Quand mon ami chinois Liu Sian venait à Paris, il prenait donc ses quartiers chez moi, dans toute l'exiguïté de mon appartement parisien, au 227 de l'avenue Daumesnil. Liu Sian venait surtout à Paris pour vendre ses toiles, qui se vendaient d'ailleurs très bien, pour la plus grande perplexité de Liu Sian qui voyait non seulement sa peinture alimentaire partir comme des petits pains — et ce bien que je fusse incapable de lui dire quelle était la couleur préférée des Français, tout comme les Canadiens sont, d'après Liu Sian, très preneurs de bleu — de même que ses toiles qui d'après lui ne relevaient pas de sa peinture alimentaire. Pour ma part j'éprouvais une difficulté croissante à faire le distinguo entre la peinture alimentaire de Liu Sian et sa peinture non commerciale, mais tout de même commercialisée avec succès à Paris. Liu Sian connaissait en effet de très beaux succès mercantiles, vendant l'intégralité de ses expositions aussi bien celles de peinture alimentaire que celles de peinture non commerciale. Pour ce qui était du distinguo, Liu Sian, lui si, voyait encore la différence. Etant ordonné de nature, il avait deux galeries parisiennes — si je ne me trompe, elles étaient toutes les deux sises dans la rue P à Paris — une des galeries à laquelle il confiait ses toiles de peinture alimentaire, l'autre à qui il confiait sa peinture artistique, entre guillemets. Cette organisation bipolaire devait pour beaucoup contribuer à ce qu'il ne mélangeasse pas les genres des peintures, et lui permettait sûrement d'y voir suffisamment clair et, de ce fait, de garder encore assez distinctement à l'esprit le distinguo entre peinture alimentaire et peinture non commerciale, distinguo qui m'apparaissait en revanche de moins en moins nettement. Pour ma part au contraire, les choses ne connaissaient pas le même tour favorable. Liu Sian, et ce n'était pas uniquement de l'amitié de sa part, ne parvenait pas à comprendre — pas davantage qu'il ne s'expliquait les raisons de ses succès — comment il était possible que mes toiles les rares fois où elles furent exposées à Paris ne se fussent pas vendues du tout, et comment il se faisait que je n'ai, jusqu'à présent, eu que deux expositions parisiennes dans des galeries, toutefois suffisamment excentrées, pour que tout un chacun, fréquentant habituellement le milieu des galeries du centre de Paris, ignorasse jusqu'au nom de leurs rues. Ces expériences ne furent pas amenées à se reproduire, il faut dire que de telles déconvenues, de telles méventes, avaient tôt fait de froisser définitivement les rares galeries qui avaient couru le risque d'organiser des expositions d'invendus , c'est à dire de mes toiles. Décidément le marché de l'art parisien semblait, de ce que Liu Sian pouvait en juger, au vu de nos deux expériences opposées, obéir à des lois propres qui défiaient toutes les autres, celles des principales capitales que Liu Sian — qui avait fini par obtenir une notoriété internationale naissante — fréquentait assidument de ses expositions. Par ailleurs j'avais cessé toute activité de peinture alimentaire à mon retour des Etats Unis d'Amérique, le marché de la peinture en bâtiment français, aux exigences de qualité sans doute plus grandes, avait également été retors à mes efforts de percée dans le milieu. Comme j'étais incapable d'entamer la moindre carrière de peintre de peinture alimentaire, de peinture alimentaire artistique, s'entend, ne parvenant pas, entres autres choses, à me décider pour une patte, qui à défaut de m'être personnelle, pusse être reconnue comme telle par les amateurs potentiels de peinture alimentaire, j'avais résolu de gagner ma vie, et mes tubes de peinture, en commençant une carrière dans un secteur qui paraissait plus porteur, celui de l'informatique, mais qui présentait l'inconvénient majeur d'être sans rapport avec mes compétences quelles qu'elles fussent. Aussi ne faisant pas immédiatement montre d'aptitude pour les lois pourtant binaires qui régissent l'informatique, mon horizon s'en trouva rapidement bouché: les tâches qui me furent de prime abord imparties consistaient essentiellement à remettre des autoroutes de listing vierge auprès d'imprimantes gloutonnes et dont le ronronnement, le ronflement, les roulements, la rumeur, les grondements presque, les chocs et les entre-chocs, le fracas, les grésillements, le brasillement, le brondissement, le bruissement, le clapotage, les clapotis, les clapotements, les clappements, claquements, craquements, craquettements, les crépitations, les crépitements, les crissements, tapements, tintements et les petites stridulations, l'hydatisme — encore que d'hydatisme, il soit délicat et sans doute déplacé de parler tant ces imprimantes étaient, aussi compliquées fussent-elles dans leur fonctionnement, dépourvues d'organes — les raclements, le vrombissement des mécanismes obscurs obéissant à un ordre complexe qui leur était propre, un peu à l'image de celui qui régit le marché de l'art parisien . La cacophonie de ces imprimantes donc, reproduisait à merveille, mais dans une plus petite échelle, bien qu'avec une régularité toute métronomique, l'abattage de grands arbres avec une fréquence effrénée à laquelle les forêts du monde entier n'auraient pas survécu plus d'une semaine. En outre le rythme déchainé des imprimantes, le caractère répétitif de leur production, l'automatisme régnant sans partage sur toutes les tâches et enfin, le côté binaire, bien sur, de la plupart des situations, déteignaient beaucoup sur la nature un peu sèche des rapports entre les êtres qui travaillaient au sein du service informatique, état dans l'état dans l'entreprise, et dont tous les locaux et les équipements rappelaient sans difficulté le décor des séries américaines de science-fiction des années soixante, seules quelques indications immuables telles la machine à café, un calendrier des postes, des porte-manteaux et des placards pour effets personnels aux rustiques combinaisons à trois chiffres, qui se distinguaient les uns des autres davantage par les autocollants que d'après leurs numéros de casier, ainsi certains collègues marquaient leur appartenance à une région, autocollant de la région Loire, tandis que d'autres clamaient leur allégeance aux destinées d'un club de football, le Paris Saint-Germain, en tête au nombre des autocollants sur les placards, devant l'Olympique de Marseille et l'A.S. Saint Etienne, quand d'autres, enfin, étaient soucieux de se distinguer par la marque de leur voiture, autant de détails, somme toute, qui sont le plus souvent négligés, à tort, par les réalisateurs de séries américaines de science-fiction, nous laissant croire, sans doute que la nature humaine aura tellement évolué d'ici au XXVIIème siècle que les hommes en l'an 2601 ne s'abreuveront plus de café le matin, sauront toujours quel jour de la semaine on est, n'auront jamais besoin de se dévêtir et ne se passionneront plus pour les trajectoires désordres, de vingt deux de leurs semblables autour d'une sphère de cuir, capricieuse dans ses rebonds inégaux ou encore pour la marque de leur moyen de transport individuel. J'avais donc sous les yeux un échantillon de l'humanité à venir et de ce que je pouvais voir, cet homme-là était assez inapte au dialogue et à la parole. Prenons un exemple. En sortie — j'avais fini par maîtriser ce précepte informatique universel du couple entrée/sortie, — les imprimantes n'étaient pas avares de montagnes de listings aux altitudes équivalentes à celles que je prodiguais en entrée à ces bécanes — autre terme universel informatique et qui désigne essentiellement toute chose animée, si ce n'est mue d'une volonté propre— lesquelles montagnes de papier étaient déliassées par mes soins — là aussi le terme technique exact est dispatché et tous mes efforts auprès de mes collègues pour réintroduire le verbe déliasser furent vains — et triés en des piles ordonnées, une pile par destinataire. L'exemple du destinataire. Les destinataires étaient le plus souvent des programmeurs, soit très absorbés, et cela je pouvais le comprendre, le décryptage de suites ininterrompues de signes sans cohérence immédiate — tels un texte écrit en chinois lu par un Occidental — dont recelaient les états ( listings imprimés ) devait sûrement demander un niveau de concentration comparable à celui nécessaire à la conduite d'une prenante partie d'échecs, soit les programmeurs étaient-ils méprisants à l'égard de cette sous-gente informatique que mes collègues et moi devions représenter à leurs yeux, tant nos aptitudes informatiques étaient médiocres, surtout en comparaison de leur très grande maîtrise des lois binaires précitées, dans tous les cas de figure les contacts avec d'autres employés étaient donc limités, puisque les programmeurs étaient soit trop absorbés, soit trop méprisants pour nous adresser la parole, toujours est-il que les seules vraies paroles échangées l'étaient avec mes collègues aux relèves. Ainsi lorsque je faisais partie de l'équipe montante, en fait d'équipe, j'étais seul, l'équipe descendante, c'est à dire mon collègue dont le quart — c'est à dire le tiers d'une journée — précédait le mien me disait en général, dans l'ordre: Salut. Ça va? Y a la 780 qui déconne, j'ai fait un appel à l'inspection IBM. Les autres bécanes ça va. Lorsque je faisais, à mon tour, partie de l'équipe descendante, la situation que je transmettais avait peu évolué: je m'entendais dire: Bonjour, ça va?, j'ajoutais par pur bavardage, depuis hier, mais l'équipe montante, un fort gaillard moustachu aux épaules de déménageur, l'équipe montante, donc, était généralement peu réceptive à l'ironie cachée et diffuse de cette remarque. Les bécanes ça va. Par contre — j'avais essayé de dire en revanche une ou deux fois mais l'équipe montante m'avait fait répéter aussi je finis par corriger de moi-même cet écart verbal et le remplaçait par le barbarisme en vigueur, c'est à dire par contreil n'y a plus de 2246 — le 2246 étant un listing de papier pré-imprimé qui servait à l'envoi de courriers bien particuliers aux clients de la société qui m'employait. Et si d'aucuns un peu exacts dans leur lecture souhaiterait se faire une idée de ces quelques paroles dans leur contexte bruyant, je les engage vivement à mettre en route simultanément tous les appareils électroménagers dont ils disposent, et de crier au plus fort de leur gorge et de leurs poumons: Bonjour ça va? Les bécanes, ça va, par contre il n'y a plus de 2246, faut en recommander . Les lecteurs attentifs auront tôt fait de remarquer qu'une aussi médiocre et frugale communication ne suffira jamais à l'honnête homme. Ajoutez à cet embryon d'échanges avec d'autres hommes, des conditions de travail rebutantes, je ne reviens pas sur le bruit quasi-ininterrompu des imprimantes, lesquelles fonctionnaient en trio et la meilleure conduite de ces imprimantes consistait à intervenir à leur chevet à tour de rôle. Les périodes de relative inactivité, inactivité de l'homme pas celle des machines, c'est à dire ces périodes éminemment bruyantes puisque les trois bécanes tournaient à plein, étaient comblées par le déliassage du listing et son tri, de même que d'autres menues activités, telles que le recensement des pré-imprimés et le remplissage des bons de réachalandage, des passages brefs d'aspirateur sur les parties sales de l'imprimante et autour de l'imprimante et notamment après chaque réapprovisionnement d'encre en poudre, ou au contraire après chaque vidange de l'encre saturée, Il y avait trois imprimantes, la 780, la 781 et la 782 ( il était généralement entendu de dire sept huit un et non sept cent quatre vingt un ) et puis aussi une imprimante à trous dont l'emploi tendait à se marginaliser, cantonnée qu'elle était aux petits tirages d'une part, mais surtout à des pré-imprimés qui menaçaient à tout moment de ne plus être recommandés, obsolescence partagée avec l'imprimante elle-même. Nous fuyions tous les tâches à exécuter sur cette imprimante, partagés entre deux attitudes, prendre en compte l'obsolescence par anticipation de ce vieux matériel et faire preuve d'une procrastination qui se reportait d'équipe en équipes sur plusieurs jours, parfois sur deux semaines, jusqu'à ce que le chef d'exploitation ne s'aperçoive lui-même qu'une série d'imprimés était en attente sur ce vieux bouzingue, cette usine à gaz, et qu'il fasse de cette impression un impératif, mieux valait ne pas être le pauvre élu de cette remontée de bretelles, toujours sommé de s'exécuter sur le champ, et d'écoper ainsi de la rébarbative corvée. La mise en route et les réglages fastidieux de cette imprimante nous portaient à tous sur les nerfs, et tout particulièrement son bruit de fonctionnement qui ressemblait à celui d'une mitraillette en surchauffe . Le constructeur de cette imprimante avait conçu un système de capot amovible et escamotable qui étouffait un peu le bruit des rafales , mais de rabattre le capot n'était pas sans risque, puisqu'un défaut de conception faisait que le capot rabattu entraînait plus souvent qu'à son tour un engorgement de l'autoroute de papier et des bourrages répétitifs du listing. L'intervention qui consistait à résorber ce fatras de papier emmêlé portait également, sinon davantage, sur les nerfs, ce qui fait, bien sur, que mes collègues et moi-même avions résolu de faire fonctionner ce dinosaure le capot ouvert dans le vacarme de sa mitraillette frénétique . La mise hors tension définitive de cette maudite bécane fut fêtée par tous et c'était un bonheur que de se dire que nos procrastinations généralisées à toutes les équipes avaient fini par convaincre en haut lieu, en passant par le chef d'exploitation, de l'obsolescence de la bécane et de son départ, finalement, pour la casse. Il y avait donc trois imprimantes IBM de type trois mille huit — et j'écris la chose en lettres tant je ne fus jamais tout à fait sur que cette dénomination signifiait 3008 ou 3800. Comme je l'ai écrit, lors des périodes de productivité faste, elles devaient fonctionner de concert et il convenait d'aller du chevet de l'une au chevet de l'autre à tour de rôle et de cantonner ainsi l'arrêt de l'impression pour intervention à une seule imprimante à la fois, pendant que les deux autres continuaient de tourner. Sur les trois mille huit, les interventions les plus fréquentes obéissaient à cinq codes d'erreur inscrits sur le petit écran à diode sur le côté de l'imprimante, lesquels codes s'affichaient en clignotant pour attirer l'attention des opérateurs avec force signal sonore , sans doute destiné, paradoxalement, aux sourds, à ceux d'entre nous qui auraient tout à fait perdu l'ouïe et qui de ce fait auraient manqué de remarquer qu'en s'arrêtant, une imprimante représente un déficit sonore d'un tiers par rapport au volume le plus fréquent de la pièce, lequel correspond, évidemment, au fonctionnement simultané et à plein régime des trois imprimantes: le code 01, plus de papier en entrée, enlever le carton vide, opération faite du pied tandis que les deux bras sont lestés par le carton plein du papier de remplacement, remplacer carton vide par carton plein, opération toujours délicate pour les lombaires, tirer le listing, le passer sous la brosse amovible, aligner début avec fin, joindre les deux à l'aide du ruban adhésif bleu ciel, prévu à cet effet, libérer le chemin du papier, appuyer sur la touche libération, puis la continuité ayant été éprouvée, faire départ, par acquis de conscience, vérifier que la réception n'empâtit pas du changement de rame, le code 32, bourrage de papier dans le chariot de réception, le plus en amont possible, couper le listing à l'aide du sabre de matière plastique bleu cobalt , lequel se range dans la fente-étui prévue à cet effet, à droite du chariot de réception, insérer le listing, inverser les deux ou trois plis dans le chariot de réception, le remonter et faire départ, le code 04, encre faible, arrêter l'imprimante, ouvrir la trappe, abaisser le bidon d'encre précédent et le percolateur, tapoter sur le bidon précédent pour se débarasser des petits tas d'encre collés aux parois du bidon, soulever doucement le bidon et le désengager, retenir son souffle, jeter le bidon dans la poubelle qu'on aura approchée préalablement, dévisser le couvercle du bidon d'encre neuf, l'engager sur le percolateur, enfoncer l'opercule d'un coup sec, réintroduire le couple percolateur-bidon dans la trappe, refermer la trappe, faire départ, passer l'aspirateur — fait ingénieux, chaque imprimante était équipée de son propre système d'aspiration , avec son manchon flexible et ses embouts accessoires, et enfin son bac de réception, lui même objet de vidages réguliers, lesquelles opérations de vidage devaient être suivies d'une nouvelle aspiration des abords de la bécane, parterre, dans le fond ou sur les parois de l'imprimante, du fait du trop plein du bac de réception de la poussière: en soi, la bécane se comportait comme une véritable réaction chimique, papier + encre + données ( reçues par le cerveau de l'imprimante ) = listings imprimés + précipité d'encre saturée + poussière, ce qui obéissait tout à fait à Lavoisier: rien ne se perd, rien ne se crée tout se transforme — passer l'aspirateur donc , à moins que ce ne soit bientôt l'heure de la relève et leur laisser la bécane en l'état, code 26, rupture de l'autoroute de papier avant le four, vider le chariot de réception, libérer le chemin du papier, couper le listing, passer l'aspirateur dans la bécane, recharger le papier, faire libération, demander au pupitreur un backspace de 20 pages, faire départ, arrêter l'impression dès que la bécane repart, relever le numéro de la première page imprimée, relancer l'impression, récupérer le listing extrait du chariot de réception, repérer toutes les pages postérieures au numéro de page relevé et les jeter à la poubelle réservée au papier, code 28, oui je me doute bien que ce soit être un peu fastidieux à lire tout cela mais il faut bien que je vous explique le boulot , code 28, donc, rupture de l'autoroute du papier après le four, deux cas d'école, premièrement la rupture est franche et alors il faut traiter comme un code 32, deuxièmement, la rupture n'est pas franche et le papier est déchiré et alors il faut conduire les mêmes opérations que pour un code 26. En dehors des interventions auprès des imprimantes, il y avait aussi, la vidange de l'encre saturée, indiquée par aucun code, mais mieux valait s'en apercevoir avant le trop plein qui certes ne gênait pas l'impression en soi, mais se répandait salement à l'arrière de l'imprimante, à ce point de vue, aucune solidarité ne régnait entre les équipes puisqu'une équipe sur le point d'être descendante n'anticipait jamais cette vidange, pour éviter à l'équipe montante la déconvenue d'un trop plein, en début de quart et donc en début de tiers de journée, d'ailleurs l'une des premières choses à faire en début de quart et donc de tiers de journée, consistait à vérifier l'état d'avancement des bacs de réception d'encre saturée, et de pester contre l'insouciance et la désinvolture de l'équipe descendante, de n'avoir pas anticipé l'intervention, manque de prévoyance et laisser-aller dont on se rendait également coupable en fin de quart, et donc en fin de tiers de journée; il y avait aussi déliasser le listing, du gras du pouce, égrener les pages en surveillant les repères sur les tranches, ce repère atteint, chercher la bannière de début ou de fin de l'état, selon que la pile de listing ait été ou non retournée, poser la main à plat sur la bannière de fin ou de début, selon que la pile de listing ait été ou non retournée, donner une pichenette à l'angle sur la couture et ensuite, tirer d'un coup sec dans le claquement de la couture du listing, qui cédait sur toute la longueur d'un seul coup, empiler les états ainsi délaissés en quinconce, approcher le chariot sur lequel on a rangé les états, en tas et en quinconce, des casiers de tri, en prendre un tas calé sur l'avant-bras gauche et de la main droite, jeter les états dans les casiers idoines; il fallait aussi recenser les potentielles ruptures de stock de papier, ramasser une carte perforée dans une poubelle, se munir d'un crayon que l'on gardera derrière l'oreille, passer dans les rayons, toujours vérifier que les cartons entreposés sur les étagères du haut soient effectivement lourds et donc contiennent de fait du papier en quantité et non juste quelques feuilles, marquer les manques, 2246 X 2 pour deux nouveaux cartons de 2246, faire tous les rayons, retourner en salle, dans la chaleur moite produite par les bécanes qui tournent et de fait expriment l'humidité du papier, retrouver aussi l'odeur du papier chaud et de l'encre en fusion, remettre du papier dans la 780, et puis dans un tiroir, le deuxième en partant du haut, le tiroir de l'équipe du soir, en fait les trois tiroirs contenaient rigoureusement la même chose, c'est à dire des bons de réachallandages, un ou deux crayons et des magazines à caractères pornographiques, dans lesquels des photographies de femmes lascives côtoyaient des photographies de voitures de course ou d'images sanglantes de faits divers juteux, et traditionnellement un reportage sur les requins requiem de l'Océan Indien, dont les carnages sur de belles pièces de viande avariées étaient photographiées, avec force gros plan, au grand angle, ce qui donnait à voir que ces animaux n'étaient que gueule ouverte et ornée de dents passablement mal alignées, au même titre sans doute que les femmes présumées lascives n'étaient que fesses cambrées, opulentes poitrines et chattes béantes, prendre donc un bon de réachallandage, ne pas trop flâner sur la une du magazine sur le dessus de la pile, s'appuyer sur le capot d'une des vielles imprimantes, dite à trous, et bien appuyer à cause de l'exemplaire carboné, écrire 2246 X 2, pour deux cartons de 2246; enfin lorsqu'une imprimante est en attente de réception de données, en profiter pour l'arrêter et passer un coup d'aspirateur un peu partout et puis faire départ, entre-temps, les données sont arrivées et l'imprimante repart. L'essentiel du travail consistait donc à passer d'une imprimante à l'autre, d'un code à l'autre. Comme je l'ai dit il y avait trois imprimantes, la 780, la 781 et la 782, et comme nous l'avons vu ensemble, cinq codes d'intervention potentiels pouvaient se produire, le code 01, le code 32, le code 26, le code 28 et le code 04, les choses allaient ainsi, code 01 sur la 782, remettre du papier, code 01 sur la 781, remettre du papier, la 780 tourne toujours, code 32 sur la 781, bourrage, en remettant du papier dans la bécane, le pli a été inversé, cela arrive, défaire le bourrage et repartir, attendre et vérifier que la bécane repart pour de bon, code 26 sur la 781, refaire le chemin du papier, relancer, 780, code 32, bac de réception plein, vider le bac et relancer, 780, code 01, remettre du papier, relancer, 782, code 26, refaire le chemin du papier et relancer, 782, code 26, refaire le chemin du papier et relancer, elle commence à me faire chier celle-là, 781, code 01, remettre du papier, relancer, je sens bien que certains commencent à douter, se demandant si je vais continuer comme cela encore longtemps, la réponse est oui, c'est que j'ai du boulot, moi, et des impératifs à respecter, alors pour ceux qui ne suivent pas, ou qui ont du mal à suivre, ils n'ont qu'à me retrouver à la page 111, je continue donc, 782, code 28, libérer refaire le chemin du papier, demander un backspace de 20 pages au moins, faire départ, arrêter, relever le numéro de page, redémarrer, faire le tri, sur la 780, code 32, elle s'y met aussi, 781, code 01, remettre du papier et relancer, 782, code 01, remettre du papier et relancer, 781, en attente de données, arrêt de la bécane et petit coup d'aspirateur, départ, ça redémarre, 781, code 32, bourrage, descendre le chariot de réception, enlever le listing, remettre dans les plis et faire départ , 780, plus de papier, remettre du papier et relancer, code 01 sur la 782, remettre du papier, code 01 sur la 781, code 26 sur la 781, refaire le chemin du papier, relancer, 780, code 32, bac de réception plein, vider le bac et relancer, 780, code 01, remettre du papier, relancer, 782, code 26, refaire le chemin du papier et relancer, 782, code 26, refaire le chemin du papier et relancer, 781, code 01, remettre du papier, relancer, 781, code 28, libérer refaire le chemin du papier, demander un backspace de 20 pages au moins, faire départ , arrêter, relever le numéro de page, redémarrer, faire le tri, sur la 782, code 32, 781, code 01, remettre du papier et relancer, 782, code 01, remettre du papier et relancer, 782, en attente de données, arrêt de la bécane et petit coup d'aspirateur , départ, ça redémarre, 781, code 32, bourrage, descendre le chariot de réception, enlever le listing, remettre dans les plis et faire départ, 781, plus de papier, remettre du papier et relancer, 780, code 28, tiens c'est le premier depuis longtemps, libérer refaire le chemin du papier, demander un backspace de 20 pages au moins, faire départ , arrêter, relever le numéro de page, redémarrer, faire le tri, sur la 781, code 32, 782, code 01, remettre du papier et relancer, 780, code 01, remettre du papier et relancer, 781, code 32, bourrage, descendre le chariot de réception, enlever le listing, remettre dans les plis et faire départ, 780, plus de papier, remettre du papier et relancer, code 01 sur la 781, remettre du papier, code 01 sur la 782, en remettant du papier dans la bécane, le plis a été inversé, défaire le bourrage et repartir, attendre et vérifier que la bécane repart pour de bon , code 26 sur la 782, putain mais c'est pas vrai, elle va pas me faire ça toute la journée ou quoi?, refaire le chemin du papier, relancer, 782, code 32, bac de réception plein, vider le bac et relancer, 781, code 01, remettre du papier, relancer, 782, code 26, refaire le chemin du papier et relancer, 782, code 26, cette fois-ci, ça fait vraiment trop chier, j'appelle l'inspection IBM, chercher le numéro de téléphone, ben non je ne le connais pas par coeur , chercher le numéro de contrat, pourvu que ce soit Jean-Louis qui vienne, parce que son remplaçant, si t'as besoin de rien tu l'appelles, c'est Jean Louis qui viendra, mais pas avant cet après-midi, oui je sais en attendant je peux mettre un élastique et un trombone pour maintenir le pont, mais ça ne tient jamais très longtemps, accrocher un trombone dans le fond de l'imprimante, le reprendre avec un élastique au pont, refaire le chemin du papier et relancer , 782, code 26, la preuve, refaire le chemin du papier et relancer, 780, code 01, remettre du papier, relancer, 782, code 28, et c'est reparti comme en 40, cette fois-ci c'est avant le four, encore plus chiant défaire l'élastique et le trombone, quitte à ce que ça casse autant que ça casse après le four, pas avant, libérer refaire le chemin du papier, demander un backspace de 20 pages au moins, faire départ , arrêter, relever le numéro de page, redémarrer, faire le tri, sur la 780, code 32, 781, code 01, remettre du papier et relancer, 782, code 01, remettre du papier et relancer, 781, en attente de données, arrêt de la bécane, petit coup d'aspi, départ , ça redémarre, 780, code 32, bourrage, descendre le chariot de réception, enlever le listing, remettre dans les plis et faire départ, 781, plus de papier, remettre du papier et relancer, 782, code 28, libérer refaire le chemin du papier, demander un backspace de 20 pages au moins, faire départ , arrêter, relever le numéro de page, redémarrer, faire le tri, sur la 780, code 32, elle s'y met aussi c'te salope, 780, code 01, remettre du papier et relancer, 782, code 01, remettre du papier et relancer, 782, code 32, bourrage, descendre le chariot de réception, enlever le listing, remettre dans les plis et faire départ, 781, plus de papier, remettre du papier et relancer, code 01 sur la 780, remettre du papier, code 01 sur la 782, code 26 sur la 782, ça c'est original, refaire le chemin du papier, relancer, 780, code 32, bac de réception plein, vider le bac et relancer, 780, code 01, remettre du papier, relancer, 782, code 26, refaire le chemin du papier et relancer, 782, code 26, refaire le chemin du papier et relancer, 782, code 01, remettre du papier, relancer, 782, code 28, rester calme, libérer refaire le chemin du papier, demander au pupitreur un backspace de 20 pages, le pupitreur, encore!ben ouais mon con si tu crois que je me fais pas assez chier comme ça, faire départ , arrêter, relever le numéro de page, redémarrer, faire le tri, sur la 780, code 32, 780, code 01, remettre du papier et relancer, 781, code 01, remettre du papier et relancer, 781, code 32, bourrage, descendre le chariot de réception, enlever le listing, remettre dans les plis et faire départ, 781, plus de papier, remettre du papier et relancer, 782, code 28, libérer refaire le chemin du papier, demander au pupitreur un backspace de 20 pages au moins, le pupitreur, tu sais que tu m'fais chier avec tes putains de backspaces, penser à demander à un autre pupitreur la prochaine fois, de toute façon, c'est tous des cons dans cette équipe, faire départ , arrêter, relever le numéro de page, redémarrer, faire le tri, s'apercevoir que cet abruti de pupitreur n'a fait qu'un backspace de 5 pages, arrêter la bécane, donner un coup de pied dans le carton de réserve de papier devant l'imprimante, peser le pour et le contre, il manque combien de pages?, trois pages, s'en foutre comme d'une guigne, relancer l'imprimante , si on vient me dire quoi que ce soit, dire que c'est à la mise sous pli qu'ils ont du bouffer deux ou trois pages, vraiment penser à demander à un autre pupitreur la prochaine fois, sur la 780, code 32, 780, code 01, remettre du papier et relancer, 781, code 01, remettre du papier et relancer, 780, code 32, bourrage, descendre le chariot de réception, enlever le listing, remettre dans les plis et faire départ, 781, plus de papier, remettre du papier et relancer, code 01 sur la 782, remettre du papier, code 01 sur la 781, code 26 sur la 782, y'avait longtemps, refaire le chemin du papier, relancer , 781, code 32, bac de réception plein, vider le bac et relancer, 780, code 01, remettre du papier, relancer, 782, code 26, refaire le chemin du papier et relancer, 782, code 26, elle me fait chier c'te conne, refaire le chemin du papier et relancer, 781, code 01, remettre du papier, relancer, 782, code 28, libérer refaire le chemin du papier, demander à un autre pupitreur un backspace de 20 pages au moins, l'autre pupitreur, tu crois que j'ai que ça à foutre! — ma parole ils se sont passés le mot pour me faire chier, faire départ, arrêter, relever le numéro de page, redémarrer, faire le tri, sur la 780, code 32, 782, code 01, remettre du papier et relancer, 780, code 01, remettre du papier et relancer, 781, code 32, bourrage, descendre le chariot de réception, enlever le listing, remettre dans les plis et faire départ, 780, plus de papier, remettre du papier et relancer, 782, code 28, libérer refaire le chemin du papier, attendre que le chef d'exploitation fasse son entrée en salle pupitre pour demander un peu bruyamment, en laissant la porte ouverte ils adorent ça ces cons — un backspace de 20 pages au moins, faire départ, arrêter, relever le numéro de page, redémarrer, faire le tri, sur la 780, code 32, elle s'y met aussi cette conne, râler, partir prendre un café, sélection 1E4 sur le distributeur de boissons chaudes, 1, pour grand gobelet, E4, pour café au lait sucré, introduire les deux balles, attendre la chute du gobelet, de l'agitateur dans le gobelet, puis le sucre, dans le gobelet aussi, quand le truc est bien réglé, d'abord c'est le lait en poudre qui tombe, laisser pisser un peu d'eau chaude puis retirer le gobelet, pour laisser l'excédent d'eau chaude couler dans la bonde du distributeur, le distributeur fait vraiment dans le dilué, remettre le gobelet, c'est le café en poudre qui tombe, puis l'eau chaude, là pareil, ne pas laisser le gobelet se remplir jusqu'au bout, retirer le gobelet et laisser le reste d'eau chaude pisser dans la bonde grillagée du distributeur, bien sur un petit gobelet ça coûte vingt centimes de moins, mais avec une sélection grand gobelet on arrive à faire un petit gobelet buvable , les pupitreurs, chaque ils font la remarque, t'as les moyens de prendre un petit gobelet et d'en foutre la moitié à côté, — ben ouais mon con, c'est une question de classe, de standing, tu peux pas comprendre, le type du distributeur, il nous verrait faire ça, il serait vert, mais bon il n'a qu'à le régler correctement son merdier, nous si on travaillait pareil, il y a longtemps qu'ils nous auraient foutus à la lourde, c'est pas de sa faute non plus faut reconnaître, à lui, on lui dit, tu règles sur tant de poudre, lui il s'en fout, il en boit pas du café de son bouzingue, alors il met tant de poudre, faut pas chercher à comprendre plus loin, enfin en tous cas pour ceux qui suivent jusqu'au bout ils ne sont pas repartis sans rien apprendre, maintenant, ils sauront vraiment se servir d'un distributeur de café, retourner en salle, les trois bécanes sont en carafe, t'étais où tout ce temps, — au café tu vois pas?, toujours redescendre en salle avec un café chaud qui fume encore ils peuvent rien dire, 781, code 01, remettre du papier et relancer , 782, code 01, remettre du papier et relancer , 781, en attente de données, arrêt de la bécane et pas de petit coup d'aspirateur, fait trop chier, départ , ça redémarre, 780, code 32, bourrage, descendre le chariot de réception, enlever le listing, remettre dans les plis et faire départ , 780, plus de papier, remettre du papier et relancer, code 01 sur la 781, remettre du papier, code 01 sur la 780, code 26 sur la 781, refaire le chemin du papier, relancer, 780, code 32, bac de réception plein, vider le bac et relancer, 782, code 01, remettre du papier, relancer, 782, code 26, refaire le chemin du papier et relancer, 782, code 26, refaire le chemin du papier et relancer, 781, code 01, remettre du papier, relancer, 782, code 28, libérer refaire le chemin du papier, demander à un autre pupitreur un backspace de 20 pages au moins, il veut pas le faire, va mourir, je reviens en salle d'impression , je coupe l'imprimante, si on me demande quoi je dirais que j'ai appelé l'inspection, je montrerais le numéro d'appel dans le cahier de consignes, et puis si on me demande s'il n'y a pas moyen de fonctionner malgré tout en dégradé comme ils disent, je répondrais ben non pas avec une tête de noeud au pupitre qui m'envoie chier dès que je demande un putain de backspace, de toute manière on ne me demandera rien et de fait à la fin de la journée on ne m'avait toujours rien demandé, comme quoi on doit se faire plus de soucis qu'eux pour leurs bécanes, sur la 780, code 32, elle s'y met aussi, de toute façon elles me font toutes chier, 781, code 01, remettre du papier et relancer , 780, code 01, remettre du papier et relancer, 781, code 32, bourrage, descendre le chariot de réception, enlever le listing, remettre dans les plis et faire départ, 781, code 01, remettre du papier et relancer, 780, code 01, remettre du papier et relancer , 781, code 32, bourrage, descendre le chariot de réception, enlever le listing, remettre dans les plis et faire départ, 780, plus de papier, remettre du papier et relancer , code 01 sur la 781, remettre du papier, code 01, code 26 sur la 781, refaire le chemin du papier, relancer , 780, code 32, bac de réception plein, vider le bac et relancer, 780, code 01, remettre du papier, relancer, 781, code 01, remettre du papier, relancer, sur la 780, code 32, 781, code 01, remettre du papier et relancer, 780, code 01, remettre du papier et relancer, 781, code 32, bourrage, descendre le chariot de réception, enlever le listing, remettre dans les plis et faire départ , 780, plus de papier, remettre du papier et relancer, sur la 780, code 32, 781, code 01, remettre du papier et relancer, 781, code 01, remettre du papier et relancer, 781, code 32, bourrage, descendre le chariot de réception, enlever le listing, remettre dans les plis et faire départ, 780, plus de papier, remettre du papier et relancer , code 01 sur la 781, remettre du papier, code 01 sur la 781, code 26 sur la 781, refaire le chemin du papier, relancer , 780, code 32, bac de réception plein, vider le bac et relancer, 780, code 01, remettre du papier, 781, code 01, remettre du papier, relancer, sur la 780, code 32, elle s'y met aussi, 781, code 01, remettre du papier et relancer , code 32, bourrage, descendre le chariot de réception, enlever le listing, remettre dans les plis et faire départ , 780, plus de papier, remettre du papier et relancer , 781, code 01, remettre du papier et relancer , 782, code 01, remettre du papier et relancer , un programmeur passe en salle pour prendre un listing urgent, c'est un gars du Nord, un ch'timi, pendant que je lui sors son listing, je lui demande dis au fait tu as su pour Monsieur et Madame Bièrqjpraifaire, il sont eu un petit garçon qu'ils ont appelé Michel, [ ça c'est la récompense pour ceux qui lisent jusqu'au bout ], on se marre, 781, code 32, bourrage, descendre le chariot de réception, enlever le listing, remettre dans les plis et faire départ, 780, plus de papier, remettre du papier et relancer , code 26 sur la 780, refaire le chemin du papier, relancer , 780, code 32, bac de réception plein, vider le bac et relancer , 780, code 01, remettre du papier, relancer , 781, code 01, remettre du papier, relancer , sur la 780, code 32, 781, code 01, remettre du papier et relancer , code 04 sur la 781, tiens c'est le premier de la journée, il y a des jours comme ça, défaire le bidon précédent, le jeter dans la poubelle, remettre de l'encre, refermer la trappe, passer un coup d'aspi , et faire départ , ça roule , ça sort bien noir, 781, code 32, bourrage, descendre le chariot de réception, enlever le listing, remettre dans les plis et faire départ , 780, plus de papier, remettre du papier et relancer , 781, code 01, remettre du papier et relancer , 780, code 04, remettre de l'encre et relancer , 781, code 26, refaire le chemin du papier et relancer , on s'oublie vite à ce rythme. D'aucuns, parmi mes collègues notamment, mais surtout chez les inspecteurs IBM, responsables de la maintenance des imprimantes monstres, voyaient de la beauté, vraiment, dans le fonctionnement de cette énorme machine haute d'un bon mètre-cinquante, longue de quatre mètres et profonde d'un mètre cinquante également, et qui fonctionnait sans cesse ou presque, produisant un défilé quasi-ininterrompu de papier imprimé, suivre des yeux ce défilement était d'ailleurs tout à fait hypnotique, le chemin de papier décrivant une grande boucle un peu bousculée et contrariée à l'intérieur de la machine, au travers d'épais écrans de plexiglas fumés, on pouvait voir une féerie d'étincelles, de flash et de clignotements électriques, de la beauté donc, comme d'autres se satisfont du spectacle de bolides rutilants et multicolores parcourant avec monotonie et à toute berzingue des boucles torturées, mais ces amateurs vous assurent que la beauté est ailleurs, sous les capots de ces petits véhicules énervés, dans la magie symphonique des pièces agissant de concert pour produire pareille excitation — spectacle que les amateurs sont capables d'imaginer au travers de la taule à 17.000 tours/minute — je n'étais pas davantage sensible aux petits bolides énervés que je ne l'étais des rouages des imprimantes dont je devais tirer le meilleur rendement possible. Un de mes collègues m'avait même dit un jour elles sont tout de même bien conçues ces bécanes, ce à quoi j'avais répondu qu'elles avaient surtout été conçues pour me faire chier ces bécanes. Ceux-là qui m'expliquaient avec ravissement les ramifications de cette beauté, somme toute conceptuelle, auraient été aussi incrédules et insensibles que je ne l'étais à leur ébahissement, face à mon admiration et mon engouement pour la beauté abrupte, brute et brutale des toiles de Franz Kline. La patience était de mise des deux côtés. Par la suite, il fut remarqué en haut lieu que la lecture des manuels d'utilisation du matériel IBM, rédigés en anglais, ne me freinait pas outre mesure, ce qui était le signe avant-coureur d'une promotion imminente. Voyant là l'opportunité de m'extraire du vacarme des bécanes , je ne contredis nullement mes maîtres et exagérait beaucoup en paroles mes aptitudes informatiques. Cela prit. Et je quittais enfin la salle des impressions. Pour parfaire ma motivation, le chef d'exploitation eut recours à la menace — sans doute aussi pour ne pas avoir l'air de lâcher un peu facilement une promotion, c'était de bonne guerre, sans doute — et m'assura que si dans une quinzaine de jours je ne faisais pas l'affaire, je retournerais aux impressions dare-dare, des enfers on m'avait remonté au purgatoire. Mes chances de réussite dans cette nouvelle place étaient nulles. J'avais été préféré à un autre opérateur — sous cette appellation vague on désigne ceux qui travaillent au chevet des imprimantes — à la plus grande ancienneté: toutes proportions gardées, je faisais figure d'arriviste, et mes nouveaux collègues, mes anciens maîtres, ne me laissèrent aucun espoir quant à une aide bienfaisante de leur part. J'avais de fait beaucoup exagéré mes connaissances informatiques qui en fait s'articulaient autour d'une compréhension généraliste du principe du tout ou rien, plus connu sous le nom de zéro-un. Ce que l'on attendait de moi dans mes nouvelles fonctions, ne m'apparaissait pas en pleine clarté. Un singe en face d'une machine à écrire avait autant de chances que moi de s'en sortir, je décidai donc de singer, pour ainsi parler, mes nouveaux collègues, mes anciens maîtres. J'épiais leurs faits et gestes, leurs paroles, leurs manières de répondre inhospitalièrement au téléphone, Oui pupitre! , je coinçais pareillement ma cigarette entre le majeur et l'annulaire de ma main gauche, et j'affectais les mêmes soupirs de soulagement qu'eux, lorsque le chef d'équipe annonçait une pause café, comme eux je prenais la relève le matin avec une tête d'enterrement et comme eux j'avais le sourire du chat qui a trempé dans le pot de crème, quand la relève arrivait. Je tentais de faire bonne figure en somme. Dans mon travail d'observation assidue de mes collègues, je mémorisais tout ce qu'ils faisaient, toutes les commandes qu'ils passaient sur les ordinateurs, la façon dont certains ponctuaient leurs séries de commandes en appuyant sur la touche entrée, soit de l'index, soit d'une légère tape du bout du doigt, ou soit encore en tapotant, comme du poing, tout en douceur, mais toujours très vite. Je remarquais qu'ils délaissaient certaines tâches qu'ils jugeaient sans doute peu gratifiantes, toutes ces menues besognes, le réapprovisionnement des cassettes vierges, le rangement des bandes, les photocopies des cahiers de consigne, remplir les feuilles de statistique, faire entrer en salle les personnes non munies de badge et qui s'impatientaient à l'interphone, toutes ces minuscules corvées donc, aux sortires de la salle d'impression m'apparaissaient comme le paradis sur Terre, aussi je m'empressais de les exécuter, pensant me faire bien voir de mes nouveaux collègues, de mes anciens maîtres. Je m'aperçus plus tard qu'au contraire, un signe aussi tangible de soumission et d'acceptation des basses oeuvres me desservait dans mes tentatives de me faire admettre de mes nouveaux collègues, de mes anciens maîtres. Le plus difficile était de faire face à la demande. C'était le syndrome de l'analyste-programmeur qui entrait en salle avec son extrait de listing. L'exemple de l'analayste-programmeur qui entrait en salle pupitre avec des demandes particulières. L'analyste - programmeur - avec - son - bout - de - listing et qui entrait en salle était une menace omniprésente de découverte de mon peu de connaissances informatiques. De fait l'analyste - programmeur - avec - son - bout - de - listing entrait en salle pupitre avec son bout de listing pour demander qu'une commande soit passée, qu'un état soit relancé, qu'une classe d'initiateurs soit débrayée, qu'un job soit déholdé, qu'un traitement fût interrompu, qu'une occurrence soit trappée, qu'on fasse un arrêt-relance d'une application, que sais-je encore? — et son bout de listing était en fait brandi par lui comme une preuve irréfutable du bien-fondé de sa demande — vous n'y comprenez rien, ni moi non plus d'ailleurs, à vous on ne peut pas le reprocher, au pupitreur de telles demandes ne devaient laisser aucune place au doute, à l'hésitation. J'avais développé un sixième sens pour repérer dès son entrée en salle de pupitre l'analyste - programmeur - avec - son - bout - de - listing, dès lors j'adoptais une mine tout à fait affairée, feignant de parcourir des pages d'écran, à moi absconses, allant et venant, d'avant en arrière dans l'affichage des pages d'écran, laquelle opération de surplace obtenue par l'enfoncement de touches, celle marquée PF8, puis celle marquée PF7, alternativement. L'analyste - programmeur - avec - son - bout - de - listing approchait, je redoublais d'ardeur dans mon petit manège, il hésitait, c'était tout à fait remarquable de constater que le milieu informatique recelait un très grand nombre d'individus, certainement très capables en informatique, mais qui géraient si mal leur relation avec les autres, et qui de ce fait se laissaient tout à fait décontenancer par l'air renfrogné et le froncement de sourcil d'une personne, qui après tout, pour eux, était une forme éloignée de subalterne, puis l'analyste-programmeur-avec-son-bout-de-listing demandait qu'une commande soit passée, qu'un état soit relancé, qu'une classe d'initiateurs soit débrayée, qu'un job soit déholdé, qu'un traitement fût interrompu, qu'une occurrence soit trappée, qu'on fasse un arrêt-relance d'une application, que sais-je encore? Je lui répondais sur un ton bourru de bon aloi que pour le moment, j'étais un peu occupé, aussi il n'avait qu'à me laisser son extrait de listing, sur le côté, que je le ferai dès que j'aurai fini ce que je faisais. Cette apparente bonne volonté en dépit de mon air grincheux était un soulagement pour l'analyste - programmeur - avec - son - bout - de - listing, qui pour le coup m'aurait même laissé sa chemise, trop content de pouvoir s'échapper à si bon compte. J'attendais qu'il parte, disparaisse tout à fait, puis je demandais à un de mes nouveaux collègues, un de mes anciens maîtres, s'il ne pouvait pas se charger des opérations recquises par l'extrait de listing parce que j'étais fort occupé à reprendre ce foutu truc, pointant du doigt mon écran rempli de choses incompréhensibles par moi. Je gardais alors un oeil sur l'écran de mon nouveau collègue, un de mes anciens maîtres, par dessus son épaule, tâchant de mémoriser ses manipulations pour pouvoir les reproduire sans peine, en une prochaine occasion. Le coup était paré pour cette fois, si l'analyste - programmeur - avec - son - bout - de - listing revenait avec la même demande, je m'empresserais de faire ce qu'il fallait, toutes affaires cessantes, ce qui ne manquerait pas d'impressionner l'analyste - programmeur - avec - son - bout - de - listing, si peu habitué par les autres pupitreurs, mes nouveaux collègues, mes anciens maîtres, à des réactions aussi promptes et cordiales. Je finis à force d'aussi flagrantes supercheries par acquérir ma réputation de grande efficacité, laquelle fut tout à fait parachevée et paraphée par un ingénieur d'origine russe qui avait découvert en moi, enfin, un partenaire digne de lui pour ses parties d'échecs digestives dans le grand hall de la cafétéria — j'eus aussi beaucoup de succès auprès d'autres analystes et d'autres programmeurs, grâce à un répertoire assez étendu de blagues du genre Monsieur et Madame Alise ont eu une fille qu'ils ont appelée Jeanne — tant je soumettais cet ingénieur d'origine russe aux rudesses d'ouvertures Caro-Kahn ou parties siciliennes dont je potassais le soir les détours et les variations, expliquant à ma future ex-femme, que l'acquisition de ces notions était capitale pour la survie de mon emploi. Elle était un peu incrédule, mais je me satisfaisais pleinement de ce subterfuge dont l'avantage était double, je ne perdais pas mon ascendant sur l'ingénieur d'origine russe, d'autre part je n'étais pas obligé de faire la conversation avec ma future ex-femme, conversation qui de toute façon, quel qu'en fût le sujet, la peinture abstraite, les ingérences américaines dans les pays pétrolifères du Tiers-monde, la littérature russe, les avantages et les inconvénients de la cuisine au beurre, ou encore le fragile équilibre de l'équation quantité d'eau quantité de café pour obtenir un café buvable — sujet d'autant plus épineux que la disparité de nos origines créait un fossé culturel entre nous — le Nouveau Roman, qui avait fait la vaisselle la dernière fois et pire encore la musique contemporaine, conversation donc qui tournait au pugilat. Ce qui est somme toute étonnant dans cette affaire, c'est qu'à l'époque mes conditions professionnelles m'apparaissaient des plus précaires, là-même où mon existence paraissait la plus incertaine, et c'est pourtant dans ce domaine, le domaine du travail rémunéré, que les choses sont restées les plus constantes, puisque quelques quinze ans plus tard, je travaille toujours dans le milieu de l'informatique, et qu'au contraire ma future ex-femme s'est véritablement transformée en ex-femme tout court, ton ancienne femme, comme dit ma femme, que je ne peins plus et que par ailleurs je serais bien en difficulté de devoir organiser des pièces d'échecs, fussent-elles blanches ou noires, dans une partie espagnole ou anglaise qui tint en respect un joueur d'échecs un peu confirmé.

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