et chahuté par les intempéries et la forte houle de la Mer du Nord — au-dessus de l'évier, donc, dans lequel des pétales de maïs soufflés au miel avaient perdu toute croustillance, inondés de lait demi-écrémé et de mousse de liquide vaisselle mêlés, mais chose plus étrange encore, un couteau de cuisine grand comme ça — comme dit la concierge de Tintin dans le Crabe aux Pinces d'Or, joignant le geste à la parole et parlant d'ailleurs d'un revolver, page 8, troisième bande, deuxième case — était fiché dans la porte de la cuisine, incidemment la porte d'entrée de notre appartement. Cette rixe, un peu outrancière tout de même, avait été causée par mon absence de bonne volonté à faire en sorte que tout notre appartement soit immaculé, qu'il subisse, en quelque sorte, un véritable nettoyage de printemps pour accueillir dans les meilleures conditions possible notre ami chinois, Liu Sian. Nos points de vue, celui de ma future ex-femme et le mien, différaient notamment parce que la visite de Liu Sian ne m'apparaissait pas comme une occasion plus particulière qu'une autre visite de tout autre ami, tandis que ma future ex-femme s'était faite toute une idée de saisir l'opportunité de cette visite pour montrer ses dernières peintures à Liu Sian , dans l'espoir d'obtenir de lui qu'il organisât une exposition desdites peintures à Toronto, dans la Province de l'Ontario, au Canada. Dans son esprit donc, il convenait de véritablement dérouler le tapis rouge, un effort que je n'étais pas préparé à consentir parce que je revenais d'une journée de travail fatigante, que je n'entendais pas l'alourdir davantage par la corvée, que je jugeais excessive, d'une currée et d'un décrassage printaniers. S'en suivirent de fait l'empoignade déjà mentionnée et les traces qui en résultèrent comme autant de plaies que notre appartement portait de notre altercation. En soi on pouvait dire que ma future ex-femme, à force d'insister avait fini par obtenir l'exact contraire de ce qu'elle souhaitait, c'est à dire qu'au lieu d'un appartement tellement propre qu'on aurait pu manger à même le sol, selon son expression rebutante, un ménage même superficiel, pour lequel j'étais prêt à me résigner de bonne grâce, n'avait finalement pas eu lieu et, qu'au contraire, la cuisine tenait davantage du capharnaüm. Liu Sian sonna tandis que le gros de la tempête avait soufflé, que j'avais déjà ramassé les deux assiettes brisées, que j'avais jetées dans la poubelle pourtant déjà pleine et que j'essuyais mollement, d'une éponge à peine rincée, les rebords de l'évier de la cuisine, tandis que ma future ex-femme pompait avec nervosité sur une cigarette américaine filtrée et allégée. Nous accueillîmes Liu Sian avec ferveur, j'étais très heureux de revoir cet ami, tandis que ma future ex-femme, malgré la fureur qui s'était prise d'elle pendant la dernière heure était encore capable de rassembler tous ses charmes pour recevoir notre ami chinois, Liu Sian, avec force sourires et embrassades. Liu Sian était d'excellente humeur et ne parut jamais s'apercevoir du désordre de la cuisine, pas même du couteau resté fiché dans la porte de la cuisine. A vrai dire toute la soirée, il resta assis à la même chaise, discutant avec chaleur et jovialité , s'ennivrant sur place, placide et immobile comme vissé sur son siège, tournant le dos au couteau de cuisine grand comme ça, tandis que ma future ex-femme et moi faisions face à notre ami chinois, Liu Sian, et au delà du visage poupon et badin de Liu Sian, qui s'amusait de tout ce soir-là, nous pouvions voir en arrière-plan le couteau de cuisine grand comme ça, fiché dans la porte de la cuisine. Liu Sian repartit de bon matin le lendemain, le couteau resta planté dans la porte toute la journée. Le soir, le temps était orageux, la télévision et la radio mettaient tout un chacun en garde contre les risques potentiels d'un ouragan dans la nuit, je ne pris pas cet avertissement à la légère, et je fis bien, tant je savais comment pareille exécrable météorologie avait des incidences déplorables sur la constance de caractère, somme toute fragile, de ma future ex-femme. Effectivement, en début de soirée, une oposition intense éclata entre nous et comme la dernière en date avait donné lieu à un jet de couteau, je n'étais pas décidé à m'exposer plus que de raison à ce qui ressemblait dans la colère de ma future ex-femme à un ouragan impétueux — et sur le champ, j'aurais donné raison à des générations et des générations de météorologistes américains qui s'étaient cantonnés, jusque là, à donner des prénoms féminins aux ouragans et aux typhons les plus spectaculaires traversant le pays — je sortis rapidement et ne rentrai que tôt le matin. Le couteau resta, une nouvelle nuit durant, fiché dans la porte d'entrée. Lorsque je rentrai tôt le matin, je le retrouvai toujours planté dans la porte. Je le défichai et constatai que sa pointe était tordue et émoussée. Ce matin-là j'employais ma première demi-heure de retour à notre appartement, à tenter, en vain, de redresser la pointe du couteau de cuisine grand comme ça. À ce jour la pointe de ce couteau de cuisine est toujours tordue, particularité que je constate encore aujourd'hui — avant de l'écrire je suis allé vérifier. La pointe tordue et émoussée de ce couteau, grand comme ça, me renvoie toujours à cette matinée. Chaque occasion qui m'est donnée de couper des poivrons en bâtonnets, des courgettes — dont ma future ex-femme avait horreur — en rondelles ou encore en deux coups de couteau dans le sens de la longueur puis en petits morceaux dans le sens de la largeur, des oignons des six façons différentes, méthode dite à la chinoise, en quartiers, en petits dés, en rondelles, en gros morceaux, en hachis, en quarts coupés en deux dans le sens de la longueur, du gingembre, en hachis ou en fines lamelles, de la tomate n'importe comment, des carottes, en bâtonnets, en rondelles, en quarts — deux coups de couteau dans le sens de la longueur — en rondelles, en ellipses, des navets en cinq morceaux aux formes quelconques, des pommes de terre, en morceaux également indifférents, en débitant ces légumes donc, je me souviens toujours de ce petit matin. De fait, il n'est pas rare, il est même habituel, que dans la cliquetis de la lame, affûtée mais légèrement tordue et ébrêchée, s'abattant en rythme sur le bois usé de mon billot, je puisse revoir dans une parfaite netteté, cette aurore où mon logis n'était habité d'aucun bruit, et où, après avoir retiré le couteau de la porte d'entrée d'où il était fiché, j'étais retourné dans la remise à outils, et j'avais essayé, très calmement, de redresser la pointe de ce couteau de cuisine, grand comme ça, tentative dans laquelle j'échouais, ce qui ne me vexa nullement, j'étais calme, remontant dans la cuisine, je préparais du café et retardais aussi longtemps que je le puisse le moment d'aller en porter une tasse à ma future ex-femme dans son lit. Le pouvoir évocateur de ce couteau n'a de cesse de m'étonner. Ainsi, sans même être occupé à couper courgettes, poivrons, aubergines et carottes, pommes de terre, oignons et tranches de lard, il me suffit souvent de regarder le manche du couteau cerné dans son râtelier de bois, pour sentir toute la chaleur matinale de ce mois d'août si lointain, un matin qui faisait suite à une nuit orageuse mais dont l'ouragan prévu n'avait finalement pas éclaté, le nôtre si évidemment. Ce matin calme, ce matin de dimanche, j'entends encore les sons mats produits par mes petits coups de marteau sur un martyr de bois, essayant vainement de redresser cette lame, n'y parvenant pas, sans m'offusquer de mon manque de réussite, continuant. De là où j'écris, je peux voir le manche du couteau: je sens l'odeur de ma sueur dans la chaleur de cette matinée d'août, l'odeur de cendrier froid de ma chemise qui m'a contenu fumant, et fumant cigarette sur cigarette, je suis calme, si merveilleusement calme, je renonce, un renoncement sans la moindre douleur, à parvenir à redresser la pointe à peine ébréchée et tordue de ce couteau de cuisine grand comme ça et je pardonne à ma future ex-femme. En préparant le café, que je m'oblige à ne pas faire trop fort, ma future ex-femme n'aimant pas, au contraire de moi, le café fort , je lui pardonne et je lui murmure que je l'aime, elle ne peut m'entendre, étant endormie, aussi je dis à voix haute, surtout quand tu écumes, mais le souvenir de l'écume justement aux commissures de ses lèvres me la fait craindre à nouveau. C'est tremblant que j'irai lui porter son café, pas trop fort, au lit, je retarde autant que je le puisse ce moment où il faudra prononcer, murmurer, son nom, la réveiller, ma future ex-femme ouvrira un oeil, d'abord inquiet, qu'elle fera aussi haineux que possible, renfoncera son visage dans les deux oreillers, me refusant tout regard, je ne lui caresserai pas les cheveux, effet de tendresse dont elle a horreur, mais je parviendrai bien à la rendre aimable dans le courant de la journée, ce qui me met du baume au coeur. Mais je pense aussi, cela est certain, que dans le courant de la journée, je parviendrai aussi à la faire me donner des coups, à m'insulter, à me jeter des objets au visage, j'envisage les objets épars qui jonchent le plancher de la chambre et les dévisage chacun en tant que possible. Je sais qu'elle n'a aucun a priori, que ma future ex-femme ne choisira aucun objet aux dépens d'un autre. Ma future ex-femme m'a déjà lancé en travers de la figure, heureusement en me manquant plus souvent qu'en m'atteignant, un verre à pied, un trousseau de clefs, un livre, Au-dessous du volcan de Malcom Lowry — your fuckin' Malcom-the-condom ( ton putain de Malcom à la con ) s'était-elle écrié en lançant le livre chéri — une trousse de toilettes, ouverte, et dont le contenu finit parterre, un stylo-plume de couleur grenat et au capuchon argenté, une courgette — pour la raison qu'elle n'aimait pas ces cucurbitacées, cette courge — une gomme, une balle de tennis, d'ailleurs que faisait-elle là?, nous n'y jouions, ni elle ni moi, une boîte de clous, heureusement presque vide, un couteau de cuisine, grand comme ça, je n'y reviens pas, une pomme de terre, une fourchette, et deux secondes plus tard, une cuillère, l'eau qui était contenue dans un verre posé sur la table de la cuisine, pourquoi pas le verre, cela me surprit, une telle modération et une pareille retenue n'étaient pas coutumières, un disque de jazz — The shape of the jazz to come de Ornette Coleman — qui de fait fut rayé, ce disque-là plutot qu'un autre parce qu'il lui cassait les oreilles, pour ma part, je n'aurais jamais pensé qu'un disque d'Ornette Coleman puisse me faire du mal, un tube de dentifrice — le mien, indubitablement, parce qu'il restait de pâte était impeccablement roulé vers le bouchon, pour ne pas en perdre une goutte — le sien de dentifrice, nous ne supportions mutuellement pas le goût de la marque du dentifrice l'un de l'autre — elle le pressait n'importe comment, avec le résultat aberrant mais escomptable que le dentifrice était en fait concentré vers le fond du tube et non vers son orifice, une pomme, une boscop, cinq cents grammes de pâtes, jetées de l'écumoire, brûlantes, deux jours plus tard, la même écumoire, vide et sèche, cette fois-ci, le tout-venant, en somme. Il m'a suffi d'ouvrir les yeux et de regarder le manche du couteau de cuisine, grand comme ça, à la pointe ébréchée et tordue, dans son râtelier. J'ai froid. Il m'arrive souvent d'aller volontairement dans la cuisine pour trouver du regard le couteau de cuisine grand comme ça, et ainsi chasser de mon esprit des pensées déplaisantes au profit de celle agréable au contraire de cette lointaine matinée d'août, et du calme des petits coups de marteau sur le martyr de bois plaqué contre la longue lame du couteau, grand comme ça.

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