Extrait de Sur la scène comme au ciel de Jean Rouaud

J’avoue que ce fut un mauvais moment à passer. Pas le dernier : celui-là, on ne le sent pas. Quand il passe, la conscience qui nous permettrait de l'enregistrer subitement nous fait défaut. C'est comme l'instant clé du sommeil. Pas le temps de se dire ça y est je dors que déjà vous dormez. Non, le plus dur, ce furent les heures qui ont précédé. Je n'ai pas de conseil à donner à quiconque, mais, si vous avez la possibilité de mourir dans votre fauteuil à quatre-vingts ans après avoir jardiné une partie de l'après-midi, trouvé un mot de huit lettres au jeu télévisé, avalé du bout des lèvres une tisane et déclaré en déposant la tasse sans trembler au centre de sa soucoupe, maintenant je vais somnoler un peu, et pouf, on croit que vous êtes endormi, n'hésitez pas, soyez preneur. Car vraiment l'hôpital avec ses tuyaux, thermomètres, examens, analyses, radiographies, piqûres, gélules, conciliabules, caravane de chariots dans les couloirs et visite guidée pour les blouses blanches, ce serait à refaire, ça vaudrait la peine de se poser la question. Quand un dignitaire inspiré, stéthoscope en guise de cravate, vous demande, alors que vous êtes à l'article de la mort, comment vous sentez-vous, ce matin, sans même se donner la peine d'écouter la réponse, tout en jetant un oeil distrait sur la feuille de soins accrochée au pied du lit, vous avez le clair sentiment d'être un pot de yaourt dont on vérifie sur le couvercle la date limite. Heureusement, il y avait les jeunes filles, en blouses bleues, qui, en dépit des tâches ingrates qu'on leur confiait, faisaient preuve de beaucoup de patience et de douceur.

Avec la jeunesse, je me suis toujours bien entendue. Surtout avec la jeunesse laborieuse, celle qui ne rechigne pas à se donner de la peine. C'est grâce à tous ces petits couples qui me faisaient confiance et que j'aidais à composer leur liste de mariage que j'ai tenu si longtemps mon commerce. Sinon, les vieux, au magasin, c'était un concert de plaintes : les verres qui se cassent, les assiettes pas assez creuses pour la soupe, les pensions trop maigres, les mouvements qu'on n'arrive plus à faire, la ceinture de sécurité, le ticket modérateur, les étrangers, le temps qui n'est plus comme avant et les jeunes qui ne savent plus s'amuser. Car bien sûr, eux, ils savent: thés dansants, soirées-loto, moissons à l'ancienne, visite de la criée avec départ en car à trois heures du matin, conférence sur la manière d'enseigner le macramé à ses petits-enfants. Dépêchez-vous de prendre votre retraite, me serinaient-ils, on vous réserve une place. Entendu, comptez sur moi. Dès que j'ai pu, je me suis éclipsée. Officiellement, la cessation de mon commerce était prévue pour le 30 juin. je suis morte le 25. J'espère n'avoir pas fait attendre le car pour la criée. Mais, la preuve que je n'invente rien, aussitôt qu'elles, les jeunes filles, avaient un moment de libre entre deux soins, elles venaient discuter avec moi, se confier, me demander conseil. Elles avaient repéré que je ne les dérangeais pas pour un oui ou pour un non, trop chaud ou pas assez, remonter l'oreiller, baisser le store, et le somnifère qui m'empêche de dormir, quand d’autres, et de bien moins atteints, avaient le doigt crispé sur la sonnette, au point qu'ils oubliaient, le temps qu'elles arrivent, ce qui n'allait pas. Depuis la mort de mon mari, j'avais appris à me débrouiller seule, à ne rien demander. Quand on me voyait transporter mes colis, on s'étonnait que je refuse de l'aide, comme si on me suspectait d'être âpre au gain et de ne pas vouloir partager. Je répondais qu'il m'était bien plus pénible d'avoir à expliquer le travail quand le temps que l'autre comprenne j'en avais déjà terminé. Alors à quoi bon. Et puis c'était ma manière d'être libre. Ce qui exaspère toujours, cette manifestation d'indépendance. Là, si j'appelais, c'est que ma voisine était tombée de son lit ou que le flacon suspendu à la potence était sur le point de se vider. Cette perfusion, c'était mon plateau-repas, ma cantine. Ce qui m'allait très bien : plus à mastiquer, cuisiner, mettre la table, faire la vaisselle, digérer, tout passe par le tube : l'an 2000. On n'a même pas à choisir son menu. Quand les enfants étaient là, ce qui m'angoissait le plus, c'était, deux fois par jour, qu'est-ce que je vais bien leur faire à manger. Hop, un souci de moins. Bon débarras.