Obus /4
Philippe De Jonckheere

La rue de Toul, sur le trottoir Ouest, entre la rue Louis Braille et le passage Chaussin, dans le douzième arrondissement. Deux immeubles, l'un à trois étages, l'autre à quatre étages. Le plus petit des deux est aussi le plus ancien. C'est également celui qui empiète le moins sur le trottoir, d'environ cinquante centimètres. A leur rencontre, dans la longueur, le long du trottoir, se forme un angle droit parfaitement perceptible, lequel est l'angle droit d'un triangle fictif dont le grand côté adjacent à l'angle droit aurait pour longueur la longueur de la façade du plus ancien des immeubles. L'hypothènuse de ce triangle-rectangle irait de l'angle Nord-Est de l'immeuble le plus ancien à l'angle Nord-Est de l'immeuble le plus récent. L'angle droit de ce triangle-rectangle est occupé jusqu'à hauteur de un mètre et quarante centimètres, d'un contrefort en béton. La forme de ce contrefort en béton pourrait être ainsi décrite: un quart d'un cylindre de cinquante centimètres — même approximation que pour la différence d'empiètement des deux immeubles sur le trottoir Ouest de la rue de Toul — de rayon et de quatre-vingts centimètres de hauteur sur lequel serait posé un quart correspondant d'une ogive de quarante centimètres de haut. Le bloc de béton ainsi dessiné devra décrire l'exact quart d'un immense obus de béton. Il se loge avec précision dans l'angle droit né de l'empiètement plus important de cinquante centimètres, environ, sur le trottoir de l'immeuble le plus récent. Le béton dans lequel est coulé le quart d'obus est d'un gris beaucoup plus clair que le béton du mur de l'immeuble le plus récent et a fortiori d'autant plus clair que le crépi de l'immeuble le plus ancien, de telle sorte que le gris plus clair du béton du contrefort jure. Pour mieux décrire ces trois gris, disons que le gris du mur de l'immeuble le plus récent, du fait qu'il soit d'une valeur intermédiaire entre les deux autres gris, pourrait aisément être qualifié de gris moyen. D'ailleurs si je devais photoghraphier le contrefort en béton, en situation, c'est dire en m'assurant qu'aux limites du cadre on puisse correctement voir les murs qui l'entourent, celui de l'immeuble le plus ancien et celui de l'immeuble le plus récent, je ne manquerais pas d'établir ma mesure de lumière sur le gris de l'immeuble le plus récent; je pense, de ce fait, que je parviendrais à une assez grande précision dans le rendu des valeurs composant mon cliché. Pour compléter cette description sommaire de ce contrefort en béton, j'ajouterais que seuls les piétons descendant la rue de Toul, à contre-sens de la circulation, la rue de Toul étant en sens unique, peuvent remarquer la présence de ce contrefort en béton. Je suis passé de nombreuses fois devant ce contrefort en béton, chaque fois en rentrant chez moi, toujours en remontant la rue Braille tournant à gauche pour descendre dans la rue de Toul, pour bifurquer immédiatement dans le passage Chaussin, lequel débouche dans l'alignement presque de la rue Sidi-Brahim, qui me conduit un peu en amont de mon domicile sur l'avenue Daumesnil. Chaque fois, jusqu'à ce matin, j'ai bien aperçu, remarqué et dénoté le contrefort en béton, mais jamais je ne me suis arrêté dans ma marche pour mieux l'observer, me contentant, jusqu'à ce matin de très bonne heure, donc, du simple aperçu de ce contrefort en béton. Ce matin, donc, pour des raisons qui me sont encore inconnues, je me suis arrêté à une distance très proche de ce contrefort en béton, pour mieux l'observer, sans doute. Toutes les fois que j'ai ainsi descendu la rue de Toul pour emprunter le passage Chaussin, j'ai toujours remarqué le contrefort en béton. Sur ce point, je suis formel, sur d'autres points, je le serai moins; je n'ai pas, ne serait-ce qu'une fois, descendu la rue de Toul pour emprunter le passage Chaussin, sans remarquer ce contrefort en béton. Cela est une certitude. Il y a également deux autres points sur lesquels je suis formel. Un. J'ai toujours remarqué le gris beaucoup plus clair du béton dans lequel avait été coulé le contrefort, du fait qu'il jure par rapport aux gris plus soutenus du mur de l'immeuble le plus récent, et surtout par rapport au gris anthracite du crépis de l'immeuble le plus ancien. C'est donc cette tache lumineuse plus claire que constitue le gris du béton du contrefort, qui a systématiquement attiré mon regard. Deux. Je me suis toujours servi du contrefort en béton comme d'un repère visuel efficace pour ne jamais manquer l'amorce évasée du passage Chaussin, laquelle se trouvait et se trouve toujours à l'angle Nord-Est de l'immeuble le plus récent. Il s'agit-là de deux points objectifs qui me permettent, précisément d'être formel. Comme je l'écrivais précédemment, jusqu'à ce matin, seulement, je ne me suis jamais arrêté devant le contrefort en béton, pas plus que je n'aie jamais exprimé de surprise en remarquant le contrefort en béton, tandis que j'emboîtai la rue de Toul, après avoir remonté la rue Louis Braille. A chaque fois que je m'apprêtai à prendre à gauche, dans la rue de Toul, j'anticipai cette rencontre, je me disais, je vais tomber sur le contrefort en béton de la rue de Toul. Il m'est arrivé, quelques fois d'anticiper cette rencontre, aussi loin en arrière dans le temps comme dans la distance me restant à parcourir pour y arriver, qu'au bas de la rue Louis Braille et de son intersection avec l'avenue du Général Michel Bizot. Cette anticipation, d'autant qu'elle pouvait remonter en arrière dans le temps comme dans la distance me restant à parcourir jusqu'à l'intersection des rues Louis Braille et de Toul, cette anticipation, donc, pouvait s'avérer fiévreuse, et je ne saurais en proposer des raisons formelles, ni même des suppositions, tant ce phénomène, bien qu'il émanât de moi-même, me dépassait, et me dépasse toujours. Cette non-résolution pourra peut-être m'aider, par la suite, dans l'appréhension des raisons, jusquà maintenant inconnues, qui m'ont poussé, le terme n'est pas trop fort, à m'arrêter ce matin, dans ma marche, devant ce contrefort en béton. Cependant mon anticipation recouvrait deux visages distincts, selon les occasions que j'avais de rejoindre mon logement suivant l'itinéraire que j'ai décrit précédemment: certaines fois, je me réjouissais de la rencontre très prochaine avec le contrefort en béton, d'autres fois, au contraire, je redoutais cette rencontre. Pourtant ce ressentiment, lorsqu'il se manifestait, ne fut jamais suffisant ou même n'y ai-je jamais donné assez d'importance, pour éviter, par un changement d'itinéraire, la rencontre avec le contrefort en béton. Ainsi plutôt que de prendre à gauche dans la rue de Toul, tandis que je remontais la rue Louis Braille, j'aurais très bien pu poursuivre jusqu'en haut de la rue Louis Braille, engager ensuite la rue de Picpus en descendant pour retrouver la rue Sidi-Brahim sur la droite. Ce changement n'aurait pas constitué, à proprement écrire, un détour, tout juste un rallongement d'une vingtaine de mètres au plus par rapport à l'itinéraire coutumier, lequel passe inévitablement devant le contrefort en béton. Je réalise, en l'écrivant, qu'il serait facile de vérifier ces allégations, en consultant un plan détaillé du douzième arrondissement de Paris, chose que je ne pouvais faire en marchant dans la rue Louis Braille, à son intersection avec la rue de Toul, n'étant généralement pas muni d'un tel plan lorsque je me trouve dans la rue Louis Braille. Avant d'élire l'itinéraire que j'ai décrit plus haut, en tant qu'itinéraire habituel, je n'ai pas consulté de plan. Il m'a simplement semblé que tel était l'itinéraire optimal, à vue de nez, comme on dit. Maintenant que j'écris, et que j'ai à portée de main un plan détaillé de Paris et de son douzième arrondissement, je pourrais très bien m'enquérir, une mauvaise fois pour toutes, de la véracité de mes présomptions premières, faites sur le terrain. Je ne le fais cependant pas, aussi curieux que cela parraisse, j'y resiste. De cette hésitation, je suis obligé de reconnaître que le choix de mon itinéraire, en passant par la rue de Toul, au lieu d'emprunter la rue de Picpus, n'a probablement pas été déterminé par moi, selon des critères objectifs et réfléchis de raccourcissemnt de la distance à parcourir, par exemple, autant écrire à mon insu. Il se pourrait très bien, et la chose se serait produite aussi à mon insu, qu'il y ait eu, dès le début, une attraction opérée sur moi par le contrefort en béton. Cette attirance, bien qu'elle s'avère parfois engageante, plus exactement provocatrice de plaisir, aussi minime soit-il, ou bien effrayante, provocant de ce fait, une indéniable anxiété, cette attirance pourrait très bien se montrer comme étant la source de quelques explications que j'aurais tort de ne pas consigner sur le champ de crainte qu'elles ne se perdent au profit d'autres considérations. Le contrefort en béton m'attire. Je n'en discerne pas très bien la raison. Le contrefort en béton n'offre aucun attrait apparent objectif, aucun critère esthétique ne saurait ici entrer en ligne de compte. De là où je me tiens, à l'intersection de la rue Louis Braille et de la rue de Toul, dans la même périphérie du regard, mille et une autre choses sont visuellemnt plus attrayantes, au numéro xx de la rue Louis Braille se trouve un immeuble à la minceur inquiétante qui donne véritablement l'impression, du haut de ces six étages, d'une façade de décor de cinéma. Dans la rue de Toul, en face précisément du contrefort en béton, un petit square est entouré d'épais buissons de troènes aux merveilleux reflets émeraudes. Toujours pour des raisons qui m'échappent totalement, j'ai, immédiatement trouvé au contrefort en béton des qualités esthétiques subjectives. Mais, sans doute, devrais-je procéder avec un plus grand souci de chronologie. La première fois que je suis passé tout près du contrefort en béton, je ne l'ai pas vu, en effet, je marchais dans la rue de Toul, en direction de la rue Louis Braille. La première fois que j'ai vu le contrefort en béton, mon premier réflexe fut de lever la tête pour examiner la hauteur des immeubles pour lesquels ce contrefort en béton était secourable; j'en conçus d'ailleurs du regret puisqu'à l'évidence je ne pus me déterminer quant à la solidité de l'ensemble et par là même de l'à-propos du contrefort en béton. J'en avais saisi, du premier coup d'oeil, le principe de fonctionnement, la raison d'être. Plus tard, à chaque nouveau coup d'oeil sur le contrefort en béton, à chaque passage devant le contrefort en béton, je n'eus plus d'étonnement que pour la couleur très claire — tout est relatif, bien évidemment — du béton dans lequel il avait été coulé. Je pense qu'à partir de ce moment mes pensées, mes observations autant que les remarques faites en mon for intérieur n'évoluèrent plus. Elles s'arrêtèrent toujours à ce contraste de valeurs inattendu. Jusqu'à ce matin. Je ne saurais fouiller dans mon souvenir, avec la moindre chance de succès, dans le but de déterminer à quand remonte dans le temps comme dans l'espace qui me restait à parcourir, le début de mon anticipation de ce matin. Etait-ce dès que je commençai à gravir la rue Louis Braille était-ce seulement tandis que je pris à gauche dans la rue de Toul, ou était-ce encore à n'importe-quel autre endroit plus difficilement déterminable, entre ces deux possibilités que j'anticipai la rencontre avec le contrefort en béton? Ni même, je ne pense pas plus être capable de me rappeler si cette anticipation fut douloureuse ou plaisante. Le fait est que, pour des raisons inconnues de moi, mais dont j'aurais tort de nier la paternité, ce matin, je me suis arrêté devant le contrefort en béton pour l'examiner. En m'arrêtant, de fait, je pense que je désirais jeter un oeil plus attentif sur un certain nombre de détails, qui, je le pensais, auraient pu m'échapper totalement, si je ne m'étais, comme jusqu'alors, contenté d'une observation partielle, faite comme à la volée, en passant devant le contrefort en béton. Il me semble que je n'arrivais plus, déjà depuis quelques temps à me satisfaire de cet aperçu furtif. Emporté par le cours de choses, la marche qui devait me ramener vers mon domicile, l'idée même de m'arrêter pour augmenter ma satisfaction née de l'observation, jusqu'alors fugitive, du contrefort en béton, cette simple idée ne me frappa d'abord pas, puis lorsqu'elle vint à s'immiscer dans mon esprit, j'y resistais, en premier lieu, comme je le fis auparavant, tout en écrivant, de la consultation d'un plan du douzième arrondissement. Ce matin, donc, il y eut interruption, non seulement de ma marche, mais aussi du cours des choses, le désir de regarder plus longuement le contrefort en béton se faisant nécessité impérieuse. Je me suis arrêté. Je me suis arrêté pour mieux observer le contrefort en béton de la rue de Toul. Le cours des choses s'en est trouvé interrompu. Étrangement, cet arrêt, plusieurs fois déjà refoulé dans mes foulées fut un accomplissement et demanda un effort de volonté. Je devrais sûrement mettre un peu l'accent sur d'autres circonstances que je n'ai pas encore décrites, pour mieux faire le jour sur cette notion d'effort de volonté. Je travaille la nuit. C'est en rentrant chez moi, après mon service, que je remonte la rue Louis Braille, que je tourne à gauche dans la rue de Toul et que je rencontre le contrefort en béton. Cette précision n'est pas superflue. Toute personne qui connait ou qui a connu l'astreinte du travail de nuit sait toute l'attente, la nuit durant, de retrouver son domicile, son lit et de s'y effondrer du sommeil du juste. L'impatience de retrouver sa couche justifie pleinement, à mon sens, le manque de curiosité, d'une part et le manque de volonté d'autre part. J'écris ceci car il me semble que cela éclaire, d'une lumière certes un peu faiblarde, notre sujet. Pour avoir provoqué l'effort de volonté à propos duquel j'écris, il est évident que l'attraction qu'a exercé le contrefort en béton sur moi ce matin n'en est que plus forte. J'ai donc, un moment, un moment assez long, observé le contrefort en béton. Il serait sans doute juste de commencer par décrire ce que cette observation immobile m'apportât de plus que les observations jusqu'alors faites dans le mouvement. En m'arrêtant, et donc en prenant cette fameuse décision de m'arrêter je ne peux évidemment pas en jurer, mais il me semble que coincidemment j'avais ébauché, dans mon esprit une méthode d'observation. Je commençai donc par la forme, cette forme générale que j'ai déjà décrite auparavant; résumons-nous: un quart d'ogive placé sur un quart de cylindre. Ma première pensée fut mathématique: il était possible de calculer certaines données propres au contrefort en béton. Sa surface extérieure. Son volume. Aussi enthousiasmante que fût cette découverte, je ne pus que m'assombrir en réalisant que j'étais incapable de calculer l'un ou l'autre. Des données me manquaient, plus exactement des formules. Pour le calcul de surface, comme pour le calcul de volume, il suffisait de scinder le contrefort en deux parties, sa partie ogivale et sa partie cylindrique: contrefort = 1/4 cylindre + 1/4 ogive. C'était un premier point. Duquel je déduisais. Surface extérieure du contrefort = 1/4 surface du cylindre + 1/4 surface de l'ogive. Ou encore: surface extérieure du contrefort = 1/4( surface du cylindre + surface de l’ogive). Volume du contrefort = 1/4 volume du cylindre + 1/4 volume de l'ogive. Ou bien encore: volume du contrefort = 1/4( volume du cylindre + volume de l'ogive ). Décidément je regrettai amérement que ma mémoire me fit défaut en deux points. Dans le calcul de surface, je ne pouvais me rappeler de la formule mathématique qui permettait de calculer la surface extérieure d'une ogive, ou même en simplifiant par approximation, d'une sphère. La surface extérieure du cylindre ne posait aucun problème. Mis à plat le cylindre était un rectangle, plus rarement un carré, dont les côtés étaient égaux à la hauteur du cylindre et au périmètre du cercle composant sa base. Il suffisait ensuite de diviser par quatre. Surface extérieure de la partie cylindrique du contrefort en béton = 1/4( hauteur du cylindre X 2 π R ), R étant la différence d'empiètement sur le trottoir entre l'immeuble le plus ancien et l'immeuble le plus récent. Pour le calcul du volume, c'était exactement l'inverse, j'étais incapable de me rappeler de la formule de calcul du volume du cylindre. Je n'étais plus à même de me rappeler de celle de celui de l'ogive, mais comme j'avais déjà fait mentalement l'approximation qui consistât à assimiler l'ogive à une sphère, je me serais contenté de: volume de la partie sphérique du contrefort en béton = 1/8(4/3 π R3), ce qui équivalait à 1/6 de π R3 il était décidément navrant de devoir manquer à ce point de précisions dans l'un ou l'autre des calculs. Dans le calcul de surface, de la partie abusivement qualifiée de sphérique était le paramètre manquant tandis que dans le calcul de volume, c'était la partie cylindrique du contrefort en béton qui obstruait définitivement les chances de réussite de ce même calcul. Quel dommage d'être ainsi privé des qualités quantificatrices de l'outil mathématique, du fait d'une mémoire défaillante. Cependant je rendais hommage à la géométrie descriptive qui m'avait permis de décrire avec précision la forme générale du contrefort en béton. Un quart de cylindre sur lequel était posé un quart d'ogive, assimilable à un huitième de sphère. Cette décomposition du contrefort en béton s'avéra particulièrement pertinente lorsque je remarquai un léger liseré à l'intersection du quart de cylindre et du quart d'ogive. Le contrefort en béton avait donc été bâti en deux mouvements, en premier lieu le quart de cylindre avait été coulé à l'aide d'un moule coupé en quatre j'avais auparavant remarqué de tels moules en carton épais sur des chantiers le quart d'ogive avait ensuite été coulé d‘une comparable manière — ceci n'est en revanche qu'une supposition, je n'ai jamais remarqué de tels moules en forme d'ogive sur des chantiers auparavant — sur le cylindre. Bien que je n'ai jamais vu de moule ogival semblable aux moules en carton épais et de forme cylindrique, il ne me sembla pas et ne me semble toujours pas présomptueux de penser que le quart d'ogive avait été obtenu selon le même procédé de moulage puisque le quart d'ogive présentait la même uniformité de surface, presque exempte d'aspérité, que celle du quart de cylindre. A ce point de mes observations, il me sembla que j'avais cerné à merveille la question de la forme générale du contrefort en béton. Je l'ai déjà écrit, je le rappele cependant ici, en considérant le contrefort en béton, une de mes premières réactions fut de lever les yeux vers le haut des deux immeubles, ce qui me semblait et me semble toujours être l'évidence que j'avais compris, immédiatement son principe de fonctionnement, et ce qui me permit, sans trop d'ambage, de le nommer comme tel, c'est à dire un contrefort en béton. Je m'étais donc aquitté, il me semble, le plus correctement du monde et le plus objectivement possible, et ce dans la limite de mes connaissances, de l'observation directement identifiable, matérielle et immédiate du contrefort en béton de la rue de Toul. J'aurais pu, sans doute, concevoir de cet achévement en soi une satisfaction justifiée. Cependant bien que j'eus délimité avec circonspection l'apparence de ce contrefort en béton, il m'apparaissait que de nombreuses autres question toutes plus énigmatiques les unes que les autres demeuraient encore irrésolues. Je ne doutais d'ailleurs pas, d'ailleurs, je ne doute toujours pas, qu'elles fussent là les questions les plus obscures, de celles qui devaient immanquablement faire défaut à la logique immédiate. En effet, si j'ai, à mon avis, bien observé, dans le détail, le contrefort en béton de la rue de Toul, aucun des fruits de cette observation ne s'était montré utile pour élucider les raisons pour lesquelles ce contrefort en béton avait pareillement retenu mon attention jusqu'à modifier le cours des choses, en interrompant ma marche de pas pressés et impatients de retrouver mon lit après une nuit de travail. Je crois que ce distingo n'est pas fortuit. J'ai écrit en amont que l'appréhension du contrefort en béton avait également provoqué plaisir et anxiété. Après avoir observé dans le détail l'apparence du contrefort en béton, je réalise que je conçus, de la concision de mon observation, une satisfaction toute plaisante. D'une forme, que je pourrais presque qualifier de prise au hasard, j'avais discerné principe de fonctionnement et de construction, ce dernier point ayant été acquis grâce à la décomposition intelligible de l'ensemble. Il s'agissait d'une satisfaction intellectuelle dont je reconnus vite les plaisirs en les comparant à de semblables satisfactions éprouvées par le passé, l'efficacité des analogies, de celles dont j'étais capable, m'a toujours procuré de telles satisfactions. J'en déduis que lorsque j'anticipais, avec allégresse la rencontre avec le contrefort en béton, mon plaisir provenait que je ne doutais pas de la pertinence de ma compréhension de l'apparence du contrefort en béton, et qu'il me plaisait de me trouver conforté dans ce sentiment en repassant devant le contrefort en béton. Cette déduction me conduit à cette autre que lorsque j'appréhendais la rencontre avec le contrefort en béton, il se trouvait que mes pensées étaient tournées vers une autre compréhension du contrefort en béton, celle-là plus énigmatique, s'attachant à l'au-delà de l'apparence immédiate du contrefort en béton, et, c'était là mon intuition, une compréhension intime. Il n'y eut aucune abrupteté, et il ne me demeure aucun vestige du parcours de mes pensées à cet instant, et cependant persévérant dans le cheminement délibérément libre de ma réflexion, la vérité, si tant est que je puisse ainsi nommer les choses, finit par appparaître. En considérant le contrefort en béton, je réalisai deux faits. Son volume que j'avais manqué d'appréhender correctement par le calcul, devait équivaloir à celui de mon corps. Intuitivement, je sus que ces deux volumes étaient égaux. Cette découverte, lorqu'elle m'apparut, prit des allures d'évidence. Son contenu avait longtemps été maintenu dans l'ombre, masqué par le manque d'anthropomorphie du contrefort en béton, maintenant ainsi dans un éloignement respectable la similitude de volume entre le contrefort en béton et mon propre corps. La douleur vint avec cette première découverte. L'apparence du contrefort en béton n'était résolument pas anthropomorphique, mais le volume du contrefort en béton était résolument égal à celui de mon corps. J'entrevis les violences extrêmes que devraient subir mon tronc, ma nuque, et mes membres pour faire coincider mon corps dans la limite exacte de la surface extérieure du contrefort en béton. Il n'était plus là question de contorsions mais du morcellement complet de mon tronc, de mes membres, de mon cou et de ma tête pour permettre l'agencement nécessaire de toutes ces parties pour emplir le contrefort en béton. Lorsque l'on remplit un contenant de corps aux formes irrégulières et que pour faire tenir tous ces corps dans le contenant, on vient à manquer d'espace, de volume, il suffit d'agiter l'ensemble pour qu'aléatoirement l'occupation de l'espace, du volume du contenant par les corps irréguliers, s'optimise. Sans néssairement le savoir, les joueurs d’échecs lorsqu'ils replacent les pièces du jeu après une partie — ou même plusieurs — dans la boîte strictement prévue à cet effet, très souvent, pour pouvoir convenablement refermer le couvercle de cette boîte, généralement en faisant coulisser celui-ci dans la rainure à l'intérieur de la boîte, les joueurs d'échecs agitent la boîte contenant les pièces, et immanquablement, les pièces récalcitrantes, qui obstruaient le coulissement du couvercle dans sa rainure, se fondent dans un volume plus restreint, optimal. Je m'agitai de tremblements à cette pensée. Les parties éparses de mon corps bouleversées énergiquement pour être mieux contenues dans le contrefort en béton. Cette pensée, bien qu'elle me glaçât, n'obstrua, en aucune manière, l'arrivée, après un cheminement, toujours inconnu de moi, de cette autre pensée qui se fit, soudain incisive. Je réalisai que ce recoin, cette différence d'empiètement des deux immeubles sur le trottoir, était l'exact emplacement où je souhaitais, maintenant, me trouver. Il me sembla, qu'en l'absence de ce contrefort en béton, à cet endroit exact, j'aurais, à coup sûr, pu échapper à ma précarité. Le contrefort en béton avait rendu cette place non-vacante.

 

FIN.

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