Extrait de Quelqu'un
de Robert Pinget
Je sens déjà qu'il va falloir
que j'en parle de mon existence. Ça m'ennuie horriblement.
J'évite ça le plus possible. Je l'ai même
écrite en détail pour m’en débarrasser,
pour n'avoir pas à y revenir. Je pensais que ça
serait comme une sorte d'exorcisme ou de conjuration. Comme
on touche du bois par exemple. Mais ce n'est pas vrai. Il y
a toujours un détail qui vous a échappé
et vous tombez dans le panneau à la premiere occasion.
On vous parle de quelque chose et tout d'un coup vous dites
c'est comme moi, ça m'est arrivé hier, et vous
expliquez, vous mettez au point, vous vous rassurez, vous allez
passer à l'autre sujet, qu'on ne s'impatiente pas, il
faut d'abord que tout ça soit bien en ordre. Impossible.
Vous êtes de nouveau dans votre caca, impossible d'en
sortir. Comme s'il fallait tout le temps l'avoir à portée
de main pour en mettre partout. Ce n'est pas ce que je voulais
dire. Comme s'il fallait tout le temps que votre existence forme
un paquet bien compact que vous puissiez prendre sur-le-champ
et emporter partout. Et ce n'est même pas une image, je
ne devrais pas dire comme si, c'est comme ça. C'est comme
ça que ça se passe. Son existence dans une valise,
bien rangée, bien cataloguée, qu'on ait ce qu'il
faut pour le cas où. Alors on fait sa valise sans arrêt,
on est tout le temps en train d'empaqueter quelque chose. Même
en parlant du beau temps. Il y a quelque chose dans ma valise
qui n'est pas en place. On redéballe, on retrie, on rempaquette,
on est de nouveau paré mais voilà, il ne fait
plus beau temps, on se fait mouiller, on est trempé iusqu'à
l'os. Alors on rouvre sa valise.