De même je me souviens d'un après-midi, et du soir qui tombait, sur une interminable partie de go avec James. Je ne sais plus à la faveur de quelle discussion James découvrit avec étonnement, que je savais jouer au go — en tous cas, moi, je fus moins étonné d'apprendre que James savait jouer aux échecs — et dès lors nous nous promîmes de croiser le fer au go. C'était en automne, James arriva au début de l'après-midi, avec sous le bras, un jeu de go qui m'intimida tout de suite. En effet, le go-ban, par là j'entends la surface quadrillée sur laquelle les joueurs déposent tour à tour leurs pierres noires et blanches — pour tous ceux qui voudraient suivre un peu plus facilement l'esprit de la partie que j'entends décrire maintenant, je les renvoie à la page 229 à partir de laquelle ils pourront, à moindres frais, se fabriquer un jeu de go et connaître les rudiments de ce jeu — le go-ban donc, qu'avait apporté James m'intimida tout de suite parce que je n'en avais jamais vu de tel. Jusqu'à présent je n'avais joué que contre des amis et des partenaires occidentaux lesquels, tous sans exception, s'étaient toujours acheté de très beaux jeux de go, avec un go-ban en tek, en kaya, en if quoi, en icho ou en honiki ou dans d'autres essences de bois plus précieuses et plus dures encore, dont le quadrillage était finement pyrogravé et nous jouions avec des pierres de bakélite, tout persuadés que nous étions qu'une partie de go qui se respectait devait se jouer dans des conditions optimales de calme et de placidité et, c'était une évidence, sur un go-ban de belle qualité, tels qu'on les trouve généralement chez les antiquaires plutôt que dans les magasins de jeux. En cela, mes partenaires ponantais habituels et moi ne différions pas beaucoup de ces personnes qui ont chez eux un échiquier posé, dans une fausse spontanéité, sur l'angle d'une table basse du salon, les bords de l'échiquier admirablement décorés de marqueterie et les pièces grandiloquentes et baroques, toujours rangées dans leurs positions de départ, moyennant soit une erreur de placement entre le fou et le cavalier, soit entre le roi et la dame, soit plus souvent encore, l'échiquier placé avec une case noire en bas à droite — la case h8 placée en h1, la case h1 placée en a1, la case a1 placée en a8, et la case a8 placée en h8, ou encore la case a8 placée en a1, la case a1 placée en h1, la case h1 en h8 et la case h8 placée en a8, ce qui visuellement est exactement la même chose, et si bien sûr nous voulions être tout à fait précis et exhaustifs, nous pourrions énumérer la liste des éléments de l'ensemble des paires formées par les cases ayant été interverties, soit E, cet ensemble, E={(a1,a8); (a2,b8); (a3,c8); (a4,d8); (a5,e8); (a6,f8); (a7,g8); (a8,h8); (b1,a7); (b2;b7); (b3,c7); (b4,d7); (b5,e7); (b6,f7); (b7;g7); (b8,h7); (c1,a6); (c2,b6); (c3,c6); (c4,d6); (c5,e6); (c6,f6); (c7,g6); (c8,h6); (d1,a5); (d2,b5); (d3,c5); (d4;d5); (d5;e5); (d6,f5); (d7,g5); (d8,h5); (e1,a4); (e2,b4); (e3,c4); (e4,d4); (e5,e4); (e6,f4); (e7,g4); (e8,h4); (f1,a3); (f2,b3); (f3,c3); (f4,d3); (f5,e3); (f6,f3); (f7,g3); (f8,h3); (g1,a2); (g2,b2); (g3,c2); (g4,d2); (g5,e2); (g6,f2); (g7,g2); (g8,h2); (h1,a1); (h2;b1); (h3,c1); (h4,d1); (h5,e1); (h6,f1); (h7,g1); (h8,h1)} — autant de signes donc, qui font toujours sourire narquoisement les véritables joueurs d'échecs, quant à eux bien davantage habitués à jouer sur des échiquiers en molleton souple et avec des pièces en matière plastique singeant le buis. J'appris plus tard en suivant James dans deux ou trois clubs dans le Sud de la ville, que le go pouvait aussi se jouer dans des conditions exécrables, dans le tohu-bohu et le brouhaha d'un bar enfumé et entouré de spectateurs bruyants et toujours prompts à donner des conseils non sollicités, dont ils n'étaient, de fait, pas les payeurs, un peu sans doute à la manière des parties d'échecs disputés dans des cercles tels que j'en connaissais à Paris, où tout un chacun suffoquerait sans délai de l'odeur âcre et pénétrante de cendriers froids et de chemises collées aux aisselles de transpiration mauvaise, si tout un chacun n'était pas, soi-même, entièrement absorbé dans une partie poignante, toutes pensées accaparées par une position acéréee. Or le go-ban du jeu de James était en fait constitué de deux rectangles de carton, repris par une épaisse bande adhésive toilée, et qui se dépliait en un carré quadrillé dont les lignes étaient suffisamment effacées par endroits pour qu'elles fussent repassées à la main à l'aide d'un feutre. Une ancienne boîte de biscuits, elle-même très patinée et rouillée aux jointures, contenait sans ordre toutes les pierres du jeu, noires et blanches pêle-mêle. A l'évidence un grand nombre de parties avaient déjà été disputées sur ce jeu fatigué qui de fait me rappelait l'usure, très avancée elle aussi, de mon échiquier et de ses pièces dont une ou deux, brisées, avaient été recollées sans soin excessif, et de la boîte les contenant dont le fond était dorénavant retenu par un épais morceau de scotch noir grossier. A cette vétusté, je compris immédiatement que j'allais prendre une raclée. Mais encore à cet instant, tandis que James avait posé son jeu, défait son manteau et que je lui avais proposé un verre et un cendrier, j'étais déterminé à vendre chèrement ma peau, et pourquoi pas, pensai-je, contrarier le cours naturel de la partie qui s'annonçait. Nous nous installâmes sur une table basse par moi confectionnée avec quelques chutes de bois de coffrage et d'autres récupérations diverses, et donc bancale — il suffisait déjà que je sois un piètre peintre, un peintre en bâtiment, s'entend, j'étais un très médiocre menuisier dont la seule spécialité était de fabriquer des châssis pour mes toiles, lesquelles étaient de fait rarement rectangulaires — ce qui ne me choquait plus, bien sûr — le mauvais aplomb de la table basse, s'entend, tandis que je continuais de pester contre l'irrégularité de mes châssis — mais cela, le déséquilibre de la table basse, dérangea James immédiatement. James s'enquit d'un morceau de carton d'emballage qu'il plia dûment en quatre pour caler le pied défectueux de ma médiocre table basse. Je fis alors remarquer à James qu'il y avait deux types d'approches devant une table ou une chaise bancales — et par extension toute autre situation boiteuse — celle qui consistait à la palier prestement, comme il venait de le faire — approche dite classique ou rationnelle — et cette autre approche — dite romantique — incertaine et empirique qui consistait à souffrir de l'instabilité de la table, de la chaise ou de la situation, des années durant, à l'époque, j'avais dit vingt ans, de ne jamais y remédier, et puis finalement d'éprouver une sorte de fétichisme à l'égard de cette imperfection , et, j'avais ajouté, toujours à l'époque, et d'écrire un roman dans lequel cette table ou cette chaise bancales tenaient un rôle déterminant. Dans son sourire habituellement courtois mais un peu perfide, James me dit alors que nous verrions bientôt laquelle de ces deux approches, la rationnelle ou la romantique, se montrerait la plus apte à rivaliser au jeu de go. Cette remarque acheva de détruire tous mes espoirs minuscules de sortir indemne de cette partie. Mais j'étais joueur et je n'entendais pas poser les armes sans avoir combattu. Je convoquais en toute hâte mes rudiments de go et je décidai de jouer avec une lenteur circonspecte, toute étudiée pour impatienter mon adversaire — stratagème peu élégant et pourtant éculé offrant malgré tout, aux échecs, des résutats assez probants lorsqu'il est employé en face d'un adversaire un peu trop pusillanime et empressé de faire éclater sa supériorité — et me donnant comme but tactique de jouer des thèmes défensifs, notamment tentant de constituer de ces fameuses figures appelées oeil, dans les territoires que mon adversaire allait construire, et qui sont, comme la pierre sur laquelle viennent se casser les ciseaux, des tumeurs de gangrène dans le camp adverse. Je jouais avec lenteur donc, faisant mine de poser doctement le pour et le contre de chaque emplacement sur lequel j'envisageais de poser mes pierres. Mon adversaire, au contraire, plaçait ses pierres avec davantage d'assurance et surtout moins de tâtonnements. En cela mon adversaire ressemblait un peu à une abeille qui butine, se déplaçant de fleur en fleurs, sans ordre apparent pour l'observateur non initié, mais sans atermoiement, selon un système imparable bien qu'invisible au néophyte, et surtout avec la sûreté née de l'habitude. De fait tandis que je concentrais mes coups sur une région du go-ban où j'entendais construire un oeil multiple dans le territoire ouvertement déclaré de mon adversaire, ce dernier ne m'offrait qu'une résistance lâche dans ce combat local jouant parfois des pierres dans une toute autre région du go-ban, laquelle n'avait aucun rapport ou proximité géographique avec la situation que je vivais avec intensité dans mon oeil prétendument intrusif. En fin d'après-midi, le jour vint à décliner lentement, une lumière grise entrait maintenant par les fenêtres et éclairait, avec une parcimonie croissante, le go-ban sur lequel s'accumulaient les pierres noires et blanches en un réseau visuel, sans cesse changeant, métamorphose permanente qui a toujours beaucoup contribué à mon plaisir de jouer au go. L'obscurité avait pris possession de tous les coins de la pièce, tout à notre partie, nous ne pensions pas à allumer. Nos pensées comme nos yeux s'abîmaient dans le quadrillage du go-ban, j'étais sur le point de fomenter un complot imparable sur trois pierres isolées de mon adversaire, que je pensais pouvoir prendre à rebours dans une construction de type shicho — position en forme d'escalier dans laquelle les pierres entourées et conquises courent à leur perte tout à fait, en tentant de se débattre et de se défaire de l'étau adverse, ce qui peut les conduire, par leur entêtement, jusqu'aux bords du go-ban, comme acculées au bord d'un précipice. Donc, tandis que j'assaillais trois pierres isolées de mon adversaire, ce dernier me dit qu'il considérait l'issue de la partie comme acquise, et attendait, de ce fait, mon consentement pour clore la partie. Pour ceux peu familiers des règles du go, que je continue de reporter à la page 229, il faut savoir qu'une partie de go prend fin dans le commun accord des deux adversaires qui reconnaissent ainsi que la partie ne comporte plus d'opportunités pour l'un d'eux d'agrandir son territoire au détriment de l'autre . Ma réaction fut, en bon occidental un peu borné, outrée, je fis remarquer à mon adversaire que je venais de jeter mon dévolu sur trois de ses pierres esseulées les tenant dans une tenaille de fer, en shicho, donc. Mon adversaire argua qu'il ne se faisait aucun souci pour ces trois pierres, qu'il disposait d'un shicho-breaker, par là il entendait que dans le parcours circonvenu dans lequel j'entendais conduire ses pierres, comme vers un précipice, se trouvait en fait un début de réseau formé par ses pierres, l'index droit de mon adversaire dessinant une descente en escalier, vers le bas du jeu, pour s'arrêter sur les pierres en question, qui lui permettraient de rebondir si tant est que je m'entêtasse à tenter, tétu, d'étêter de perpétuels fugitifs. Mon adversaire commençait à avoir raison de mon optimisme vacillant. Puis il me fit remarquer que quand bien même il n'eût pas, en l'espèce, disposé d'un shicho-breaker, il m'aurait volontiers abandonné ces trois pierres et leur territoire afférent, mais qu'en revanche, je ne serais jamais parvenu à lui contester sa suprématie aux abords ce cette mince victoire tactique qui avait requis beaucoup de mes efforts, aveugles de la stratégie plus englobante de mon adversaire et qui étendait son pouvoir et son efficacité, aux quatre coins du go-ban. Sans doute cet oeil minuscule que j'étais parvenu à construire au prix d'efforts fastidieux, et donc d'un grand nombre de pierres jetées sans recul dans la bataille, et dont l'efficacité avait été somme toute très modérée, cette construction fragile et empirique donc, avait, nul doute, donc, coûté ma perte en voilant mon regard du plus large dessein de mon adversaire. Je me levai pour allumer une petite lampe posée sur un coffre à l'angle du salon, et de fait dans son éclairage doux, toute la lumière était faite sur ma déconfiture. Je me rembrunis tout à fait et fit amende honorable auprès de James, m'excusant d'avoir pu lui dire que je savais jouer au go, quand à l'évidence, je soutenais si médiocrement la comparaison, j'aurais du lui dire que je connaissais les règles du go au même titre que nombreuses sont les personnes en Occident qui connaissent le maniement des pièces d'échecs, mais peu nombreuses sont-elles, somme toute, pour lesquelles les noms de Nimzovitch, Caro-Kahn, Petrov, Alekhine et Najdorf auraient évoqué le moindre concept tangible, tandis qu'à l'évidence les noms de U, Osan, Kumoshi, Wakino, Honinbo Sancha, Hayashi, Inoue, Yasui, Honibo Sayetsu, Berimbau, Yasui Sanchi, Inoue Inseki, Honinbo Jowa et Honinbo Shuwa, ne m'auraient pas évoqué grand-chose, tout grands immémoriaux du go qu'ils furent. Plus courtois que jamais, James me dit que j'avais été un agneau innocent et qu'il s'était comporté comme le loup entré dans la bergerie, [ dès qu'on lui avait ouvert la porte ], remarque qu'il laissa échapper avec un sourire canin inattendu et que je ne lui connaissais pas. Dix ans plus tard tandis que je revis James en voyage d'affaires à Paris, et que nous discutions de choses et d'autres, notamment de cette époque où nous vivions tous les deux à Chicago, aux Etats Unis d'Amérique, après tout ce temps, avait dit James, je lui demandais s'il jouait au go toujours aussi férocement — tant j'avais gardé la mémoire vive de son sourire canin et de ma condition d'agneau innocent — il sourit, sans doute dans le souvenir de son festin d'agneau gras pour loup affamé, et s'excusa presque en arguant que depuis dix ans déjà, son niveau de jeu avait beaucoup baissé, parce que d'après lui, il n'y mettait plus autant d'importance et peut être pas la même méchanceté. Ce sont ses mots. Je fus tout à coup parcouru d'un épouvantable frisson rétrospectif en me rappelant cette partie lointaine qui avait tourné à la leçon de modestie pour mon compte, mais à l'époque je n'avais pas ressenti qu'il se soit agi de méchanceté, cette dernière m'atteignait, enfin, avec dix ans de retard.

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