Extrait de La Cible, Philippe De Jonckheere, 2000.


Mercredi 24 août.


Je consultai aujourd'hui le dictionnaire lorsque je tombais par hasard sur le mot Rorschach ou plus exactement sur une illustration typique d'un test de Rorschach. C’est amusant, il y a peu près six mois, j'ai cherché en vain le nom de ce test, sans pouvoir m'en rappeler, mon entourage, aussi restreint et mal portant soit-il, ne m'étant d'aucune aide en la matière, chacun étant aussi incapable que moi de se rappeler du mot Roschach comme des noms des états qui composent la Nouvelle Angleterre ou le nom des départements français correspondants à des chiffres pris au hasard, le 15, le 17, le 24, le 36, le 46, le 55, le 64, ou le 90 ou encore le nom des rois s’étant chronologiquement succédés au trône de France depuis Hughes Capet jusqu’à Louis XVIII, ou bien encore le nom du quatrième composant du granit, après le quartz, le mica et le feldspath, ou encore la formule chimique de l’acide citrique anhydre ou tout autre effort de mémoire équivalent et navrant, et le plus souvent voué à l’échec. J'ai attentivement observé l'exemple de test de Rorschach fourni par mon dictionnaire. N'étant pas féru en la matière, je suis incapable de savoir si l’utilisation de ce test est toujours d’actualité. J'imagine que la question que je me pose vraiment est de savoir si ma psychanalyste, le Docteur L, va me soumettre à ce type d'examen, pour faire connaissance, en quelque sorte. Je fus un peu désappointé, qu'ayant un moment considéré la figure représentée, je ne parvenais toujours pas à en formuler la moindre interprétation qui me fût digne. Il me devenait désagréable d'envisager l'hypothèse d'un second rendez-vous chez ma psychanalyste, le Docteur L, qui soit aussi néfaste. Sans compter, j’imaginais l’impression désastreuse que ferait à son psychanalyste un patient qui n’aurait rien d’autre à dire que écoutez, non vraiment je ne vois pas, je crois qu’il s’agit là d’une tâche d’encre sur une feuille repliée sur elle-même tandis que la tâche n’était pas encore sèche, ce qui donne cette symétrie, qui, elle, ne m’a pas échappé. Je posai donc le dictionnaire à la page indiquée et me faisait fort de trouver quelque chose qui me fût digne. L'illustration proposée dans le dictionnaire était de couleur bleue royal, ce que je trouvais immédiatement fâcheux, le noir ou même le rouge eussent été, à mon sens, plus idoines. Je décidai de faire abstraction de la couleur. N’y parvenant pas, je me mis en quête d’un pot d'encre de Chine et de noircir moi-même la figure représentée dans le dictionnaire. J'y voyais déjà plus clair. Comme je l'ai écrit, le rouge eut été également séant, je n'en disposais cependant pas, ou tout du moins pas dans la nuance qui assurément eut été ad hoc : un carmin profond, sanguin d'une nuance O rhésus positif si tant est qu'une telle nuance existât. A mon sens, deux figures se chevauchent : une tâche de sang engendrée par un écrasement et une coupe gynécologique du sexe d'une femme. Ça part bien. Le sexe de femme ainsi représenté en coupe longitudinale est celui d’une femme en période de menstruation. Des métamorphoses s'opèrent sous mes yeux, chaque partie de la figure prise isolément porte en elle une double représentation. Ainsi dans la partie basse s'associent toujours un plan de coupe agrandi du sexe féminin et, cette fois-ci je les reconnais sans mal, les mâchoires et les mandibules d'un insecte. Si j'envisage la figure dans son ensemble, mes vues deviennent plus communes. Un homme écartelé par deux femmes lui baisant de chaque part le front et leurs bras sous lui s'occupant sans pouvoir s'y méprendre de ses parties génitales. Dans ces bras de femme affairés à triturer les parties de l'homme, se trame une violence qui n'a plus de cesse de m'attirer, m'encourageant à approfondir. Les mandibules de l'insecte ont maintenant pris l'apparence des parties de l'homme écartelées, lesquelles gisent au-devant de lui, parfaitement dessinées comme le prolongement de ses entrailles. D'autres espaces de la figure, laissés blancs, ceux-là, cernés du noir qui composent la tâche d'encre, tâche bleue royal de mon dictionnaire que j’ai maculée— avec la minutie indispensable pour faire une tâche sur une tâche, en tâchant de ne pas faite tâche, tâche minutieuse s’il en est — de noir, parlons désormais de tâche noire, ces espaces laissés blancs autour de la figure donc, ne sont pas sans rappeler une représentation simpliste d'une paires de testicules. À n'en plus douter maintenant, l'homme est bel et bien écartelé, comme d'un supplice. Les baisers sur le front camouflent mal le sentiment douloureux inhérent au supplice. En plus d'avoir été écartelés, ses membres inférieurs ont été sectionnés, et laissent deux impeccables moignons nets et ronds. A l'évidence il se trouve à la merci de ces deux femmes qui sont visiblement toujours occupées à lui déballer les tripes, tout en l'embrassant sur le front. Ecartelé, l'homme ne l'a pas simplement été, il a été méticuleusement coupé dans le sens de la longueur et le visage qu'il jete vers l'arrière est double, tendant ses deux flancs aux femmes lui extirpant au jour l'ensemble de son appareil génital. De ses bras il ne semble rien subsister non plus, fondus qu'ils sont maintenant à ses épaules en des moignons comparables à ceux des membres inférieurs. Aucune douleur n'est apparente, si ce n'est terriblement équivoque et noyée dans la tendresse des baisers sur les fronts. Par l'abondance des viscères qui gisent maintenant entre ses moignons de cuisse, il apparaît que le déballage, la mise à jour, va s'achever de façon très prochaine. À quelle nouvelle partie de ce corps meurtri vont-elles maintenant s'attaquer? Par élimination, il ne reste plus que la tête qui n'a pas encore été sortie du tronc. C'est sans doute là l'étape ultime. Un défaut d'impression de mon dictionnaire rend la chose d'autant plus éminente que le cou de l'homme offre une aspérité, née de sa jugulaire enflée, comme de terreur. Par ailleurs à ce modique détail, une jugulaire saillante, je me reconnais sans peine. Le défaut d'impression de mon dictionnaire figure, à la perfection, le gonflement distinctif de ma jugulaire. Oui ma jugulaire a toujours été saillante, et d’ailleurs légérement coudée, pas tout à fait longiligne — tout comme bien sur le défaut d’impression de mon dictionnaire le représente à merveille.