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Le
rêve de la femme funambule Télécharger le texte au format PDF ou lire ci-dessous.
P était seul, qui fit ce rêve. Au réveil, enchanté par le rêve, il tenta aussi fidèlement quil pût den consigner les détails.
Jai fait cette nuit le rêve curieux dune femme funambule. Je me rappelle très mal du visage de la femme funambule, il nétait certainement pas celui dune femme connue de moi. Au début du rêve, elle était surtout une femme, elle était en cela tout ce que mon corps rompu de solitude aurait pu désirer. Jétait éperdument amoureux dL, oui appelons la L, je ne connais personne sappelant L, je ne blesserai donc personne, L maimait aussi, de cette certitude des débuts, quand on ne sait rien, les débuts de lamour lorsque ce dernier est à la mesure des suicides: une réponse à une question qui ne fut jamais posée, mais je mégare sans doute, quoique je sois sûr que je pensais à tout cela en plein, dans toute son exactitude, tandis que la femme funambule et moi-même, nous nous éprenions lun de lautre. Je ne sus pas tout de suite quL était funambule, équilibriste, une bête de scène en somme. Si dans ses yeux, javais un peu plus fouillé jy aurais trouvé la vivacité et la célérité du regard des jongleurs, mais dans son regard je ne cherchais pas encore lasile, non cétait contre son corps que jétais pressé de me presser, pressé de sentir chaleur, sueur et odeurs, une odeur qui ne fût pas la mienne, une odeur qui fut celle dune femme. Les hommes seuls ne cherchent pas dans le regard des femmes ce quils cherchent, précisément pas. Pas seul au monde, non seul dans le monde. Nous nous embrassâmes tout de suite. Nous nétions pas seuls mais nous nen eumes cure. Allonzo était là qui se tenait à nos côtés et dont rien de notre baiser ne devait échapper, mais décidément cela ne nous gênait nullement, nous nous embrassions toujours. Nous nous embrassions toujours, en fait nous navions jamais cessé de nous embrasser, lorsque L, la femme funambule me chuchota à loreille de me laisser faire. Nous nous embrassions toujours lorsque je ressentis une pression sous les aisselles comme deux petits ballons dair gonflables, laquelle sensation salliait à celle fort agréable du souffle frais qui passe librement sous les aisselles, et je ressentis aussi limpression bouleversante dêtre levé de terre. En ouvrant les yeux, que je gardais fermés en embrassant L, je fus sidéré de voir que je ne la voyais plus comme auparavant. Son visage et son cou étaient tendus vers moi. L mintima de garder les yeux clos. Mon corps paraissait flotter, maintenant à lhorizontale; à vrai dire le mouvement poursuivait sa course vers la verticale. Tout ceci est confus, mais faites comme si. En ouvrant les yeux, bravant en cela linterdiction quL men avait donné, je maperçus que cétait en fait L, la femme funambule dont jignorais encore quelle fût funambule, qui mavait soulevé de terre, quelle forte femme!, qui me maintenait maintenant dans une inhabituelle impression de légèreté. Nos bouches ne sétaient jamais départies lune de lautre et nos langues continuaient à fourbir lune dans lautre. Mon érection, celle de mon corps entier, était sur le point datteindre la verticale parfaite, dans lalignement de son corps à L. Ses bras sécartèrent de son tronc, mes mains dans les siennes, et nos bouches toujours affairées, jouvrais à nouveau les yeux qui étaient à la fois perdus dans les siens, joyeux, ses yeux brillaient, des joyaux, et au delà de son regard, de fait le sol au delà dL paraissait plus lointain encore. Je cédais momentanément à la peur, au vertige, mais sa langue sut communiquer son baiser était décidément renversant à la mienne en des propos rassurants de courtes invectives apaisantes: nayez pas peur , fear no thing. Ses bras quelle avait rapprochés à nouveau de son buste, à mon moment de panique, sécartèrent une nouvelles fois, mes mains dans les siennes, mes bras sécartèrent en croix, avec les siens. L me sourit. Ses doigts se desserrèrent lentement autour des miens. L lâcha mes mains très doucement et très lentement pour contre balancer une légère perte déquilibre. La lenteur de ses gestes memplit de confiance, et je mabandonnais doucement à L, qui le sentit et fendit ses lèvres en un large sourire, approbateur, complice, confiant, tandis que son baiser redoublait de tendresse. Ses mains se séparèrent tout à fait des miennes et nous étions à léquilibre parfait. Un T majuscule, la tête en bas, assis sur un autre T majuscule, ce dernier tout à fait debout. Notre baiser, et surtout sa contribution, se faisait plus glouton et son sourire de plus en plus fendu. Jétais plein de bonheur. Une voix idiote en moi se préoccupa de mon retour sur Terre les bruits feutrés et affairés du matin dans la chambre voisine me tiraient insensiblement de mon sommeil sans doute L me signifia quil ny avait pas là raison de me troubler, ou de me soucier outre mesure. Jouvrais une nouvelle fois les yeux et lâchai tout à fait prise à la panique, L eut toutes les peines du monde à me contrôler mais y parvint au prix dune goutte de sueur qui perla à son front, dans une ride qui nexistait pas le moment davant, tandis que nous nous dévorions lun lautre, une goutte enchâssée dans un sillon. Nous étions maintenant sur une corde raide doù ma panique renouvelée laquelle était tendue nouveau mouvement de panique de ma part, et une nouvelle goutte de sueur au-dessus des sourcils de L la corde raide était de fait tendue entre les chapiteaux ( sic ) de lEmpire State Building et du Chrysler Building à New York. Je ne voyais pas les rues sous moi, non quelles soient si lointaines, mon hypermétropie y aurait pourvu tout à fait, mais un épais brouillard était sur la ville dont seuls sortaient les deux gratte-ciels reconnaissables, surtout celui du Chrysler. L me sourit et je lui rendis son sourire, ce qui équivalait bien sûr à nous embrasser plus outre, baiser déjà passionné, gourmand, affairé, glouton, vorace, laborieux, mes narines se dilatèrent jusquà devenir énormes pour mieux sentir le parfum des deux gouttes de sueur sur le front dL. Notre baiser se desserra, pour la première fois durant notre étreinte mot qui assurément décrit très mal la position invraisemblable de nos corps saimant et L murmura gentiment quelle saurait toujours mappeler par mon nom (sic) , quel quil soit et que précisément mon identité sans cesse changeante (sick again) était la garantie de notre amour durable puisque de toute manière elle saurait toujours mappeler par mon nom à ny rien comprendre, mais les rêves sont ainsi faits, incompréhensibles. L me dit aussi, comble de bonheur, quelle connaissait Allonzo et me laissa entendre lécho clair de son rire. L me dit quil était maintenant temps de fermer ( ouvrir ) les yeux, de ne pas malarmer ( c'était le verbe exact qu'elle employa et c'était justement l'alarme de mon réveil qui sonnait ), et quelle mapprendrait de nouvelles acrobaties, de nouveaux numéros de funambule pour L, et de nouvelles prouesses de somnambule pour moi. Je me réveillai enfin, heureux, les yeux remplis de larmes, les lèvres sèches, un peu tremblantes du souvenir des lèvres aimantes.
Puis P prit quelques notes quil lui semblait importantes pour conserver toute la vivacité du rêve et la fraîcheur de son souvenir.
L serait, bien sur, le surprenant mélange de A, D, F et S avec aussi une touche de Juliette Binoche. A parce quelle ressemble à Juliette Binoche, D, pour ses jambes si musclées, si belles, F pour ses cheveux gris ( sic par là jentends que F na pas les cheveux gris, pas gris du tout dailleurs ou alors dun gris bien particulier, qui serait à ce point gris quil serait noir ) Et S parce quelle brûle les planches et mord la poussière de la piste. Ou nest-ce pas encore parce que A na pas les cheveux gris, et donc pas noirs, D parce quelle ne ressemble pas du tout à Juliette Binoche, F parce quelle ne brûle pas les planches et ne mord pas davantage la poussière de la piste et S qui na pas les jambes musclées et certainement pas fuselées. Et Juliette Binoche parce quelle ressemble à Juliette Binoche. En septembre 1991, je décollai de New York dans un orage formidable et tandis que laéroplane quittait enfin la crasse sournoise de lorage, la baie dHudson était visible dans un océan de coton gris se détachant sur un ciel aux gris plus sombres encore. Deux petites pointes dépassaient de ce tumulte douate et je reconnus sans mal les tétons érigés du Chrysler Building et de lEmpireState Building, mes larmes coulèrent sur mes joues, en effet je savais que cétait là la fin du voyage américain, tout comme je me souviens avoir longtemps observé dans le rétroviseur, par delà la plage arrière de la voiture le défilement de Division Street et de ses façades coutumières, autant dêtres familiers avec lesquels nous nous étions mutuellement apprivoisés: cétait déchirant, beaucoup plus éprouvant que les adieux éplorés de C devant Leos deux minutes plus tôt. Feuilletant la veille, celle même du rêve de la femme somnambule, les pages du catalogue de lexposition de Baselitz, je sais quil suffirait de retourner le livre pour voir les tableaux dans le bon sens, tels quils furent probablement peints, je sais que cest là une tentation facile, cest à dire quil serait facile dy succomber mais il est également facile dy résister. Jy résiste et je men félicite, mais je sais aussi toute la fragilité de porcelaine de cette résistance. Je ne retournai pas les reproductions imprimées des tableaux de Baselitz, tant je savais que ce regard aussi oblique et furtif fut-il aurait à tout jamais détruit la précarité dans laquelle se trouvent les figures de ces tableaux. Je souris aussi à lidée de Baselitz retournant, sans regarder en arrière, ses tableaux la tête en bas, et auxquels il refusait désormais le regard obéissant à la gravitation universelle. Les figures une fois retournées par lui étaient désormais condamnées à vivre la tête en bas à limage des Européens, dans limagination enfantine des Aborigènes et inversement. Ce geste simple mais cependant portant tellement à conséquence se glossait dêtre définitif, tandis quune fois accompli naissait subrepticement la tentation, lenvie et le désir de littéralement retourner la situation. Au-dessus de la femme funambule, je me préoccupais, sommairement, de mon retour sur Terre, mais là nétait pas la question puisquL mintima, pour mon plus grand bonheur de ne pas men soucier. Je ne suis attendu de quiconque et cela en soi est mon équilibre instable, impossible au refus par moi. Sans cesse les preuves de ma non-existence pour quiconque affluent, preuves qui maccablent tels des aiguillons, ces aiguillons même dont les enfants aborigènes rêvent de gratter la plante des pieds de leurs homologues européens et vice-versa. Cette solitude saccompagne de véritables hallucinations, celles par exemple de plusieurs Allonzos qui reviendraient pour mieux se jeter des fenêtres ( Are you still jumping out of windows in expensive clothes?, Tom Waits ) éparses desquelles naissent les petites loupiotes, tandis que la nuit tombe sur les barres des cités de la Courneuve. Les petits corps sécrasent sans bruit dans lindifférence dune circulation hargneuse de vendredi soir. Ma gorge se serre et je songe à cette solitude qui me plonge dans des profondeurs sans cesse renouvelées, jusquà labsence de sens, quête ultime dun voyage sans but avoué, porté au gré de petits entrechocs mats, tels quils se produisent entre deux solides sur une table détude des mouvements, dont le dispositif sefforce dabsorber la notion de frottement. Le rêve de la femme funambule ma donné beaucoup de bonheur, un bonheur qui sexprime en contraste avec une vie à laquelle on a absout tout frottement ce qui ne la rend fort heureusement pas sans douleur et sans direction définie, si ce nest celles aléatoirement définies par ces petits chocs secs et silencieux, comparables en tous points à ces chutes de corps qui décrivent à merveille la pesanteur avec toute la sûreté, toute simple, dun fil à plomb. Des chutes, telles sans doute celle qui me terrifie en pensée tandis que je suis pendu aux lèvres de la femme funambule, pendu également à ses paroles rassurantes, et pendu à nen pas douter dans un retournement trompeur de limage. La gravité de la situation, celle des corps, du mien livré à ce champ hors de forces, et celle même de ma solitude cette gravité nalarme personne, même pas moi même tant je maccroche, dans ma peur de la chute vers le haut, finalement, aux lèvres aimantes de la femme funambule, femme en tout point inaccessible, tant elle est celle composite des charmes innombrables de A, D, F et S, sans oublier ceux déjà inaccessibles en soi de Juliette Binoche. Le salut si ce celui-ci doit exister sous une forme que je suis incapable jusquà présent didentifier, pourrait donc venir de labandon à la chute ou au contraire aux lèvres aimantes. Mais à qui sont ces lèvres? Il finit par donner à cet ensemble de notes le titre provisoire et néanmoins explicatif titre quil maintint au bas de ses notes: Ce que je sais dL, une liste de choses mélangées et parfaitement insignifiantes. Non décidément P nétait pas heureux. A ce point malheureux quil ne pouvait espérer aller mieux. Il était seul, et cela en soi semblait tout dire de lui, avec éloquence.
Des années plus tard.
Et puis ce matin encore jai fait ce rêve dune société futuriste, où loppression régnait sans partage, je devais faire faire un passeport pour Madeleine puisquà son premier anniversaire, elle avait atteint l'âge dêtre fichée, filed, dans le rêve. Le préposé en mairie la mairie de Puiseux en Bray très futuriste, si, cest possible me dit quil devait faire un échantillon de sang de Madeleine pour la trace sur le passeport, je my opposais véhément, mais le fonctionnaire ne voulait pas plier, profitant de mon inattention, il introduisit un immense couteau, un couteau long comme ça, comme dit la gardienne de limmeuble de Tintin, rue du Labrador in le Crabe aux pinces dor , couteau de cuisine, donc, dans la bouche de Madeleine. Effaré je me précipitais sur le couteau pour lextraire de la gorge de Madeleine dont le cou était déjà rejeté en arrière, la main grasse et boudinée du fonctionnaire qui appuyait sur le front de Madeleine, dans ma précipitation je finis par faire se produire ce que je fuyais, le sang de Madeleine gicla, le fonctionnaire retira son couteau, récolta le sang sur la lame et lessuya sur lespace prévu à cet effet sur le passeport, consciencieux, méticuleux, à laide dun petit rouleau dencrage, tandis que je grimaçais en voyant la joue saccagée de Madeleine, inerte comme dun sourire faux, celui de la balafre.
Le Funambule de Daphné Bitchatch Ce texte a été publié avec les dessins de Céline Guichard dans le numéro un de la Bonobo Revue. (Renseignements et abonnements sur le site du Portillon) |