De nombreuses années plus tard, James, un autre ami chinois était de passage à Paris. James était devenu un homme d'affaires et justement les hommes d'affaires, leurs affaires, ce ne sont pas mes affaires, j'en ai rien à faire, j'ai bien autre chose à faire. Aussi, je redoutais un peu que cette entrevue ne tournasse à des retrouvailles pénibles entre deux vieux amis n'ayant plus que des fadaises à échanger. James, donc, en dépit de son prénom anglophone, était chinois, vivait à Shanghaï et travaillait en tant qu'homme d'affaires pour le compte d'une société française, James était donc venu à Paris pour voyage d'affaires. Il avait donc à faire. Quand James vint en France pour affaire, j'étais précisément affairé, moi-même, à l'époque, à tenter d'exprimer en quelques lignes que je souhaitais brèves et concises, toute la confusion qu'avaient fait germer les différentes interprétations du pictogramme de Liu Sian, et comme je n'avais pas vu James depuis des lustres, deux pour être exact, j'emportais avec moi le pictogramme de Liu Sian au rendez-vous dont James et moi avions convenu dans le quartier du Marais à Paris, après tout ce temps, avait dit James au téléphone. Connaissant cependant l'esprit frondeur et taquin de James qui aimait toujours prendre en défaut la confusion des Occidentaux aux affaires de l'Est justement — lors de ses différents voyages d'affaires en France, lesquels finirent par devenir fréquents, James me confia qu'il s'amusait beaucoup de la maladresse et surtout de la naïveté de ses interlocuteurs hommes d'affaires français, partenaires et concurrents confondus, qui pensaient apparemment qu'il faille absolument être délicat et courtois en affaires avec les Chinois, pour ne pas risquer d'enfreindre le code des affaires chinois supposé policé, ce que James trouvait très désopilant parce que d'après lui, il n'y avait pas plus brutal qu'un homme d'affaires chinois — ne voulant pas donner prise, donc, aux facéties coutumières de James, avant de lui montrer le pictogramme de Liu Sian, je lui expliquais comment ce pictogramme avait donné lieu à toutes sortes d'interprétations mais que je savais malgré tout, bien que ce fût là du chinois pour moi, qu'il n'était pas inscrit sur le pictogramme la plaisanterie prévisible: un Français ne parlant pas un traître mot de chinois va vous demander ce que signifie ce que vous êtes précisément en train de lire, soyez gentils d'inventer ce qui voudra bien vous passer par la tête en composant à partir d'un homme, d'un arbre, de feuilles et de pluie, il n'y verra goutte mais surtout insistez sur la très grande valeur poétique du texte, cela devrait le combler. Ce que je savais de Liu Sian m'interdisait de penser que Liu Sian était capable d'un tel sens de l'humour dont il était tout à fait dénué. Il était d'ailleurs toujours surprenant à mes yeux de constater que Liu Sian peintre essentiellement abstrait puisse être à ce point terre-à-terre, ramenant toujours toute discussion, y compris celles portant sur la peinture abstraite, celle des grands peintres abstraits comme de la sienne, à des vues toujours simples, pragmatiques, facilement analysables, et immanquablement dénuées de toute ironie. Il arrivait cependant souvent à Liu Sian de rire, en général c'était de ses propres persiflages lesquels ne me faisaient presque jamais rire pas plus qu'ils ne faisaient rire d'autres personnes, pas même chinoises, ce qui excluait que ces railleries puissent avoir un contexte culturel qui nous fût étranger, les rendant hermétiques à nos sens de l'humour occidentaux. Ce qui d'ailleurs faisait surtout rire Liu Sian c'était ses propres moqueries sur ce qui lui paraissait ridicule chez les touristes japonais ou coréens, de même sur les nombreux vietnamiens résidants à Paris, en un mot sur les autres populations de l'Asie. Il était toujours remarquable d'entendre Liu Sian énoncer des généralités tout à fait pesantes comme de remarquer un trio de Japonaises qui arpentaient l'avenue Daumesnil, en sortant de leur hôtel et de me dire que les Japonaises évoluaient toujours par trois. Ces pantomimes et ces piques m'attristaient tant je les trouvais encore plus décevantes, que nos propres idées reçues en Europe sur les peuples qui nous entourent, comme si de dire que les Japonaises évoluaient généralement en trio, ce pourquoi je ne voyais aucun mal d'ailleurs et certainement pas une raison de se gausser, ou que les Coréens eussent des pieds minuscules, ce qui pour Liu Sian était le signe indéniable de pénis également de petite taille, ces lazzi étaient à mes yeux aussi stupides que de dire que les Allemands chantaient dès lors qu'ils furent en groupe suffisamment étendu pour permettre le canon et le chant de claire-voix ou que les Anglais étaient des homosexuels invétérés, tout ceci étant à des années-lumières de la très grande profondeur de certaines toiles abstraites qu'il m'avait été donné de voir de Liu Sian. La farce s'excluait donc d'elle-même, en quelque sorte, et James comprit immédiatement que la signification de ce pictogramme me tenait à coeur. Ne voulant se contenter d'aucune approximation, il me proposa de faire faire une copie pour avoir le temps d'étudier le poème et de m'en proposer la meilleure traduction possible. C'est d'ailleurs dans un petit magasin de photocopies adjacent au restaurant dans lequel nous déjeunâmes que je fis faire une photocopie du pictogramme — que je demandais la plus contrastée possible selon le conseil de James. Une difficulté survint cependant puisque le pictogramme était un peu trop large pour être photocopié mais un premier essai de cadrage, gracieusement accordé par le magasin, permit à James de voir que la partie amputée du texte, des signes annexes, sur la gauche, n'influait en rien sur la bonne lecture du texte, tout comme dans notre alphabet occidental, la moitié supérieure d'une lettre est nécessaire et suffisante à son déchiffrage — faites vous-mêmes l'expérience de cela avec la ligne suivante en masquant la moitié inférieure de la ligne à l'aide de tout objet rectiligne et opaque qui voudra bien vous tomber sous la main — tandis que la moitié inférieure d'une lettre est au contraire insuffisante à son décryptage certain — là aussi faites-en vous-mêmes l'expérience avec la ligne suivante — ainsi, les lettres T, P et F majuscules peuvent être confondues, de même le h et le n minuscules pour ne citer que ces deux exemples. Aux sortires du magasin de photocopies, je fis remarquer à James que la personne qui nous avait fait la photocopie s'était sans doute beaucoup amusée de nos tergiversations, en anglais, donc peut-être pas entièrement compréhensibles par elle, quant à la photocopie de ce qui pour elle était résolument du chinois. Des clients comme nous deux devaient certainement la divertir des habituelles photocopies qu'elle brassait à tour de bras, des articles et des coupures de journaux, des thèses ou des mémoires d'étudiants — je suis toujours ému de voir les employés des magasins de photocopies brocher à la va-vite, à la va-comme-je-te-pousse, les pavés sur lesquels des étudiants timides ont sué sang et eau — des mémoires de vieux cons à l'usage supposé des générations futures qui n'ont en pas grand chose à faire, d'autant que les vieux cons en question sont toujours très loquaces sur leur vies ennuyeuses et communes, des volumes entiers où s'engloutissent dans les moindres détails des heures entières de laborieux ennui, et puis les vieux cons en question ont vite fait de voir de l'importance historique dans les faits minuscules d'existences mornes — des thèses de vieux cons aussi mais d'un autre genre, de ceux qui passent dix ans de leur existence également morne à démontrer que la théorie de la relativité d'Albert Einstein ou que les théorèmes de Ryman sont erronés sans s'apercevoir qu'eux-mêmes après dix ans de paranoïa intellectuelle ont commis une bourde dès leurs premières équations, des factures, des constats d'accident, des relevés d'identité bancaire, des menus de restaurants chinois — et leurs remarques maladroites, nous vous recommandons beaucoup ce plat printanier ou un plat chaud qui réchauffe le coeur et l'âme, ou encore excellent pour la digestion, incroyable argument de vente pour un restaurant qui de fait semble aussi se soucier de l'après-vente, ou bien encore une soupe qui fouette le sang, très épicé avec l'erreur d'accord de participe passé qui laisse à penser que c'est le sang qui est épicé — des photocopies de polycopiés — cela existe, j'en ai déjà eu entre les mains, ce n'est pas très lisible et ne devrait-on pas appeler cela des polyphotocopies ou des cotopholypopies ou encore des pholytocopies ou bien encore des lytophocopies, des lyphotopocopies ou sinon des tolyphotocopies, la manie de collectionner des boîtes de camembert s'appelle bien la tyrosémophilie, ce qui est sans rapport mais ce qui montre bien qu'en matière de vocabulaire quand on veut on peut — de médiocres photocopies couleur de médiocres photographies de famille, des photogracophipies en somme, des manuscrits de génie envoyés aux éditeurs et qui ne payent pas de mine, à la mise en page élémentaire et au brochage également rudimentaire, et le volume encore plus embarrassant de manuscrits écrits par des ratés finis, les plans de nouveaux appartements, des tracts clandestins, que sais-je encore? Photocopier un texte en chinois me fit envisager en pensée ce à quoi pouvait bien ressembler un magasin de photocopies en Chine, ses tarifs affichés en chinois, peut-être même les options des photocopieuses également en chinois, ou même encore l'enseigne en chinois et la devanture d'un tel magasin couvertes d'idéogrammes, tout ce charabia chinois me rendrait sûrement ignorant qu'il s'agisse-là d'un établissement dont le négoce fût la photocopie, il n'était cependant pas exclu que je m'apercevasse que le fond de ce commerce fût l'impression en nombre, en effet, je me dis que sûrement mon odorat me serait d'un grand secours pour reconnaître, sans pouvoir m'y méprendre, l'odeur caractéristique de l'encre en fusion et du papier porté à haute température. Je me demandais aussi si un magasin de photocopies en Chine reproduisait pareillement à l'envi des menus de restaurants français à Canton, des manuscrits de génies terrés dans leurs plantations de riz, se dissimulant de la surveillance acérée de la censure maoïste — j'essayais d'imaginer Gao Xingjang, en quête d'un éditeur, aux prises avec une photocopieuse en self service dont il essaierait de tirer sept exemplaires de la Montagne de l'âme en toute hâte, tout comme je profite de mes horaires décalés pour mettre à profit les photocopieuses de mon employeur à son insu, partie de cache-cache évidement moins dangereuse — des tracts clandestins, éminemment plus courageux en Chine que les mêmes tracts estudiantins et espiègles que l'on voit sur les murs de nos villes occidentales, des faire-parts — et d'ailleurs je serais curieux de savoir si les Chinois pratiquent les blagues de type, Monsieur et Madame Quifaux ont la joie de vous annoncer la naissance de leur fils Ignace — des affichettes pour signaler la disparition d'un animal domestique — perdu petit dragon mâle, répondant au nom de Médor, vu pour la dernière fois dans la rue du sage immense, forte récompense — des énièmes photocopies d'Au bord de l'Eau de Shi Nai-an Luo Guan-Zhong, entreprise hardie ( quasi chinoise ) de photocopillage, des lettres de chaîne, qu'on s'imagine un peu les vastes potentiels de la lettre de chaîne en Chine, eût égard à l'immense population chinoise.

Je n'entendis plus parler de James quelques temps.

 

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