Richard Brautigan
extrait de l'introduction du Journal Japonais

Mon oncle Edward est mort avant sa trentième année, et il est mort indirectement à cause de la bombe que le peuple japonais a larguée sur lui et rien dans ce monde, aucun pouvoir ni aucune prière ne nous le rendra jamais. Il est mort. Il est parti pour toujours. Ceci est une bien curieuse manière d'introduire un recueil de poésie censé exprimer mon profond attachement au peuple japonais, mais je tenais à évoquer tout ceci en tant que l'une des pièces du puzzle qui m'a amené au Japon et à l'écriture de ce livre. Je souhaiterais passer en revue d'autres éléments du puzzle qui m'ont conduit au Japon à la fin du printemps 1976 et à ces poèmes. Les Japonais, je les ai détestés tout au long de la guerre. Ils m'apparaissaient comme de diaboliques créatures infra-humaines qu'il fallait détruire, de façon que la civilisation puisse s'épanouir dans la liberté et la justice pour tous. Les dessins humoristiques des journaux les montraient comme des singes à dents de lapins. La propagande stimule l'imagination des enfants. J'ai moi-même tué des milliers de soldats japonais en jouant à la guerre. J'ai écrit une nouvelle intitulée Les Enfants fantômes de Tacoma , qui montre toute l'application que je mettais à tuer les Japonais quand j'avais six, sept, huit, neuf et dix ans. J'étais rudement bon pour les tuer. Ils étaient marrants à tuer. Au cours de la Seconde Guerre mondiale, j'ai personnellement tué 352 892 soldats ennemis sans en blesser un seul. En temps de guerre, les enfants ont besoin de moins d'hôpitaux que les adultes. Les enfants envisagent plutôt la question sous l'angle du tout-le-monde-il-est-mort. Je me souviens du jour où la guerre s'est enfin terminée. J'étais au cinéma en train de regarder un film avec Dennis Morgan. Je crois que c'était une comédie musicale, la légion étrangère traversait le désert, mais je n'en suis pas certain. Soudain apparût au milieu de l'écran une bande jaune qui annonçait que le Japon venait juste de se rendre aux Etats-Unis et que la Seconde Guerre mondiale était terminée. Dans le cinéma, tout le monde s'est mis à hurler de joie, c'était l'extase. Nous nous sommes précipités dehors, dans les rues, où retentissaient les coups de klaxon. Par une chaude après-midi d'été. Il y avait un tohu-bohu de tous les diables. Des inconnus se donnaient l'accolade et s'embrassaient. Toutes les voitures klaxonnaient. Les rues étaient inondées de monde. La circulation s'était complètement arrêtée. Ca grouillait de gens qui s'embrassaient et riaient, on aurait dit des fourmis en folie perchées sur des voitures aux klaxons affolés. Qu'y avait-il de mieux à faire ? Les longues années de guerre étaient terminées. La page tournée. Fini. Nous avions vaincu et détruit le peuple japonais, ces singes infra-humains. La justice et les droits de l'homme avaient triomphé de ces créatures qui appartenaient aux jungles et non aux villes. J'avais dix ans. Voilà ce que je ressentais. Mon oncle Edward avait été vengé. Sa mort avait été purifiée par la destruction du Japon. Hiroshima et Nagasaki étaient de fières bougies qui brillaient sur le gâteau d'anniversaire de son sacrifice. Puis les années ont passé. J'ai vieilli. Je n'avais plus dix ans. Brusquement, j'en ai eu quinze, la guerre a glissé dans le fond de ma mémoire, et ma haine des Japonais s'est effacée du même coup. Les émotions ont commencé à se dissiper. Les Japonais avaient appris leur leçon, et nous, en tant que chrétiens miséricordieux, nous leur offrions une seconde chance, et ils la saisissaient, c'était magnifique. Nous étions leur père et eux nos petits enfants punis pour avoir été méchants, mais ils se faisaient tout gentils maintenant, et nous leur pardonnions comme de bons chrétiens. Après tout, s'ils avaient été infra-humains pour commencer, nous leur apprenions maintenant à être humains et ils apprenaient très rapidement. Les années se sont écoulées. J'ai eu dix-sept ans et puis dix-huit, et j'ai commencé à lire de la poésie japonaise haïku du XVIIe siècle. J'ai lu Basho et Issa. J'ai apprécié leur façon d'utiliser le langage en concentrant l'émotion, le détail et l'image pour aboutir à une espèce d'acier trempé dans la rosée. J'ai alors compris que le peuple japonais n'était pas constitué de créatures infra-humaines, mais avait été un peuple civilisé, sensible et amical, des siècles avant notre rencontre du 7 décembre. Alors les choses de la guerre sont devenues plus claires pour moi. J'ai commencé à comprendre ce qui s'était passé . J'ai commencé à comprendre les mécanismes qui font que la logique et la raison échouent dès que commence la guerre ; débute alors une ère d'irrationalité et de folie. Je me suis intéressé à la peinture et aux manuscrits japonais. J'ai été très impressionné. J'ai apprécié leur façon de peindre les oiseaux car j'aimais les oiseaux et dès lors je n'ai plus été l'enfant de la Seconde Guerre mondiale qui haïssait les Japonais et souhaitait que son oncle soit vengé.