Extrait
du Parc des Archers d'André Hardellet

«Vous ne vous nommez pas André Miller mais Durand et vous exercez l'emploi de comptable dans une compagnie d'assurances. Vous sortez d'une clinique psychiatrique où l'on vous a traité pendant six mois pour troubles mentaux. Votre état civil, votre profession, votre passé, c'est nous qui en disposons, qui vous les attribuons comme il nous plaît. Des témoignages, nous en produirons autant qu'il le faudra. Les gens de votre sorte ne parviennent même pas à distinguer leurs souvenirs véritables de leurs rêves ou de leurs mythes. Avec notre traitement, rendez-vous compte! Au bout de trois semaines vous adopterez la personnalité qu'on vous aura choisie parce que vous tremblerez pour votre peau et surtout parce que vous douterez de vous-même. Nous sommes les spécialistes du doute, Miller. Le moi est un phénomène de mémoire et rien de plus simple que d'agir sur elle grâce aux progrès de la neurochirurgie. On crée des amnesies partielles ou totales et on greffe une individualité neuve sur l'ancienne. Il y a votre oeuvre, m'objecterez-vous, mais comment démontrer qu'elle n'a pas été écrite par un autre, par le romancier auquel vous vous êtes identifié pendant vos crises? Je plaisante? Et les peintres qui, en toute bonne foi, n'arrivent pas à authentifier certaines toiles signées au début de leur carrière... De cet édifice qui fait votre orgueil et dont vous êtes aussi assuré que de l'existence de vos ongles, il reste à peu près ceci. (Il effrita une cendre de cigarette entre ses doigts.) Pas convaincu? Voulez-vous que nous commencions tout de suite la cure? »