Quand mon ami chinois, Liu Sian venait à Paris, il prenait ses quartiers chez moi, dans l'exiguïté de mon appartement parisien. Il faut que je dise que Liu Sian est chinois, ce que j'ai déjà dit, qu'il vit à Toronto, dans la Province de l'Ontario, au Canada et que je l'ai connu en Amérique, mais pas au Canada, dont il est pourtant ressortissant, non, à Chicago, dans l'Etat de l'Illinois, dans le Mid-West des Etats Unis d'Amérique, à vrai dire dans un restaurant chinois de la Milwaukee Avenue à Chicago. A l'époque j'étais peintre, Liu Sian était peintre aussi. Enfin lorsque j'étais peintre alors, j'étais peintre en bâtiment, Liu Sian, lui, était peintre, vraiment peintre. D'ailleurs je suis aussi peintre, vraiment peintre, enfin pas uniquement peintre en bâtiment, non je peins, comme on dit. Mais à l'époque, je peignais peu. Pas du tout. Enfin sur toile. Parce que je peignais beaucoup, enfin suffisamment pour vivre, pour nous faire vivre, ma femme et moi, encore que je devrais écrire mon ancienne femme et moi — c'est toujours ce que dit ma femme d'ailleurs, ton ancienne femme — encore qu'à l'époque, elle n'était pas encore mon ancienne femme, pas même ma femme, bref, c'était surtout de la peinture alimentaire, comme on dit, sauf que quand on dit peinture alimentaire, le plus souvent on pense quand même à de la vraie peinture, enfin de la peinture sur toile, c'est en général ce que font les peintres en matière de peinture alimentaire. D'ailleurs à l'époque Liu Sian faisait essentiellement de la peinture alimentaire. La peinture alimentaire de Liu Sian était surtout faite de grands paysages peints à l'emporte-pièce, c'est dire si cette peinture était brutale, non en fait Liu Sian dans sa peinture alimentaire de l'époque peignait surtout au couteau, et donc pas à l'emporte-pièce, et le plus souvent des symphonies de bleu. Liu Sian était persuadé que le bleu était une couleur qui marchait au Canada, que le bleu plaisait aux Canadiens. Donc la couleur de prédilection de la peinture alimentaire de Liu Sian était le bleu, tandis que pour ma peinture alimentaire à moi j'utilisais surtout assidûment le blanc, d'ailleurs mes clients me le disaient souvent en matière de décoration intérieure il y avait un réel retour vers les valeurs simples comme les grands ensembles aux murs blancs et comme on peut dire que ma spécialité en matière de peinture alimentaire à l'époque c'était surtout les grands ensembles, il n'était pas faux de dire que le blanc était la couleur majeure de mes travaux de peinture alimentaire de l'époque. Liu Sian m'avait souvent dit que pour une hypothétique exposition de mes toiles au Canada qu'il comptait organiser lui-même, il faudrait faire des choses en bleu pour qu'elle se vendent. En somme il me proposait surtout un changement de couleur en matière de peinture alimentaire. Sauf que moi, j'avais surtout pensé que l'exposition au Canada serait l'occasion rêvée de montrer mes nouvelles toiles. Et j'étais davantage dans une période rouge . Encore que si effectivement le rouge qualifiait le mieux la période de ma peinture du moment, pour ce qui était du reste de mon existence, je traversais surtout une période noire. Je ne parvins jamais à faire fléchir Liu Sian qui ne jurait que par le bleu tandis que je voyais rouge. Notre amitié cependant demeura sans heurt de cette divergence d'opinions. Le goût des autres est une affaire bougrement capricieuse. Cependant quelques années plus tard, Liu Sian me fit l'amitié d'organiser une exposition de mes toiles récentes à Toronto, dont il prit tous les frais à sa charge, les revenus que je dégageais de ma peinture alimentaire de l'époque, en matière de décoration intérieure le goût des autres avait un peu varié depuis le temps des grands ensembles aux murs blancs puisque désormais on me réclamait fréquemment des teintes tabac et ocres et le plus souvent à fond moucheté plutôt qu'uni, les revenus que je dégageais donc de mes fonds mouchetés ne me permettaient pas de participer, même dans une humble part, aux frais d'une telle exposition. Aucune toile ne fut vendue, ce qui conforta Liu Sian dans sa position quant au succès de la couleur bleue au Canada. Je fis amende honorable et réservais sur le champ à Liu Sian la primeur de ma future période bleue, si tant est qu'une telle période arrivât, elle ne se produisit d'ailleurs pas. Notre amitié ne souffrit pas davantage de cet épisode et de ses malentendus.

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