Enfant j'ai le souvenir d'après-midis de dimanche gris, au coeur de l'hiver, dans la grande maison de Loos. Aux quatre côtés de la grande table du salon, soufflaient les quatre vents, le vent d'Est, le vent du Sud, le vent d'Ouest et le vent du Nord. Nous jouions au Mah-Jong, mon Oncle Michel, mon père, mon cousin Gérard, fils de mon Oncle Michel et moi, fils de mon père. C'était le dimanche en fin d'après-midi, avant que nous ne repartions à la fin du week end, vers Paris, pour la banlieue. Ces dimanches après-midis ne s'étiraient pas assez lentement et pesait sur eux sans cesse la menace d'être interrompus à tout moment par mon père qui aurait dit on en fait une dernière et puis on va y aller ou ma mère serait entrée dans le salon, faisant rentrer avec elle l'air frais du couloir — le rez-de-chaussée de la grande maison de Loos était en fait divisé en deux parties distinctes, parallélépipèdiques et séparées par un couloir long comme le grand côté des deux parallélépipèdes en question, un des deux parallélépipèdes rectangles formait le grand salon, la pièce où nous jouions au Mah-Jong tandis que l'autre parallélépipède rectangle contenait la cuisine, la salle à manger et une petite pièce bibliothèque-salon, les deux parallélépipèdes rectangles étaient chauffés avec de rustiques chaudières au gaz poussives, quant au couloir, il n'était pas chauffé, surtout mal isolé, les courants d'air froid du dehors y entraient comme chez eux et n'étaient jamais chassés tout à fait, aussi lorsque l'on voulait passer d'un parallélépipède rectangle à l'autre parallélépipède rectangle il fallait affronter l'air glacial du couloir et refermer sur soi aussi vite que possible les portes donnant sur le couloir pour éviter que cet air froid ne s'engouffre tout à fait dans les deux parallélépipèdes rectangles — ma mère entrait donc dans le salon pour rappeler mon père à l'heure tandis que mon Oncle Michel pesait, avec gravité, le pour et le contre de ramasser un sept cercles pour faire un Chi ou d'attendre patiemment le neuf cercles qui lui aurait permis de faire un Pon et, de ce fait, se donner de meilleures chances de réaliser un beau Mah Jong, formé d'une séquence de tuiles plus élégante — si tout ceci est du chinois pour vous, je vous enjoins d'aller page 241 de ce livre où les règles du Mah Jong sont expliquées, traduites de l'anglais par mes soins; par ailleurs vous serez également en mesure de vous confectionner votre propre jeu de Mah Jong — ma mère donc serait entrée dans le salon pour rappeler à mon père qu'il était déjà tard et que nous avions de la route à faire. Nous — mon Oncle Michel, mon père, mon cousin Gérard, fils de mon Oncle Michel, et moi, fils de mon père — redoutions tous cette entrée dans le salon et dès que nous entendions l'autre porte du couloir s'ouvrir, le charme et la magie de la partie s'estompaient un instant, se suspendaient tout à fait, mais non, cette fois-ci, c'était ma tante qui demandait si mon père ou mon Oncle Michel voulaient du café, mon Oncle Michel renchérissait et demandait à mon père s'il ne voulait pas eune ch'tiotte goutte de g'nièvre, pour pousser le café. Vaine résistance du père. Mon oncle Michel et mon père posaient un demi-sucre sur le bout de la langue, une lampée de genièvre et une gorgée de café chaud, à leur regard, on voyait bien que c'était bon, ça sentait bon aussi l'haleine heureuse où se mêlait le genièvre et l'alcool de mousse à raser, l'odeur mélangée rassurante du père de l'enfance, du père qui embrassait son garçon, plus tard, pour le consoler de cette fin de partie, il allait falloir repartir et remonter dans la voiture, une Peugeot 304 bleue cobalt aux sièges en skaï marrons clair, ça sentait la voiture, mon frère Alain était souvent malade. Un jour dans la voiture, la Peugeot 304 bleue cobalt aux sièges en skaï marrons clair, mon père me demanda si j'étais capable de retenir un nombre à six chiffres, pendant toute une journée. J'aurais fait n'importe quoi pour m'en souvenir. Je dis oui. Mon père chercha un peu, puis posément, en articulant bien, et en ayant prévenu qu'il ne dirait le nombre qu'une seule fois, qu'il ne répéterait pas le nombre, alors, en articulant bien entre chaque mot, l'épaisseur d'un point-virgule; cent, cinquante; deux; mille; trois; cent; quatre, cent cinquante deux mille trois cent quatre. De l'index je dessinais en les imaginant les chiffres sur la banquette arrière de la Peugeot 304 bleue cobalt avec des sièges en skaï marrons clair. Cent; je trace un un. Cinquante; je trace un cinq. Deux; je trace un deux. Mille; je fais un point, toujours de l'index et toujours au même endroit sur le siège en skaï de la Peugeot 304 — la Peugeot 304 est bleue cobaltet les sièges sont en similicuir , en skaï marron clair, une Terre de Sienne très dessaturée — en superposant les chiffres et le point des mille les uns sur les autres. Trois; je trace un trois, cent, j'attends, quatre; je trace en toute hâte un zéro puis un quatre. Je répète pour moi, en silence, mais mes lèvres remuent le nombre cent cinquante deux mille trois cent quatre, le répète encore, en serrant mes mains contre ma poitrine — j'aurais pu serrer mes mains contre mon front comme pour m'emprisonner le nombre dans le crâne, mais c'est sur la poitrine que je serrai mes poings — cent cinquante deux mille trois cent quatre. Et puis très vite je répétai cent cinquante mille trois cent quatre sept fois, non, pas un million soixante cinq mille cent vingt huit mais, cent cinquante deux mille trois cent quatre, cent cinquante deux mille trois cent quatre, cent cinquante deux mille trois cent quatre, cent cinquante deux mille trois cent quatre, cent cinquante deux mille trois cent quatre, cent cinquante deux mille trois cent quatre, cent cinquante deux mille trois cent quatre, cent cinquante deux mille trois cent quatre, en silence, mais mes lèvres remuent de plus en plus vite. Et puis une dernière fois, à toute allure, centcinquantedeuxmilletroiscentquatre. Le soir mon père ne me demanda pas quel était le nombre à six chiffres dont il fallait que je me souvienne toute une journée: mon père oublia de me le demander. Je le savais pourtant. J'attendais mais je savais cependant que la règle tacite voulait que je ne demandasse pas à mon père de me demander quel était le nombre à six chiffres dont il fallait que je me souvienne toute une journée. Ce soir là, mon père ne me demanda pas quel était le nombre à six chiffres dont il fallait que je me souvienne toute une journée: je ne l'oubliais pas. Le soir longtemps, j'attendais que mon père me demandât quel était le nombre à six chiffres dont il fallait que je me souvienne toute une journée. Je n'oubliai pas, ni le nombre, ni que mon père oubliât de me le demander. On, mon père et moi, estimons à dix ans le délai qu'il fallût à mon père, plus vieux de dix ans donc, pour se rappeler de me demander, à moi, plus vieux de dix ans donc, quel était le nombre à six chiffres dont il fallait que je me souvienne toute une journée. Ce jour-là, je, l'enfant plus vieux de dix ans, souris, pensif et sans hésitation dis, en marquant bien les points-virgules cent; cinquante; deux; mille; trois; cent; quatre. Mon père sembla hésiter, mais confirma, il dit même, oui c'est ça, il y avait les six premiers chiffres contenus dans le nombre à six chiffres dont il fallait que je me souvienne toute une journée. Le zéro, le un, le deux, le trois, le quatre et le cinq, un moyen mnémotechnique, en somme. Je fus étonné et répondis que je ne m'en étais pas aperçu et que donc je ne m'étais pas servi de cette astuce. Maintenant je m'en souviens avec souci de précision, pas simplement les sièges en skaï marron clair — lorsque la chaleur de l'été, c'était en 1976, l'année de la canicule, s'accumulait dans la conduite intérieure en skaï, nous pouvions, mon frère Alain et moi, difficilement nous asseoir à cuisses nues sur les sièges tellement ceux-ci étaient brûlants de la chaleur caniculaire retenue prisonière dans la voiture — je me souviens de la Peugeot 304 bleue cobalt, pour le trois cent quatre de cent cinquante deux mille trois cent quatre, c'était évidemment un autre moyen mnémotechnique. La voiture allait bon train, mon père conduisait — à toute berzingue, comme nous avions coutume de dire mon frère Alain et moi — à vive allure sur la route sinueuse qui sépare le Pont de Brésis de Vielvic, dans le département de la Lozère. J'étais assis derrière ma mère, mon frère Alain derrière mon père, nous faisions attention de ne pas gêner dans le rétroviseur, et c'est de fait sur cette portion de skaï inoccupée entre les deux sièges à l'arrière que j'avais tracé les chiffres, de l'index, un; cinq; deux; virgule; trois; zéro et quatre. Cent cinquante deux mille trois cent quatre. CQFD. Pour adoucir le départ du Nord, le retour vers Paris, ma tante y allait de son petit chocolat blanc belge — c'est belge, c'est bonune petite praline, juste une, pour la route, une petite gaufre de chez Meer, un petit spéculoos, une petite faluche, un petit pain-gâteau, — sans se rendre compte que cet épithète de petit omniprésent dans sa conversation, s'agissant de nous les enfants, donnait sur les nerfs de mon père auquel elle répondait toujours in infint qui fait assmotte, c'est le mitin d'ses nourritures ( un enfant qui fait à sa mode c'est le mi-temps de ses nourritures ) — un petit pain cramique et puis pour tous, un carton contenant invariablement un sac de cassonade blonde, des sachets de levure pour faire des crêpes du Nord, des vraies crêpes, du sucre-glace, une mimolette ancienne et entière, ronde comme un ballon de basket-ball, dure comme de la pierre et cassante comme de la fonte, rapportée par mon Oncle Michel — la fierté de mon père, le fromage de la maison De Jonckheere à Lille — et puis pour nous les enfants un camembert pas encore emballé, avec tous ses champignons dressés comme les cheveux sur la tête, horripilés , pour préserver l'horripilation fragile des champignons, nous posions le fromage sur la plage arrière de la Peugeot 304 bleue cobalt aux sièges marrons clair, tout cela qu'on ne trouvait pas à Paris, dans la banlieue parisienne. Sur la table de jeu et son molleton carmin, la lumière tombait très douce qui filtrait dans le salon par les verres dépolis des portes fenêtres de la véranda attenante au salon. La lumière venait donc du Nord, idéalement placée qu'était la véranda pour la peinture de mon Oncle Michel. Mon Oncle Michel était peintre, un peintre éminemment figuratif, paysagiste, ayant eu son heure de gloire au Salon des Naïfs et Primitifs à Paris, une toile avait été vendue lors de ce salon, la chose paraît invraisemblable. A l'époque mon Oncle Michel s'était enorgueilli d'un pareil succès et puis il disait qu'il ne crachait pas sur le chèque — expression qu'enfant j'avais du mal à comprendre — et que cela mettrait du beurre dans le pinard — expression d'autant plus incompréhensible pour moi, enfant. A vrai dire dans cette famille, comme sûrement dans beaucoup d'autres, nous étions très fiers de cette transmission avunculaire du don de la peinture. Avant mon Oncle Michel, il y avait eu l'Oncle Robert, grand prix de Rome en son temps, il y avait moi maintenant que mon Oncle Michel initiait à la peinture à l'huile, et qui à l'époque, comme disait mon Oncle Michel, promettait, mais l'avenir prouva sans doute que le don avunculaire s'était dilué tant mon Oncle Michel était à des lieux d'un Prix de Rome et comme je ne vendis jamais une toile suffisamment cher pour mettre du beurre dans le pinard. J'apprenais la peinture à l'huile sur des formats tout petits, sur lesquels j'entamais des peintures d'après les carnets de croquis de mon Oncle Michel, essentiellement consacrés aux paysages des alentours. J'écoutais distraitement les conseils de mon Oncle Michel qui se désespérait de me faire entendre raison quant aux ciels que je peignais toujours trop bleus, et qu'il aurait fallu, au contraire, faire monter avec parcimonie, du fait de la difficulté de reprendre un ciel, même à la peinture à l'huile et aussi parce que la couleur bleue était prompte à faire de l'ombre aux autres couleurs, en les dessaturant. Mais je n'en avais cure, me jetant sur les bleus intenses qui conféraient bien évidemment à mes ciels des teintes stratosphériques tout à fait irréelles et inimaginables pour des paysages de plaines du Nord, habituellement baignés de lumière douce et incidente. Mon Oncle Michel profitait que je ne pouvais pas repartir avec mon tableau sous le bras, compte tenu du temps de séchage de la peinture à l'huile, une tentative avait échoué et causé un quasi désastre, parce que posée à plat sur la plage arrière de la Peugeot 304 bleue cobalt aux sièges marrons clair, un coup de frein un peu brusque de mon père avait projeté la petite toile, pas encore sèche, sur l'anorak tout neuf de mon frère Alain, les parents avaient râlé pour l'anorak, mais m'avaient laissé seul à contempler le désastre de la petite peinture dont les couleurs s'étaient mélangées, débordant les unes sur les autres, elle était foutue. Ma première peinture. Mon Oncle Michel, donc, profitait, donc, du laps de temps entre deux visites dans le Nord pour s'échiner à tempérer le bleu de mes ciels et si d'aventure d'une fois sur l'autre je m'étais rappelé de la couleur initiale de mon ciel, ou que je me sois aperçu que la couleur n'était plus la même, mon Oncle Michel m'expliquait que c'était sûrement à cause de son nouveau vernis, qu'il utilisait désormais, et que ce maudit vernis faisait toujours cela avec les bleus. Pour me consoler il me faisait remarquer qu'au contraire les rouges des maisons en briques étaient très réussis, et au regard de cet heureux résultat, l'intégrité de mes ciels bleus foncé devenait secondaire. Mon Oncle Michel avait également une technique bien à lui, une palette qu'il avait développée lui-même et qui consistait à mélanger un peu d'ocre jaune dans toutes ses couleurs, ce qui conférait à sa palette une grande homogénéité. J'aimais beaucoup ce secret qu'il gardait jalousement et dont je devais absolument taire le principe. Je demandais s'il fallait mettre une pointe d'ocre même dans les verts. Même dans les verts, me répondait mon Oncle Michel, sentencieux. De même pour les murs en briques rouges, grande constante dans les oeuvres de mon Oncle Michel, un savant mélange de carmin, de vermillon, d'ocre bien sur, de Sienne foncée et une pointe de rouge de cadmium permettait à ses yeux d'approcher au plus près la teinte des briques des maisons du Nord. J'aimais particulièrement peindre des murs de brique, si fréquents dans les carnets de croquis de mon Oncle Michel. J'appris plus tard que cette prédilection était coûteuse pour mon Oncle Michel, car c'était essentiellement à l'aide de rouge de cadmium que l'on atteignait la nuance exacte de rouge brique voulue, et les tubes de cette couleur étaient hors de prix. Jamais mon Oncle Michel ne dit un mot de cette contrainte, sans doute qu'il était convaincu que le véritable artiste ne devait pas s'arrêter à de pareilles broutilles, au même titre que mon Oncle Michel avait le plus grand respect pour les règles, parfois mystérieuses et les rites rébarbatifs du jeu de Mah-Jong, entre autres la nécessité de construire une muraille avec les tuiles du jeu, pour chaque nouvelle partie, plutôt que de se contenter d'un vrac des mêmes tuiles, toutes retournées, qui aurait formé une pioche; et la formule d'usage pour justifier cette obédience aveugle aux fondements du Mah-Jong était toute entière contenue dans cette phrase mille fois entendue, le jeu c'est le jeu. Si la règle du Mah Jong avait spécifié qu'il faille aux joueurs, avant d'entamer toute nouvelle partie, de faire trois fois le tour de la table à cloche-pied, en hululant quelques mots de chinois incompréhensibles — mais néanmoins hululés avec l'accent cht'imi — tout en recevant sur la nuque des coups de baguette copieux et munificents de la part des autres joueurs, mon Oncle Michel aurait sans doute insisté pour que nous nous plions à de tels rites et de pareilles règles aussi aberrants soient-ils. Mon Oncle Michel avait d'ailleurs ajouté aux règles ancestrales du Mah Jong quelques rites tout de son cru, tels que l'humiliation du jeune roumi qui se croyait grand maître et qui consistait à donner un gage à celui qui avait abattu deux Pon d'honneurs et qui avait fini son Mah Jong, en faisant un ou deux Chi , sacage d'une belle main dont il se rendait lui-même coupable plus souvent qu'à son tour, excusant son geste d'un le jeu c'est le jeu humble et honteux. La lumière était douce donc qui tombait sur nos murailles et les dés minuscules que nous jetions pour déterminer, savamment, où la muraille devait être entamée pour distribuer aux quatre joueurs, aux quatre vents, leurs écots de treize tuiles, quatorze pour le vent d'Est qui défaussait la première tuile. Nous jouions avec lenteur et mon père soutenait avoir vu des joueurs de Mah-Jong à Singapour, qui jouaient à un rythme frénétique, faisant glisser les tuiles vers le centre du jeu et les claquant d'un coup sec, si elles permettaient de faire un Chi, un Pon, un Kan ou Mah-Jong, conférant sans doute aux parties des allures de jeu de réflexe. Cela laissait mon Oncle Michel rêveur et perplexe qui nous avait exhortés une fois ou l'autre à jouer plus vite par souci d'authenticité et de respect conforme de la cadence de jeu prétendument rapide des Chinois. Ces tentatives d'accélérer le jeu échouèrent, nous n'étions pas chinois et le jeu repris, par la suite, cette lenteur qui de fait aurait peut-être exaspéré un joueur chinois. Pour le reste la magie du jeu opérait d'elle même. Nous annoncions cérémonieusement les tuiles rejetées: sept cercles, printemps, hiver, un bambou, neuf bambous, deux cercles, trois cercles, Nord, cinq cercles, NORD: Pon, cinq bambous, EST: Chi, huit caractères, quatre caractères, six cercles, dragon rouge, OUEST: Pon, deux bambous, dragon rouge, huit bambous, deux bambous, Ouest, dragon blanc, un bambou, cinq caractères, SUD: Pon, deux caractères, un caractère, Nord, dragon blanc, Ouest, deux caractères, neuf bambous, deux caractères, SUD: Pon, quatre caractères, sept cercles, un cercle, huit caractères, été, Est, cinq bambous, Est, Est, sept cercles, quatre bambous, Sud, six bambous, trois bambous, deux bambous, chrysanthème, neuf caractères, OUEST: Pon, six caractères, NORD: Pon, neuf bambous, EST: Mah-Jong! A la fin de chaque partie, mon Oncle Michel tenait une comptabilité serrée à double vérification du décompte des points, n'omettant aucune des subtilités si nombreuses qui permettent à chaque joueur de multiplier la valeur de son jeu par deux, plusieurs fois, des éloges nous étaient adressées à mon cousin Gérard, fils de mon Oncle Michel, et à moi, fils de mon père, pour avoir réussi des combinaisons de belle valeur, à base d'honneurs, dragons et vents, un Kan de son vent ou du vent dont on jouait le tour était célébré par mon Oncle Michel, tandis qu'il se désolait que mon père ou lui-même aient fait un Mah-Jong perclus de Chi et aux suites mêlées, c'était du gagne-petit et cela s'appelait bocher son jeu, expression dont je ne parvins jamais à déterminer l'origine étymologique ni même à trouver la trace dans quel que dictionnaire que ce fût — et si un mot est mal orthographié dans le dictionnaire comment ferait-on pour le trouver? Il est pensable cependant que l'expression vinsse du péjoratif Boche pour les Allemands, puisque l'apprentissage du Mah Jong par mon Oncle Michel et mon père, frère de mon Oncle Michel, date probablement de l'Occupation, supposition un peu hardie tout de même. Je me souviens aussi de l'intensité croissante des parties où nous étions tous les quatre — mon Oncle Michel, mon père, mon cousin Gérard, fils de mon Oncle Michel et moi, fils de mon père — tendus vers ce but — faire Mah Jong — qu'il fallait atteindre avant les autres. Les premières tuiles étaient de fait défaussées avec désinvolture presque et puis au fur et à mesure que les autres joueurs avaient étalé quelques combinaisons qui les rapprochaient du Mah-Jong, nous défaussions les tuiles avec davantage de circonspection, soulagés que nous étions de pouvoir défausser de tuiles dont un ou deux exemplaires avaient déjà été rejetés, dans l'attente fébrile d'une tuile du mur qui permettait de faire avancer son jeu, désolés de tirer un bambou tandis que nous collectionnions les caractères, poignardés dans le dos lorsqu'un autre joueur annonçait un Pon, navrés de devoir passer son tour, toujours anxieux que l'on puisse rater une tuile en n'annonçant pas assez vite — mon père était intraitable sur ce point qui disait, trop tard, j'ai déjà tire ma tuile et mon Oncle Michel de renchérir, le jeu c'est le jeu — la tension augmentait et croissait pour chuter d'un coup lorsqu'un joueur annonçait Mah-Jong. Nous abattions tous à regret nos jeux et chacun demandait à tout hasard qui retenait telle ou telle tuile, laquelle aurait également permis de conclure. Si le vent d'Est avait gagné, il gardait le vent d'Est, en revanche si le vent d'Est n'avait pas fait Mah Jong alors mon Oncle Michel annonçait cérémonieusement les vents tournent. Ces parties disputées avec sérieux et protocole plongeaient l'enfant que j'étais dans les mystères insondables et un peu inquiétants de la Chine des Empereurs et de la Cité interdite. Dans mon souvenir je n'aperçois qu'indistinctement le débardeur en jacquard beige et brun de mon Oncle Michel, parce que si d'aucun insinuait que mon Oncle Michel fût vêtu en fait d'un kimono de cérémonie et d'un chapeau pointu tressé, je le croirais sur parole. Tout ce folklore s'écroula le jour où mon ami chinois, Liu Sian, lors de l'un de ses séjours en France dans toute l'exiguité de mon appartement parisien, m'expliqua que le jeu de Mah Jong en Chine était surtout le fait de vieilles rombières de province, des femmes désoeuvrées qui jouaient dans le vacarme assourdissant des commérages colportés de table en table, telles de vieilles Anglaises poudrées ne ratant pour rien au monde leur bingo du samedi après-midi .

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