Crissement
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Philippe De Jonckheere

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Je rentrai ce matin après une nuit de travail. Le jour était encore incertain mais pluvieux. Sensiblement au milieu de la rue Gossec, je croisai une femme affublée d'un parapluie, sur le trottoir étroit du côté Ouest de la rue Gossec. Au moment même ou nous nous croisâmes, gênés par l'étroitesse du trottoir bordé de véhicules garés, je lui cédai galamment le haut du pavé, du mieux que je pûs; l'extrémité d’une des baleines de son parapluie érafla le mur qui flanquait le trottoir. De cet éraflement jaillit, si on peut écrire, un crissement du métal contre le béton. Ce crissement, je le notai sur le champ n'eut aucun effet désagréable à l'ouie, cependant, je m'en rendis compte un peu plus tard, exactement au moment où je débouchais sur l'avenue Daumesnil, la sonorité née de ce crissement perdura à mes oreilles. Tandis qu'étonné de cette constatation je me retournai, et envisageai donc la rue Gossec dans sa totalité — La rue Gossec, dans le douzième arrondissement de Paris est une rue assez courte, une centaine de mètres environ, qui fait la jonction entre l'avenue Daumesnil et la rue de Picpus — la femme que j'avais croisée en l'exact milieu de la rue Gossec, venait juste d'atteindre l'autre extrémité de la rue Gossec, celle qui débouche en pente douce sur la rue de Picpus. Cette femme ne se retourna pas, elle, et disparut de ma vue en enfilade de la rue Gossec, en prenant à droite en descendant. Je remarquai que cette femme et moi-même avions donc marché à la même allure. Puis je me rappelai que, de fait, au moment ou j'avais moi-même emboîté dans la rue Gossec, tandis que je descendis la rue de Picpus obliquant ainsi sur la gauche, cette femme avait elle-même engagé la rue Gossec tandis qu'elle descendait l'avenue Daumesnil, empruntant donc sa droite, à elle. Elle s'était engagée dans la rue Gossec au même moment où j'avais moi-même emboîté la rue Gossec. Nous marchions déjà à la même allure, ce qui explique que nous nous croisâmes en son milieu, et inversement. J'en déduis sans mal que nos trajectoires, avant de marcher de concert dans la rue Gossec, étaient parallèles et de sens égaux, que ces trajectoires étaient demeurées parallèles, lorsque nous marchions dans la rue Gossec, mais s'étaient alors opposées en sens. De fait, je continuai de noter que si je n'avais pas interrompu ma trajectoire pour me retourner et envisager en enfilade la rue Gossec dans sa totalité, j'aurais moi-même pris ensuite à gauche descendant l'avenue Daumesnil en direction de la porte Dorée, nos trajectoires seraient donc restées sensi-blement parallèles. De même, si j'avais poursuivi mon chemin, sans l'interrompre, sans me retourner, nos trajectoires réunies auraient décrit, vues de haut, un X majuscule cursif. En interrompant ma course, j'ai, pour ainsi dire interrompu cette calligraphie fictive et géante, brisant de cette manière une des quatre branches du X majuscule cursif. Comme je l'ai écrit, je me suis retourné tandis que j'avais les oreilles pleines de l'écho du crissement de la baleine sur le béton du mur bordant le trottoir, du parapluie de la passante lorsqu'elle et moi, nous nous croisâmes dans la rue Gossec, en son milieu. J'ai également déjà écrit qu'à l'instant où s'est produit ce crissement, résultant du raclement du métal sur le béton, la sonorité dégagée par ce contact n'eut aucune résonance désagréable, au contraire, au contraire de celle produite par un bâton de craie dérapant sur un tableau noir, les deux bruits étant pourtant comparables puisque étant tous deux obtenus par un raclement. De même, lorsque je me retournai, les oreilles résonnant toujours de ce raclement, c'est l'écho qui me fit me retourner, je le réalise en l'écrivant, en devenant déplaisant. Je m'explique. Au moment du raclement de l'extrémité d’une des baleines du parapluie de la femme avec laquelle nous nous sommes croisés dans la rue Gossec en son milieu, s'est produit un crissement qui n'occasionna aucune gène, sur le moment. Je ne remarquai par ailleurs aucune contraction sur le visage de la femme croisée qui eut été une indication que ce crissement lui fût, à elle, désagréable. En outre, pour autant que je puisse en juger, elle ne se retourna pas non plus tandis qu'elle prenait à droite dans la rue de Picpus, ce en quoi nous différâmes, puisque pour ma part, je me retournai, gêné que j'étais par l'écho constant en intensité et devenu déplaisant à mes oreilles. Lorsque je me suis retourné, je fus motivé d'interrompre mon parcours du fait de l'écho, persistant et stable en intensité, du crissement s'étant produit au milieu de la rue Gossec, je remarquai, autant que je puisse m'en rappeler, que cet écho n'avait pas évolué ni n'avait véritablement quitté mes oreilles depuis qu'il s'était avéré. Ne doutant pas que cet écho avait pris forme à mes tympans juste postérieurement au crissement en lui-même, je réalisai que j'avais pourtant parcouru la seconde moitié de la rue Gossec en sa présence, mais sans la remarquer vraiment, ce qui peut paraître un peu paradoxal. Je faisais donc face à deux hypothèses. L'écho s'étant déclenché juste après le crissement en lui-même, il fut présent à mes oreilles depuis le milieu ou presque de la rue Gossec. Je ne me suis retourné qu'au moment ou j'avais atteint l'extrémité Sud de la rue Gossec, ayant ainsi parcouru sans m'arrêter une cinquantaine de mètres. La rue Gossec, dans le douzième arrondissement de Paris est en effet une rue assez courte, une centaine de mètres environ, qui fait la jonction entre la rue de Picpus et l'avenue Daumesnil. J'ai donc marché une cinquantaine de mètres sans être gêné par le bourdonnement constant de l'écho du crissement du parapluie contre le mur de l'immeuble se situant au milieu du trottoir Est de la rue Gossec. J'ai en outre déjà établi que la naissance de l'écho remontait dans le temps, comme dans l'espace, au moment où je me trouvai précisément au milieu, à peu de choses près, de la rue Gossec. Ma première hypothèse veut donc que j'ai librement parcouru la seconde moitié de la rue Gossec en n'étant pas gêné par l'écho du crissement parce que je ne l'avais pas remarqué. En remarquant la présence de cet écho à mes oreilles, tandis que j'atteignis le bout de la rue Gossec, je fus gêné, perturbé plus exactement, par cet écho et je me retournai donc pour constater que la femme que j'avais croisée dans la rue Gossec en son milieu venait, elle-même, d'atteindre l'autre extrémité de la rue Gossec, celle qui débouche dans la rue de Picpus. Ma seconde hypothèse veut, elle, que j'ai librement couvert la seconde portion de la rue Gossec en n'étant pas gêné outre mesure par l'écho du crissement, et ce, bien qu'en ayant remarqué sa présence à mes oreilles. C'est au moment où j'atteignis l'extrémité Sud de la rue Gossec que je fus enfin gêné, perturbé pour être exact, par la persistance, sans doute, de son intensité. L'écho se serait alors fait entêtant tandis que je me retournai pour constater que la femme que j'avais croisée dans la rue Gossec en son centre, venait, elle-même d'achever de parcourir sa deuxième moitié, pour elle, de la rue Gossec, première moitié pour moi. Du croisement de la rue Gossec avec l'avenue Daumesnil jusqu'à la porte de mon immeuble, un peu en contrebas sur la même avenue Daumesnil, il ne me reste et ne me resta, à l'époque, que quelques mètres à parcourir, mais je ne parvenais pas à me mettre en marche. Je suis maintenant, à l'époque, absorbé par le spectacle de la rue Gossec prise en enfilade, et maintenant, toujours le maintenant de l'époque, déserte. La lumière qui l'éclaire est indubitablement grise, celle même d'un petit matin pluvieux, les accents gris de cette lumière trouvant eux aussi leurs échos gris dans la faible réverbération des murs gris des immeubles de la rue Gossec.

Grisaille, c'est le mot.

Je viens de l'écrire, il ne me resterait — conditionnel — plus que quelques mètres à parcourir pour atteindre la porte de mon immeuble, un peu en contrebas sur l'avenue Daumesnil. Et pourtant je ne me résous pas à les parcourir, ne voulant pas, pour le moment, veux-je croire, quitter le spectacle de grisaille de la rue Gossec prise en enfilade et maintenant déserte. L'écho du crissement n'a, lui non plus, pas quitté mes oreilles, et toujours sur le moment, rien ne porte à croire que de quitter l'observation médusée de la rue Gossec maintenant déserte, pour regagner mon logement, donnerait cesse à cet écho, dans mes oreilles, ne s'atténuant pas. Tandis que maintenant, du temps où j'écris, et que l'écho, lorsqu'il me revient, n'a en rien diminué d'intensité, je persiste à croire comme sur le moment, celui où je me trouvai à l'angle de la rue Gossec et de l'avenue Daumesnil, que rien, aucun agissement de ma part, alors, n'y eut fait et que l'écho du crissement était, dès lors, devenu mien et qu'aucune action même motivée des meilleures intentions ne pourrait plus altérer cet écho. Je veux cependant garder cette pensée postérieure, née au moment de l'écriture, comme de l'écriture, pour plus tard, à un moment plus opportun de l'écriture, concordant en fait à un instant plus idoine du raisonnement décrit. Des deux hypothèses décrites plus haut, de celle qui veut que l'écho ne fût pas immédiatement perceptible et donc pas immédiatement désagréable, et de celle qui veut que l'écho fût immédiatement perceptible mais pas immédiatement désagréable, je ne pouvais trancher. Je les retournais et les pesais chacune mais aucune ne semblait avoir plus de poids, plus de matière que l'autre, à mon grand embarras. La rue Gossec, depuis la disparition à droite dans la rue de Picpus, de la passante que j'avais croisée dans le milieu de la rue, demeurait déserte. L'heure matinale l'expliquait sûrement pour beaucoup, mais malgré cette heure matinale, la rue Gossec menaçait, à tout instant, de n’être plus déserte. Le simple passage, d'un simple piéton traversant la rue Gossec, à la hauteur de la rue de Picpus, aurait suffit à combler, momentanément, ce vide, ce désert. Je remarquai que la rue Gossec vide était un spectacle reposant, qui, si je me concentrais suffisamment, permettrait de rendre supportable la présence de l'écho du crissement à mes oreilles. Je ne doutai cependant pas que le désert dans lequel se trouvait, pour le moment, la rue Gossec, pouvait, à tout moment, être brisé, et que l'heure matinale ne donnait, en la matière, aucune garantie. Cette pensée, faisant jour à mon esprit, la quiétude, toute relative et si fragile, précieuse presque, de la rue Gossec ne suffisait plus à calmer l'irritation causée par la présence soutenue de l'écho du crissement à mes oreilles. Pire, l'inquiétude qu'à tout moment, le vide dans lequel se trouvait la rue Gossec, puisse être rompu, vint, en fait, ranimer la douleur physique qu'occasionne, maintenant, le bourdonnement de l'écho du crissement à mes oreilles. Je voulais, maintenant, à tout prix, détacher mon regard de l'enfilade de la rue Gossec, avant que le spectacle de son désert ne fût, à jamais, rompu et gâché. Je ne voulais cependant pas interrompre, au hasard, mon observation mais bien plutôt lui trouver, rapidement, urgemment, un autre objet. J'optai, à défaut d'une meilleure idée, pour le sol qui avoisinait mes pieds. Rien ne me disait, du temps où je me trouvais, au même titre que mes pieds, au coin de la rue Gossec et de l'avenue Daumesnil, que ce choix, comme le nouveau spectacle qu'il constituait, fût compensateur ou bienfaisant, tout comme le fut, en son temps le spectacle de la rue Gossec, maintenant déserte. Tout le monde s'est déjà penché sur ses pieds, ne serait-ce que pour vérifier si l'un de ses lacets ne serait pas délié. Il s'agit d'un angle de vue en plongée, et d'une vue pour le moins commune. Je m'efforcerai donc de ne pas insister. De là où je me trouvais, et par là-même, de là où se trouvaient mes pieds, ma vision, dite périphérique, englobait, d'une part, mes pieds, bien évidemment, une portion ample du trottoir sur lequel mes pieds, et par incidence moi même, se trouvaient, le caniveau et son ruissellement d'eau de pluie, et les reflets gris de ce matin pluvieux dans les carrosseries des véhicules bordant le trottoir sur lequel je me trouvais, en compagnie de mes pieds. Ce regard appartenait, à n'en point douter, au présent. Mes pieds, contrairement à l'instant immédiatement passé, étaient, maintenant, immobiles. C'était là une différence que je remarquai, pour ainsi dire, immédiatement. Il y avait eu deux états: le mouvement qui avait précédé l'immobilité, de même l'immobilité qui avait succédé au mouvement. Ces états, les choses allaient se clarifiant, représentaient deux temps: le temps présent, immédiat, qui succédait au temps passé et, inversement, le temps passé qui avait précédé le temps présent, mais qui avait cette particularité d'être grandissant. Je m'explique. Cela faisait déjà un petit moment, comme on dit, que je m'étais, mes pieds avec moi, immobilisé. Ainsi cette immobilité, tant la mienne en propre que celle de mes pieds, appartenaient, déjà, en partie, au passé, tandis que le mouvement, lui, appartenait de manière irréfutable au passé — à moins, évidemment, que je ne me mette à nouveau en chemin, ce dont je semblais, pour le moment, in-capable. Dans le cas purement hypothétique — puisque je ne semblais, pour le moment, nullement incliné à me remettre en marche — où j'aurais — conditionnel — repris mon parcours, mon immobilité, et celle y étant intrinsèquement inhérente de mes pieds, auraient alors appartenu au passé, tandis que la marche, produite par les mouvements répétés de mes pieds, aurait, de ce fait, appartenu, à la fois au présent, à la condition expresse que je marchasse encore, et au passé, je marchai encore à l'instant, avant de m'être immobilisé. Pourtant, je remarquai que tant que je restais là, immobile, planté, comme on dit, le visage tourné vers mes pieds, et les oreilles pleines de l'écho du crissement, produit, il y a peu, du croisement malaisé avec la passante au parapluie, l'immobilité était, à mon avis, ma-joritairement présente, quant au mouvement, la marche, je l'ai démontré, ils appartenaient indiscutablement et totalement au passé. Dans la situation présente, celle de l'immobilité, tout mouvement de ma part aurait irrémédiablement modifié le cours des choses, et l'immobilité dans laquelle je me trouvais aurait basculé, et pour toujours, dans le passé. Cette immobilité me faisait beaucoup de bien, je m'en rendais compte. Elle ne modifiait en rien ma perception vive de l'écho du crissement, mais, d'une certaine manière, elle contribuait à m'en distraire. Je m'y attachais, au propre, comme au figuré. De plus, réalisant que tout mouvement de ma part la ferait basculer dans le passé, et donc, en somme, la ferait disparaître, avec ses bienfaits, je n'en étais que plus encouragé à demeurer immobile. Tant que je ne bougeais pas, je restais immobile. Je veux écrire par là que l'immobilité était une garantie de faire demeurer les choses dans l'état dans lequel elles se trouvaient et se trouvent encore, un état, finalement, toutes choses considérées, satisfaisant puisqu'il me permettait de supporter le désagrément de l'écho du crissement du parapluie, en le maintenant, maintenant, à l'arrière-plan, parvenant à m'en distraire, en restant immobile. Il ne s'agissait donc pas d'une lapalissade. Je m'immobilisai, donc. L'immobilité de mes pieds, la mienne avec, reposait mes pieds, me reposait aussi, tout du moins mes oreilles. Il est curieux, je m'en rends compte en l'écrivant, de pouvoir soulager ses oreilles en soulageant ses pieds. Et inversement. Les choses — nous l'avons vu? — ne durèrent qu'un temps. L'immobilité temporaire allait devenir
pesante
impossible
allait causer
des fourmillements
dans mes jambes
des crampes éventuelles
ne pouvait donc pas
être
une situation envisageable
dans le temps. Le futur menaçait, à tout moment, de poindre, en pointant. La situation était la suivante. Je m'étais immobilisé, le visage tourné vers mes pieds, par la force des choses, immobiles, les oreilles emplies de l'écho du crissement survenu, il y a quelques instants, ma posture immobile me procurait du soulagement tant elle rendait supportable à mes oreilles l'écho qui les remplissait. Je redoutai instamment tout mouvement de ma part, tout changement de posture, ou pire encore, la mise en mouvement de mes pieds et la mise en mouvement inhérente de tout mon être, persuadé qu'un tel changement eut pour conséquence drastique de rendre douloureuse à mes oreilles et à tout mon corps la présence de l'écho, ne s'atténuant pas dans le temps, du crissement survenu, un moment auparavant. Or cette mise en mouvement redoutée, le changement qu'elle représentait et la douleur, le mot est lâché, exacerbée qu'il allait à nouveau faire renaître, cette mise en mouvement, donc, était imminente, inévitable. J'aurais sûrement supporté encore très longtemps les fourmillements, les crampes et les raideurs nés de l'im-mobilité, les préférant, de loin, dans la douleur, au réveil de celle provoquée par la présence, qu'il m'était impossible de fuir — et pour cause, tout mouvement de ma part, j'en étais convaincu, était tragiquement condamné, puisque l’écho était prisonnier dans mes oreilles, et de ce fait, où que mes pieds m’eurent guidé, ils auraient, avec moi, emporté mes oreilles, et ce faisant l’écho qui les remplissait — de l'écho du crissement dans mes oreilles. Cependant, je réalisai, déjà sur le moment, que l'immobilisme, à terme, était, aussi voué à l'échec, en ce sens qu'il ne constituait pas, à proprement parler, une situation viable, il ne représentait, en tout état de cause, aucune éternité, aucune pérennité. Je réalisai cela dans la douleur, une douleur grandissante, qui, si je n'y mettais pas fin sur le champ, serait devenue tout aussi forte que celle de la présence à mes oreilles de l'écho du crissement. Ma mise en mouvement était imminente. Elle était le futur. Elle allait faire réapparaître la douleur, qui jusqu'à maintenant, avait été maintenue dans des confins supportables, acceptables. Le futur s'annonçait douloureux. Ces pensées à propos du futur, lui-même imminent, ne m'ont pas traversé avec une telle immédiateté. C'est en l'écrivant maintenant, tandis que le futur de l'époque est passé et appartient donc au passé de maintenant, que j'emprunte les raccourcis nécessaires à la compréhension présente du présent de l'époque. Au moment où je réalisai l'inadéquation de l'immobilité, je ne nommais pas encore le futur, en l'appelant le futur. Les temps qui m'obsédaient sur le moment étaient le présent, à l'époque encore supportable bien qu'à l'inconfort grandissant et le passé antérieur au passé immédiat dont je ne parvenais à me rappeler que de peu de choses, les trajectoires, la mienne et celle de la passante que j'avais croisée. Je ne parvenais même pas à me remémorer du confort ou de l'inconfort de ma situation ayant précédé dans le temps celle de l'inconfort qui était le mien, en ce moment. Tous mes efforts de mémoire restaient vains en ce sens qu'ils ne m'apportaient pas d'autres informations à propos de la période ayant précédé le crissement, période que j'ai qualifiée auparavant de passé antérieur, que celles immédiatement relatives aux trajectoires concommittentes dans le temps de la passante au parapluie dont une des baleines avait crissé et de ma propre personne. Egalement antérieur à la notion de trajectoire, la mienne, je pouvais dans le détail me rappeler de mon itinéraire m'ayant conduit à emprunter la rue Gossec. J'avais, de ce fait, et comme je le fais toujours, remonté la rue Louis Braille, en partant de l'avenue du Général Michel Bizot, puis tourné à gauche dans la rue de Toul, pour immédiatement, ou presque, bifurquer dans le passage Chaussin, jusqu'à la rue de Picpus. Longtemps, au sortir du passage Chaussin, j'empruntais systématiquement la rue Sidi-Brahim lui faisant directement suite, mais, depuis peu, j'alternais cet itinéraire avec celui qui consiste à descendre un peu la rue de Picpus, pour tourner à droite dans la rue Gossec. L'alternance entre les emprunts respectifs de la rue Sidi-brahim et de la rue Gossec n'était le sujet d'aucune régularité. Il ne serait, donc, pas faux d'écrire que ce matin, au lieu de m'engager dans la rue Gossec, j'aurais très bien pu emprunter la rue Sidi-Brahim, dans le but d'atteindre l'avenue Daumesnil. L'inconfort de ma situation du moment et son désagrément odieux, entièrement causé, semble-t-il, par le crissement du parapluie de la passante croisée dans la rue Gossec, ne manquait pas de me faire regretter d'avoir précisément choisi la rue Gossec, au détriment de la rue Sidi-Brahim, dans laquelle je n'aurais pas croisé la femme au parapluie dont la baleine métallique n'aurait pas crissé contre le mur de la rue Gossec — précisément parce que je me serais trouvé dans la rue Sidi-Brahim, tandis qu'elle ne m'aurait pas croisé dans la rue Gossec; il est même probable que ne nous étant pas croisés sur le trottoir étroit de la rue Gossec, son parapluie n'aurait même pas touché le mur de la rue Gossec, et n'aurait donc pas crissé — n'occasionnant pas l'écho désa-gréable et obsédant, maintenant présent à mes oreilles. Je continuai de le regretter et quand bien même j'eusse pris la rue Gossec, et ce en même temps que la femme au parapluie que j'ai croisée, j'aurais tout aussi bien pu marcher sur le trottoir Ouest de la rue Gossec, tandis que la femme au parapluie aurait, elle, marché sur le trottoir Est de la même rue Gossec, ou inversement, nous aurions chacun bénéficié de la largeur complète d'un trottoir, la femme au parapluie, au milieu de la rue Gossec, n'aurait pas du m'esquiver, et de ce fait, son parapluie n'aurait pas raclé contre le mur, n'occasionnant aucun crissement, ce qui n'aurait pas donné suite à l'écho qui bourdonne maintenant à mes oreilles. Le fait est, aussi, que je suis galant, et comme elle était porteuse d'un parapluie, et non porteur d'un parapluie, je lui ai cédé le haut du pavé, ce qui a eu les conséquences qui, maintenant, provoquent en moi tant de douleur. Il y a deux choses que je regrette amèrement. Il pleuvait ce matin. La femme portait un parapluie. Tandis que je regrette encore d'avoir pris la rue Gossec et non, selon mon habitude an-térieure — il s'agit là d'un temps plus qu'antérieur, puisqu'il est antérieur au passé antérieur à propos duquel j'écrivais précédemment, pour ne pas écrire antérieurement — d'emprunter la rue Sidi-brahim. Maintenant, je m'en rappelle il me semble, ce matin, ce qui n'est pas mon habitude, avoir hésité au moment même où j'avais encore le choix entre les rues Sidi-Brahim et Gossec. Et, c'est une chose terrible maintenant que je me la remémore, au moment même où j'ai hésité, je me rappelle avoir vu, tandis que je pouvais voir la rue Sidi-Brahim en enfilade jusqu'à l'avenue Daumesnil — tout comme je pourrais, si je relevais la tête maintenant, considérer la rue Gossec, en enfilade, jusqu'à la rue de Picpus — je me rappelle donc avoir vu traverser la rue Sidi-Brahim une femme qui descendait l'avenue Daumesnil et qui était affublée d'un parapluie. Et, comme cette femme et moi-même avons, durant toute notre trajectoire commune, marché à la même allure, et emprunté par la suite, tous les deux, le trottoir Est de la rue Gossec, nous nous sommes logiquement croisés au milieu de ce trottoir, lequel, par son étroitesse, m'a obligé à laisser, galament, le haut du pavé à la femme au parapluie, toujours du fait de l'étroitesse du trottoir de la rue Gossec, ce parapluie a éraflé de l'extrémité d'une de ses baleines le mur de l'immeuble se trouvant au milieu du trottoir Est de la rue Gossec, et a produit de ce fait et de ces faits, un crissement dont l'écho depuis lors, jusqu'à maintenant et pour une durée qui dure encore et qui durera encore, par sa présence à mes oreilles occasionne une douleur et une souffrance. Enfin, j'ai bougé, mes pieds sous moi se sont mûs; par la force des choses, j'ai dû relever la tête, pour m'assurer visuellement de mon cheminement, et tout comme je l'avais anticipé, ce faisant, la douleur s'est à nouveau faite vive, tandis que l'écho du crissement n'avait pas varié en intensité, et sa présence ne s'était nullement éloignée de mes oreilles. Je suis rentré, seul, chez moi. Lorsque nous nous sommes croisés, la femme au parapluie et moi, les choses et leur cours se sont irrémédiablement modifiés. Depuis que je suis rentré, seul, chez moi, je tremble encore de la peur rétrospective que les choses et leur cours vont effectivement connaître l'altération qui ne pourra plus être mo-difiée, et qui s'est déjà produite.


FIN.