Quand mon ami chinois, Liu Sian venait à Paris, de nombreux de ses amis parisiens mais néanmoins chinois laissaient régulièrement des messages sur mon répondeur à son intention, il n'était d'ailleurs pas possible de se méprendre sur leur destinataire puisque ces messages étaient toujours en chinois. L'écoute de ces messages me ravissaient, je les écoutais d'ailleurs sans aucun soucis d'être indiscret puisque ces messages étaient du chinois pour moi. Ces messages étaient à ce point incompréhensibles par moi que j'étais toujours surpris quand le message se terminait parce que je ne parvenais jamais à reconnaître aucune intonation, ou aucune tournure de phrase-type, qui généralement sont des indications avant-coureuses que l'interlocuteur a dit tout ce qu'il avait à dire et qu'il va donc raccrocher incessamment. Une fois aussi il y eut un message en italien, dans lequel on pouvait entendre clairement le nom de Liu Sian, prononcé à l'italienne, c'est à dire en chinois, mais avec un fort accent italien, un peu comme nous autres Français aurions prononcé le prénom de Lucienne. De fait le message était pour Liu Sian, c'était sa galerie à Rome. Ce message donna d'ailleurs lieu à un début presque de dispute entre Liu Sian et moi, Liu Sian s'impatientant que je ne puisse lui dire de quoi le message retournait, ignorant que je suis de l'italien qui pour moi aussi est du chinois, Liu Sian lui-même ne parlant pas l'Italien, à lui aussi c'était du chinois, enfin non plutôt du grec, parce que lui Liu Sian, le chinois il le parlait, forcément. Liu Sian ne comprenait pas que je ne comprisse pas le message en italien à son adresse. J'avais beau lui dire que ce message était en italien, langue que je ne comprenais pas, ce qui équivalait à dire que c'était du chinois pour moi, mais cela Liu Sian ne pouvait pas le comprendre puisque pour lui l'italien et le français faisaient le même effet que le chinois et, disons, le coréen, sur moi, d'ailleurs Liu Sian n'avait pas remarqué que le message était en italien. Je finissais par m'impatienter et fis remarquer à Liu Sian que s'il avait eu une galerie à Berlin qui représentât soit sa peinture alimentaire soit sa peinture moins alimentaire, et j'avais dit cela pour faire une allusion narquoise au fait que je trouvais la différence entre la peinture alimentaire de Liu Sian et sa peinture plus personnelle de plus en plus ténue, et que le message de cette galerie berlinoise fût en allemand, langue que je comprenais médiocrement, alors là dans ce cas-là j'aurais pu l'aider et lui dire de quoi le message retournait encore que cette situation n'offrit aucune garantie d'intégrité du sens, tant il est un peu périlleux tout de même pour un Français de traduire de l'allemand à un Chinois en passant par l'anglais . En revanche je gardais longtemps ces messages en chinois sur mon répondeur, m'arrangeant toujours pour ne pas à avoir à les effacer, et ce bien après le départ de Liu Sian et son retour au Canada. En effet, c'était mon plaisir le plus innocent que de rentrer alors à mon appartement accompagné, de m'excuser auprès de la personne qui m'accompagnait, d'écouter mes messages sur le répondeur, d'affecter une mine studieuse à l'écoute des messages en chinois, et de feindre ainsi de parfaitement comprendre de tels messages, et enfin de conclure: il faudra que je rappelle Liu Sian pour tirer cette affaire d'exposition de peinture abstraite au clair sous le regard incrédule de la personne qui m'accompagnait. Mais de telles occurrences étaient tout de même assez rares et il s'agissait toujours de mes deux mêmes amis, tout à fait rompus à ce genre de cirque de ma part et je finissais donc par effacer ces messages en chinois dont j'ignorais tout du sens.

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