
Quand mon ami chinois Liu Sian venait à Paris, il prenait
donc ses quartiers chez moi, dans toute l'exiguïté de
mon appartement parisien, au 227
de l'avenue Daumesnil. Liu Sian venait surtout à Paris
pour vendre ses toiles, qui se vendaient d'ailleurs très bien,
pour la plus grande perplexité de Liu Sian qui voyait non seulement
sa peinture alimentaire partir comme des petits pains et ce
bien que je fusse incapable de lui dire quelle était la couleur
préférée des Français, tout comme les
Canadiens sont, d'après Liu Sian, très preneurs de bleu
de même que ses toiles qui d'après lui ne relevaient
pas de sa peinture alimentaire. Pour ma part j'éprouvais une
difficulté croissante à faire le distinguo entre la
peinture alimentaire de Liu Sian et sa peinture non commerciale, mais
tout de même commercialisée avec succès à
Paris. Liu Sian connaissait en effet de très beaux succès
mercantiles, vendant l'intégralité de ses expositions
aussi bien celles de peinture alimentaire que celles de peinture non
commerciale. Pour ce qui était du distinguo, Liu Sian, lui
si, voyait encore la différence. Etant ordonné de nature,
il avait deux galeries parisiennes si je ne me trompe, elles
étaient toutes les deux sises dans la rue P à Paris
une des galeries à laquelle il confiait ses toiles de
peinture alimentaire, l'autre à qui il confiait sa peinture
artistique, entre guillemets. Cette organisation bipolaire
devait pour beaucoup contribuer à ce qu'il ne mélangeasse
pas les genres des peintures, et lui permettait sûrement d'y
voir suffisamment clair et, de ce fait, de garder encore assez distinctement
à l'esprit le distinguo entre peinture alimentaire et peinture
non commerciale, distinguo qui m'apparaissait en revanche de moins
en moins nettement. Pour ma part au contraire, les choses ne connaissaient
pas le même tour favorable. Liu Sian, et ce n'était pas
uniquement de l'amitié de sa part, ne parvenait pas à
comprendre pas davantage qu'il ne s'expliquait les raisons de
ses succès comment il était possible que mes toiles
les rares fois où elles furent exposées à Paris
ne se fussent pas vendues du tout, et comment il se faisait que je
n'ai, jusqu'à présent, eu que deux expositions parisiennes
dans des galeries, toutefois suffisamment excentrées, pour
que tout un chacun, fréquentant habituellement le milieu des
galeries du centre de Paris, ignorasse jusqu'au nom de leurs rues.
Ces expériences ne furent pas amenées à se reproduire,
il faut dire que de telles déconvenues, de telles méventes,
avaient tôt fait de froisser définitivement les rares
galeries qui avaient couru le risque d'organiser des expositions d'invendus
,
c'est à dire de mes toiles. Décidément le marché
de l'art parisien semblait, de ce que
Liu Sian pouvait en juger, au vu de nos deux expériences opposées,
obéir à des lois propres qui défiaient toutes
les autres, celles des principales capitales que Liu Sian qui
avait fini par obtenir une notoriété internationale
naissante fréquentait assidument de ses expositions.
Par ailleurs j'avais cessé toute activité de peinture
alimentaire à mon retour des Etats Unis d'Amérique,
le marché de la peinture en bâtiment français,
aux exigences de qualité sans doute plus grandes, avait également
été retors à mes efforts de percée dans
le milieu. Comme j'étais incapable d'entamer la moindre carrière
de peintre de peinture alimentaire, de peinture alimentaire artistique,
s'entend, ne parvenant pas, entres autres choses, à me décider
pour une patte, qui à défaut de m'être personnelle,
pusse être reconnue comme telle par les amateurs potentiels
de peinture alimentaire, j'avais résolu de gagner ma vie, et
mes tubes de peinture, en commençant une carrière dans
un secteur qui paraissait plus porteur, celui de l'informatique, mais
qui présentait l'inconvénient majeur d'être sans
rapport avec mes compétences quelles qu'elles fussent. Aussi
ne faisant pas immédiatement montre d'aptitude pour les lois
pourtant binaires qui régissent l'informatique, mon horizon
s'en trouva rapidement bouché: les tâches qui me furent
de prime abord imparties consistaient essentiellement à remettre
des autoroutes de listing vierge auprès d'imprimantes
gloutonnes et dont le
ronronnement, le ronflement, les roulements, la rumeur, les grondements
presque, les chocs et les entre-chocs, le fracas, les grésillements,
le brasillement, le brondissement, le bruissement, le clapotage, les
clapotis, les clapotements, les clappements, claquements, craquements,
craquettements, les crépitations, les crépitements,
les crissements, tapements, tintements et les petites stridulations,
l'hydatisme encore que d'hydatisme, il soit délicat et
sans doute déplacé de parler tant ces imprimantes étaient,
aussi compliquées fussent-elles dans leur fonctionnement, dépourvues
d'organes les raclements, le vrombissement des mécanismes
obscurs obéissant à un ordre complexe qui leur était
propre, un peu à l'image de celui qui régit le marché
de l'art parisien
.
La cacophonie de ces imprimantes donc, reproduisait à merveille,
mais dans une plus petite échelle, bien qu'avec
une régularité toute métronomique, l'abattage
de grands arbres avec une fréquence effrénée
à laquelle les forêts du monde entier n'auraient pas
survécu plus d'une semaine. En outre le rythme déchainé
des imprimantes, le caractère répétitif de leur
production, l'automatisme régnant sans partage sur toutes les
tâches et enfin, le côté binaire, bien sur, de
la plupart des situations, déteignaient beaucoup sur la nature
un peu sèche des rapports entre les êtres qui travaillaient
au sein du service informatique, état dans l'état dans
l'entreprise, et dont tous
les locaux et les équipements rappelaient sans difficulté
le décor des séries américaines de science-fiction
des années soixante, seules quelques indications immuables
telles la machine à café, un calendrier des postes,
des porte-manteaux et des
placards pour effets personnels aux rustiques combinaisons à
trois chiffres, qui se distinguaient les uns des autres davantage
par les autocollants que d'après leurs numéros de casier,
ainsi certains collègues marquaient leur appartenance à
une région, autocollant de la région Loire, tandis que
d'autres clamaient leur allégeance aux destinées d'un
club de football, le Paris Saint-Germain, en tête au nombre
des autocollants sur les placards, devant l'Olympique de Marseille
et l'A.S. Saint Etienne, quand d'autres, enfin, étaient soucieux
de se distinguer par la marque de leur voiture, autant de détails,
somme toute, qui sont le plus souvent négligés, à
tort, par les réalisateurs de séries américaines
de science-fiction, nous laissant croire, sans doute que la nature
humaine aura tellement évolué d'ici au XXVIIème
siècle que les hommes en l'an 2601 ne s'abreuveront plus de
café le matin, sauront toujours quel jour de la semaine on
est, n'auront jamais besoin de se dévêtir et ne se passionneront
plus pour les trajectoires désordres, de vingt deux de leurs
semblables autour d'une sphère de cuir, capricieuse dans ses
rebonds inégaux ou encore pour la marque de leur moyen de transport
individuel. J'avais donc sous les yeux un échantillon de l'humanité
à venir et de ce que je pouvais voir, cet
homme-là était assez inapte au dialogue et à
la parole. Prenons un exemple. En sortie j'avais fini par maîtriser
ce précepte informatique universel du couple entrée/sortie,
les imprimantes n'étaient pas avares de montagnes de
listings aux altitudes équivalentes à celles
que je prodiguais en entrée à ces bécanes
autre terme universel informatique et qui désigne essentiellement
toute chose animée, si ce n'est mue d'une volonté propre
lesquelles montagnes de papier étaient déliassées
par mes soins là aussi le terme technique exact est dispatché
et tous mes efforts auprès de mes collègues pour réintroduire
le verbe déliasser furent vains et triés
en des piles ordonnées, une pile par destinataire. L'exemple
du destinataire. Les destinataires étaient le plus souvent
des programmeurs, soit très absorbés,
et cela je pouvais le comprendre, le décryptage de suites
ininterrompues de signes sans cohérence immédiate
tels un texte écrit en chinois lu par un Occidental
dont recelaient les états ( listings imprimés
) devait sûrement demander un niveau de concentration comparable
à celui nécessaire à la conduite d'une prenante
partie d'échecs, soit les programmeurs
étaient-ils méprisants à l'égard de cette
sous-gente informatique que mes
collègues et moi devions représenter à leurs
yeux, tant nos aptitudes informatiques étaient médiocres,
surtout en comparaison de leur très grande maîtrise des
lois binaires précitées, dans tous les cas de figure
les contacts avec d'autres employés étaient donc limités,
puisque les programmeurs étaient soit
trop absorbés, soit trop méprisants pour nous adresser
la parole, toujours est-il que les seules vraies paroles échangées
l'étaient avec mes collègues aux relèves. Ainsi
lorsque je faisais partie de l'équipe montante, en
fait d'équipe, j'étais seul, l'équipe descendante,
c'est à dire mon collègue dont le quart c'est
à dire le tiers d'une journée précédait
le mien me disait en général, dans l'ordre: Salut.
Ça va? Y a la 780 qui déconne, j'ai fait un appel à
l'inspection IBM. Les autres bécanes ça va. Lorsque
je faisais, à mon tour, partie de l'équipe descendante,
la situation que je transmettais avait peu évolué: je
m'entendais dire: Bonjour, ça va?, j'ajoutais par
pur bavardage, depuis hier, mais l'équipe montante,
un fort gaillard moustachu aux épaules de déménageur,
l'équipe montante, donc, était généralement
peu réceptive à l'ironie cachée et diffuse de
cette remarque. Les bécanes ça va. Par contre
j'avais essayé de dire en revanche une ou deux fois mais
l'équipe montante m'avait fait répéter
aussi je finis par corriger de moi-même cet écart verbal
et le remplaçait par le barbarisme en vigueur, c'est à
dire par contre il n'y a plus de 2246
le 2246 étant un listing de papier pré-imprimé
qui servait à l'envoi de courriers bien particuliers aux clients
de la société qui m'employait. Et si d'aucuns un peu
exacts dans leur lecture souhaiterait se faire une idée de
ces quelques paroles dans leur contexte bruyant, je les engage vivement
à mettre en route simultanément tous les appareils électroménagers
dont ils disposent, et de crier au plus fort de leur gorge et de leurs
poumons: Bonjour ça va? Les bécanes, ça
va, par contre il n'y a plus de 2246, faut en recommander
.
Les lecteurs attentifs auront tôt fait de remarquer qu'une aussi
médiocre et frugale communication ne suffira jamais à
l'honnête homme. Ajoutez à cet embryon d'échanges
avec d'autres hommes, des conditions de travail rebutantes, je ne
reviens pas sur le bruit quasi-ininterrompu
des imprimantes, lesquelles fonctionnaient en trio et la meilleure
conduite de ces imprimantes consistait à intervenir à
leur chevet à tour de rôle. Les périodes de relative
inactivité, inactivité de l'homme pas celle des machines,
c'est à dire ces périodes éminemment bruyantes
puisque les trois bécanes tournaient à plein, étaient
comblées par le déliassage du listing et son
tri, de même que d'autres menues activités, telles que
le recensement des pré-imprimés et le remplissage des
bons de réachalandage, des passages brefs d'aspirateur
sur les parties sales de l'imprimante et autour de l'imprimante et
notamment après chaque réapprovisionnement d'encre en
poudre, ou au contraire après chaque vidange de l'encre saturée,
Il y avait trois imprimantes, la 780, la 781 et la 782 ( il était
généralement entendu de dire sept huit un et non sept
cent quatre vingt un ) et puis aussi une imprimante à trous
dont l'emploi tendait à se marginaliser, cantonnée qu'elle
était aux petits tirages d'une part, mais surtout à
des pré-imprimés qui menaçaient à tout
moment de ne plus être recommandés, obsolescence partagée
avec l'imprimante elle-même. Nous fuyions tous les tâches
à exécuter sur cette imprimante, partagés entre
deux attitudes, prendre en compte l'obsolescence par anticipation
de ce vieux matériel et faire preuve d'une procrastination
qui se reportait d'équipe en équipes sur plusieurs jours,
parfois sur deux semaines, jusqu'à ce que le chef d'exploitation
ne s'aperçoive lui-même qu'une série d'imprimés
était en attente sur ce vieux bouzingue, cette usine à
gaz, et qu'il fasse de cette impression un impératif, mieux
valait ne pas être le pauvre élu de cette remontée
de bretelles, toujours sommé de s'exécuter sur le champ,
et d'écoper ainsi de la rébarbative corvée. La
mise en route et les réglages fastidieux de cette imprimante
nous portaient à tous sur les nerfs, et tout particulièrement
son bruit de fonctionnement qui ressemblait à celui d'une mitraillette
en surchauffe
.
Le constructeur de cette imprimante avait conçu un système
de capot amovible et escamotable qui étouffait un peu le bruit
des rafales
,
mais de rabattre le capot n'était pas sans risque, puisqu'un
défaut de conception faisait que le capot rabattu
entraînait plus souvent qu'à son tour un engorgement
de l'autoroute de papier et des bourrages répétitifs
du listing. L'intervention qui consistait à résorber
ce fatras de papier emmêlé portait également,
sinon davantage, sur les nerfs, ce qui fait, bien sur, que mes collègues
et moi-même avions résolu de faire fonctionner ce dinosaure
le capot ouvert dans le vacarme de sa mitraillette frénétique
.
La mise hors tension définitive de cette maudite bécane
fut fêtée par tous et c'était un bonheur que de
se dire que nos procrastinations généralisées
à toutes les équipes avaient fini par convaincre en
haut lieu, en passant par le chef d'exploitation, de l'obsolescence
de la bécane et de son départ, finalement, pour la casse.
Il y avait donc trois imprimantes IBM de type trois mille huit
et j'écris la chose en lettres tant je ne fus jamais tout à
fait sur que cette dénomination signifiait 3008 ou 3800. Comme
je l'ai écrit, lors des périodes de productivité
faste, elles devaient fonctionner de concert
et il convenait d'aller du chevet de l'une au chevet de l'autre à
tour de rôle et de cantonner ainsi l'arrêt de l'impression
pour intervention à une seule imprimante à la fois,
pendant que les deux autres continuaient de tourner. Sur les trois
mille huit, les interventions les plus fréquentes obéissaient
à cinq codes d'erreur inscrits sur le petit écran à
diode sur le côté de l'imprimante, lesquels codes s'affichaient
en clignotant pour attirer l'attention des opérateurs avec
force signal sonore
,
sans doute destiné, paradoxalement, aux sourds, à ceux
d'entre nous qui auraient tout à fait perdu l'ouïe et
qui de ce fait auraient manqué de remarquer qu'en s'arrêtant,
une imprimante représente un déficit sonore d'un tiers
par rapport au volume
le plus fréquent de la pièce, lequel correspond, évidemment,
au fonctionnement simultané et à plein régime
des trois imprimantes: le code 01, plus de papier en entrée,
enlever le carton vide, opération faite du pied tandis que
les deux bras sont lestés par le carton plein du papier de
remplacement, remplacer carton vide par carton plein, opération
toujours délicate pour les lombaires, tirer le listing,
le passer sous la brosse amovible, aligner début avec fin,
joindre les deux à l'aide du ruban adhésif bleu ciel,
prévu à cet effet, libérer le chemin du papier,
appuyer sur la touche libération, puis la continuité
ayant été éprouvée, faire départ,
par acquis de conscience, vérifier que la réception
n'empâtit pas du changement de rame, le code 32, bourrage de
papier dans le chariot de réception, le plus en amont possible,
couper le listing à l'aide du sabre de matière
plastique bleu
cobalt
,
lequel se range dans la fente-étui prévue à cet
effet, à droite du chariot de réception, insérer
le listing, inverser les deux ou trois plis dans le chariot
de réception, le remonter et faire départ,
le code 04, encre faible, arrêter l'imprimante, ouvrir la trappe,
abaisser le bidon d'encre précédent et le percolateur,
tapoter sur le bidon précédent pour se débarasser
des petits tas d'encre collés aux parois du bidon, soulever
doucement le bidon et le désengager, retenir son souffle, jeter
le bidon dans la poubelle qu'on aura approchée préalablement,
dévisser le couvercle du bidon d'encre neuf, l'engager sur
le percolateur, enfoncer l'opercule d'un coup sec, réintroduire
le couple percolateur-bidon dans la trappe, refermer la trappe, faire
départ, passer l'aspirateur fait ingénieux,
chaque imprimante était équipée de son propre
système d'aspiration
,
avec son manchon flexible et ses embouts accessoires, et enfin son
bac de réception, lui même objet de vidages réguliers,
lesquelles opérations de vidage devaient être suivies
d'une nouvelle aspiration des abords de la bécane, parterre,
dans le fond ou sur les parois de l'imprimante, du fait du trop plein
du bac de réception de la poussière: en soi, la bécane
se comportait comme une véritable réaction chimique,
papier + encre + données ( reçues par le cerveau de
l'imprimante ) = listings imprimés + précipité
d'encre saturée + poussière, ce qui obéissait
tout à fait à Lavoisier: rien ne se perd, rien ne
se crée tout se transforme passer l'aspirateur donc
,
à moins que ce ne soit bientôt l'heure de la relève
et leur laisser la bécane en l'état, code 26, rupture
de l'autoroute de papier avant le four, vider le chariot de réception,
libérer le chemin du papier, couper le listing, passer
l'aspirateur
dans la bécane, recharger le papier, faire libération,
demander au pupitreur un backspace de 20 pages, faire départ,
arrêter l'impression dès que la bécane repart,
relever le numéro de la première page imprimée,
relancer l'impression, récupérer le listing
extrait du chariot de réception, repérer toutes les
pages postérieures au numéro de page relevé et
les jeter à la poubelle réservée au papier, code
28, oui je me doute bien que ce soit être un peu fastidieux
à lire tout cela mais il faut bien que je vous explique le
boulot
,
code 28, donc, rupture de l'autoroute du papier après le four,
deux cas d'école, premièrement la rupture est franche
et alors il faut traiter comme un code 32, deuxièmement, la
rupture n'est pas franche et le papier est déchiré et
alors il faut conduire les mêmes opérations que pour
un code 26. En dehors des interventions auprès des imprimantes,
il y avait aussi, la vidange de l'encre saturée, indiquée
par aucun code, mais mieux valait s'en apercevoir avant le trop plein
qui certes ne gênait pas l'impression en soi, mais se répandait
salement à l'arrière de l'imprimante, à ce point
de vue, aucune solidarité ne régnait entre les équipes
puisqu'une équipe sur le point d'être descendante n'anticipait
jamais cette vidange, pour éviter à l'équipe
montante la déconvenue d'un trop plein, en début de
quart et donc en début de tiers de journée, d'ailleurs
l'une des premières choses à faire en début de
quart et donc de tiers de journée, consistait à vérifier
l'état d'avancement des bacs de réception d'encre saturée,
et de pester contre l'insouciance et la désinvolture de l'équipe
descendante, de n'avoir pas anticipé l'intervention, manque
de prévoyance et laisser-aller dont on se rendait également
coupable en fin de quart, et donc en fin de tiers de journée;
il y avait aussi déliasser le listing, du gras du
pouce, égrener les pages en surveillant les repères
sur les tranches, ce repère atteint, chercher la bannière
de début ou de fin de l'état, selon que la pile de listing
ait été ou non retournée, poser la main à
plat sur la bannière de fin ou de début, selon que la
pile de listing ait été ou non retournée,
donner une pichenette à l'angle sur la couture et ensuite,
tirer d'un coup sec dans le claquement
de la couture du listing, qui cédait sur toute la
longueur d'un seul coup, empiler les états ainsi délaissés
en quinconce, approcher le chariot sur lequel on a rangé les
états, en tas et en quinconce, des casiers de tri, en prendre
un tas calé sur l'avant-bras gauche et de la main droite, jeter
les états dans les casiers idoines; il fallait aussi recenser
les potentielles ruptures de stock de papier, ramasser une carte perforée
dans une poubelle, se munir d'un crayon que l'on gardera derrière
l'oreille, passer dans les rayons, toujours vérifier que les
cartons entreposés sur les étagères du haut soient
effectivement lourds et donc contiennent de fait du papier en quantité
et non juste quelques feuilles, marquer les manques, 2246 X 2 pour
deux nouveaux cartons de 2246, faire tous les rayons, retourner en
salle, dans la chaleur moite produite par les bécanes qui tournent
et de fait expriment l'humidité du papier, retrouver aussi
l'odeur du papier chaud et de l'encre en fusion,
remettre du papier dans la 780, et puis dans un tiroir, le deuxième
en partant du haut, le tiroir de l'équipe du soir, en fait
les trois tiroirs contenaient rigoureusement la même chose,
c'est à dire des bons de réachallandages, un ou deux
crayons et des magazines à caractères pornographiques,
dans lesquels des photographies de femmes lascives côtoyaient
des photographies de voitures de course ou d'images sanglantes de
faits divers juteux, et traditionnellement un reportage sur les requins
requiem de l'Océan Indien, dont les carnages sur de belles
pièces de viande avariées étaient photographiées,
avec force gros plan, au grand angle, ce qui donnait à voir
que ces animaux n'étaient que gueule ouverte et ornée
de dents passablement mal alignées, au même titre sans
doute que les femmes présumées lascives n'étaient
que fesses cambrées, opulentes poitrines et chattes béantes,
prendre donc un bon de réachallandage, ne pas trop flâner
sur la une du magazine sur le dessus de la pile, s'appuyer sur le
capot d'une des vielles imprimantes, dite à trous, et bien
appuyer à cause de l'exemplaire carboné, écrire
2246 X 2, pour deux cartons de 2246; enfin lorsqu'une imprimante est
en attente de réception de données, en profiter pour
l'arrêter et passer un coup d'aspirateur un peu partout et puis
faire départ, entre-temps, les données sont
arrivées et l'imprimante repart. L'essentiel du travail consistait
donc à passer d'une imprimante à l'autre, d'un code
à l'autre. Comme je l'ai dit il y avait trois imprimantes,
la 780, la 781 et la 782, et comme nous l'avons vu ensemble, cinq
codes d'intervention potentiels pouvaient se produire, le code 01,
le code 32, le code 26, le code 28 et le code 04, les
choses allaient ainsi, code 01 sur la 782, remettre du papier,
code 01 sur la 781, remettre du papier, la 780 tourne toujours, code
32 sur la 781, bourrage, en remettant du papier dans la bécane,
le pli a été inversé, cela arrive, défaire
le bourrage et repartir, attendre et vérifier que la bécane
repart pour de bon, code 26 sur la 781, refaire le chemin du papier,
relancer, 780, code 32, bac de réception plein, vider le bac
et relancer, 780, code 01, remettre du papier, relancer, 782, code
26, refaire le chemin du papier et relancer, 782, code 26, refaire
le chemin du papier et relancer, elle commence à me faire
chier celle-là, 781, code 01, remettre du papier, relancer,
je sens bien que certains commencent à douter, se demandant
si je vais continuer comme cela encore longtemps, la réponse
est oui, c'est que j'ai du boulot, moi, et des impératifs à
respecter, alors pour ceux qui ne suivent pas, ou qui ont du mal à
suivre, ils n'ont qu'à me retrouver à la page 111, je
continue donc, 782, code 28, libérer refaire le chemin du papier,
demander un backspace de 20 pages au moins, faire départ,
arrêter, relever le numéro de page, redémarrer,
faire le tri, sur la 780, code 32, elle s'y met aussi, 781,
code 01, remettre du papier et relancer, 782, code 01, remettre du
papier et relancer, 781, en attente de données, arrêt
de la bécane et petit coup d'aspirateur, départ, ça
redémarre, 781, code 32, bourrage, descendre le chariot de
réception, enlever le listing, remettre dans les plis
et faire départ
,
780, plus de papier, remettre du papier et relancer, code 01 sur la
782, remettre du papier, code 01 sur la 781, code 26 sur la 781, refaire
le chemin du papier, relancer, 780, code 32, bac de réception
plein, vider le bac et relancer, 780, code 01, remettre du papier,
relancer, 782, code 26, refaire le chemin du papier et relancer, 782,
code 26, refaire le chemin du papier et relancer, 781, code 01, remettre
du papier, relancer, 781, code 28, libérer refaire le chemin
du papier, demander un backspace de 20 pages au moins, faire
départ
,
arrêter, relever le numéro de page, redémarrer,
faire le tri, sur la 782, code 32, 781, code 01, remettre du papier
et relancer, 782, code 01, remettre du papier et relancer, 782, en
attente de données, arrêt de la bécane et petit
coup d'aspirateur
,
départ, ça redémarre, 781, code 32, bourrage,
descendre le chariot de réception, enlever le listing,
remettre dans les plis et faire départ, 781, plus
de papier, remettre du papier et relancer, 780, code 28, tiens
c'est le premier depuis longtemps, libérer refaire le
chemin du papier, demander un backspace de 20 pages au moins,
faire départ
,
arrêter, relever le numéro de page, redémarrer,
faire le tri, sur la 781, code 32, 782, code 01, remettre du papier
et relancer, 780, code 01, remettre du papier et relancer, 781, code
32, bourrage, descendre le chariot de réception, enlever le
listing, remettre dans les plis et faire départ,
780, plus de papier, remettre du papier et relancer, code 01 sur la
781, remettre du papier, code 01 sur la 782, en remettant du papier
dans la bécane, le plis a été inversé,
défaire le bourrage et repartir, attendre et vérifier
que la bécane repart pour de bon
,
code 26 sur la 782, putain mais c'est pas vrai, elle va pas me
faire ça toute la journée ou quoi?, refaire le
chemin du papier, relancer, 782, code 32, bac de réception
plein, vider le bac et relancer, 781, code 01, remettre du papier,
relancer, 782, code 26, refaire le chemin du papier et relancer, 782,
code 26, cette fois-ci, ça fait vraiment trop chier, j'appelle
l'inspection
IBM, chercher le numéro de téléphone,
ben non je ne le connais pas par coeur
,
chercher le numéro de contrat, pourvu que ce soit Jean-Louis
qui vienne, parce que son remplaçant, si t'as besoin de rien
tu l'appelles, c'est Jean Louis qui viendra, mais pas avant cet
après-midi, oui je sais en attendant je peux mettre un
élastique et un trombone pour maintenir le pont, mais
ça ne tient jamais très longtemps, accrocher un trombone
dans le fond de l'imprimante, le reprendre avec un élastique
au pont, refaire le chemin du papier et relancer
,
782, code 26, la preuve, refaire le chemin du papier et relancer,
780, code 01, remettre du papier, relancer, 782, code 28, et c'est
reparti comme en 40, cette fois-ci c'est avant le four, encore
plus chiant défaire l'élastique et le trombone, quitte
à ce que ça casse autant que ça casse après
le four, pas avant, libérer refaire le chemin du papier, demander
un backspace de 20 pages au moins, faire départ
,
arrêter, relever le numéro de page, redémarrer,
faire le tri, sur la 780, code 32, 781, code 01, remettre du papier
et relancer, 782, code 01, remettre du papier et relancer, 781, en
attente de données, arrêt de la bécane, petit
coup d'aspi, départ
,
ça redémarre, 780, code 32, bourrage, descendre le chariot
de réception, enlever le listing, remettre dans les
plis et faire départ, 781, plus de papier, remettre
du papier et relancer, 782, code 28, libérer refaire le chemin
du papier, demander un backspace de 20 pages au moins, faire
départ
,
arrêter, relever le numéro de page, redémarrer,
faire le tri, sur la 780, code 32, elle s'y met aussi c'te salope,
780, code 01, remettre du papier et relancer, 782, code 01, remettre
du papier et relancer, 782, code 32, bourrage, descendre le chariot
de réception, enlever le listing, remettre dans les
plis et faire départ, 781, plus de papier, remettre
du papier et relancer, code 01 sur la 780, remettre du papier, code
01 sur la 782, code 26 sur la 782, ça c'est original,
refaire le chemin du papier, relancer, 780, code 32, bac de réception
plein, vider le bac et relancer, 780, code 01, remettre du papier,
relancer, 782, code 26, refaire le chemin du papier et relancer, 782,
code 26, refaire le chemin du papier et relancer, 782, code 01, remettre
du papier, relancer, 782, code 28, rester calme, libérer refaire
le chemin du papier, demander au pupitreur un backspace de
20 pages, le pupitreur, encore! ben ouais mon con
si tu crois que je me fais pas assez chier comme ça, faire
départ
, arrêter, relever le numéro de page, redémarrer,
faire le tri, sur la 780, code 32, 780, code 01, remettre du papier
et relancer, 781, code 01, remettre du papier et relancer, 781, code
32, bourrage, descendre le chariot de réception, enlever le
listing, remettre dans les plis et faire départ,
781, plus de papier, remettre du papier et relancer, 782, code 28,
libérer refaire le chemin du papier, demander au pupitreur
un backspace de 20 pages au moins, le pupitreur, tu
sais que tu m'fais chier avec tes putains de backspaces,
penser à demander à un autre pupitreur la prochaine
fois, de toute façon, c'est tous des cons dans cette équipe,
faire départ
,
arrêter, relever le numéro de page, redémarrer,
faire le tri, s'apercevoir que cet abruti de pupitreur n'a fait qu'un
backspace de 5 pages, arrêter la bécane, donner
un coup de pied dans le carton de réserve de papier devant
l'imprimante, peser le pour et le contre, il manque combien de pages?,
trois pages, s'en foutre comme d'une guigne, relancer l'imprimante
,
si on vient me dire quoi que ce soit, dire que c'est à la mise
sous pli qu'ils ont du bouffer deux ou trois pages, vraiment
penser à demander à un autre pupitreur la prochaine
fois, sur la 780, code 32, 780, code 01, remettre du papier et relancer,
781, code 01, remettre du papier et relancer, 780, code 32, bourrage,
descendre le chariot de réception, enlever le listing,
remettre dans les plis et faire départ, 781, plus
de papier, remettre du papier et relancer, code 01 sur la 782, remettre
du papier, code 01 sur la 781, code 26 sur la 782, y'avait longtemps,
refaire le chemin du papier, relancer
,
781, code 32, bac de réception plein, vider le bac et relancer,
780, code 01, remettre du papier, relancer, 782, code 26, refaire
le chemin du papier et relancer, 782, code 26, elle me fait chier
c'te conne, refaire le chemin du papier et relancer, 781, code
01, remettre du papier, relancer, 782, code 28, libérer refaire
le chemin du papier, demander à un autre pupitreur un backspace
de 20 pages au moins, l'autre pupitreur, tu crois que j'ai que
ça à foutre! ma parole ils se sont passés
le mot pour me faire chier, faire départ, arrêter,
relever le numéro de page, redémarrer, faire le tri,
sur la 780, code 32, 782, code 01, remettre du papier et relancer,
780, code 01, remettre du papier et relancer, 781, code 32, bourrage,
descendre le chariot de réception, enlever le listing,
remettre dans les plis et faire départ, 780, plus
de papier, remettre du papier et relancer, 782, code 28, libérer
refaire le chemin du papier, attendre que le chef d'exploitation fasse
son entrée en salle pupitre pour demander un peu bruyamment,
en laissant la porte ouverte
ils adorent ça ces cons un backspace
de 20 pages au moins, faire départ, arrêter,
relever le numéro de page, redémarrer, faire le tri,
sur la 780, code 32, elle s'y met aussi cette conne, râler,
partir
prendre un café, sélection 1E4 sur le distributeur
de boissons chaudes, 1, pour grand gobelet, E4,
pour café au lait sucré, introduire les deux balles,
attendre la chute du gobelet, de l'agitateur dans le gobelet, puis
le sucre, dans le gobelet aussi, quand le truc est bien réglé,
d'abord c'est le lait en poudre qui tombe, laisser pisser un peu d'eau
chaude puis retirer le gobelet, pour laisser l'excédent d'eau
chaude couler dans la bonde du distributeur, le distributeur fait
vraiment dans le dilué, remettre le gobelet, c'est le café
en poudre qui tombe, puis l'eau chaude, là pareil, ne pas laisser
le gobelet se remplir jusqu'au bout, retirer le gobelet et laisser
le reste d'eau chaude pisser dans la bonde grillagée du distributeur,
bien sur un petit gobelet ça coûte vingt centimes de
moins, mais avec une sélection grand gobelet on arrive
à faire un petit gobelet buvable
,
les pupitreurs, chaque ils font la remarque, t'as les moyens de
prendre un petit gobelet et d'en foutre la moitié à
côté, ben ouais mon con, c'est une question de
classe, de standing, tu peux pas comprendre, le type du distributeur,
il nous verrait faire ça, il serait vert,
mais bon il n'a qu'à le régler correctement son merdier,
nous si on travaillait pareil, il y a longtemps qu'ils nous auraient
foutus à la lourde, c'est pas de sa faute non plus faut reconnaître,
à lui, on lui dit, tu règles sur tant de poudre, lui
il s'en fout, il en boit pas du café de son bouzingue, alors
il met tant de poudre, faut pas chercher à comprendre plus
loin, enfin en tous cas pour ceux qui suivent jusqu'au bout ils ne
sont pas repartis sans rien apprendre, maintenant, ils sauront vraiment
se servir d'un distributeur de café, retourner en salle, les
trois bécanes sont en carafe, t'étais où
tout ce temps, au café tu vois pas?, toujours redescendre
en salle avec un café chaud qui fume encore ils peuvent rien
dire, 781, code 01, remettre du papier et relancer
,
782, code 01, remettre du papier et relancer
,
781, en attente de données, arrêt de la bécane
et pas de petit coup d'aspirateur, fait trop chier, départ
,
ça redémarre, 780, code 32, bourrage, descendre le chariot
de réception, enlever le listing, remettre dans les
plis et faire départ
,
780, plus de papier, remettre du papier et relancer, code 01 sur la
781, remettre du papier, code 01 sur la 780, code 26 sur la 781, refaire
le chemin du papier, relancer, 780, code 32, bac de réception
plein, vider le bac et relancer, 782, code 01, remettre du papier,
relancer, 782, code 26, refaire le chemin du papier et relancer, 782,
code 26, refaire le chemin du papier et relancer, 781, code 01, remettre
du papier, relancer, 782, code 28, libérer refaire le chemin
du papier, demander à un autre pupitreur un backspace
de 20 pages au moins, il veut pas le faire, va mourir, je
reviens en salle d'impression
,
je coupe l'imprimante, si on me demande quoi je dirais que j'ai appelé
l'inspection, je montrerais le numéro d'appel dans le cahier
de consignes, et puis si on me demande s'il n'y a pas moyen de fonctionner
malgré tout en dégradé comme ils disent,
je répondrais ben non pas avec une tête de noeud
au pupitre qui m'envoie chier dès que je demande un putain
de backspace, de toute manière on ne me demandera rien
et de fait à la fin de la journée on ne m'avait toujours
rien demandé, comme quoi on doit se faire plus de soucis
qu'eux pour leurs bécanes, sur la 780, code 32, elle s'y
met aussi, de toute façon elles me font toutes chier, 781,
code 01, remettre du papier et relancer
,
780, code 01, remettre du papier et relancer, 781, code 32, bourrage,
descendre le chariot de réception, enlever le listing,
remettre dans les plis et faire départ, 781, code
01, remettre du papier et relancer, 780, code 01, remettre du papier
et relancer
,
781, code 32, bourrage, descendre le chariot de réception,
enlever le listing, remettre dans les plis et faire départ,
780, plus de papier, remettre du papier et relancer
,
code 01 sur la 781, remettre du papier, code 01, code 26 sur la 781,
refaire le chemin du papier, relancer
,
780, code 32, bac de réception plein, vider le bac et relancer,
780, code 01, remettre du papier, relancer, 781, code 01, remettre
du papier, relancer, sur la 780, code 32, 781, code 01, remettre du
papier et relancer, 780, code 01, remettre du papier et relancer,
781, code 32, bourrage, descendre le chariot de réception,
enlever le listing, remettre dans les plis et faire départ
,
780, plus de papier, remettre du papier et relancer, sur la 780, code
32, 781, code 01, remettre du papier et relancer, 781, code 01, remettre
du papier et relancer, 781, code 32, bourrage, descendre le chariot
de réception, enlever le listing, remettre dans les
plis et faire départ, 780, plus de papier, remettre
du papier et relancer
,
code 01 sur la 781, remettre du papier, code 01 sur la 781, code 26
sur la 781, refaire le chemin du papier, relancer
,
780, code 32, bac de réception plein, vider le bac et relancer,
780, code 01, remettre du papier, 781, code 01, remettre du papier,
relancer, sur la 780, code 32, elle s'y met aussi, 781, code 01, remettre
du papier et relancer
,
code 32, bourrage, descendre le chariot de réception, enlever
le listing, remettre dans les plis et faire départ
,
780, plus de papier, remettre du papier et relancer
,
781, code 01, remettre du papier et relancer
,
782, code 01, remettre du papier et relancer
,
un programmeur passe en salle pour prendre un listing urgent,
c'est un gars du Nord, un ch'timi, pendant que je lui sors son listing,
je lui demande dis au fait tu as su pour Monsieur et Madame Bièrqjpraifaire,
il sont eu un petit garçon qu'ils ont appelé Michel,
[ ça c'est la récompense pour ceux qui lisent jusqu'au
bout ], on se marre, 781, code 32, bourrage, descendre le chariot
de réception, enlever le listing, remettre dans les
plis et faire départ, 780, plus de papier, remettre
du papier et relancer
,
code 26 sur la 780, refaire le chemin du papier, relancer
,
780, code 32, bac de réception plein, vider le bac et relancer
,
780, code 01, remettre du papier, relancer
,
781, code 01, remettre du papier, relancer
,
sur la 780, code 32, 781, code 01, remettre du papier et relancer
,
code 04 sur la 781, tiens c'est le premier de la journée,
il y a des jours comme ça, défaire le bidon précédent,
le jeter dans la poubelle, remettre de l'encre, refermer la trappe,
passer un coup d'aspi
,
et faire départ
,
ça roule
,
ça sort bien noir, 781, code 32, bourrage, descendre le chariot
de réception, enlever le listing, remettre dans les
plis et faire départ
,
780, plus de papier, remettre du papier et relancer
,
781, code 01, remettre du papier et relancer
, 780, code 04, remettre de l'encre et relancer
,
781, code 26, refaire le chemin du papier et relancer
,
on s'oublie vite à ce rythme. D'aucuns,
parmi mes collègues notamment, mais surtout chez les
inspecteurs IBM, responsables de la maintenance des imprimantes monstres,
voyaient de la beauté, vraiment, dans le fonctionnement de
cette énorme machine haute d'un bon mètre-cinquante,
longue de quatre mètres et profonde d'un mètre cinquante
également, et qui fonctionnait sans cesse ou presque, produisant
un défilé quasi-ininterrompu de papier imprimé,
suivre des yeux ce défilement était d'ailleurs tout
à fait hypnotique, le chemin de papier décrivant une
grande boucle un peu bousculée et contrariée à
l'intérieur de la machine, au travers d'épais écrans
de plexiglas fumés, on pouvait voir une féerie d'étincelles,
de flash et de clignotements électriques, de la beauté
donc, comme d'autres se satisfont du spectacle de bolides rutilants
et multicolores parcourant avec monotonie et à toute berzingue
des boucles torturées, mais ces amateurs vous assurent que
la beauté est ailleurs, sous les capots de ces petits véhicules
énervés, dans la magie symphonique des pièces
agissant de concert pour produire pareille excitation spectacle
que les amateurs sont capables d'imaginer au travers de la taule à
17.000 tours/minute
je n'étais pas davantage sensible aux petits bolides
énervés que je ne l'étais des rouages des imprimantes
dont je devais tirer le meilleur rendement possible. Un de mes collègues
m'avait même dit un jour elles sont tout de même bien
conçues ces bécanes, ce à quoi j'avais répondu
qu'elles avaient surtout été conçues pour
me faire chier ces bécanes. Ceux-là qui m'expliquaient
avec ravissement les ramifications de cette beauté, somme toute
conceptuelle, auraient été aussi incrédules et
insensibles que je ne l'étais à leur ébahissement,
face à mon admiration et mon engouement pour la beauté
abrupte, brute et brutale des toiles de Franz
Kline. La patience était de mise des deux côtés.
Par la suite, il fut remarqué en haut lieu que la lecture des
manuels d'utilisation du matériel IBM, rédigés
en anglais, ne me freinait pas outre mesure, ce qui était le
signe avant-coureur d'une promotion imminente. Voyant là l'opportunité
de m'extraire du vacarme des bécanes
,
je ne contredis nullement mes maîtres et exagérait beaucoup
en paroles mes aptitudes informatiques. Cela prit. Et je quittais
enfin la salle des impressions. Pour parfaire ma motivation, le chef
d'exploitation eut recours à la menace sans doute aussi
pour ne pas avoir l'air de lâcher un peu facilement une promotion,
c'était de bonne guerre, sans doute et m'assura que si
dans une quinzaine de jours je ne faisais pas l'affaire, je retournerais
aux impressions dare-dare, des enfers on m'avait remonté au
purgatoire. Mes chances de réussite dans cette nouvelle place
étaient nulles. J'avais été préféré
à un autre opérateur sous cette appellation vague
on désigne ceux qui travaillent au chevet des imprimantes
à la plus grande ancienneté: toutes proportions gardées,
je faisais figure d'arriviste, et mes nouveaux collègues, mes
anciens maîtres, ne me laissèrent aucun espoir quant
à une aide bienfaisante de leur part. J'avais de fait beaucoup
exagéré mes connaissances informatiques qui en fait
s'articulaient autour d'une compréhension généraliste
du principe du tout ou rien, plus connu sous le nom de zéro-un.
Ce que l'on attendait de moi dans mes nouvelles fonctions, ne m'apparaissait
pas en pleine clarté. Un
singe en face d'une machine à écrire avait autant
de chances que moi de s'en sortir, je décidai donc de singer,
pour ainsi parler, mes nouveaux collègues, mes anciens maîtres.
J'épiais leurs faits et gestes, leurs paroles, leurs manières
de répondre inhospitalièrement au téléphone,
Oui pupitre!
,
je coinçais pareillement ma cigarette entre le majeur et l'annulaire
de ma main gauche, et j'affectais les mêmes soupirs de soulagement
qu'eux, lorsque le chef d'équipe annonçait une pause
café, comme eux je prenais la relève le matin avec une
tête d'enterrement et comme eux j'avais le sourire du chat qui
a trempé dans le pot de crème, quand la relève
arrivait. Je tentais de faire bonne figure en somme. Dans mon travail
d'observation assidue de mes collègues, je mémorisais
tout ce qu'ils faisaient, toutes
les commandes qu'ils passaient sur les ordinateurs, la façon
dont certains ponctuaient leurs séries de commandes en appuyant
sur la touche entrée, soit de l'index, soit d'une légère
tape du bout du doigt, ou soit encore en tapotant, comme du poing,
tout en douceur, mais toujours très vite. Je remarquais qu'ils
délaissaient certaines tâches qu'ils jugeaient sans doute
peu gratifiantes, toutes ces menues besognes, le réapprovisionnement
des cassettes vierges, le rangement des bandes, les photocopies des
cahiers de consigne, remplir les feuilles de statistique, faire entrer
en salle les personnes non munies de badge et qui s'impatientaient
à l'interphone, toutes ces minuscules corvées donc,
aux sortires de la salle d'impression m'apparaissaient comme le paradis
sur Terre, aussi je m'empressais de les exécuter, pensant me
faire bien voir de mes nouveaux collègues, de mes anciens maîtres.
Je m'aperçus plus tard qu'au contraire, un signe aussi tangible
de soumission et d'acceptation des basses oeuvres me desservait dans
mes tentatives de me faire admettre de mes nouveaux collègues,
de mes anciens maîtres. Le plus difficile était de faire
face à la demande. C'était le syndrome de l'analyste-programmeur
qui entrait en salle avec son extrait de listing. L'exemple
de l'analayste-programmeur qui entrait en salle pupitre avec des demandes
particulières. L'analyste - programmeur - avec - son - bout
- de - listing et qui entrait en salle était une menace
omniprésente de découverte de mon peu de connaissances
informatiques. De fait l'analyste - programmeur
- avec - son - bout - de - listing entrait en salle pupitre
avec son bout de listing pour demander qu'une
commande soit passée, qu'un état soit relancé,
qu'une classe d'initiateurs soit débrayée,
qu'un job soit déholdé, qu'un traitement
fût interrompu, qu'une occurrence soit trappée,
qu'on fasse un arrêt-relance d'une application, que sais-je
encore? et son bout de listing était en
fait brandi par lui comme une preuve irréfutable du bien-fondé
de sa demande vous n'y comprenez rien, ni moi non plus d'ailleurs,
à vous on ne peut pas le reprocher, au pupitreur de telles
demandes ne devaient laisser aucune place au doute, à l'hésitation.
J'avais développé un sixième sens pour repérer
dès son entrée en salle de pupitre l'analyste - programmeur
- avec - son - bout - de - listing, dès lors j'adoptais
une mine tout à fait affairée, feignant de parcourir
des pages d'écran, à moi absconses, allant et venant,
d'avant en arrière dans l'affichage des pages d'écran,
laquelle opération de surplace obtenue par l'enfoncement de
touches, celle marquée PF8, puis
celle marquée PF7,
alternativement. L'analyste - programmeur - avec - son - bout - de
- listing approchait, je redoublais d'ardeur dans mon petit
manège, il hésitait, c'était tout à fait
remarquable de constater que le milieu informatique recelait un très
grand nombre d'individus, certainement très capables en informatique,
mais qui géraient si mal leur relation avec les autres, et
qui de ce fait se laissaient tout à fait décontenancer
par l'air renfrogné et le froncement de sourcil d'une personne,
qui après tout, pour eux, était une forme éloignée
de subalterne, puis l'analyste-programmeur-avec-son-bout-de-listing
demandait qu'une
commande soit passée, qu'un état soit relancé,
qu'une classe d'initiateurs soit débrayée,
qu'un job soit déholdé, qu'un traitement
fût interrompu, qu'une occurrence soit trappée,
qu'on fasse un arrêt-relance d'une application, que sais-je
encore? Je lui répondais sur un ton bourru de bon aloi
que pour le moment, j'étais un peu occupé, aussi il
n'avait qu'à me laisser son extrait de listing, sur
le côté, que je le ferai dès que j'aurai fini
ce que je faisais. Cette apparente bonne volonté en dépit
de mon air grincheux était un soulagement pour l'analyste -
programmeur - avec - son - bout - de - listing, qui pour
le coup m'aurait même laissé sa chemise, trop content
de pouvoir s'échapper à si bon compte. J'attendais qu'il
parte, disparaisse tout à fait, puis je demandais à
un de mes nouveaux collègues, un de mes anciens maîtres,
s'il ne pouvait pas se charger des opérations recquises par
l'extrait de listing parce que j'étais fort occupé
à
reprendre ce foutu truc, pointant du doigt mon écran rempli
de choses incompréhensibles par moi. Je gardais alors un oeil
sur l'écran de mon nouveau collègue, un de mes anciens
maîtres, par dessus son épaule, tâchant de mémoriser
ses manipulations pour pouvoir les reproduire sans peine, en une prochaine
occasion. Le coup était paré pour cette fois, si l'analyste
- programmeur - avec - son - bout - de - listing revenait
avec la même demande, je m'empresserais de faire ce qu'il fallait,
toutes affaires cessantes, ce qui ne manquerait pas d'impressionner
l'analyste - programmeur - avec - son - bout - de - listing,
si peu habitué par les autres pupitreurs, mes nouveaux collègues,
mes anciens maîtres, à des réactions aussi promptes
et cordiales. Je finis à force d'aussi flagrantes supercheries
par acquérir ma réputation de grande efficacité,
laquelle fut tout à fait parachevée et paraphée
par un ingénieur d'origine russe qui avait découvert
en moi, enfin, un partenaire digne de lui pour ses parties d'échecs
digestives dans le grand hall de la cafétéria
j'eus aussi beaucoup de succès auprès d'autres analystes
et d'autres programmeurs, grâce à un répertoire
assez étendu de blagues du genre Monsieur et Madame Alise ont
eu une fille qu'ils ont appelée Jeanne tant je soumettais
cet ingénieur d'origine russe aux
rudesses d'ouvertures Caro-Kahn ou parties siciliennes
dont je potassais le soir les détours et les variations, expliquant
à ma future ex-femme, que l'acquisition
de ces notions était capitale pour la survie de mon emploi.
Elle était un peu incrédule, mais je me satisfaisais
pleinement de ce subterfuge dont l'avantage était double, je
ne perdais pas mon ascendant sur l'ingénieur d'origine russe,
d'autre part je n'étais pas obligé de faire la conversation
avec ma future ex-femme, conversation
qui de toute façon, quel qu'en fût le sujet, la peinture
abstraite, les ingérences américaines dans les pays
pétrolifères du Tiers-monde, la littérature russe,
les avantages et les inconvénients de la cuisine au beurre,
ou encore le fragile équilibre de l'équation quantité
d'eau quantité de café pour obtenir un café buvable
sujet d'autant plus épineux
que la disparité de nos origines créait un fossé
culturel entre nous le Nouveau Roman, qui avait fait la vaisselle
la dernière fois et pire encore la musique contemporaine, conversation
donc qui tournait au pugilat. Ce qui est somme toute étonnant
dans cette affaire, c'est qu'à l'époque mes conditions
professionnelles m'apparaissaient des plus précaires, là-même
où mon existence paraissait la plus incertaine, et c'est pourtant
dans ce domaine, le domaine du travail rémunéré,
que les choses sont restées les plus constantes, puisque quelques
quinze ans plus tard, je travaille toujours dans le milieu de l'informatique,
et qu'au contraire ma future ex-femme
s'est véritablement transformée en ex-femme tout court,
ton ancienne femme, comme dit ma femme, que je ne peins plus
et que par ailleurs je serais bien en difficulté de devoir
organiser des pièces d'échecs, fussent-elles blanches
ou noires, dans une partie espagnole ou
anglaise qui tint en respect
un joueur d'échecs un peu confirmé.
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