Corridor
Philippe
De Jonckheere

Gravures de Katy Couprie.

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Aller jusqu'au fond du corridor en images (gravures de Katy Couprie)

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Il s'agit d'un long couloir, garni à droite comme à gauche, de nombreuses portes. Pour fixer les esprits de ceux qui ont besoin de voir les choses, je les renvoie au long couloir du film Alphaville de Jean-Luc Godard, à ces quelques différences près, les portes du couloir qui nous occupe seraient tout à fait opaques des événements se produisant derrière ces portes et le couloir serait par ailleurs désert, au moment qui nous occupe, c'est-à-dire que nul ne sortirait de derrière les portes qui garnissent à droite comme à gauche le couloir. Nul ne surgirait non plus, de l'autre extrémité du couloir, lequel, il est inutile de donner des précisions chiffrées, est d'une bonne longueur. La lumière qui règne dans le long couloir est une lumière indirecte à tous points de vue. Diffuse, sa source ou plus tôt ses sources ne seront pas apparentes, les murs cependant sont gris, d'un gris neutre évidemment, qui reflète à peine la lumière, disons que ces murs sont d'un gris mat reflétant dix-huit pour cent, environ, de la lumière qu'ils reçoivent, ce qui en fait, contrairement à ce que l'on pourrait penser, des murs d'un gris moyen. De manière plus littéraire, on pourrait également écrire que les murs sont couleur muraille. La lumière ne provient de nulle part, c'est du moins l'impression la plus forte qui soit à son propos. Il serait futile de la qualifier de faible, en effet, ce n'est pas le cas, elle n'est pas aveuglante non plus, ce qui rend tentant de qualifier cette lumière de moyenne, ce qui malgré tout serait l'appréciation sans doute la plus juste. Il est un autre fait marquant à propos de ce faux clair-obscur, son uniformité. Dans le désert du couloir, il n'est pour l'instant nul être — celui qui écrit prend ici soin de planter le décor, les acteurs, dont je pense qu'ils seront au nombre de deux, n'ont pas encore fait leur entrée. Aussi le point de vue qui est ici donné, celui du narrateur, du Créateur presque, est-il une impossibilité matérielle en soi. Le couloir tel qu'il est ici décrit, est un désert, désert de tout être à même de porter sur ce désert un regard qui porterait ensuite sa description. Vide de tout meuble. Vide de tout être. Rien n'est accroché au mur. Les portes du long couloir affleurent les murs qui les encadrent. Il s'agit là d'une certitude, toute théorique, nulle ombre existe dans le couloir. L'absence, pour le moment, de toute personne rend l'ombre impossible en tant que telle. Plus: lorsque les personnages feront leur apparition, peut-être naîtront les ombres, rien n'étant moins certain. Et pourtant n'est-il pas, même pour le narrateur, impossible de décrire le couloir désert, tel qu’il fut, tel qu’il est, peut être à l’heure où les mots sont là, qui courent sur le papier, tel qu’il sera peut être tandis que les mots, en quelque sorte, auront atteint leur destination, à force de courir? Admettons que lorsque les personnages feront leur entrée dans le couloir— un homme et une femme, probablement, en sens contraire, c'est une certitude — admettons que ceux-ci seront accompagnés avec l'ombre d'eux-mêmes, l'ombre qui pourrait courir sur le sol, ou sur les murs du couloir, comme sous l'effet d'une translation vectorielle. Le long couloir ne serait, alors, en tout état de cause, pas désert, aussi comment même le narrateur peut-il être certain que toutes les ombres en présence soient toutes intrinsèquement liées aux personnages qui ne seront d'ailleurs peut-être que l'ombre d'eux-mêmes ? Cette question revenant à cette autre, comment même le narrateur peut-il être certain de l'absence d'ombre dans le couloir désert de tout personnage, étant ou non des personnages à part entière, c'est-à-dire pas nécessairement l'ombre d'eux-mêmes ? Le narrateur épouse en flagrant délit le point de vue de Dieu. Mais laissons à Dieu le loisir nécessaire et voulu pour se trouver un alibi à la question:“que foutait Dieu avant la création du monde?” Un jour que je contemplais l'idée de me supprimer, je fus charmé à l'idée pas uniquement de m'enfermer dans mon réfrigérateur mais surtout à celle du petit mot plaisant que j'aurais pu accrocher à la porte dudit réfrigérateur. “J'ai toujours voulu savoir la lumière s'éteignait lorsqu'on refermait laporte". Et je ne cessais de céder à l'hilarité, en pensant à l'expression déconfite, c'est le mot, de la personne qui ouvrirait le réfrigérateur, après la lecture de mon mot — de réfrigérateur et non de guichet — et qui me trouverait refroidi, au propre comme au figuré. De même qu'il est impossible de statuer sur l'éclairage interne d'un réfrigérateur, bien qu'en toute logique, celui-ci devrait s'éteindre une fois la porte close, la logique voudrait que lorsque le long couloir est désert, il ne comporte aucune ombre. Cela aussi serait logique, le résultat de déductions logiques, et cependant aucune certitude a posteriori ne peut ici régner, dans la pratique, s'entend; je parlai de planter le décor, cette ombre inattendue serait précisément l'ombre au tableau, le décor, puisque j'ai pris la peine de préciser que rien n'était accroché au mur. Nul ne pourrait écrire, en étant convaincant, à mon sens, que le couloir désert est dénué de toute ombre, l'ombre au tableau ne comptant qu'au figuré, s'entend. Il n'y aurait, précision renouvelée, accroché au mur, aucune reproduction d'aucun tableau, les murs, au même titre que le couloir, seraient déserts et donc dénués de tout ombre portée. Le couloir désert serait dénué de toute ombre.

Maintenant, jetzt.

Maintenant, les personnages peuvent faire leur apparition. Ils sont deux; c'est désormais acquis. Ils ont toujours été là, je veux dire dans le couloir — aussi était-il si futile de se donner autant de mal pour décrire le couloir désert, dans toute l'impossibilité de cette vue, si ce n'est par la vue de l'esprit, justement. En fait, il se pourrait que le couloir ait pû être désert avant l'arrivée supposée des personnages, mais la pesanteur actuelle de leur présence rend impossible de se souvenir du désert précédent. Ils sont là. Comme ils ont toujours été là. Avant, c'est-à-dire avant qu'il ne soit là, puisque d'apparition il devient difficile d'écrire, peut-être le couloir était-il désert mais le plus probable demeure qu'ils furent toujours là. Ils sont à ce point là que l'on ne peut douter que le couloir fut construit autour d'eux, ce qui revient à dire que jamais le couloir n'eut d'autre signification, d'autre raison d'être que de les contenir. Ils sont deux. Ils se font face. Ils sont mûs tous les deux. Ils se déplacent selon le même axe, celui du couloir. Le couloir est leur direction. Ils sont cependant de sens et de sexe opposés. Je ne décrirais pas l'homme. Les hommes sont inintéressants à la description. De plus cet homme me ressemble beaucoup, aussi la description que je pourrais en donner, s'avérerait-elle tronquée, illusoire, terriblement partielle. La femme, elle, a le visage bouffi, cela se voit au premier coup d'oeil. Elle est ni laide, ni belle, elle est celle dont on ne dit rien. Je peux préciser ici, sans exagérer, sans grossir le trait, que l'homme aussi n'est ni laid ni beau, il est celui dont on dit rien. De ce dernier point il serait abusif d'écrire qu'ils sont faits l'un pour l'autre, tout au plus sont-ils faits pour se croiser dans un couloir. Ce qu'ils vont faire d'un instant à l'autre. La femme a un corps plein, replet. La largeur de ses hanches et de son ventre qui rebondit imperceptiblement au-dessus de sa ceinture, disent la femme-mère, déjà maternelle, il n'est pourtant pas permis d'en jurer, les femmes peintes par Van Eyck ou par Rubens n'étaient peut-être pas toutes des femmes-mères. La femme est habillée d'un chemisier blanc sur les épaules duquel est jeté un tailleur qui partage avec la jupe le gris des murs. Ses bas et ses chaussures sont à ce point noirs qu'il devient impossible de douter que le gris de son ensemble ait pû être produit autrement que du mélange des bas t noirs trempés dans le chemisier blanc. Le couloir est orienté Nord-Sud, à peu de choses près. La chevelure de la femme est bien mise, des cheveux mi-longs, tirés en un chignon rigoureux. Elle est faite de sang et d'encre. Ils, l'homme et la femme, vont se croiser, il s'agit là d'une certitude. Ils, l'homme et la femme, sont tous les deux axés en Nord-Sud; tous deux mûs à des vitesses comparables, approchantes, compatibles, mais surtout en sens opposés. L'homme va du Nord vers le Sud. La femme fait le contraire. Il est rigoureusement impossible d'envisager que l'un ou l'autre, ou même que l'une ou l'autre, pour être précis, puisse interrompre sa course axée du Nord vers le Sud, pour l'homme et du Sud vers le Nord pour la femme, soit en s'arrêtant, et quand bien même l'un des deux seulement s'arrêterait, le croisement aurait lieu, de toute manière, gré ou de force, en quelque sorte, soit en tournant les talons, en rebroussant son chemin, pour l'homme, en allant maintenant du Sud vers le Nord, pour la femme, en allant désormais du Nord vers le Sud, soit, même, en entrant par une des portes, garnissant le couloir de part et d'autre. Les raisons de cette impossibilité sont en fait contenues dans la nature du couloir lui-même, et ce point manque cruellement à la description faite plus haut du même couloir. Les portes qui affleurent les murs qui les encadrent sont closes, elles ressemblent à ces portes dont on peut deviner qu'elles sont fermées à clé juste en regardant à quel point elles semblent parfaitement closes, engoncées, le battant dans la feuillure. Il serait vulgaire de s'en assurer en tentant de les pousser. Ne cherchez pas davantage de bouton, j'ai écrit plus haut, me semble-t-il que lorsque le couloir était désert, aucune ombre ne portait. À leur croisement, le regard de l'homme tombe, à ses pieds à elle, d'abord, mais ce n'est pas assez de retenue encore, aussi le regard de l'homme finit par tomber à ses pieds à lui.

Après s’être coisés, l'homme se retourne. La femme, non. Lorsqu'il se retourne, le regard de l'homme remonte. Celui de la femme n'a jamais baissé.

Fin

La boue serait tout autour de nous, un champ de boue, le plancher du couloir, se serait ouvert sur un immense champ de boue.

 

 

Un lit, aussi, revêtu de draps humides, il ferait froid, un froid à donner la chair de poule à ses cuisses et à friper la peau de son scrotum.

 

 

De ses jupes dont on ne peut réprimer l’envie de les soulever, de les arracher et de maltraiter la chair des cuisses qu’elles cachent. Les bas aussi seraient de cette etoffe à massacrer au ciseau, tirer des échelles en partant des chevilles, par delà les genoux, et ne s’arrêtant qu’à mi cuisses, dans l’intérieur de la cuisse, bien sûr.

 

Le visage serait acceuillant, des yeux noirs sans fond, dans lesquels il serait impossible de lire par réflection ce qu’ils voient.

 

 

Le nez serait volontaire. Les nez qui ne sont pas volontaires sont des nez d’idiotes, d’incapables, d’incompétentes.

 

 

Quel bonheur dans toute cette boue, tandis que je lui caressais les cheveux, huileux, boueux de remarquer quelques cheveux blancs du meilleur effet. Ils étaient malgré tout peu nombreux. Ses seins étaient lourds de toute cette boue qui s’y était collée, aglutinée, je les triturais, m’amusant de mes mains qui glissaient en les palpant, en les lèchant, je dégageais les auréoles que je gobais en mordant , je ne parvenais pas à la faire crier.

 

Il y avait aussi l’odeur de nos montures, le crin et cette inéfable odeur de cheval humide, de sa sueur d’avoir tant courru, la paille pour l’étriller et le cheval de sentir l’humide de l’étable, et moi de sentir l’écurie.

 

 

Tandis que nous nous vautrions dans la boue ouverte sous nos pieds, les murs aussi disparaissaient pour laisser place à deux épaisses haies, désordres et fournies, il y avait bien quelques arbres de part et d’autre, dérrière les haies. Le couloir serait devenu un chemin forestier, un chemin boueux et nous serions au mois de novembre.

 

Peu de ses sensations transparaissaient si ce n’est en rendant son regard encore plus épars, vague, plus bovin aussi. Des yeux de vache qui se perdaient dans notre plaisir laborieux.

 

 

Je m’enduisai le sexe de boue et lui priai d’en manger, pour ainsi parler, tout comme, je m’étais repû du sien et de ses caillots de boue.


Nue, elle serait le portrait même d’Eve dans le polyptique de l’Agneau Mystique de Van Eyck — et bien qu’ayant toujours révé de ressembler moi même à l’Adam du même tableau, je ne peux, même du plus fort que je puisse réver, prétendre y ressembler — surtout son ventre balloné sur lequel courrerait un sillon partant du nombril, un sillon sombre, jusqu’à son sexe qu’il m’est impossible de voir autrement que béant. Son visage aussi serait bouffi, avec, certes, une paire d’yeux, un nez, une bouche, cependant les yeux seraient d’une telle absence qu’ils seraient l’encouragement inutile, dont je n’aurais pas besoin, pour mieux la rouler dans la boue. La peau de son visage porterait aussi les craquellements de la peinture écaillée. J’y regarderais de plus près, de fines nervures irrigueraient la peau de son visage, sur le corps ce serait plus difficile à dire, disons que la boue en séchant aussi craquellerait en des écailles plus grossières. Je couvrirais ses joues de salive, pour bien faire, pour tenter de joindre les écailles de cette peinture.

 

... ( ...) ...J’oublie absolument d’écrire à propos des odeurs. La sienne, la mienne, celle de toute cette boue que l’on finirait par remuer. La bouche coincée dans son sexe, le nez fouinant dans le sillon de ses fesses, il me deviendrait très difficile de sentirles autres odeurs, celles de mes sueurs froides, de cette humidité dans laquelle le froid ne parviendrait pas tuer toutes les odeurs.

Nous nous roulerions, elle et moi, chacun l'aura compris, dans cet océan de boue, qui s'ouvre sous nos pieds. Elle ne serait pas moins cochonne qu'une truie, et moi qu'un porc. La boue s'accumulerait sur nos épidermes, puis séchant en certains endroits, nous donnerait l'apparence d'animaux bicolores, des tâches plus brunes, celle de la boue encore, fraîche, nous ayant tout juste maculé, et d'autres tâches, tirant davantage sur les ôcres pâles, d'une boue ayant déjà, séché. Je m'emploierais pour que jamais ne sèche la boue qui couvrirait ses fesses, j'essaierai du même coup de garder mon sexe aussi rouge et indemme de boue que possible, la vue de mon sexe rouge, allant et venant entre ses fesses, maculées d'une boue fraîche à laquelle je ne donnerai aucune chance de sécher, ... ( ... ) ... ... ( ... ) ... cette vue bichrome m'enivrerait. Je ne refusais cependant pas d'embouer sa vulve à elle, et de laisser sécher cette boue. Je ne maintiens aucune chronologie, je pourrais aussi bien commencer par la fin ; je ne le ferais cependant pas ; à la fin je m'epancherai de gouttes épaisses dans sa chevelure lissée à la boue. Puis-je encore attendre? Je veux dire, cette touche de blanc cassé à sa crinière aux ôcres...

Je me suis Fini, elle, elle était éteinte.

 

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