Quand mon ami chinois Liu Sian venait à Paris, il prenait ses quartiers chez moi, dans toute l'exiguïté de mon appartement parisien. Comme je ne l'ai peut-être pas encore écrit j'ai rencontré Liu Sian dans un restaurant chinois de Milwaukee Avenue à Chicago dans l'Illinois aux Etats Unis d'Amérique. En fait nous étions invités mon ex-femme, et quand j'écris mon ex-femme, il faut savoir qu'à l'époque il nous manquait encore de franchir les étapes de la séparation et du divorce, mon ex-femme donc, et moi, dans ce restaurant chinois par un autre ami chinois, James, ce qui à la différence de Liu Sian est un nom moins typiquement chinois. Le restaurant chinois dans lequel nous étions invités ne ressemblait en rien au restaurant chinois dans lequel Liu Sian m'inviterait, des années plus tard, à chacun de ses séjours parisiens, d'une part parce que les restaurants chinois aux Etats-Unis d'Amérique et les restaurants chinois en France ne se ressemblent pas du tout — à ce sujet il ne faut pas manquer de remarquer que les restaurants chinois en Angleterre diffèrent eux aussi des restaurants chinois des Etats-Unis d'Amérique mais aussi des restaurants chinois en France et il y aurait fort à parier que les restaurants chinois en Côte d'Ivoire ou les restaurants chinois du Venezuela offrent eux aussi des particularités qui les distingueraient tout à fait des restaurants chinois aussi bien en France qu'aux Etats Unis d'Amérique et qu'en Angleterre, je ne doute pas davantage que les restaurants chinois en Scandinavie, ont eux mêmes des disparités flagrantes d'avec les restaurants chinois vénézuéliens et ivoiriens, c'est dire si la dénomination de restaurant chinois peut être vague et élastique, et la difficulté que les Chinois eux-mêmes doivent rencontrer pour retrouver leurs petits dans des définitions aussi lâches du restaurant chinois. Mais dans le restaurant chinois de la petite rue du douzième arrondissement, Liu Sian trouvait aisément ses marques, puisque le cuisinier et les employés du restaurant étaient tout comme lui, Liu Sian, originaires du même quartier de Sanghaï — la coïncidence peut paraître singulière si on la raisonne en termes de nombre élevé de Chinois sur Terre , et également de distance gigantesque qui sépare les villes de Shangaï et de Paris — de même il avait trouvé ses marques dans le restaurant chinois de la Milwaukee Avenue à Chicago, et pour cause il connaissait le cuisinier qui avait connu son frère à Shangaï — ce qui rend la coïncidence tout à fait abracadabrante, si l'on considère son équation et les paramètres pyramidaux du nombre de Chinois sur Terre et la distance tout aussi vaste qu'il y a entre les villes de Shangaï et de Chicago, ce qui me laisse à penser rétrospectivement que les restaurants chinois du monde entier se prêtent à des coïncidences, dont on n'oserait rêver pour construire la trame d'un roman, d'un film ou de tout autre récit. Pensez donc!, deux cousins issus de la banlieue de Beijing émigreraient séparément, l'un au Vénézuéla et l'autre en Côte d'Ivoire; imaginez maintenant que le beau frère de la soeur du grand-père des deux cousins vienne à transiter par Abidjan puis par San Fernando de Apure sur les bords de l'Orénoque, et vous entrevoyez de vous-mêmes un peu les potentielles coïncidences abasourdissantes contenues dans ce voyage du beau frère de la soeur du grand-père des deux cousins, il n'est donc pas exagéré de penser qu'il se passe toujours quelque chose d'à peine fortuit, mais néanmoins d'inescompté, dans un restaurant chinois, quelque part dans le monde. Il nous sembla tout de même assez curieux que ce restaurant nous fusse recommandé par notre ami chinois, James, tant nous, mon ex-femme qui n'était pas encore mon ex-femme, tout ignorants encore que nous étions de la faillite prochaine de notre mariage, et à moi, son ex-mari, par encore son ancien mari, encore indocte de l'échec cuisant que promettait d'être ce mariage, mon ancienne femme et moi donc, ne serions jamais allés dans ce restaurant récemment installé, sur la Milwaukee Avenue, de notre propre chef, nous en avions débattu lors de son ouverture et nous avions également convenu que ce restaurant donnait tous les signes du manque d'authenticité, nous étions tombés d'accord là dessus mon ex-femme — qui n'était pas encore mon ex-femme tout séparés que nous étions de l'issue sinistre et néanmoins naturelle du mariage déjà cité — et moi, et pourtant nous ne nous accordions pas sur beaucoup de choses, j'entends par là que nous étions rarement d'accord, mais qui étions-nous pour juger de l'authenticité d'une cuisine chinoise d'après la devanture de son restaurant?, pour une chose nous n'étions pas chinois ni elle ni moi c'est dire si nous étions de peu d'autorité dans le domaine, et nous avions beau être d'accord, nous avions cependant tort de penser ainsi que ce restaurant chinois manquât d'authenticité, comme nous le démontra d'ailleurs ce hasard singulier qui voulait que Liu Sian connaisse très bien le chef du restaurant, et que James nous recommandât sa cuisine. Le restaurant chinois de la Milwaukee Avenue à Chicago et le petit restaurant chinois du douzième arrondissement de Paris ne se ressemblaient pas du tout. Leurs dimensions n'étaient pas comparables tant le restaurant chinois de la Milwaukee Avenue était spacieux et celui du douzième arrondissement étréci, mais les différences objectives abondaient sur d'autres sujets. Les décorations intérieures n'étaient pas du tout les mêmes non plus. Là où des carpes grasses et mollassonnes bégayaient dans les eaux troubles de l'aquarium du petit restaurant chinois du douzième arrondissement, de très menus poissons vifs et lumineux filaient en tous sens dans les eaux transparentes du luxueux aquarium du restaurant de la Milwaukee Avenue à Chicago. Dans le restaurant de la Milwaukee Avenue, les murs étaient couverts de peintures à motifs chinois, très laborieux dans leur facture, tandis que des idéogrammes, visiblement jetés avec spontanéité sur le papier de riz, ornaient les murs du restaurant chinois du douzième arrondissement. A l'époque du dîner dans le restaurant chinois de la Milwaukee Avenue, comme je l'ai écrit j'étais peintre, mon ex-femme aussi, qui n'était pas encore mon ex-femme, ma femme tout court en somme, notre ami chinois, James était peintre aussi mais je m'aperçois en l'écrivant qu'il faut absolument que je précise à quels genres de peintures nous nous consacrions tous, les uns les autres, avec des talents et des aptitudes divers. Moi par exemple, comme je l'ai écrit j'étais peintre mais je gagnais ma vie comme peintre, c'est à dire que je gagnais ma vie comme peintre en bâtiment, tandis que je peignais un peu, le peu de temps que me laissait mes heures de peintre en bâtiment et que je pouvais consacrer à ce qu'il est convenu d'appeler ma peinture. Mon ex-femme, pas encore mon ex-femme toujours mon épouse tout court, était peintre, elle, elle n'était pas peintre en bâtiment — non elle n'aurait jamais pu l'être tant elle était peu soigneuse avec ses pinceaux , et a fortiori pas davantage avec les miens d'ailleurs, qu'elle empruntait sans vergogne après avoir massacré tous les siens, mes pinceaux dans ses mains connaissaient alors le sort des siens et j'étais bon pour en racheter de nouveaux, lesquels me coûtaient chers, j'étais ensuite obligé de les cacher pour qu'elle ne mes les emprunte pas de nouveau, elle finissait toujours par les trouver, elle me les empruntait et les foutait en l'air, je m'énervais, je lui faisais remarquer que ces pinceaux m'avaient coûté cher, qu'elle avait davantage de moyens que moi, qu'il serait donc un peu logique qu'elle s'achetasse ses propres pinceaux, rien n'y faisait, pour éviter que mes pinceaux ne périssent prématurément par son manque de soin, je finissais par lui acheter ses propres pinceaux à elle, je prenais les meilleurs marché, mais cela ne faisait que retarder l'échéance, elle bousillait les pinceaux que je lui avais achetés, se plaignait que je lui avais acheté des pinceaux bons marché, qu'ils ne tenaient pas le coup, j'arguai qu'aucun pinceau n'avait de chance de tenir le coup dans ses mains inexpertes, elle me faisait remarquer que ses toiles se vendaient mieux que les miennes, je lui rétorquai que cela ne lui donnait aucune caution morale pour flinguer mes pinceaux et qu'au contraire cela lui donnait les moyens pécuniaires pour en acheter de nouveaux, nous nous disputions, je finissais par partir faire un tour et elle profitait que j'avais le dos tourné pour me voler mes pinceaux et les massacrer, une fois, nous nous étions disputés sur le sujet, je décidais de tout envoyer promener, je pris avec moi mes pinceaux et je sortis, je pris le chemin du Gold Star, un bar de la Division Street que je fréquentais assidûment, avec tous mes pinceaux ramassés en une grosse poignée, et j'entrais donc dans ce lieu de perdition avec ma poignée de pinceaux que je posais sur un coin du zinc, tandis que je bus quelques bières insipides et que je me maintins à la table de billard toute la soirée, et finis par perdre contre un grand gaillard, Dave, peintre en bâtiment, le monde est petit, mais qui ne fit aucune remarque sur mes pinceaux qui traînaient sur un coin du bar, nul ne fit de remarque et de fait nul ne sut jamais pourquoi j'avais apporté avec moi pareille poignée de pinceaux ; le soir très tard quand je finis par revenir à l'appartement, un désordre sans nom s'était emparé de notre intérieur, je la retrouvais prostrée sur notre lit , les yeux grand ouverts, et elle m'accueillit, le verbe est mal choisi, en me demandant immédiatement où étaient mes putains de pinceaux (where the hell have you put your fucking brushes?), je ne répondis pas ou plutot si, je lui répondis qu'ils étaient à leur place, réponse qui avait le don de la mettre hors d'elle, elle me répondis que je l'avais freinée dans son inspiration et que si jamais les critiques de sa prochaine exposition ne lui étaient pas favorables, elle m'en ferait porter la responsabilité, je lui répondis qu'à mon tour je la tenais pour responsable de l'impasse dans laquelle se tenait tapie ma peinture, encore que je n'utilisais pas de tels mots, en anglais se tapir se dit to crouch down; elle ne prenait pas davantage soin de la peinture blanche, dans laquelle elle trempait des pinceaux , que ce soit les siens ou les miens d'ailleurs, qui n'étaient pas propres, sa notion du blanc était de fait très flottante — aussi floue que celle de restaurant chinois de part le monde — elle ne prenait aucune précaution avec l'essence de térébenthine, dont elle ne rebouchait jamais les bouteilles, et elle fumait comme un pompier, j'ironisais toujours sur la chose en lui disant qu'elle n'aurait jamais le temps de crever du cancer qu'elle fabriquait en fumant dans ces vapeurs délétères, parce qu'elle périrait à coup sûr dans l'incendie de notre atelier, bref elle n'avait aucun respect pour le matériel en général, et elle eut été trop désordre également, notre atelier rappelait les écuries d'Augias, en outre une fois, tandis que nous nous disputions au sujet de sa peinture, dans laquelle elle attendait toujours que je la guide au seuil des décisions que tout peintre doit prendre, à des moments-clés, lesquelles, les décisions, sont le plus souvent un peu irréversibles, et qu'elle m'énervait à être incapable de prendre de telles décisions, pour elle-même et par elle-même, qu'il fallait toujours que je prenne à sa place, et si d'aventure elle s'apercevait par la suite qu'elle n'aurait pas du suivre mon conseil, elle me faisait également porter le chapeau, je lui dis qu'à défaut de pouvoir s'inspirer du talent de Francis Bacon, elle copiait admirablement le désordre de l'atelier de Francis Bacon, pique pas très charitable, il faut bien en convenir — mais peintre elle l'était vraiment, c'est à dire qu'elle poursuivait une carrière artistique dans la peinture, cette carrière connaissait cependant des hauts et des bas dans son départ — à l'époque sa peinture me plaisait plutôt, elle-même me plaisait plutôt aussi, nous avions également des hauts et des bas puisque déjà nous nous accordions sur peu de sujets, j'écris déjà puisque cette situation de ne s'entendre qu'imparfaitement sur beaucoup de choses ne s'améliorât jamais tout à fait, ce qui fit que de ma femme elle finit par devenir mon ex-femme — de même sa carrière aussi bien que sa démarche artistique finirent par connaître davantage de bas que de hauts et il est raisonnable de penser que ce déclin coïncida tout à fait avec celui de notre relation toujours plus orageuse, puisque lorsque nous nous quittâmes, j'avais sa peinture tout à fait en aversion, et il semblait bien que je n'étais pas seul dans ce dégoût tant les quelques galeries qui s'étaient montrées encourageantes à ses débuts en lui offrant leurs murs, étaient maintenant tout à fait réfractaires à de telles ouvertures. Certains esprits frondeurs, de ceux qui auraient tôt fait de faire de l'ironie sur le mariage en général et sur les gens qui se marient, en particulier, de ceux qui se marient et qui dès lors, vivent un enfer, et d'ironiser ainsi sur le fait que contrairement à ce qu'on dit, le mariage n'est pas une loterie, puisqu'à la loterie, il arrive qu'on gagne, en plaisanteries cyniques donc, ces plaisantins donc, ne manqueront pas de dire et de penser que c'est aussi l'aggravation de nos divergences sur beaucoup de choses qui fit que mon ex-femme devint ma femme après avoir été ma future femme, et que de ce fait par les liens du mariage, nous entérinions le manque de joie dans notre couple, faisant une croix définitive sur ce que nous avions produit jusque là de bonheur. Navré de les décevoir je suis obligé de dire que mon ex-femme devint ma femme, c'est à dire que nous nous mariâmes, que de future femme, elle devint ma femme — ton ancienne femme comme dit ma femme — pour des raisons d'immigration ou d'émigration suivant le point de vue duquel on se place, c'était d'ailleurs là un point sur lequel mon ex-femme — mais à l'époque mon ex-femme n'était pas encore mon ex-femme puisqu'elle était encore ma femme — et moi achoppions souvent puisqu'elle parlait d'immigration tandis que moi je disais le plus souvent émigration, ce qui avait le don de la mettre hors d'elle surtout quand je parlais d'émigration devant un officier du service d'immigration ce en quoi elle n'avait pas tout à fait tort, c'est à dire de se mettre en colère contre mon étourderie puisque nous avions assez de mal comme cela, à me faire accepter de cette administration et si nous étions tombés sur un officier d'immigration plus tatillon ce dernier n'aurait sûrement pas manqué de nous renvoyer à un service compétent ce qui aurait retardé de surcroît considérablement toutes les formalités de mon immigration/émigration. Fort heureusement nous étions tombés sur un officier débonnaire qui ne se formalisa pas de ma maladresse, la mettant sur le compte d'une maîtrise parcellaire de la langue anglaise, c'est du moins ce qu'il dit lorsque mon ex--femme — qui n'était pas encore mon ex-femme mais qui était encore ma femme, puisqu'elle n'était plus ma future femme — me corrigea devant lui, IMMIgration not EMigration, dit-elle. Plus tard en sortant des bureaux des services de l'IMMIgration je lui fis remarquer que cet officier de l'IMMIgration avait été beaucoup plus clément qu'elle, vis à vis de ma difficulté à définir avec le mot juste, dans une langue étrangère pour moi, une situation qui n'avait d'ailleurs rien de simple, de mon point de vue, puisqu'il s'agissait de changer de pays de domicile tandis que dans mon esprit je n'abandonnais pas ma nationalité d'origine tant, de toute manière, je n'en voulais nullement à mon pays d'origine, de quoi que ce fût d'ailleurs, et je relevais en lui disant que les choses ne devaient pas aller au mieux entre nous puisqu'un officier des services d'IMMIgration était plus prompt à la clémence, qu'elle qui à l'époque était pourtant ma femme avant de devenir mon ex-femme, nous aurions pu écrire, mon ancienne future femme avant de devenir mon ancienne femme tout court, ton ancienne femme comme dit ma femme, mais n'aggravons, et n'obscurcissons pas inutilement les choses. Ce n'était qu'un exemple pris parmi tant d'autres de nos joutes, de nos disputes, de notre relation épisodique. Nos affrontements, s'ils pouvaient déboucher sur une violence aveugle et sourde — ce qui est tout de même beaucoup — n'en avaient cependant pas moins pour points de départ de véritables vétilles. Une pareille disproportion aurait du nous alarmer à propos de notre inaptitude à s'entendre sur de petites choses, sur des faits minuscules, incapacité en soi garante que nous buterions sur tout, et surtout sur toute chose d'un peu d'envergure, la vie commune par exemple. Mais las, nos conflits ouverts larvaient notre vie commune, la colère régnait sans partage, la mienne sourde et muette, la sienne sourde et aveugle. Le mélange de ces deux colères, apparemment peu promptes à s'entendre, détonnait et les éclats virulents n'étaient pas rares, autant dire qu'ils étaient quotidiens. Je donne sans doute l'impression de m'appesantir sur nos difficultés et de mettre l'accent sur nos faiblesses, brossant ainsi un tableau sombre d'une période qui vaut surtout d'être qualifiée de période noire de ma vie , mais qu'on se figure la vie de couple de gens qui s'affrontent quotidiennement sur tout, vétilles comprises, jusqu'aux invectives, jusqu'aux coups, jusqu'aux jets d'objets contondants et nul ne peinera à se figurer qu'une telle vie n'était en fait emplie que de cet ingrédient principal: la violence. Conscients cependant que notre quotidien était pour le moins monotone, nous entreprîmes, de part et d'autre, des cures de psychothérapies, mais cette idée louable en théorie, en pratique ne faisait que détourner un peu le cours de notre violence. Ainsi j'allai voir le Docteur A et elle le Docteur B, souvent d'ailleurs nous avions rendez-vous le même jour au même horaire, nous rentrions donc de nos psychothérapies respectives à la même heure ou presque, qu'on se figure un peu l'ambiance volatile installée dans un couple dont les deux protagonistes, lestés des contenus respectifs de leurs psychothérapies, se retrouvent en un espace clos, tels les deux extrêmités d'un élastique bandé à bloc et relâchées d'un coup sec. Ainsi sa séance avec le Docteur B avait été le défouloir rêvé, médisances, vilaineries et mesquineries avaient été énoncées à mon endroit avec l'assentiment du docteur B, tandis que lors de ma séance avec le docteur A, ce dernier m'avait encouragé à grossir le trait et dire mon dégout de mon ex-femme, qui à l'époque n'était pas encore mon ex-femme mais qui était presque aussi désagréable qu'elle, c'est à dire aussi déplaisante qu'elle même en ex-femme, c'est dire, et la discussion avait tôt fait de dégénérer en un pugilat différé, en cela nous ressemblions beaucoup à ces enfants qui se disputent dans la cour de récréation, se promettant mutuellement d'avoir recours à leurs pères, lesquels étaient très forts, elle m'opposant les théories incertaines et jungiennes du docteur B, auxquelles je rétroquais par les présupposés fragiles et freudiens du docteur A. Cela n'avançait pas. Parce que je trouvais l'idée plaisante, je lui proposais qu'elle aille voir dorénavant le Docteur A, tandis que j'irai voir le Docteur B. Peu encline à mon humour laborieux, sa réponse fut on ne peut plus sèche, elle me jeta son trousseau de clefs à la figure, j'eus juste le temps de l'éviter, lequel finit sa course dans le bol de lait du chat qui était justement occupé à se désaltérer. La mine déconfite du chat eut tôt fait de me faire rire aux éclats, tandis qu'elle, au contraire, était catastrophée qu'il puisse arriver quoi que ce soit à ce chat, elle m'accusa d'avoir provoqué le jet de trousseau de clefs avec le dessein d'effrayer le chat, Hurttle, ainsi nommé, son idée pas la mienne, en référence au personnage principal du Vivisecteur de Patrick White, les choses sont curieuses tout de même. J'étais peintre donc, mon ex-femme, pas encore mon ex-femme, était peintre, James était peintre, lui aussi, mais davantage comme moi j'étais peintre, dans ma peinture alimentaire, c'est à dire que James, comme moi, était peintre en bâtiment, c'est d'ailleurs comme cela que James et moi nous nous sommes rencontrés, et que nous sommes devenus collègues de chantier, cependant James connaissait déjà ou simultanément, je ne sais plus bien, mon ex-femme — bien qu'à l'époque il lui manquât pour être mon ex-femme d'avoir franchi les étapes du divorce et du mariage dans cet ordre rétroactif. En effet James connaissait aussi ma future ex-femme — ce sera plus précis et moins fastidieux, dommage que je n'ai pas pensé à cette formulation économe plus tôt — parce qu'en fait James était aussi peintre, vraiment peintre, pas simplement peintre en bâtiment, mais cela je ne le découvris que plus tard lorsque ma future ex-femme et moi qui était donc à l'époque à la fois son futur mari et son futur ex-mari, dans cet ordre chronologique, découvrîmes que nous connaissions tous les deux James, par des biais et des canaux de connaissance différents, bien que ces contextes soient tous les deux concernés, mais différemment, par la peinture. De fait ma future ex-femme avait rencontré notre futur ami commun au vernissage d'une exposition de peinture. Nous nous aperçûmes d'ailleurs de façon tout à fait cocasse que nous connaissions tous les deux la même personne mais à notre insu. C'est en effet, à la faveur d'une invitation à dîner que nous rencontrâmes, ensemble, notre ami James. Nous avions convenu ma future ex-femme et moi, et ce bien que nous nous accordions sur peu de choses, d'inviter à dîner chacun de notre côté un ami. Cette idée ludique avait germé dans nos esprits, après une dispute assez longue, dans laquelle il transparaissait que peut-être, elle et moi divergions si souvent d'opinion, sur beaucoup de sujets, parce que nous avions précisément peu d'amis communs. En y repensant aujourd'hui je ne suis plus si sûr que ce pût être là la cause de nos divergences, cela paraît d'ailleurs peu logique, mais nous n'étions à l'époque pas à une contradiction près. Nous avions donc décidé d'un commun accord, ce qui était suffisamment rare pour être appréciable à l'époque, que nous pourrions chacun inviter un ami de notre côté ce qui donnerait lieu à au moins trois rencontres, c'est à dire que je devais rencontrer l'ami de ma future ex-femme, elle devait rencontrer le mien et par la force des choses l'ami de ma future ex-femme et mon ami devaient se rencontrer: notre surprise fut à son comble puisqu'un seul invité vint à notre invitation, c'est à dire James, notre ami chinois commun, dont nous ne savions pas encore qu'il était commun. En soi notre projet était un échec complet puisque de trois rencontres croisées que nous avions anticipées avec plaisir, nous n'eûmes le plaisir que d'une seule, puisqu'il fût inutile de présenter James à ma future ex-femme, ni de me présenter James, et par voie de conséquence il était tout à fait inutile, et même sans doute inconvenant, de présenter James à lui-même. Trois couverts sur quatre seulement, de ceux qui étaient prêts dans notre cuisine-salon, furent utilisés. Certes les trois rencontres croisées escomptées n'eurent pas lieu, mais deux faits furent appris ce soir-là. Le premier était que ma future ex-femme et moi avions un ami commun, dont nous ignorions tout de cette communauté — ce qui somme toute me confirma dans mes premières présomptions, le fait de ne pas avoir d'amis communs n'était pas la cause de nos fréquents différends — et par ailleurs James, notre ami chinois commun apprit, ce soir-là que ma future ex-femme et moi-même nous nous connaissions. De fil en aiguille ce soir-là, nous apprîmes d'autres éléments de cette amitié triangulaire, puisque par la force des choses, ma future ex-femme apprit que James était mon collègue de chantier de peinture en bâtiment, activité pour laquelle nous avions la même motivation double, le côté alimentaire de cette peinture d'une part, mais aussi, d'autre part, l'avantage inestimable pour nous deux d'avoir trouvé un employeur qui n'était pas trop regardant sur notre légitimité à travailler sur le sol américain, ou plus exactement sur notre illégitimité de travailler sur le sol américain. De mon côté, j'appris que James aussi était par ailleurs peintre et par cela je n'entends pas qu'il ne souffrit pas trop de vertige en haut d'un échafaudage branlant, mais qu'au contraire il pratiquait dans ses loisirs une peinture à vocation plus plastique. James de son côté appris le contraire de cela, c'est à dire que moi aussi je considérais la peinture en bâtiment, et ses numéros d'équilibristes au faîte d'échafaudages instables, comme de la peinture alimentaire et qu'il m'arrivait dans mes loisirs et donc probablement aux mêmes heures laissées vacantes, à moi comme à James, par notre employeur commun, de me consacrer à une peinture plus plastique. J'étais peintre, donc, ma future ex-femme était peintre, donc, James, donc, était peintre: James m'avait un jour donné une de ses toiles. Cette toile était aussi peu représentative que possible de la peinture plus habituelle de James. En effet, les toiles de James représentaient habituellement des scènes d'une grande quiétude, qui singeaient la peinture chinoise traditionnelle, aux sujets très convenus, desquels devaient émaner un calme et une ataraxie souvent factices, mais à vrai dire les parodies de James avaient pour elles effectivement la tranquillité et la béatitude. Les sujets traités par James ne différaient en rien de ceux de la peinture traditionnelle chinoise, des bouquets d'orchidées, des théières et des tasses en fonte, posées sur un petit plateau idoine, dans le respect des règles essentielles de disposition et d'arrangement, ou des motifs de kimono surdécorés. Ces natures mortes étaient traités contre des fonds unis et équilibrés. Dans les toiles de James, ces arrière-plans étaient toujours très sombres avec de belles audaces de composition, et c'était dans cette pénombre, à la limite du déséquilibre, que James parvenait admirablement à convier au spectateur une impression de quiétude tout à fait apaisante, tout en étant sarcastique et ironique envers la peinture chinoise traditionnelle et ses rites convenus et arrêtés. A l'opposé donc de ces nombreuses toiles empreintes de sérénité moqueuse, James m'avait offert une toute autre toile. Cette toile n'avait pas de titre. Peinte sur un format irrégulier — approximativement 102 centimètres par 105 centimètres — elle représentait un homme au torse nu, à peine velu, efflanqué et les côtes saillantes, qui courait les pieds nus, hagard et perdu, la bave aux commissures des lèvres et les cheveux horripilés, cet homme effrayé donc, courait et tout à sa course retenait des deux mains son pantalon kaki. l'homme aux abois fuyait un ciel rougeoyant — James s'était servi de cette astuce technique qui consiste à pré-peindre un fond dans une couleur complémentaire, dans le cas présent en rose, par dessus duquel sont peintes les autres couleurs du tableau, dans le cas présent, le kaki du pantalon et les teintes rouges orangé du déluge de feu poursuivant le soldat en fuite, le fond de couleur complémentaire faisait ressortir et saturer avec efficacité les dominantes du reste du tableau — et agité dans lequel des corbeaux volaient sans ordre, certains même davantage dans la posture de l'oiseau abattu et tombant. James m'expliqua qu'avec cette toile il entendait s'amuser de lui-même, affairé qu'il était l'après-midi à peindre des fleurs esseulées, et disposées selon les rites ancestraux du Zen appliqué à l'arrangement floral, comme des minuscules tâches blanches ou colorées sur un fond sombre qui tout entier les mangeait presque, tandis qu'il écoutait à la radio les compte-rendus de la Guerre du Golfe qui sévissait en février 1991. Dans une émission radiodiffusée, d'anciens soldats, d'autres guerres passées, témoignaient de ce que fut pour eux la guerre au quotidien et James fut tout particulièrement intrigué par le récit de l'un d'entre eux, qui racontait avoir été surpris par un bombardement tandis qu'il déféquait. Et c'était là tout l'inédit de cette scène, pour James, qui m'expliquait que c'était au travers de ce témoignage qu'il avait pris la mesure de ce qu'était la guerre, de ce qu'était cette Guerre du Golfe, dont tous les observateurs s'accordaient pour dire que c'était une guerre propre insoucieux qu'ils étaient que sous le feu clinique de ce qui était appelé les bombes intelligentes (smart bombs) et les frappes dites chirugicales, des soldats et des civils irakiens étaient dérangés jusque dans leur transit. James pensait à ces hommes et à ces femmes bombardés nuit et jour tandis que lui-même, sur un autre continent, peignait des natures mortes et des scènes de genre, dont devaient émaner le sentiment de paix et de détente. Cette toile de James a de fait beaucoup voyagé. Du Sud de la ville où habitait James, elle est remontée vers le Nord, le long de la Western Avenue dans mon quartier de l'East Village , puis elle me suivit lors de mon retour en France où elle m'accompagna dans l'appartement du 79, rue de Tolbiac dans le treizième arrondissement de Paris, puis dans celui du 227, avenue Daumesnil dans le douzième arrondissement de Paris, par la suite je l'emportais avec moi dans le Sud de l'Angleterre, dans mon appartement du Nord de Portsmouth, enfin à mon retour d'Angleterre, elle a transité sans jamais y être déballée dans notre appartement du 56, rue Charlot dans le troisième arrondissement de Paris, pour finir son parcours jusque dans le petit village de Puiseux en Bray dans le département de l'Oise: c'est dire si je tiens à cette toile. Par ailleurs j'ai systématiquement accroché cette toile dans les toilettes des différents logements déjà cités et lorsque je vais aux cabinets, je ne manque jamais de penser à la détresse de tous les soldats — et des civils piégés par les guerres — lesquels sont surpris par les bombardements tandis qu'ils sont occupés à déféquer. Mais nous sommes à table. A la table du restaurant chinois de la Milwaukee Avenue, j'étais peintre donc, ma future ex-femme était peintre aussi, James était peintre également, Liu Sian aussi était peintre et un cinquième convive de cette soirée au restaurant chinois de la Milwaukee Avenue à Chicago, était également peintre et chinois, qui s'appelait Li Leng. Si nous récapitulons donc, en étoile à cinq branches autour d'une table ronde, et sa desserte circulaire et pivotante au milieu d'une des tables centrales du restaurant chinois de la Milwaukee Avenue à Chicago, formant donc un pentagone, étaient assis cinq peintres, dont trois chinois, dont un de nationalité canadienne, Liu Sian, qui vivait, à Toronto, Province de l'Ontario — nationalité canadienne acquise de fraîche date en tant que réfugié politique, suite aux événements de la Place Tian'anmen à Beijing, en juin 1989 — un autre de nationalité américaine, nationalité acquise du fait d'un mariage avec une Américaine, Li Leng, qui souvent faisait de l'ironie avec Liu Sian sur le fait qu'il était beaucoup plus valeureux d'avoir acquis sa nouvelle nationalité, au prix d'un mariage avec une Américaine, plutôt que d'avoir participé aux manifestations étudiantes de 1989, plaisanterie que je trouvais tout à fait à mon goût, ce qui me fut reproché sans délai par ma future ex-femme dès que nous grimpâmes dans un taxi, aux sortires du restaurant chinois de la Milwaukee Avenue — arrivés chez nous la discussion allait toujours bon train, ma future ex-femme d'écumer, tandis que je la remplaçais mentalement par une colonne de chars d'assaut: en songe, je portais une chemise blanche et un pantalon noir, je me tenais les bras ballants et je défiais des chars qui m'auraient surement écrasé sans même s'en rendre compte — et un troisième peintre chinois, de nationalité chinoise, James. Il y avait deux autres peintres non-chinois, ma future ex-femme, peintre américaine donc et moi-même, peintre français. On peut également écrire qu'il y avait deux peintres américains, ma future ex-femme et Li Leng, un peintre canadien, Liu Sian, un peintre chinois, James, et un peintre français, moi-même. On peut également constater que deux peintres étaient mariés à une Américaine, Li Leng et moi-même, trois des cinq peintres assis en étoile à cinq branches autour d'une table circulaire du restaurant chinois de la Milwaukee Avenue, avaient une peinture figurative, Li Leng, James et ma future ex-femme, tandis que les deux autres peintres, Liu Sian et moi-même étions davantage des peintres abstraits, deux des cinq peintres étaient par ailleurs aussi des peintres en bâtiment, James et moi-même, enfin je ne manquai pas de remarquer à la tenue des baguettes que trois peintres étaient droitiers, James, Liu Sian et moi-même, tandis que deux peintres étaient gauchers, ma future ex-femme et Li Leng. Durant tout le repas il ne fut jamais question de peinture.

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