Orties, Philippe De Jonckheere

Pour Madeleine SJ


Un bouquet d'orties.

Je devrais pourtant écrire le bouquet d'orties.

J'ai longtemps observé ce bouquet d'orties.

Le décrire ne serait surement pas indispensable, et cependant je ne veux rien laisser au hasard — de même que les circonstances qui m'ont amené à ce bouquet d'orties.

Autour de moi, ou devrais-je écrire, autour de ce bouquet d'orties, s'étend la région ondulée que l'on appele communément l'Alsace bossue. Et comment décrire cette région autrement qu'en usant d'une image: une contrée helvétique aplanie, comme aplatie, mais pas complètement. Une Suisse aux reliefs atténués, certes mais en tout point identique quant à l'impression de netteté. Tout y serait propre, extrêmement propre, parfait, tout à fait parfait. Les gens de l'Alsace bossue sont comme cela, les Suisses également.

Je ne veux pas entrer impunément dans les détails, mais à qui devrait, par un hasard qui ne serait pas exagéré de qualifier de fortuit, se trouver dans cette région, je tiens à signaler une particularité: les vitraux réalisés par Chagall en l'église démolie des Cordeliers de Sarrebourg. Les vitraux de Chagall à Sarrebourg peuvent sembler sans rapport avec la situation qui nous occupe — je rappele brièvement, le bouquet d'orties que j'ai longtemps observé — mais je désire, avant tout, ne négliger aucun détail. A moi-même, la situation qui nous occupe apparait comme confuse, si j'étais élégant, je dirais nébuleuse, aussi, je ne voudrais, en aucun cas, priver d'aucuns d'aucun détail, qui se révélerait, à mon insu, par la suite, comme significatif, explicatif ou chose enviable, qui porterait au devant de notre situation une lumière aidante.

Le bouquet d'orties, donc.

J'en parlerai aussi en écrivant ce bouquet d'orties. J'avais commencé par écrire un bouquet d'orties, j'en conviens, ce qui d'ailleurs ne convenait pas, aussi j'écris maintenant le bouquet d'orties, tout en sachant parfaitement que c'est ce bouquet d'orties qu'il faudrait écrire ou dire. J'ai donc un temps considéré ce bouquet d'orties, et pour tout avouer, j'ai longtemps pensé me laisser tomber dans ce bouquet d'orties, la tête la première. Ceci est tout à fait inexplicable, j'essaierai cependant, par la suite, de fournir d'éventuels éclaircissements, des thèses, des conjectures, des raisonnements que je me suis tenu, toujours dans le souci de ne rien écarter abusivement. Mais sans doute devrais-je commencer, ou plus exactement poursuivre, en décrivant, dans le détail le bouquet d'orties, dans ce cas, j'ai bien écrit le bouquet d'orties tandis que j'écris plus volontiers, comme je l'ai déjà écrit, ce bouquet d'orties, mais, dans cette phrase, il me semble que les deux conviennent également. Je pourrais ensuite parler, ouvertement, sans faux-fuyant, des circonstances qui m'ont amené en Alsace bossue.

Je rendais visite à Madeleine.

A vrai dire, à l'époque je ne connaissais pas Madeleine, nous apprîmes à nous connaître.

Madeleine vivait dans une petite tour, une des sept tours ayant autrefois composé le chateau de Sarrewerden. L'extremité supérieure de la septième tour — par ailleurs la dernière existante avait été tronquée de biais pendant la Révolution. Ceux qui ont déjà eu l'occasion d'appréhender la rencontre d'un plan et d'un cylindre en géométrie descriptive auront une image assez parfaite de la tour, pourvu que je précise que le plan de coupe est incliné de trente degrés par rapport à l'horizontale, à peu près. Sur les parois extérieures de la tour, demeuraient et demeurent sans doute encore au moment où j'écris, bien que rien ne soit moins sûr, quelques tableaux peints à même le crépi. La facture primitive aussi bien du dessin que celle de la préparation des couleurs et des enduits rendait et rend toujours probablement autant, au moment où j'écris, une désagréable impression de médiocrité. Madeleine, d'ailleurs, se plaignait, plus souvent qu'à son tour de la laideur de ces images, et quand je lui dis qu'il ne faudrait pas gratter beaucoup pour en venir à bout, et je me proposai même de lui régler l'affaire, elle me dit que oui, elle savait mais que les habitants de Sarrewerden lui avaient si souvent exprimé leur admiration pour ses épouvantables peintures, elle ne voulait blesser personne. Gentiment elle leur accordait, clémente, que le tableau intitulé Chacun porte sa croix, n'était pas si mauvais.

Madeleine est débonnaire.

Madeleine est ainsi.

Gentille, avec ça.

La gentillesse faite vieille femme.

L'expression "vieille femme" n'est peut-etre pas très élégante, cependant, il n'y en a pas d'autre et c'est Madeleine qui l'utilise. J'ai appris avec les personnes âgées qu'il fallait appeler les choses par leur nom. Les personnes âgées rient beaucoup de notre embarras à parler de leur âge, et par là de leur décès imminent. De même les personnes âgées détestent l'allocution "à bientot", pour les mêmes raisons. Madeleine avait et a toujours un sourire radieux et ironique, en disant "vieille femme".

Madeleine avait quatre-vingt six ans.

Au moment où je regardais le bouquet d'orties.

L'âge qu'elle a maintenant, au moment où j'écris, je le tairai. Par respect pour Madeleine. Non pas qu'il s'agisse, comme je l'expliquai, il y a encore un instant et quelques lignes, de cacher son grand âge, mais Madeleine n'aime pas que l'on décrive les choses avec la vulgarité des nombres. Ce n'est pas Madeleine qui m'a dit quel âge elle avait. Elle dit vieille femme, mais ce n'est pas elle qui a prononcé quatre-vingt six ans.

Je le sais.

C'est tout.

Madeleine peint.

Sumi-e

C’est à dire qu'elle peint avec de l'encre de Chine, qu'elle écrase elle-même pendant longtemps, sur du papier de riz ou encore appelé papier Japon. Elle peint suivant les techniques ancestrales de la peinture japonaise traditionnnelle. Ses pinceaux sont ses amis. Il ne s'agit pas là d'une figure de style. Non j'ai écrit les pinceaux sont ses amis. Comme les amis, elle les respecte. Elle dit ce pinceau vit. Celui-ci n'a plus beaucoup de vie. Celui-là est mort. Madeleine ne dit pas ce pinceau est défectueux. Elle dit ce pinceau est mort. Quand son pinceau est mort, elle l'enveloppe dans un mouchoir de soie blanche et elle enterre son pinceau dans son jardin. Madeleine ne dit pas de prière. Elle enterre son pinceau. Madeleine n'est pas triste. Elle se souvient de la vie de son pinceau, du papier qu'ils ont parcourru ensemble, main dans le manche.

Madeleine a eu une vie pleine.

Madeleine a eu une vie pleine de péripéties.

Madeleine est juive.

C'est elle qui me l'a dit. J'essaierai, dorénavant, de faire la part des choses, de celles que Madeleine m'a dites, et de celles que je sais. Le père de Madeleine était maire de Sarreunion, en 1940, au moment de l'évacuation. La famille de Madeleine est partie aux Etats-Unis. Cela, Madeleine me l'a dit. Madeleine a été mariée deux fois. Cela, je le sais. Son deuxième mari est mort des suites d'une terrible maladie dont je ne parviens pas à me souvenir du nom, si ce n'est que c'est un nom à consonance germanique. Cela aussi, je le sais.

Nous sommes, Madeleine et moi, allés visiter le cimetière juif de Sarreunion où sont enterrés les parents de Madeleine. Sur de nombreuses tombes, étaient de petits cailloux. Madeleine m'expliqua qu'il s'agissait là d'une coutume juive. Lorsque les Juifs enterraient les leurs dans le désert, ils couvraient de pierre les tombes pour éloigner les animaux, notamment les charognards, de leurs morts. Madeleine était très heureuse que je l'emmenasse visiter la tombe des siens.

Madeleine et moi avons aussi, ensemble, écouté, silencieusement des oeuvres pour piano préparé de John Cage. J'écris cela parce que les pierres m'ont fait penser à John Cage, mais je ne m'explique pas très bien la raison de cette association.

Un après-midi, tandis que Madeleine relisait ses poèmes et les réécrivant, m'expliquait qu'elle devait impérativement les recopier parce que l'encre dans laquelle ils étaient écrits avait commencé à s'effacer — ce serait dommage, avait-elle dit — cet après-midi, je suis parti me promener. Plus tôt dans l'après-midi, Madeleine m'avait dit qu'elle avait mal dormi. Eveillée, au milieu de la nuit, elle avait songé. Elle avait songé à un poème. Elle s'était rendormie beaucoup plus tard. Mais, c'était dommage, elle ne pouvait plus se souvenir de ce poème. Elle regrettait un peu de ne pas s’être levée et d'être allée écrire ce poème. Les choses pouvaient venir comme elles ne pouvaient pas venir. Cela c'est Madeleine qui le disait. Madeleine avait mal dormi, c'était à cause du décalage horaire. Madeleine dit jet-lag.

Je dormais à l'hotel du Cheval noir à Sarreunion. Au-dessus de mon lit trônait une pitoyable reproduction d'un tableau de Renoir. Ce devait être un portrait de Gabrielle, mais je n'en suis pas bien sur, je l'ai à peine regardé, juste un peu, la poitrine, généreuse. Le matin, je me levais et j'allais jusqu'à Sarrewerden, la porte était ouverte, un mot de Madeleine, signé, à mon adresse m'indiquait que la porte était ouverte. J'entrais, J'allais dans la cuisine où mon couvert était mis pour le petit déjeuner. Madeleine était à l'étage, elle disait Bonjour Philippe, mais elle ne descendait pas tout de suite. Madeleine se maquillait, et s'habillait. Madeleine ne serait jamais descendue sans s’être auparavant maquillée. Cela, je le sais. Madeleine descendait et préparait du thé ou du café, d'une fois sur l'autre, que je buvais indifféremment qu’il s’agisse du thé ou du café. Soit Madeleine ne parvenait pas à se souvenir d’un matin sur l’autre de ce que j’avais bu le premier matin, soit elle partageait avec moi cette molle indifférence entre le thé et le café. Je buvais mon café ou mon thé donc, en mangeant du kugloff. Le kugloff est une sorte de madeleine alsacienne. Madeleine me demandait si je voulais écouter de la musique, n'écoutait pas ma réponse et descendait dans son atelier pour faire jouer du Mozart, généralement.

Madeleine aimait, aime toujours, beaucoup Mozart. Quant à moi, je découvrais depuis peu les vertus et les beautés de la musique classique. J'aimais, et aime toujours beaucoup Bartok. Madeleine, Mozart, aussi, ai-je beaucoup aimé Mozart dès le début. Madeleine et moi aimons beaucoup la musique. Avant d'écouter de la musique classique et notamment Bartok, j'écoutais surtout du jazz. J'ai fait découvrir à Madeleine Thelonious Monk. Nous avons écouté Monk silencieusement, et quand enfin, je regardai Madeleine, elle avait un magnifique sourire. J'ai aimé Monk pour ce sourire de Madeleine.

Madeleine avait, a toujours, un très beau sourrire. Elle aime rire, les choses la font rire.

Au restaurant de tartes flambées dans la rue des remparts à Sarrewerden, elle avait beaucoup ri de l'accent alsacien de la serveuse qui lui avait proposé une poule de glace.

Plus tard.

Nuit.

Plus tard, en rentrant, tandis que nous riions toujours de la poule de glace, je lui demandai pourquoi les corbillards alsaciens portaient les initiales P.F.

Non?

Pour pon foyage.

Nous riâmes tout du long.

C’est cet après-midi-là, tandis que Madeleine recopiait ses poèmes, que je suis parti me promener. Pendant cette promenade, j'ai longtemps observé un bouquet d'orties. Ce bouquet d'orties est devenu Le bouquet d'orties. Le bouquet était touffu. Les différentes plantes qui le composaient étaient de hauteurs égales, si ce n'est les premières touffes qui bordaient le chemin de terre que j'avais emprunté, et qui étaient plus basses, de moitié, environ. Une brise imperceptible, ou à peine, brossait, avec force douceur, la crête des orties. Le soleil rasant d'une fin d'après-midi du mois de mai luisait la découpe des feuilles. Bien que je sache parfaitement qu'il s'agissait là d'orties, et que je me sois déjà piqué au contact d'orties, je ne pouvais m'empêcher de m’emmerveiller de la douceur apparente des feuilles soyeuses. Cette perception, que je viens de décrire dans tous ses détails, m'apparut immédiatement et en un seul bloc. La pensée, aussi, le désir devrais-je écrire, de me laisser tomber dans le bouquet d'orties, la tête la première, me vint en même temps que j'eûs considéré le bouquet d'orties. Mon appréhension visuelle du bouquet d'orties, et mon désir de m'y laisser choir coïncidèrent dans le même instant, immédiat. Lorsque j'écris j'ai longtemps regardé ou observé le ou ce bouquet d'orties, il faut comprendre qu'il s'agit d'une action survenue par la suite. Au début furent le premier regard et l'envie, déjà persistante, de me plonger, la tête la première, dans le bouquet d'orties. L'observation, pendant longtemps, survint après, dans le prolongement du premier regard et du désir de me jeter dans le bouquet d'orties, la tête la première. De fait, l'observation, pendant longtemps, intervint au moment de la retenue. Je m'explique. Le désir d'embrasser le bouquet d'orties, la tête la première, certes, fut immédiat mais je n'y succombai pas sur le champ. Comme je l'ai écrit, j'avais déjà, par le passé, connu le contact avec des plantes d'orties, et je me souvenais très nettement que ces événements antérieurs n'avaient, chez moi, provoqué aucun plaisir, qui plus est, ils s'étaient tous avérés désagréables. Fier de cette expérience, il était donc peu probable que je me jetasse ainsi, la tête la première, dans le bouquet d'orties, sans y regarder à deux fois. C'est précisément à cette occasion que commença mon observation. Si le regard premier et le désir coincidèrent dans le temps, la réflexion, et la retenue qu'elle engendrait, et l'observation firent de même: elles naquirent ensemble. L'observation du bouquet d'orties ne m'apporta pas d'ailleurs davantage de détails que la description que j'ai pû en faire auparavant. J'ai aussi écrit que l'envie de me laisser tomber, la tête la première, dans le bouquet d'orties, était persistante. Il est un peu imprécis, également d'écrire que l'envie fût persistante dès le début, il est préférable, à mon sens, d'écrire qu'elle le fut d'emblée. Puisque j'en suis aux précisions, il conviendrait également d'écrire que non seulement l'observation et la réflexion débutèrent au même moment, elles se nourrirent l'une de l'autre. L'observation ne fut pas poussée beaucoup au delà de la description que j'ai pû en faire, par écrit. L'observation n'en était pas moins vide de sens. Elle ne se remplissait pas d'éléments nouveaux, les premières données n'étaient pas réactualisées au fil du temps. Les variations étaient minces, de toute manière, et surtout prévisibles. Ainsi, l'imperceptible battement des feuilles au petit vent était régulier, et quand ce souffle venait à faiblir, les feuilles retrouvaient la même position, à peu de choses près. De même la lumière rasante du soleil déclinant ne variait que sur une échelle de temps à la fois lente et tout à fait connue. L'évolution du tableau que constituait ce bouquet d'orties, dont les feuilles les plus hautes étaient faiblement agitées par un vent léger, et éclairées par une source lumineuse, lentement, très lentement, mobile, cette évolution, donc, ne constituait, de ce fait, aucune raison pour une observation vigilante. Plus mouvante, en revanche, était cette gesticulation intérieure que provoquait l'envie persistante. Le mot persistant, employé ici, n'implique pas que le désir fût croissant, ou même fluctuant. En fait il y eut des hauts et des bas, et par voie de conséquence des ascendantes et des descendantes. Le désir atteignit une ou deux fois une sorte de paroxysme, et ce fut de justesse qu'à ces moments-là, je me retint tout à fait d'y accéder et de me laisser tomber dans ce bouquet d'orties, la tête la première. Par deux fois, je dus mettre en avant mon pied pour retrouver mon équilibre. Une de ces deux fois, je sentis même une petite morsure à la base de ma chaussette, cette morsure me confirma d'ailleurs dans mes présomptions, dont je ne doutais poutant pas, que ce bouquet était bien un bouquet d'orties et que le contact de la peau avec les orties était désagréable. La réflexion me permit, en outre, de faire entrer en ligne de compte le souvenir que les piqures d'orties n'étaient pas uniquement désagréables sur le moment, mais qu'au contraire, les marques rouges qu'elles laissaient, occasionnaient des démangeaisons tenaces et déplaisantes. Ceci est un bon exemple de comment l'observation et la réflexion se nourrirent entre elles. Le souvenir désagréable des démangeaisons influa considérablement sur l'observation du bouquet d'orties. Ainsi le dessus des feuilles les plus hautes, que j'ai décrit plus haut comme soyeux, prit une teinte très terne, menaçante n'est pas le mot, mais il y eut une sensation électrique, presque, au simple souvenir des démangeaisons. Cette coïncidence, ou plus exactement, cette relation est également un bon exemple des changements de tendances à propos desquels j'ai déjà écrit. Dans le cas où je retrouvai mon équilibre in extremis et où je sentis la petite morsure à la base de ma chaussette, cette fois-ci, je précise qu'il s'est agi de ma chaussette droite, l'alternance entre le désir croissant de me laisser tomber dans le bouquet d'orties, la tête la première, et le reflux de ce même désir, cette alternance donc, fut violente, encore que je devrais écrire radicale. Un instant le désir avait cru jusqu'à ce paroxysme que j'ai déjà décrit, l'instant suivant, mon observation se trouvait polluée, influencée en dehors de ma volonté, par, à la fois, la sensation de morsure des orties à la base de ma chaussette droite, et la réflexion, à ce moment, absorbée par le souvenir des démangeaisons que provoquent les piqures d'orties. Ma concentration n'était pas entière non plus. Je veux écrire par là que mon observation autant que ma réflexion n'étaient pas continues, pas consciemment, en tout cas. De même que ni mon observation, ni ma réflexion n'étaient entièrement dévouées à l'épineux problème du bouquet d'orties. Mon observation, par exemple, bien qu'elle fût en grande partie occupée à sentir les moindres détails et aspérités de surface que je dénotai dans le bouquet d'orties, mon observation, donc, ne s'arrêtait pas uniquement au bouquet d'orties. Je considérai également les alentours, sans quoi, je n'eus pu me targuer que mon observation du bouquet d'orties fût complète, ni même objective, aussi objective que je le puisse. En effet, à mon sens, l'observation du bouquet d'orties sans considération de ce qui l'entourait, et l'entoure encore probablement, serait précisément dénué de tout sens. En élargissant le champ de mon observation, dans le but d'affiner, justement, l'observation du bouquet d'orties, en lui-même, mon observation fit s'élargir également, les perspectives de ma réflexion. Là aussi, l'ouverture fut bénéfique. De fait, la situation, dont je vais ici rappeler la simplicité, un bouquet d'orties, devenu, par sa particularité et par mon observation, Le bouquet d'orties, m'occasionne un dilemme, celui de me laisser, ou non, tomber dedans, la tête la première, lequel choix difficile l'est rendu davantage par des fluctuations incessantes de mon désir et de ma concentration, cette situation, donc, ne peut être uniquement considérée à la lumière de la simplicité du raccourci schématique que je viens d'emprunter. De nombreux autres faits entrent en ligne de compte. La situation est présente, mais dans ma vocation première, que j'ai énoncée au début, d'éviter les faux-fuyants, je ne peux concilier que des faits et des événements marquants ou non, et appartenant depuis peu ou depuis longtemps au passé, viennent altérer non seulement, ma réflexion, c'est le plus évident, mais aussi, mon observation. Lorsque j'observe les alentours, pour me faire une image plus affutée, plus parfaite de ce bouquet d'orties, je fais entrer dans cette observation des alentours l'image appartenant tout juste au passé du bouquet d'orties, fruit de mon observation tout juste précédente. De la même manière, lorsque je reviens au bouquet d'orties, après avoir observé les alentours, je fais aussi entrer en ligne de compte l'observation des alentours dans l'observation du bouquet d'orties à proprement parler. Dans ces va-et-vients de l'observation, j'opère des simplifications, des shématisations et des condensations. La réflexion, de son côté, analyse la bipolarité du problème, en effet, après tout, il n'y a que deux issues fondamentales à mon observation du bouquet d'orties: me laisser tomber dans le bouquet d'orties, la tête la première ou m'abstenir. Cependant, ma réflexion ne peut s'arrêter, bien malgré moi, en quelque sorte, à cette question binaire, et bien au contraire, ma réflexion produit des analogies qui compliquent grandement les choses. En effet, et c'est là où le passé et son souvenir s'immiscent aussi, la mémoire d'autres situations binaires comparables me vient à l'esprit, des moments de mon existence où j'ai du faire face à des choix à deux issues, des choix tout aussi délicats que celui devant lequel je me trouve maintenant. D'aucuns penseront que la présence dans mon passé de telles situations en de nombreux points comparables, devrait, maintenant, affermir ma position et la rendre plus aisée, fort de mon expérience en la matière. En réalité, il n'en n'est rien. Toujours dans le souci de n'écarter aucune hypothèse, aucun détail, J'ai compulsé à l'instant, mais vous comprendrez que j'évoque maintenant le temps dans lequel j'écris, et non plus le temps ou j'observais longtemps le bouquet d'orties, je viens donc de compulser le dictionnaire pour m'assurer que rien de la signification du mot ortie ne m'échappe. Tout à la recherche du mot ortie, dans le voisinage, je suis tombé, par hasard s'entend, sur une planche botanique de l'orchidée. Pour la clarté du raisonnement qui va suivre, je précise immédiatement que je n'avais et n'ai toujours pas mes lunettes à portée de main or je suis hypermétrope. Du fait donc de l’image un peu floue que les objets proches impriment dans mon cerveau, je me suis réjoui, en méprenant la planche botanique de l’orchidée pour celle que j'imaginai être celle de l'ortie. Je finis par m’en apercevoir, les actions que je viens de relater, prirent place dans des intervalles de temps très courts, peu compatibles avec ceux nécessités pour les décrire par l'écriture, m'apercevant donc de mon erreur, je poursuivis ma recherche pour finir par difficilement trouver le mot ortie. Or dans la même colonne que celle du mot ortie, ne se trouve, dans mon dictionnnaire, aucune planche botanique de l'ortie. Ma réflexion rétrospective, c'est à dire celle qui eut lieu au temps de l'écriture et non celle du temps de la longue observation du bouquet d'ortie, cette réflexion, donc, me conduit à deux remarques. La première s'ouvre sur le fait que la présence d'une planche botanique pour l'orchidée et l'absence de la pareille pour l'ortie, dans le dictionnaire est un exemple de jugement de valeur. L'éditeur de mon dictionnaire publie bien volontiers une planche botanique de l'orchidée, fleur reconnue comme belle, au prix souvent prohibitif chez le fleuriste, et n'en publie pas pour l'ortie, plante dont nul n'a fait, à ma connaissance, l'éloge de la beauté, et qu'aucun fleuriste, à ma connaissance, ne propose à sa clientèle. Dans mon observation du bouquet d'ortie, je me suis précisément efforcé d'éviter que de telles considérations ne viennent perturber la qualité de mes observations. La deuxième remarque tient au fait que l'orchidée et l'ortie sont deux plantes également reconnaissables. L'orchidée qu'il est rare de rencontrer en personne, est aisément reconnaissable du fait de la fréquence de ses représentations. On peut dire qu'il s'agisse là d'un mode de reconnaissance analogique. Au contraire, nous reconnaissons l'ortie dans la douleur. Les représentations imagées de l'ortie sont de fait au moins aussi rares que les véritables orchidées. Cependant l'ortie compense ce handicap à la reconnaissance par le souvenir, pour ainsi dire indélébile que laisse ses désagréments: un mode de reconnaissance sentimental, en quelque sorte. Ces remarques rétrospectives, intervenant au temps de l'écriture et non à celui de l'observation du bouquet d'orties, ne sont pas étrangères à certaines réflexions qui m'ont habité du temps de l'observation du bouquet d'orties, réflexions qui m'ont échappé depuis. D'autres réflexions au temps de l'observation du bouquet d'orties, étaient, en revanche, très éloignées de la présence du bouquet d'orties et du choix qu'il représentait. Un grand nombre d'entre elles ne me reviennent pas, d'autres, au contraire, ont persisté. Certaines étaient anodines. J'en donne quelques exemples. La rareté du jeu d'archet à la contrebasse dans le jazz, de même que la rareté de la présence de deux contrebasses dans une même formation, ces deux raretés rendant tout à fait unique le double solo de contrebasse à l'archet de Olé de John Coltrane. L'ingéniosité de la défense Alekhine 1. e4 Cf6 2. e5 Cd5 3. d4 ... et la perplexité dans laquelle étaient plongés les adversaires d'Alekhine. J'avoue être moins au fait de ses réfutations contemporaines. Et tout autant de réflexions du même acabit. D'autres réflexions, en revanche, étaient plus douloureuses, certainement pas anodines de ce fait. Elles avaient, pour la plupart attrait au souvenir d'événements passés, mon frère était mort, il y a quelques mois, ma femme m'avait quitté, il y a six mois, j'étais seul. Je pensai aussi au suicide. J'ai écrit que ces réflexions étaient très éloignées de l'observation du bouquet d'orties, il ne fallait pas là comprendre qu'elles étaient sans rapport. Leur rapport était lointain, ce qui est plus précis. D'une certaine manière, ces réflexions, aussi éloignées qu'elles fussent de l'observation du bouquet d'orties, elles aussi, influèrent sur les réflexions plus directes que nourrissait mon observation du bouquet d'orties. Aux instants ou le désir de me laisser tomber dans le bouquet d'orties, la tête la première, croissait, il me sembla parfois que les réflexions éloignées mais douloureuses étaient les plus influentes. Au contraire, quand le désir de me jeter dans le bouquet d'orties, la tête la première, refluait, il me semble que c'était les réflexions anodines qui prenaient le pas. J'étais à peu près certain que si je me laissais tomber dans le bouquet d'orties, la tête la première, je ressentirais une douleur. Ce dont j'étais moins sûr, pour n'avoir jamais connu une immersion aussi radicale et notamment le contact des orties avec le visage, c'était l'intensité de cette douleur. Je crois que c'était dans cette inconnue que résidaient toute ma curiosité et mon désir. La coïncidence, aux mêmes moments du désir de connaître cette inconnue et de la génèse des pensées les plus douloureuses, était une indication irréfutable que la douleur appelait le désir de douleur. De ne pouvoir anticiper l'intensité de la douleur qu'allait provoquer la chute dans le bouquet d'orties, la tête la première ne me causait aucune douleur en soi, plutot du plaisir, le plaisir d'une curiosité que j'étais à même de satisfaire. Je n'étais pas fou cependant. J'ai même essayé de trouver un moyen d'évaluer la douleur qui serait provoquée par la chute dans le bouquet d'orties, la tête la première. Un début de démangeaison à la base de ma chaussette droite me rappela que je m'y étais déjà frotté et piqué. J'essayais deux méthodes. J'essayais déjà de me rappeler la petite douleur qu'avait occasionnée la petite morsure à la base de ma chaussette droite, il y avait quelques instants, quelques instants pris au temps de l'observation du bouquet d'orties, et non à celui plus long de l'écriture. Cette douleur, aidée par le picotement que je ressentais à la base de ma chaussette droite, me revint assez bien à l'esprit et j'entrepris de multiplier son intensité, ressentie à la base de ma chaussette droite, à l'échelle de mon corps entier. Pour anticiper l'intensité des démangeaisons qui résulteraient des morsures du bouquet d'orties, J'entendais faire la même opération de multiplication. Las, ces deux calculs, je m'en rendis compte assez vite, en moins de temps qu'il me fallut pour décrire, par écrit, leur principe, ces deux calculs, donc, étaient rendus impossibles du fait d'un trop grand nombre d'inconnues. La douleur occasionnée par la morsure à la base de ma chaussette droite, avait été atténuée par le fait même de la chaussette faisant écran à la morsure. Or mon visage, autant que mes bras étaient nus, ce qui constituait une différence. De plus, mon pantalon, mes chaussettes et ma chemise avaient été fabriqués dans des tissus aux épaisseurs différentes, qui feraient écran aux morsures des orties avec des efficacités diverses. Enfin pour une estimation, un tant soit peu proche, de ce qu'il adviendrait véritablement, si je venais à me laisser tomber dans le bouquet d'orties, la tête la première, le calcul même de l'échelle de multiplication demeurait empirique, il eut fallu pour cela calculer la superficie de la peau déjà mordue et celle de mon corps tout entier, et d'établir ainsi leur quotient. Je ne disposai malheureusement pas des instruments de mesure idoines qui m'eurent permis de réaliser une telle estimation. L'idée paraissait d'autant plus saugrenue que la douleur n'est, à l'évidence, pas une entité quantifiable et donc multipliable. Je vécus, malgré cette réalisation, un moment, dans l'illusion que je parvenais cependant à me faire une idée assez précise de la douleur totale, c'est à dire de la somme de toutes les douleurs de toutes les parties de mon corps attaquées. Cette douleur ou plus exactement, l'image que je m'en faisais m'apparut comme considérable mais cependant, je n'envisageai pas qu’une telle douleur fût insurmontable, mortelle: j'y survivrai certainement. De cette conclusion, sans doute hâtive, ma curiosité s'en trouva d'abord aiguisée, puis émoussée par la déception. J'étais alors sur le point de renoncer, de faire le choix qui m'apparaissait comme le meilleur. J'allais rejeter l'hypothèse que l'expérience de me jeter dans un bouquet d'orties, la tête la première, fût d'un quelque intérêt primordial. J'ai écrit un bouquet d'orties, tout comme je me suis dit, au temps de l'observation de ce bouquet d'orties, un bouquet d'orties. Il ne s'agissait pas, et ne s'agit pas là, d'un abus de langage, au contraire, je faisais, il me semblait, et il me semble toujours, preuve d'une indiscutable exactitude de formulation. En effet, dès lors que je me jetais, ou que je ne me jetais pas dans le bouquet d'orties, la tête la première, le choix autant que l'action appartenaient désormais au domaine de l'expérience. Cette expérience se formulait ainsi: par une fin d'après-midi du mois de mai, je me suis jeté dans un bouquet d'orties, la tête la première, cet événement eut lieu à Sarrewerden, ou encore, par une fin d'après-midi du mois de mai, je ne me suis pas jeté dans un bouquet d'orties, la tête la première, ce non-événement eut lieu à Sarrewerden. Le bouquet d'orties était devenu un bouquet d'orties, or pour avoir longtemps observé ce bouquet d'orties, je savais qu'il n'était à nul autre pareil et que de ce fait, il était impropre de dire comme d'écrire un bouquet d'orties, quand il convenait d'écrire le bouquet d'orties. Je venais de raisonner par l'absurbe.

Nous approchons de la fin, vous vous en doutez, puisque j'avais pris soin de commencer par la fin et d'écrire les dernières lignes au début, c'est à dire au moment où je commençai à écrire et je viens maintenant de rejoindre Finalement je me suis laissé choir la tête la première dans ces lignes. un bouquet d'orties, celui que j'ai décrit précédemment.

La sensation fut douce, en premier, une caresse, les choses furent différentes par la suite.

FIN.

 

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