Extrait
de la Tour Sarrasine de Michel Seonnet.

7 août 1967.

La terre s'est défaite de la nuit. Mais là où il n'y a ni pierre, ni monument, là où la pointe du jour ne peut blanchir aucun tombeau, l'obscur s'accroche encore à des envols de ronces, à des restes tordus de couronnes oubliées, à trois tertres de terre sèche sur lesquels sont plantés des sortes de piquets : le nom, le grade, l'unité, c'est tout ce que l'on a gravé et que le jour débusque comme pour faire mémoire. Ont-ils, ceux qui reposent là, eu droit entre deux pelletées de terre aux rudiments d'une prière marmonnée par un presque imam? Les autres, leurs compagnons, ceux avec qui ils avaient débarqué, ceux avec qui ils avaient combattu et aux côtés de qui ils étaient tombés jusqu'à mourir, peut-être, dans l'impuissance de leurs bras, ceux-là devaient déjà être loin lorsque la terre les recouvrit. Un combat plus loin. Une ville plus loin. Et peut-être même, pour certains, un cimetière plus loin où comme là, dans la même hâte, on les avait mis un peu à l'écart, personne n'étant capable de dire avec précision si l'on pouvait enterrer sans dommage un musulman en terre chrétienne, aucun d'eux n'ayant eu la chance de mourir dans une offensive suffisamment meurtrière pour pouvoir profiter d'un véritable cimetière militaire.

Face à ces morts (ce qu'il en reste), dans ce miroitement du lever du soleil sur la rosée des buis, il y a un homme, immobile, que l'on sent hésiter. Il regarde de droite, de gauche, comme inquiet mais de quoi? Il cherche. Et le regard finit par entraîner le corps. Il marche, s'engage dans une allée, puis une autre, encore une autre, il va déchiffrant au passage les noms gravés sur la pierre de tombes que maintenant le jour jaunit. Ainsi sans s'arrêter jusqu'à ce qu'il entende le gravier crisser quelque part derrière lui, jusqu'à ce qu'il devine une présence derrière les cyprès. Homme? Esprit? Tout semble dangereux. Pourtant il ne se presse pas, mais au lieu de poursuivre plus avant ses recherches, l'air de rien, il se dirige vers le portail du cimetière, enfourche le vélo qui l'y attend, et disparaît avant même que les yeux qui l'épiaient n'aient eu le temps de sortir de leur cachette, de leur étonnement, et de cette stupide répétition de mots que les lèvres, maintenant, peuvent prononcer à voix haute

— C'est lui. C'est lui. Il est revenu.