La Trève de Primo Levi

Mes compagnons de chambrée étaient une vingtaine, parmi lesquels Leonardo et Cesare. Mais le personnage de taille, le plus remarquable de tous était aussi le plus vieux, le Maure de Vérone. Il devait être issu d'une race tenacement liée à la terre car il s'appelait Avesani et il était d'Avesa, le faubourg des lavandières de Vérone, célébré par Berto Barbarani. Il avait plus de soixante-dix ans et on pouvait compter les années sur lui : c'était un grand vieillard parcheminé à l'ossature de dinosaure, bien cambré sur ses reins, encore doué d'une force de cheval, bien que l'âge et le travail eussent ôté toute souplesse à ses jointures noueuses. Son crâne chauve, noblement convexe, était entouré à la base par une couronne de cheveux blancs, mais son visage décharné et rugueux avait le teint olivâtre de la jaunisse et ses yeux incroyablement jaunes et veinés de sang étincelaient au fond d'arcades sourcilières énormes où ils s'enfonçaient comme des chiens féroces au fond de leur tanière.

Dans la poitrine, squelettique mais puissante, du Maure bouillait inlassablement une colère gigantesque et indéterminée, une colère insensée contre tout le monde, les Russes et les Allemands, l'Italie et les Italiens, Dieu et les hommes, une colère contre lui-même et contre nous, contre le jour quand il faisait jour et contre la nuit quand il faisait nuit, contre son destin et contre tous les destins, contre son métier qu'il avait pourtant dans le sang. Il était maçon : il avait posé des briques pendant cinquante ans en Italie, en Amérique, en France, puis de nouveau en Italie et enfin en Allemagne, et il avait scellé chaque brique avec des jurons. Il jurait sans discontinuer mais pas mécaniquement ; il jurait avec méthode et avec soin, en s'interrompant avec acrimonie pour chercher le mot juste, en se corrigeant souvent et en se démenant quand il ne trouvait pas le juron approprié : dans ces cas-là il jurait contre le juron qui ne lui venait pas.

Qu'il fût enfermé dans une démence sénile sans espoir, c'était évident : mais il y avait de la grandeur dans cette démence, de la force et une dignité barbare, la dignité humiliée des fauves en cage, celle qui rachète Capanée et Caliban.

Le Maure ne se levait presque jamais de son lit. Il y restait allongé toute la journée et ses deux énormes pieds osseux et jaunes dépassaient au point d'arriver au milieu de la chambrée ; à côté de lui il y avait un gros paquet informe qu'aucun de nous n'aurait jamais osé toucher. Il contenait, semblait-il, tout son bien sur terre ; sur le paquet, il y avait une lourde hache de bûcheron. Le Maure d'habitude fixait le vide de ses yeux injectés de sang et gardait le silence ; mais il suffisait de peu de chose, d'un bruit dans le couloir, d'une question qui lui était posée, d'un contact imprudent avec ses pieds encombrants, d'une douleur rhumatismale et sa poitrine profonde se soulevait comme la mer lorsque s'enfle la tempête, et le mécanisme blasphématoire se remettait en marche.

On le respectait et on le craignait, d'une crainte vaguement superstitieuse. Il n'y avait que Cesare qui l'approchât, avec la familiarité impertinente des oiseaux qui batifolent sur la croupe rugueuse des rhinocéros, et qui s'amusât à provoquer sa colère avec des demandes ineptes et inconvenantes.

Pour Jean-Marie Barnaud, seule personne qui pourrait rivaliser en matière de jurons, amicalement.