Domestique
Philippe De Jonckheere 1995.



Nous ne pouvions plus nous toucher sans nous faire mal. De la violence, nous étions devenus des pratiquants quotidiens. Pour en parler, pour écrire à son propos, j'éviterai, autant que faire se peut le luxe de détails, travers si prompts à surgir des précisions qu'il est parfois indispensable de donner. Pour l'heure, je vais m'en tenir à l'évidence, à l'immédiat. Nous étions un couple.

Nous étions un couple, devenus incapables de nous toucher sans se heurter, sans nous blesser.

Les attouchements, nous nous y livrions nous-mêmes, si je puis écrire, chacun de notre côté. Enfin pour L, je n'emets aucune certitude. Pour ma part, j'officiais régulièrement, tranquillement — dans l'incroyable Une femme à bicyclette, semble-t-il, j’entends les rayons de ses roues qui battent l’air, tandis qu’elle n’a pas pris le temps de caler sa bicyclette correctement à l’aide d’une des pédales contre la butée du trottoir tranquillité de la clandestinité — méthodiquement surtout. Il n'en avait pas toujours été ainsi, je parle des attouchements, de la vie de couple, mais là aussi je vais tâcher d'éviter les détails superflus. Pour le mal et les blessures que nous occasionnions, là si, il en avait toujours été ainsi. À l'époque, de se charger l'un l'autre aussi des attouchements, compliquait les choses, inévitablement. Je parle des attouchements, ou plutôt, j'écris à propos des attouchements, bien que ce soit en écrivant que j'en parle, la bouche close et les lèvres serrées. A croire qu’en écrivant, on devient ventriloque, ce qui est bien commode, surtout en pleine foule, où il devient alors loisible de prétendre qu’un autre parle à votre place, et pourtant qu’elles sont bonnes à dire, à exprimer ces choses que l’on fait dire à son ventre ou encore que l’on écrit et qu’on n’oserait dire: en écrivant on devient ventriloque et lâche. Le langage que je vous tiens par écrit à propos de toutes ces histoires d’attouchements et autres fadaises à l’eau de rose qui vont suivre, vous seriez bien inspirés de penser que jamais vous ne m’entendreriez tenir de pareils propos par la parole. Ecrire, c’est hurler du haut de ses poumons qu’on emmerde les sourds, et puis d’écrire sur une pancarte que les aveugles sont des crétins.

Pour la suite, je suis contraint de me livrer à un tour périlleux, qui présente surtout le risque d’égarer tout à fait mon lecteur. Le papier dont je dispose pour mon exercice de lâcheté ventriloque n’est pas infini, il m’est compté. Pour ne rien arranger à cette limite qui ne m’encouragera donc pas à des aveux exhaustifs, le tas de feuilles volantes dont je dispose a déjà servi. Je m’explique. J’écris sur les espaces laissés vacants par un autre manuscrit. Les raisons de cette pénurie seraient, comme d’habitude, fastidieuses à éclaircir.

En clair ma situation ressemble en un sens à la contrainte du prisonier, espèce en soi particulière de lipogramme où les lettres à hampes et les lettres à queues sont proscrites ( b, d, f, g, h, j, l, p, q, t et y ) pour réaliser une substancielle économie de papier. Le prisonier le plus avare de son papier pourra aussi se passer des i — les j sont déjà proscrits — et des voyelles accenturées.

ouvre ces serrures caverneuses
avance vers ces oeuvres rares:
une encre ocre creuse son cerne
sous sa morsure azur — aucun
ressac ne navre encore ces aurores.
(1)

D’un côté donc, un manuscrit, dont le récit, sinon la teneur, de récit, il est délicat de parler, vient à croiser, de ci de là, les mots présents, qui s'écrivent L’anodin multiforme [ illisible] en sautant des mots déjà écrits. Les mots déjà écrits, ceux d'avunculaire, diusculaire, thrombose coronaire, manuscrit plus ancien, n'ont aucune chance, une si faible lobotomie, selbstverblindung, discumbobulated. probabilité, de rimer avec ceux qui s'écrivent au présent. J'en garderai peut-être quelques-uns, pour la forme; je pense qu'il ne sera pas toujours luxueux de pouvoir s'échapper vers d'autres mots, de revenir en arrière, en quelque sorte. D’une part donc, le manuscrit plus ancien : un volume de papier disponible, qui est en soi inférieur au volume de mes notes. Il me faudra donc écrire entre les lignes, ce qui aidera, c'est une chose enviable, mon lecteur à lire, précisément, entre les lignes. J'ai écrit que c'était là une chose enviable, tant je pressents que je n'aurais pas toujours le courage d'écrire les choses telles qu'elles sont, ou telles qu'elles furent. Penser à autre chose, c’est déjà oublier.

De l’autre côté mes notes. Mes notes, d'autre part, qui ont maculé un éphéméride par ailleurs vierge de toute indication purement temporelle, tel un rendez-vous de psychanalyse, ou toute autre fait d'une année qui vient de s'écouler, dans sa totalité. Mes notes, écrites à tous bouts de champ dans des couloirs souterrains, dans des voitures à l'arrêt ou en mouvement vers des directions qui m'importaient peu puisqu'elles étaient le lieu où je vis, et le lieu qui me fait vivre, c’est dire leur monotonie rébarbative. Mes notes, de toutes les pensées confuses que j'ai voulu inscrire concernant L, et puis de tous les épisodes dont je fus le témoin, épisodes de vies d'étrangers parfaits, croisés à la dérobade, dans des sentiers, comme dans des pièces, et étrangers qui m'étaient parfaitement indifférents, étrangers justement et qui pour moi jouaient des actes de la vie, comme l'auraient fait des acteurs tyrannisés par un metteur en scène despotique. Ces petites saynètes parfois me plurent et j’en pris note, d’autres fois elles m’ennuyèrent et je m’appliquai à les oublier.

Je devrais sans doute recopier quelques-unes de ces notes, une manière comme une autre de commencer, en somme. J'ai vu un soir, un couple se séparer. L'un et l'autre ou l'une et l'autre se tenaient chacun d'un côté d'une ligne, fictive en réalité, celle qu'il aurait suffi à l'un ou l'autre, ou l'une ou l'autre, de traverser en franchissant le pas, c’est à dire, en montant pour l'un dans la rame de métro, en descendant pour l'autre de cette même rame. Il s'agissait du début de la ligne. Rien ne pressait pour l'un ou pour l'autre ou pour l'une ou pour l'autre, il était tard, et le départ n’était pas annoncé pour tout de suite. Ils, il et elle, se sont, enfin, séparés, il, d'un geste obscène, elle, en s'effondrant, puis en se donnant une contenance sous mon regard. La rame est partie, emplissant d’une grande stridence le tunnel courbe entre les stations de Nation et de Picpus. Autant livrer d'autres notes, en vrac, avec une égale absence apparente d'à propos. Deux personnes âgées qui se disputent, à en venir aux mains, sur le balcon de l'immeuble d'en face. Voilà qui est significatif : deux personnes âgées qui se disputent, à en venir aux mains, c'est cela même qui est significatif. En effet des personnes âgées se disputant ne peuvent en venir aux mains que pour une raison grave. Du fait de leur âge, rien de cette dispute ne peut plus relever des attouchements. C'est dire s'il est grave d'en venir aux mains à cet âge : c'est dire aussi si je les ai enviés de ma fenêtre, en face, ils étaient sur le point de s'échanger des coups, activité loisible s'il en est. Leur bousculade ne faisait pas suite à un attouchement ou à une tentative d'attouchement!

Pour ce qui est de mes notes, je me demande aussi si je ne devrais pas, en les recopiant, écrire d'autres détails sans rapport, apparent, et faire ainsi se jouxter des pensées sans voisinage immédiat et par ces rapprochements inattendus naîtrait ainsi une certaine idée de la violence, de la violence domestique dans le cas qui nous occupe. Les rapprochements de mots inattendus, mal fagottés, certainement pas faits pour aller ensemble — autant dire que cela ne rime à rien — donneraient peut-être à voir l’incongruité de ces êtres que la vie a jetés, à leur grand dam, dans les pattes l’un de l’autre, ces êtres qui n'ont pas, n'auront pas, n'ont jamais eu d'intimité commune. L’oubli, ses vertus. L et moi avons d'abord cru nous rapprocher dans les attouchements, jusqu’à ce que ces derniers, par leur nature, deviennent aussi l'objet de différends. Là où la douceur était conviée, attendue, une main se posait avec un peu trop de pesanteur et le charme était violemment rompu, les mots faisaient également leur entrée nocive. Dans les attouchements, j'en viens à me demander si le silence n'est pas préférable à la nudité. Par exemple, c’était le plus souvent sous les mots que ma toute nudité me devenait intolérable au regard de l'Autre, à celui d'L, une nudité de circonstance, certes, mais qui tant qu'elle fût habillée du silence et des caresses pouvait s'oublier, et puis les premiers mots prononcés et il devenait manifeste que je n'étais plus seul, aussi bien nu qu'à être nu. La peau nue, rendue plus nue encore par les mots qui venaient d’être prononcés, était donc prête à recevoir les coups. Les coups, il va bien falloir que je fasse mon numéro de ventriloque à propos des coups. Soyons méthodiques.

Pour la méthode je me résous finalement à classer les coups — à défaut de ne pouvoir les compter.

Les griffures.

L griffait beaucoup, convaincue que les griffures laissaient des marques, veule [ illisible ] la petite tirade ad hoc des traces embarrassantes au regard de l'autre. Elle ne comprit jamais que ces griffures étaient de fait pour moi l'objet d'une grande fierté, et que longtemps j'en frottais doucement, du bout du doigt, du gras du doigt, les croûtes, là où la peau était devenue rèche, la griffure, par son sillon ayant laissé une aspérité, que je pouvais ensuite garder toute à moi, flatter à l'envi, et dont il m'était loisible d'observer, dans les moindres détails, l'évolution. Plus tard aussi, je compris comment rendre ces griffures, et leurs cicatrices, plus belles encore, c'est-à-dire en les laissant au regard des autres, et je crois que L, à ce moment, me maudissait d’une telle impudeur, L aurait sans doute même préféré sentir l’indiscrétion de ces yeux qui maintenant glissaient sur mes griffures, cette indiscrétion donc à son endroit à elle, sur sa croupe par exemple. Cadavre [ illisible ] mourir davantage [ illisible ] je gis [ illisible ] vers

La gifle.

La gifle n'a de valeur que si elle est unique, plusieurs gifles ne sont plus des gifles mais des baffes, et seule la première des baffes est une gifle. La gifle doit être aussi cinglante qu'unique. Elle doit prendre par surprise et surtout ne pas manquer son but. En tout état de cause, tout soufflet ou apparenté, qui manquerait à ces définitions ne peut, en aucune manière, être considéré comme une gifle, ce qui fait de la gifle un véritable dogme. Intérieur [ illisible ] lorsque l’orage éclate [ illisible ] Home [ illisible ] attend la fin de l’orage Les gifles de L étaient rares, elles étaient souvent ridicules tant L cachait difficilement qu'elle se contentait mal du caractère unique de la gifle. En cela nous différions. L giflait rarement, elle préférait à la gifle des ordres serrés de coups quelconques, mains, pieds, objets jetés à ma face, et semblait y chercher un apaisement qui dans sa quête ne faisait que reculer, se dérobant à elle, tandis que sa rage n'avait aucune cesse d'augmenter, s'amplifiant, avec chaque nouveau coup proféré. La gifle fut davantage mon arme. Mais avant d'en narrer toute ma maîtrise, il serait bon d'user d’un peu de chronologie. Les premiers traits de violences furent tirés par L. Longtemps je n'y répondis pas, me laissant battre, arrosé par la pluie de coups, il me semblait alors que quand bien même la comptabilité des coups reçus noir solitaire et des coups donnés était en ma défaveur, je marquais des points sûrs contre L que sa propre violence écoeurait. Longtemps je me suis satisfait, sans arrière-pensée, me semble-t-il, de ce sucédané de violence, mais un jour, où, sans doute les coups de L pleuvaient plus drus, plus serrés, je ripostai, à notre surprise commune, et par la gifle. J'eus maintes fois l'occasion de peaufiner mon geste que je voulais leste mais aussi libérateur. En effet longtemps, sous l'avalanche des coups de L je m'interdisais toute riposte proportionnelle pour ainsi dire, aussi je m'imposais de réunir en une seule gifle tout mon désir de violence, en riposte aux coups beaucoup moins forts mais plus fréquents de L. Une ou deux fois j'avais été particulièrement habile, le visage de L en porta la marque quelques temps sous les apparences d'un très élégant hématome lui entourant l'oeil. Elle menaça alors de s'exhiber de la sorte pour plus de chantage. Je l'encourageais dans cette voie pour mieux réduire sa révolte et lui disais sans mentir ma fierté d'avoir ainsi marqué son corps du sceau de mon appartenance devant les femmes [ illisible ] l’unisson, non [ illisible ] le sort des lâches puisque des attouchements entre nous il n'était plus question.

Les coups.

Bien sûr il y eut les coups. Que chacun se rassure cette liste m'est aussi très pénible. Pour L, les coups devaient toujours s'exprimer en nombre, et, le plus souvent en intensité croissante. La plupart de ses coups m'atteignaient généralement au visage. Toutes les impatiences et des frustrations de L s’attaquaient au visage. Je crois aussi que L supportait mal mon regard, et que les coups parvenaient, très momentanément sans doute, à voiler mon regard à ses yeux à elle. Cela je le compris plus tard. J’ai vite su tous les bénéfices que je pouvais tirer de regards insistants en direction de L, et combien ces regards, je veux dire les miens, lui étaient insupportables. Et cela aussi je m'en servis sous les coups. Qu'attendais-je de ces regards que je posais sans délicatesse sur ses hanches qu'il ne m'était plus donné de désirer, regard que je m'enpressais de lui lancer pour aggraver sa colère ? Davantage de coups sans doute. J’ai fui [ illisible ] courage [ illisible ] déjà lointains [ illisible ] voler bas, pleuvoir [ illisible ] les femmes. Enfin j'en doute un peu tout de même. Plus tard, bien après avoir donné la première gifle, et quand, justement une gifle de temps en temps ne calmait plus mon envie de riposte, je rendis aussi les coups. Le plus souvent je la bousculais, je l'étalais parterre et je l'immobilisais. J'en profitais pour la peloter, mes mains sur ses fesses, je la saisis par le pubis une fois. J'aurais pu la violer, j'y pensais plus souvent qu'à mon tour, mais un dernier accès d'intelligence me disait combien cela serait fade en comparaison des attouchements dont je rêvais ou dont je me rappelais, et qui depuis longtemps n'avaient plus cours entre nous. J'en concluais ou je me résignais que pour les épanchements je devrai m'en sortir par moi-même. Tandis que je l'avais immobilisée, preuve de courage si j'avais pu provoquer mes épanchements quasi instantanément, je pense que je l'aurais ainsi couverte de mes épanchements, c'eut été assez méprisant et assez proche, me semblait-il, d'un pis-aller : la poursuivre de mes épanchements, de mes fuites, à défaut de pouvoir la poursuivre de mes assiduités. J'aurais pu pisser sur elle aussi, mais je n'éprouve aucun plaisir à pisser. Et pourtant j'aurais pu pisser instantanément, ce qui me donne à penser, a contrario, que le plaisir est fonction du temps qu'on y passe, qu’on prend à le faire naître, précisément. Etait-il possible que nous manquions ainsi tant de plaisir pour le chercher, aussi maladroitement dans la violence?— nous étions des habitués au sens propre du terme, des pratiquants quotidiens, tout le contraire de néophytes en somme, dans les coups, le mal que l'on se faisait, et pourtant nous pouvions être si maladroits. Non décidément, nous tirions peu de plaisir de ces coups que nous échangions, nous nous agitions, voilà tout. Pour ma part je pense que les attouchements, perpétués l'un à l'autre, s'entend, y auraient amplement pourvu, mais dans le cas de L, les attouchements que je lui proférais, étaient, à n'en pas douter, insuffisants. J'émis un moment l'hypothèse de mon incompétence, c'eut été, somme toute, une explication rassurante, cartésienne, mais je n'y crus jamais vraiment, sans doute étais-je trop fier.

Chapître IV

Les regrets.

Il y a longtemps, je veux dire plus lointainement encore, L les regrets évidemment.

Les regrets, certes.

m'avait laissé toucher, lécher, sucer son sexe. Et je crois qu'à Je n’ai jamais été courageux.

Je n’ai jamais fait montre de courage.

l'occasion L en tira quelques bonheurs, mais sans doute rien d'indélébile qui aurait pu lui rappeler que mes attouchements aussi étaient à même de l'appaiser, mais hélas, de cela, elle semblait incapable de se rappeler, se privant de mes attentions, me privant du même coup de ses mains, de sa bouche, de ses seins et de son sexe, de son cul aussi dont le souvenir me poursuivait bien malgré moi. Pour dire combien L confondait les choses, je crois que jamais L ne pût tirer autant de plaisir, de satisfaction, de sa violence que le jour où l'un de ses coups m'atteint dans les testicules, me tordant de douleur. Cela devait être le coup ultime car les autres cessèrent, mais peut-être avait-elle pitié de celui qui se tordait de douleurs au sol, gisant et gémissant. Ce fut même assez étonnant de voir qu'elle prit à ce point pitié car elle se pencha sur moi et de ses mains qui tremblaient encore des coups qu'elle venait de me porter, elle essaya, et y parvint, de me procurer quelques bien-être à l'endroit de mes parties meurtries. Toute une vie, non, mais des regrets, c’est l’évidence même. Nous étions évidemment très gênés, l'un et l'autre, lorsqu'enfin je m'épanchais dans ses mains dont elle ne sut que faire lorsqu'elles furent gluantes de mes services, nous avions tellement perdu l'habitude. Une autre fois encore, je baissai les yeux et le visage sous une avalanche de coups, qu'avais-je dit ou fait pour la rendre furieuse?, quand une sorte de demi-coup seulement m'atteint. Je levais un peu les bras dont je m'étais couvert le visage. Dans un sourire L dénuda sa poitrine, s'agenouilla devant moi, sortit mon sexe de son ou de mon pantalon, le frotta vivement à ses seins, de plus en plus fort, je finissais par en concevoir de la douleur, puis soudain, elle goba mon sexe, j'eus à peine le temps d'anticiper tout le plaisir que j'allais tirer de cette attention inespérée qu'une violente douleur à la base de mon pénis me terrassa, je tombai à terre, L m'avait mordu. Ces situations mêlées étaient évidemment les plus terribles.

Comme j'avais de plus en plus pris l'habitude de rendre les coups, L devint méfiante. L opta bientôt pour les jets d'objet.


Les jets. Les jets d’objets.

L était très mauvaise tireuse, en fait, rares furent les fois où son jet d'objet m'atteignit. Parmi les jets d’objets de L: un verre à pied, un trousseau de clefs, un livre, Au-dessous du volcan de Malcom Lowry, une trousse de toilettes, ouverte, et dont le contenu finit parterre, un stylo-plume de couleur grenat et au capuchon argenté, une courgette, une gomme, une balle de tennis, d’ailleurs que faisait-elle là, nous n’y jouions, ni L ni moi, une boîte de clous, heureusement presque vide, un couteau de cuisine, long comme ça, une pomme de terre, une fourchette, et deux secondes plus tard, une cuillère,

Je pense à une chose

Je n’y pense plus.

Ou je pense à autre chose.

l’eau qui était contenue dans un verre posé sur la table de la cuisine, pourquoi pas le verre, cela me surprit, une telle modération n’était pas coutumière, un disque de jazz — Tomorow is the question de Ornette Coleman — qui de fait fut rayé, ce disque-là plutôt qu’un autre parce qu’il lui cassait les oreilles, pour ma part, je n’aurais jamais pensé qu’un disque d’ Ornette Coleman puisse me faire du mal, un tube de dentifrice — le mien, indubitablement, parce que ce qu’il restait de pâte était impeccablement roulé vers le bouchon, pour ne pas en perdre une goutte, le sien de dentifrice, nous ne supportions pas mutuellement la marque du dentifrice l’un de l’autre, L le pressait n’importe comment, avec le résultat aberrant mais escomptable que le dentifrice était en fait concentré vers le fond du tube et non vers son orifice, une pomme, une boscop, cinq cents grammes de pâtes, jetées de l’écumoire, brûlantes, deux jours plus tard, la même écumoire, vide et sèche, cette fois-ci, le tout-venant, en somme. Il y eut les jets qui m'atteignirent, et les jets d'objet qui me ratèrent. Il y eut les objets qui cassèrent et ceux qui demeurèrent intacts. Il y eut des objets dangereux, contondants, et des objets inoffensifs. Elle ne sait plus jouer [ illisible ] fraction epsilonienne. Il me semble que ces trois catégories englobent le mieux possible toutes les sortes de jets d'objets dont je fus la cible. Prenons deux exemples. Un jour L me jeta un verre à pied dans la figure, lequel m'atteignit sur le front et se brisa. Une autre fois L me jeta un couteau de cuisine, long comme ça, que je parvins à éviter, et qui se planta, tel quel, dans la porte derrière moi, la porte d'entrée, que je m'empressais ensuite de franchir pour sortir. [ À A je n'ai pas trouvé ce que je cherchais, et je n'ai pas non plus fini ce que je voulais finir. Mais est-ce à dire ou à écrire que c'était là un échec? ] Dans le premier cas, le jet du verre à pied appartenait à la catégorie des jets d'objets qui m'atteignirent, à celle des objets qui cassèrent, il est cependant plus difficile de statuer sur le danger que représente le jet Perdre du temps impunément d'un verre à pied en pleine figure, qui se brisa certes sur mon front, mais n'occasionna aucun saignement. En ce sens le cas du couteau relève d'une classification plus simple. Le jet du couteau de cuisine long comme ça appartient à la catégorie des objets qui me ratèrent, à celle aussi des objets dangereux et contondants, il n'est pourtant pas évident a priori de dire si le couteau était resté intact, puisqu'intact n'est pas le mot. Le couteau resta fiché dans la porte d'entrée devenu incidemment celle de sortie pour moi, toute la nuit. Lorsque je rentrai tôt le matin qui suivit, je le défichai et constatai que sa pointe était tordue et emmoussée. Ce matin-là j'employais ma première demi-heure de retour à mon logis, à tenter, en vain, de redresser la pointe du couteau de cuisine. À ce jour la pointe de ce couteau de cuisine est toujours tordue, particularité que je constate encore aujourd’hui — avant de l’écrire je suis allé vérifier. La pointe tordue et émoussée de ce couteau me renvoie toujours à cette matinée. Chaque occasion qu'il m'est donnée de couper courgettes, dont L avait horreur, poivrons, aubergines, carottes — pour les oignons, je me sers d'un autre couteau, de plus petite taille, à la lame plus courte mais droite — je me souviens toujours de ce petit matin. De fait, il n'est pas rare, il est même habituel, que lorsque je découpe des courgettes en rondelles, des poivrons en petits bâtons, des carottes en rondelles également, et des aubergines en morceaux de formes diverses et irrégulières, je puisse revoir avec une grande précision, cette aurore où mon logis n'était habité d'aucun bruit, et où après avoir retiré le couteau de la porte d'entrée d'où il était fiché, j'étais retourné dans la remise à outils, et j'avais essayé, très calmement, de redresser la pointe de ce long couteau de cuisine, tentative dans laquelle j'échouais, ce qui ne me vexa nullement, j'étais calme, remontant dans la cuisine, je préparais du café et retardais aussi longtemps que je le puisse le moment d'aller en porter une tasse à L dans son lit. Le pouvoir évocateur de ce couteau n’a de cesse de m’étonner. Ainsi, sans même être occupé à couper courgettes, poivrons, aubergines et carottes, il me suffit souvent de regarder le manche du couteau cerné dans son ratelier de bois, pour sentir toute la chaleur matinale de ce mois d'août si lointain, un matin qui faisait suite à une nuit orageuse mais dont l'ouragan prévu n'avait finalement pas éclaté, le nôtre si évidemment, ce matin calme, ce matin de dimanche, j'entends encore les sons mats produits par mes petits coups de marteau sur un martyr de bois, essayant vainement de redresser cette lame, n'y parvenant pas, sans m'offusquer de mon manque de réussite, continuant. De là où j'écris, je peux voir le manche de couteau : je sens l'odeur de ma sueur dans la chaleur de cette matinée d'août, l'odeur de cendrier froid de ma chemise qui m'a contenu fumant, et fumant cigarette sur cigarette, je suis calme, si merveilleusement calme, je renonce, un renoncement sans la moindre douleur, à parvenir à redresser la pointe à peine ébrêchée et tordue de ce long couteau de cuisine, et je pardonne à L. En préparant le café, que je m'oblige à ne pas faire trop fort, L n'aimant pas, au contraire de moi, le café fort, je lui pardonne et je lui murmure que je l'aime, elle ne peut m'entendre, étant endormie, aussi je dis à voix haute, surtout quand tu écumes, mais là, le souvenir de l'écume justement aux commissures de ses lèvres me la fait craindre à nouveau. C'est tremblant que j'irai lui porter son café, pas trop fort, au lit, je retarde autant que je le puisse ce moment où il faudra prononcer, murmurer, son nom, la réveiller, L ouvrira un oeil, d'abord inquiet qu’elle fera aussi haineux que possible, renfoncera son visage dans les deux oreillers, me refusant tout regard, je ne lui caresserai pas les cheveux, effet de tendresse dont elle a horreur, mais je parviendrai bien à la rendre aimable dans le courant de la journée, ce qui me met du baume au coeur. Mais je pense aussi, cela est certain, que dans le courant de la journée, je parviendrai Je suis mort aussi à la faire me donner des coups, à me jeter des objets au visage, je continue de mourir j'envisage les objets épars qui jonchent le plancher de la chambre et les dévisage chacun en tant que possible. Je sais qu'elle n'a aucun a priori, que L ne choisira aucun objet aux dépens d'un autre. Il m'a suffi d'ouvrir les yeux et de regarder le manche du long couteau de cuisine, à la pointe ébrêchée, tordue, dans son ratelier. J'ai froid. Il m'arrive souvent d'aller volontairement dans la cuisine pour le trouver du regard et ainsi chasser de mon esprit des pensées déplaisantes au profit de celle agréable au contraire de cette lointaine matinée d'août, et du calme des petits coups de marteau sur le martyr de bois plaqué contre la longue lame du couteau.

Longtemps, j'eus aussi beaucoup de plaisir à recevoir les coups de L. Ce plaisir allant s'amenuisant au fur et à mesure que je pris pour habitude de rendre à L ses coups. Les coups de L, même les plus malhabiles, ceux qui échouaient le plus loin de ce qu'ils visaient, provoquaient toujours de la douleur, à laquelle je pris goût, sans doute y pris-je davantage goût encore quand les attouchements s'espacèrent dans le temps. Des cicatrices, les griffures surtout, à propos desquelles j'ai déjà écrit, des marques, des hématomes, de petites bosses, et un jour une ouverture de l'arcade sourcilière dont j'ai observé avec des regrets croissants la cicatrisation jusqu'à la disparition, étaient autant de compensations. Nos pugilats étaient le plaisir sans cesse renouvelé de mises en scène immuables, dont nous arrondissions chaque fois les angles, polissant les moindres défauts qui auraient pu laisser croire que nous faisions semblant de nous battre, et parfaisant, chaque jour davantage, le rythme de nos combats, tout comme les amants progressent dans la connaissance du corps de l'autre. Le visage de L était, L était belle, il s'agit là d'un consensus général, sublime, ses cheveux en bataille battaient contre ses tempes battantes. Animée d'un rictus nerveux et spasmodique sa bouche me maudissait.

J'avais vu juste, les deux amies qui ont emménagé ensemble dans l'appartement d'en face n'étaient pas faites pour s'entendre, aujourd'hui elles se disputent sous mes yeux de façon inconciliable. Depuis longtemps elles savent que je les observe, et depuis qu'elles le savent, je suis dans la connaissance de leur connaissance, aussi ce soir je les regarde très ostensiblement. J'ai atteint ce point irréfutable d'intrusion de leur vie que je me vois sans mal au milieu de cette grande pièce aux deux extrémités desquelles elles se regardent maintenant en chiennes de faïence. La grande blonde est apeurée et recule de quelques centimètres aux attaques verbales de la petite brune qui gagne les mêmes centimètres, je suis l'arbitre parfait, avec mon double décimètres — my eight inches measuring stick je mesure, les progrès et les retraits de l'une et de l'autre. Je voudrais qu'elles en viennent aux mains, que la petite brune teigneuse arrache le chemisier de la grande blonde et que ses seins maigrelets en sortent meurtris, offensés et humiliés. Je voudrais que la petite brune tire sur les longs cheveux de la grande blonde, je vois le cou de la grande blonde sortir de l'axe vertical du reste de la colonne vertébrale, en un mouvement infiniment gracieux, la grande blonde tomberait, à terre, les cheveux en désordre, en pleurs, les joues mouillées et la poitrine ouverte, au haut du ventre sur les côtes affleurantes la peau porterait déjà une griffure. La petite brune continuerait de la rouer de coups, tandis qu'elle geignerait, laide, le visage et les joues humides à même les lattes du plancher. Elle serait, je viens de l'écrire, laide, humiliée, geignante et je l'aimerais tant, je sortirais alors de ma chaise d'arbitre pour encourager la petite brune à redoubler de violence à son égard, l'enlaidissant, l'embellissant encore. Et puis la petite brune disparaîtrait, me laissant avec la grande blonde dont je saurais tirer quelque avantage tandis que j'essuierais, du revers de l'index, ses joues mouillées. J'affectionne, le lecteur attentif l'aura remarqué, beaucoup les digressions, j'aime assez me représenter des tortionnaires hirsutes se livrant à leurs basses besognes en écoutant un concerto pour hautbois de Mozart — je n'entends rien à la musique, j'ai choisi au hasard — pour couvrir les gémissements de leur victime. Si je faisais du cinéma, je n’aime pourtant pas qu’on en fasse, j'intercalerais la longue scène de dispute de mes vis-à-vis entre deux plans du visage de L, les traits transformés par les coups qu'elle me donne. Ce serait une scène qui permettrait de s'imaginer les choses sans les voir, une éllipse avec des hautbois écrits par Mozart. Je n'ai pas envie d'écrire à propos du plaisir — de l'érection souvent — que me causaient les douleurs infligées par L.

Dont acte.

l’age du Christ défunt

Digression.

Hautbois.

Je reviens à L, ses coups, son corps mû et sa face belle, sanguine, des coups qu'elle me donne. Certains guettent l'échancrure d'un chemisier, une bretelle rebelle de soutien gorge ou la fente indiscrète d'une jupe, et cela même de celle qui est leur. Les petits battements de veinules de L au-dessus de son sourcil gauche me réjouissaient tout autant. L n'était pas avare non plus de ces petits battements de veinules.

Deux acteurs sont au bord d'un précipice, il s'agit là d'une scène de cinéma. Le Bon est d'un calme olympien nullement sujet au vertige qu'il serait légitime de concevoir face à l'abîme qui plonge au pied des deux acteurs. Le Vilain est paralysé par la peur, des sueurs que l'on devine froides lui courent sur les tempes, ses yeux sont exorbités et injectés de sang, ses mains qui sans cesse s'agitent le long de la paroi pour mieux se retenir, sont tremblantes, elles ne pourraient le sauver d'aucun péril, fébriles. Le spectateur est saisi par la maîtrise remarquable du Bon qu'aucun tremblement ne traverse, on sourit, satisfait de la déconfiture du Vilain. En sortant de la salle obscure on salut la bonté du Bon, on s'extasie du rôle éponyme, ne tarissant plus d'éloges pour l'acteur dans le rôle du Bon, surtout la scène du précipice. Et pourtant. Les deux acteurs sont sur un décor à la hauteur n'excédant pas une trentaine de centimètres, le Bon n'a aucun mal à rester calme mais c'est un véritable numéro d'acteur pour le Vilain de nous faire acroire sa terreur d'un gouffre sans profondeur. L était une actrice sublime, dans le rôle du Vilain, mais il me semble que tout le mérite de la composition me revenait tant ma performance d'acteur donnait à croire à la fausseté du décor, au gouffre sans profondeur, tandis qu'un véritable abîme était à nos pieds. Nous nous étions beaucoup comportés comme si de rien n'était. Et pourtant, nous étions bien deux personnes, un couple, devenus incapables de nous toucher sans nous faire mal, sans se heurter, sans se blesser. J'avais beaucoup menti, elle aussi. Tout ceci est laborieux j'en conviens mais il faut bien en finir. Un jour tandis que les coups plurent je me relevais. Une vérité m'apparut, ténue mais lucide, j'étais en pleurs. En l'écrivant, je crois que je le fus toujours, je veux dire, sous les coups de L. Sans me départir de ce calme relatif, de cet équilibre si fragile qu'habituellement, maintenant, je rompais en rendant subitement les coups, je lui dis : tu m'as fait mal. Elle parut surprise, hésitante.

Fin.



Volte-face en guise de poste-face.




L est partie, et cela aussi me fit souffrir. En fait, juste avant qu'elle ne parte, j’étais dans la salle de bain, et m’inspectais le visage dans le miroir. Sur mon visage je vis une petite griffure le long de ma joue gauche, je savais déjà que ce serait là la dernière cicatrice que je garderai d'elle, un peu, et je le pensais sur le coup, comme ces couples qui copulent une dernière fois avant de se séparer. Je l'entendis partir, en claquant la porte, évidemment, j’écris cela par souci de justesse. J'étais calme, enfin je m'en donnais l'apparence, c'était la première chose que je faisais pour moi seul, me donner l'apparence du calme.

 


(1) Illustration de la contrainte du prisonnier par le champion de Monde toutes catégories du lipogramme: Georges Perec. Championnats de 1977 à Klow en Syldavie (retour au texte)


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