D'après une image d'Yves Klein, le saut de l'ange.

Les Remords du mort Philippe De Jonckheere

1995, une commande de l'association des amis d'Amélie Legrand.

 

 

 

 

 

 

 

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CHAPITRE I

Je meurs

Je meurs.

CHAPITRE Il

Je suis mort

 

Je suis mort.

Enfin presque.

En fait je continue de mourir. Je n’arrête pas.

Je n’arrête rien.

Il y a encore une poignée de secondes, je débattais, je pesais le pour et le contre, comme on dit.

Il y a encore une poignée de secondes, j'avais le choix devant moi, sous mes yeux. Mais ce sont là des conjectures oiseuses, de celles dont il faudrait que je nous épargne. Il est temps. Le temps passe mais il est encore temps. Je vais sans doute manquer de temps.

Avant tout, dans ces cas-là, les esprits bien pensants voudraient nous persuader que nous revivons notre vie, en quelques secondes. Je ne veux pas perdre de temps inutilement mais je tiens à préciser ceci tout de même: je me suis récemment prêté à un calcul oisif dont il ressort la chose suivante: dix puissance neuf secondes, disons un milliard de secondes, mais ne perdons pas de temps, correspond à trente et une années deux cent cinquante trois jours, une heure, quarante six minutes et quarante secondes et ce pour une existence ayant connu six 29 février, autant écrire six années bissextiles. Ces esprits éclairés à propos desquels j'écrivais plus haut aimeraient nous faire accroire pareille ineptie. Certains vont même jusqu’à donner des détails, de vils détails. Parmi les esprits illuminés, puisqu’il n’est plus possible de les appeler autrement, d’aucuns, de ceux qui donnent des détails, émettent des théories amusantes, cette revie de la vie durerait, conditionnel, en fait, une seconde. Admettons et arrondissons, le temps nous est, malgré tout compté. A peu de choses près, j'avais écrit que j'arrondissais, j'ai ou j'avais, ne nous égarons pas dans des précisions absconses, sensiblement l'age du Christ, comme on dit, l’age du Christ défunt, s'entend, cet age étant lui même, là aussi je passe sur les détails les écarts, les deltas, à quelques millions de secondes près, presque égal au milliard de secondes mentionnées plus haut.

Donc là au moment précis où je nous écris, au risque de perdre un temps précieux il paraîtrait — que ce verbe utilisé toujours au conditionnel sonne à merveille — que mon cerveau serait, tout un chacun notera l'utilisation constante, dans l'erreur (?), du mode conditionnel en train d’opérer une admirable compression de dix puissance moins neuf. Je me rappelle très distinctement, du jour pas si lointain, où je m'occupais oisivement de diviser un milliard de secondes en des portions congrues, certes, mais idoines d’années, de jours, d’heures, de minutes et du reste de cette division exprimé en secondes. Ce petit calcul, autant que je puisse m'en rappeler m'occupa bien cinq à dix minutes, soit entre trois cents et six cents secondes. Je laisse à tout un chacun le soin d’apprécier la différence, le delta.

Mais assez perdu de temps.

D'autant que le temps qui nous est imparti, est, par la force des choses, limité.

J'en profite pour changer de stylo-plume. Le précèdent écrivait trop gras, s'empâtait. L'écriture plus fine, se fera, c'est souhaitable, plus concise, plus précise, débarrassée de ses travers habituels. Ne nous illusionnons pas, l'épaisseur ou la finesse du trait n'influent généralement pas sur la justesse de l'épure. Enfin pourvu que les mots soient là.

Je poursuis.

Je suis mort

mais je poursuis.



CHAPITRE III

Je suis mort mais je poursuis

Je suis mort mais je poursuis

Pour avoir vécu, sans vraiment l'avoir vécue, cette situation, il me semble pouvoir me flatter d'une certaine autorité en la matière.

Toute une vie; toute une vie qui repasse et se revit et cela dans une fraction epsilonnienne de vie et donc d'éternité, mais de cette dernière il ne sera pas question avec moi. Toute une vie, non, mais des regrets, c'est l'évidence même


CHAPITRE IV

Les regrets

 

Les regrets évidemment.

Les regrets, certes.

Je n'ai jamais été courageux.

Je n'ai jamais fait montre de courage.

Ce ne sont pas là des répétitions, artifice un peu facile pour ce qui est de mettre les points sur les i — ce qui ne peut donner que des i tréma— mais plutôt des précisions, des détails qui s'affinent comme d'eux mêmes, en effet, dois-je le préciser, je suis mort, et les morts, c'est bien connu, sont muets comme des tombes.

Les regrets me tiraillent.

Je n’ai jamais fait preuve de courage, c'est un fait. On pourrait écrire, regret numéro un. Mais pour les classifications et les mises en bon ordre, nous n'aurons sûrement pas le temps, vous et moi, avais-je envie d'écrire, et je l'écris finalement.

Je pourrais m'en tirer avec une pirouette, et je le ferai peut-être. Je n'ai jamais été courageux, il ne sert à rien de l'écrire d'autant de manières différentes, et ce n’est pas maintenant, pendant qu'il est trop tard, en quelque sorte, que je donnerais des preuves tangibles de ce courage toujours absent et défaillant, de mon vivant, je ne suis pas de ceux qui imaginent que les défunts diffèrent ou mieux encore se bonifient, par rapport, cela va sans écrire, à leur vivants relatifs. Si la mort ne nous embellit pas, nous ferons de vilains défunts.

J'ai fui tous les combats qu’il était possible de fuir. Si le ton venait à s'élever, je m'étais déjà absenté, je pourrais écrire en emportant mon courage avec moi, mais on n’emmène pas les absents avec soi. Lorsque les mots et particulièrement ceux plus hauts que les autres, pleuvaient, les fins de phrase ne pouvaient plus atteindre mes tympans déjà lointains. Les coups aussi se sont mis à pleuvoir, à voler bas, comme on dit, c'est une autre histoire, j'y viens.

Devoir me presser n’exclut en rien un effort aussi succinct soit-il de chronologie. Le temps m'est compté, mais relatons, autant que faire se peut, les faits dans l'ordre d'apparition.

J'en étais aux mots, de ceux qui pleuvent, volent bas, ou au contraire se détachent plus haut que les autres.

Je me permets un aparté, les femmes.

Devant les femmes, c'est un fait qui n'appartient à aucune chronologie, j'ai toujours été de la dernière lâcheté. La femme hurlait Non, et j'hurlai avec elle, à l'unisson, Non. Elle disait Oui, et j'y voyais l'évidence à m'en convaincre.

Je passe sur les détails, ceux superflus ou ceux qui blessent, ils font parfois partie du même ensemble. L'ensemble des détails superflus et l'ensemble des détails qui blessent ont une intersection, l'ensemble des détails superflus qui blessent. Je note, malgré tout. La femme buvait du thé le matin et je buvais du thé de concert. Bien après que la femme m'ait quitté, car la femme me quittait toujours, le sort des lâches, à n'en point douter, c'est d'être lâchés, précisément, et je buvais du thé le matin, longtemps après même avoir perdu toute existence à ses yeux, et ce jusqu’à rencontrer la femme suivante qui immanquablement buvait du café le matin, le thé n'avait alors plus d'odeur, le caractère du café l'évinçant tout à fait. Je précise, ce n'est pas utile, ce n’est plus de l'honnêteté, c'est plutôt confondant de bêtise, que la buveuse matinale de café me quittait, il n’est évidemment pas d'autre issue, me laissant au café noir solitaire jusqu’à celle qui inéluctablement me laisserait chocolat, au propre comme au figuré.

J'en reviens aux mots, mes maux en propre.

Devant les mots je ne savais que fuir et les raisons ne manquaient pas, tantôt j'évoquais ma réelle absence de répartie, je savais, moi, je veux écrire, celui qui me faisait courir avec celui qui fuyait, c'est à dire la même personne, que les mots me venaient bien assez rapidement à l'esprit, grommelant la bouche close, et ruminant ce qu'il aurait fallu dire, crier, hurler, mais ces mots, les miens, ceux qui auraient dû répondre aux autres, ceux des autres, ceux-là donc, je les gardais par devers moi, je veux écrire devant moi puisque je fuyais et ceux-là aussi se retournaient contre moi, ceux-là étaient impossibles à fuir — je finissai par en venir à bout, si le temps m'est donné, j'écrirai comment.

Les coups étaient les plus aisés à fuir parce qu'il était justement inutile de les fuir: je m'aplatissais, voilà tout, il serait insensible de penser que c’est là une confession qui m'est venue facilement. Je ne me fais pas for d'une intelligence hors du commun, en ce domaine je fus normalement nanti, et une intelligence moyenne est bien suffisante pour saisir que de s'aplatir sous les coups les rend, d'une part, moins violents mais surtout finit par subtiliser à la violence son objet. On ne s'échine pas sur un cadavre, et l'homme s'aplatissant est déjà un cadavre, il lui serait inutile de mourir davantage.

Fuir sous les mots qui tombent et s'aplatir sous les coups qui battent, tout porte à croire que je suis là, il suffirait d'écrire que je gis là, depuis longtemps pour ne pas écrire depuis toujours.

Les réparties, j'écrivais plus haut, je les gardais en dedans qui ruminaient et me rongeaient de l'intérieur, de ces mots qui ressemblaient à des vers solitaires, si ce n'est qu’ils demeuraient en prose, il était impossible d'échapper, de fuir. Celui de moi qui fuyait emportait aussi avec lui les mots qui rongent de l'intérieur, aussi la fuite était-elle inadéquate, c'eût été ressembler à ces jeunes chiots qui courent après leur queue, et à bien y réfléchir la condition humaine fut-elle fuyante, s'aplatissant ou même gisante est tout de même plus respectable que la canine dans toute sa stupidité et je ne mentionne pas l'odeur du chien.

En parlant d'odeur du chien, il me semble opportun de donner cette minime précision, mais qui illustre tout autant notre propos, bien qu’elle soit minime. Le chien qui s'élève au plus près de la condition humaine est encore le chien de pluie. Lorsque l'orage éclate, le chien de pluie n'est encore qu'un chien tout court, mais déjà un chien de pluie en devenir, à quelques encablures de sa niche, de son home. Par paresse sans doute, car le chien de pluie est en fait un chien paresseux, le chien se réfugie sous un auvent ou sous tout autre accident de terrain et attend la fin de l'orage. Ce chien là est déjà un chien de pluie qui le deviendra tout à fait, l'orage passé, et ce chien sera alors privé de tous ses repères olfactifs, lavés par la pluie orageuse et qui l'auraient normalement reconduit à sa niche. Le chien de pluie est perdu et errant à quelques encablures seulement de sa niche, le chien de pluie devient veule, insoumis, égaré, effrayé, le portrait de son maître à jamais perdu, l'homme, celui dont il distinguerait l'odeur entre mille, mais je reviens à ces mots qui me mangent de l'intérieur, tiraillent mes tripes et ma conscience de ne pas avoir été dits, criés hurlés.

La méthode, la seule qui vaille, la seule qui permette d'y survenir, de subsister à l'érosion ténue et coriace des mots qui restent en dedans, c'est la diversion, la digression, la petite tirade ad hoc sur les chiens de pluie lorsque je suis sur le point de passer aux aveux, de me mettre à table, comme on dit.

L'oubli et ses vertus.


CHAPITREV

L'oubli et ses vertus.

L'oubli.

Et ses vertus.

Pour l'oubli aussi, une intelligence moyenne est bien suffisante.

Je fuis à merveille les mots des autres, je ne parviens pas à fuir les miens, et pour cause, suis-je tenter d'écrire.

Je n'ai pas appris à oublier, à proprement parler. Je persiste à croire qu'il s'agit d'un don que j'entretiens. A vrai dire, chaque jour m'est donnée l'opportunité de faire mes gammes. Rares sont les jours en effet où j'ai l'occasion de ressentir de la fierté, aussi raisonnable soit-elle, pour le moindre de mes actes, la moindre de mes pensées, mais bien plus rares sont les jours où je n'ai rien à oublier. En fait, je pourrais écrire que je ne parviens pas à me souvenir du jour le plus récent où je n’ai rien eu à oublier, en y réfléchissant, je viens d'écrire deux fois la même chose, mais je pense que je me suis fait comprendre.

Je poursuis, rien de mon existence n’est véritablement glorieux, ce en quoi rien de mon existence ne vaut véritablement la peine d'être souvenu. Restons logique, quand bien même la chose devrait être fastidieuse, ces dernières lignes reviennent à écrire que mon existence mérite surtout d'être oubliée. Cela en soi me confirme qu’il fût souvent plus méritoire qu'il n'y paraît d'avoir oublié des pans entiers, souvent contigus de mon existence. Je reprends. J'ai oublié des pans entiers, souvent contigus de ma vie, le mot existence ne convenant pas, ce qui est oublié n'existe pas vraiment. Personne, j'en suis persuadé, ne pense qu’écrire dans ma position soit chose facile, aussi chacun sera clément quant à ses nombreuses reformulations, toutes faites dans le seul souci de justesse de la chose exprimée. Et de vie aussi il est délicat de parler tant l'homme fuyant, s'aplatissant, en un mot gisant, ne vit ou ne meurt que le plus biologiquement possible.

Je me leurre.

Ou plutôt la logique, le syllogisme me leurrent. les lignes plus haut sont irréfutables, en toute logique. L'oubli échappe cependant à tout effort de logique.

Je n’oublie jamais exprès.

L'oubli arrive, voilà tout.

Je pense à une chose Je n’y pense plus.

Ou je pense à autre chose.

Penser à autre chose, c'est déjà oublier. Ou penser à autre chose n'est jamais volontaire.

Penser à autre chose est une chose.

Tout en pensant à autre chose, éviter de repenser à la chose précédente en est une autre. De chose.

C'est en général dans cette activité de penser à autre chose et d'éviter de repenser à l'autre chose, celle d'avant, que la vigilance intervient c'est dans cette vigilance que j'excelle, l'évitement attentif de tous les petits écueils, les minuscules fils conducteurs qui auraient tôt fait de me remettre sur la voie, sur la pensée de l'autre chose, la précédente.

N'emportons pas, orgueilleusement, mon secret dans la tombe. Pour oublier, j'ai appris à me souvenir de l'inutile, de l'oiseux, de l'anecdotique: se rappeler de l'anodin, n'occupe pas seulement les pensées, n'encombre pas seulement l'espace de la mémoire, comme les bibelots de mauvais goût le font des intérieurs anglais, non maintenir la mémoire de l'anodin, c'est ouvrir les portes béantes à l'oubli, à la pensée d'autre chose. L'anodin est multiple, multiforme, innombrable. Se rappeler du chiffre cent cinquante deux mille trois cent quatre, de l.e4-e5, 2.d4-d6, 3.Cf3-Cc6, 4.Fc4-h6, 5.Cc3-Fg4, 6.deCXe5, 7.CXe5!,-FXdl, 8.FXf7+-Re7, 9.Cd5+#!!, de mots peu courants tels que avunculaire, diusculaire, thrombose coronaire, lobotomie, selbstverblindung, discumbobulated, la machina para cosere, la liste n'est évidemment pas exhaustive.

Je m'en sors plutôt bien.

Je continue d'écrire, mais j'oublie à mesure le contenu de mes lignes, je n'ai bien sûr pas le temps de me relire, aussi est il sans doute erroné d'écrire que je m'en sors plutôt bien puisqu’à vrai dire je n'en sais rien ou je n'en possède aucune certitude. Je sais les dangers qu'il y a de se souvenir, en un mot de revenir en arrière. Là est l'indicible confort, enfin atteint, de ma situation. Je suis mort, je continue pourtant d'oublier, comme de mon vivant.

Du vol plané, je ne garde aucune trace, il semble que là aussi il valait mieux oublier, ce que j'ai fait avec ma maîtrise coutumière.

Du nerf, je parviendrais peut-être à conclure, mieux vaut en douter, toute autre forme de pensée étant condamnée à la désillusion.

Regretter d'avoir été lâche quand on a si souvent, si régulièrement, méticuleusement presque, manqué de courage revient à regretter de n'avoir pas été tout ce que l'on aurait voulu être, ou rêver d'être.

Plus souvent qu'à mon tour, j'ai songé à la puissance, au pouvoir et l'autorité inhérente à la position forte. Je m'en rends compte maintenant, l'impuissance fut mon lot, impuissance à laquelle, je ne colle aucun épithète, tellement elle m'apparaît généralisée, tentaculaire en somme, m'opprimant dans toutes mes tentatives. Essayer c'était déjà échouer, j'emploie à ce sujet plus volontiers l'imparfait. Mon lot fut le plus souvent d'être dans la situation que je souhaitais le moins tout en souhaitant une autre situation, laquelle il m'arrivait d'atteindre avec des pensées confuses et envieuses pour la situation que je venais de quitter et qui déjà m'apparaissait comme souhaitable. Seul, je rêvais de compagnie, et accompagné, je résistais le plus possible à la compagnie et lorgnais vers la solitude.

Maintenant encore, ou il y a quelques instants, le temps finit par se diluer, il me semblait entendre des voix de badauds, de témoins, de gens empressés, une femme à bicyclette, semble-t-il, j'entends les rayons de ses roues qui tournent encore tandis qu'elle n'a pas pris le temps de caler sa bicyclette correctement à l'aide d'une des pédales contre la butée du trottoir, un train vient de passer, pas si loin, il n’y a pas si longtemps, quand au plus profond de moi même, je n’attends plus qu'une chose: être seul.

CHAPITRE VI

Je suis mort

Je suis mort,

Maintenant

Il est un mot qu'il m'aura été impossible ni de fuir ni d'oublier, le mot de la fin.


CHAPITRE VII

Fin

FIN.

 

 

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