Quand mon ami chinois Liu Sian séjournait à Paris, il était toujours invité par son amie Liu à venir dîner et cette invitation valait également pour moi, son hôte, l'hôte de Liu Sian, s'entend. Liu était une jeune femme gracile, le cheveu noir et lisse mais surtout très fine, toujours habillée d'une tenue noire moulante qui gommait paradoxalement tout à fait les formes de son corps, lesquelles n'étaient pas très opulentes de toute manière et se fondaient donc dans des robes droites et moulantes. Son visage et ses traits, comme polis, n'offraient aucune aspérité et avec ses cheveux de jais toujours peignés très droits, se perdaient dans la masse d'un trait noir dessiné par le corps longiligne et lisse de Liu et ses cheveux aux contours réguliers. Liu ressemblait à un bâton de fusain, noire, lisse et douce. Très souriante et plutôt joviale, elle nous accueillait chaleureusement, ce qui bien sur contrastait étonnamment d'avec sa mise sombre. La conversation avec Liu Sian et Liu souffrait d'être triangulaire: je parlais en français avec Liu qui parlait très bien le français sans la moindre faute de syntaxe, toute résidente en France qu'elle était maintenant depuis de nombreuses années, elle-même parlait en chinois à Liu Sian, quant à moi je parlais anglais avec Liu Sian. En revanche, Liu Sian ne parlait pas français, Liu ne parlait pas anglais et je ne parlais pas chinois, ce qui veut dire que je ne pouvais pas parler en anglais à Liu qui elle-même ne pouvait pas parler en français à Liu Sian qui lui-même ne pouvait pas me parler en chinois, ce qui veut dire que si je disais en anglais quelque chose à Liu Sian et que Liu Sian et moi voulions en faire profiter Liu il fallait soit que je lui répète dans la langue de Rabelais ce qui venait d'être dit dans celle de Shakespeare ou au contraire que Liu Sian le lui traduise dans la langue de Shi Nai-An Luo Guan-Zhong. Pareillement si Liu et Liu Sian s'étaient dits quelque chose en chinois et qu'ils voulurent m'en faire profiter, soit Liu Sian aurait du se dévouer pour une traduction sino-anglaise ou au contraire Liu de faire idem et de se fendre d'un mouvement sino-français. Et bien sûr si Liu et moi-même venions d'échanger quelque vue en français et que nous crûmes bon de partager ces vues avec Liu Sian, Liu aurait alors engagé une autre manoeuvre, celle-là, franco-chinoise, tandis que j'aurais également pu assurer une traduction franco-anglaise. La conversation, n'en doutons pas, se déroulait donc avec une lenteur un peu paralysante, mais qui ne faisait qu'accroître le suspense de certaines discussions, qui pour aboutir devaient éviter les écueils nombreux de contresens, d'erreurs de traductions et de mécompréhensions, qui juchaient effectivement leur chemin incertain, celui des conversations au ralenti contenues dans notre triangle linguistique . Lorsqu'une telle situation de méprise se produisait, nous nous efforcions de retrouver là où la traduction de l'un de nous avait fait défaut, en rebroussant le fil de la conversation mais en utilisant le biais des traductions inverses — c'est à dire que si j'avais traduit à Liu, en français, ce que Liu Sian venait de me dire en anglais, dans nos efforts de revenir en arrière dans la conversation pour démêler l'origine d'un quiproquo, Liu Sian se serait auto-traduit de l'anglais vers le chinois pour Liu, dans le but de s'assurer de façon croisée que nous n'avions rien perdu de nos propos originaux. Ces retours en arrière étaient souvent fastidieux et tendus, ils étaient d'autant plus contractés que Liu Sian ne montrait aucune patience pour ces allers et venues linguistiques, parfois même il me semblait reconnaître au ton sec de Liu Sian, s'adressant à Liu, qui n'était pas sans rappeler la commande au restaurant chinois du douzième arrondissement, mais aussi à l'air penaud que semblait affecter Liu sous le poids de pareilles invectives, à ces deux indices donc, il m'arrivait parfois de déceler que Liu Sian s'emportait tout à fait. De même Liu Sian ne paraissait pas partager pleinement notre joie, à Liu et à moi-même, lorsqu'aux prix d'efforts louables de patience, nous étions parvenus à démêler l'écheveau d'une méprise enfouie, la rançon de cette satisfaction consistait en une perte franche du fil de la conversation, et je crois que c'était surtout cela qui déplaisait à Liu Sian. Décidément cette conversation triangulaire nous donnait beaucoup de fil à retordre et nous étions bien inspirés, Liu, Liu Sian et moi-même de ne pas trop nous écarter de sujets de conversation assez convenus, dans un accord tacite de minimiser les risques d'incompréhension mutuelle . Parmi les sujets que nous évitâmes absolument se trouvaient, la peinture abstraite, les enjeux éthiques des manipulations génétiques, la littérature russe et ses nombreux personnages aux noms à rallonges — je n'ose imaginer le désastre d'une discussion avec Liu et Liu Sian à propos de l'intrigue de l'Idiot de Dostoïevski — toujours en matière de littérature, les points de rupture du Nouveau Roman d'avec la structure balzacienne, le pour et le contre de la variante Najdorf dans la partie sicilienne, le da-sein et le da-mit d'Heidegger, ou encore l'adaptation de la pensée confucéenne par le communisme chinois, les liens étroits entre les découvertes mathématiques de la fin du XIXème siècle — et notamment celles de Ryman — et leurs répercussions sur l'histoire de la peinture — et notamment l'impressionnisme — la même concordance dans le temps entre la mise à jour de la théorie de la relativité d'Einstein et la naissance en peinture du cubisme, la musique dodécaphonique et la musique contemporaine, que sais-je encore?

 

Chez Liu nous prenions le thé dans des tasses en fonte sans ances et donc sans aisance, que je trouvais décidément mal pratiques parce qu'il fallait toujours attendre une éternité avant que l'on puisse s'en saisir sans se brûler le bout des doigts.

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