Ç'a
été notre tour. Laura est passée au shampooing,
j'ai regardé un peu les coiffeuses, et Laura était
plutôt mieux qu'elles, sauf peut-être une, avec des
yeux verts et
la taille très prise, mais je n'ai rien fait. Je n'ai pas
bougé un cil. J'ai feuilleté mon magazine jusqu'au
bout, et Laura a pris place dans le fauteuil. Je la voyais dans
la glace. La fille qui s'en occupait était mignonne, sans
plus, à peu près de son âge, et elle a regardé
Laura dans le miroir. Laura m'a regardé dans le miroir.
Je voyais aussi la coiffeuse, que j'avais fini par regarder aussi,
dans le miroir, parce que la question qu'on se posait tous, à
propos de la coupe, personne n'avait seulement commencé
d'y répondre. Finalement, la coiffeuse l'a formulée,
à voix haute, en nous regardant, Laura et moi. Laura m'a
regardé à nouveau, je les ai regardées toutes
les deux, et brusquement Laura a dit court. Elle l'a dit un peu
fort, la coiffeuse a failli sursauter. Elle m'a regardé,
comme si je connaissais la suite. Alors j'ai dit plutôt
très court. La coiffeuse a regardé Laura. Puis Laura
m'a regardé. Puis elle a regardé la coiffeuse et
elle a dit ras. La coiffeuse m'a regardé. J'ai dit oui,
comme Sinéad O'Connor sur la pochette de son premier disque,
ou du deuxième, je ne sais plus, et j'ai compris qu'aucune
des deux ne connaissait Sinéad O'Connor, mais c'était
trop tard. Personne dans le salon ne connaissait d'ailleurs Sinéad
O'Connor, ou alors si, peut-être une cliente, à la
réflexion, une trentenaire, assez jolie il y avait pas
mal de filles assez jolies, dans ce salon, au bout du compte,
mais j'ai bien vu qu'au cas où elle l'aurait connue elle
n'était pas prête à sortir de sa réserve.
Je connais peut-être Sinéad O'Connor, sur la pochette
de son premier disque, avait-elle l'air de me dire, face au miroir,
du haut de sa jolie tête posée droit sur son cou,
mais ça me regarde, et je ne me mêlerai pas à
votre histoire, et surtout pas en étalant mes connaissances
musicales. Bref, j'avais induit une gêne. Alors, pour me
rattraper, j'ai dit très près du crâne. Je
me suis aperçu à ce moment que les autres coiffeuses
nous regardaient. Et toutes les autres clientes, aussi. Je les
ai toutes fixées, l'une après l'autre, à
commencer par celle qui connaissait peut-être
Sinéad O'Connor, et j'ai dit qu'on ne demandait
pas la lune.
D'autant que c'était plutôt à la mode,
ce genre de coupe. Personne ne m'a répondu. La coiffeuse
de Laura a pris peigne et ciseaux et s'est mise à couper.
C'était la première fois que je voyais une coiffeuse
couper des cheveux pour se donner une contenance.