Je me souviens
de Je me souviens
de Georges Perec.

 

 



Je me souviens des photos de Brigitte Bardot nue dans l'Express.
Je me souviens de Ringo Starr et de Babara Bach dans un épouvantable film de Science-Fiction.
Je me souviens du Solarium au Val-André.
Je me souviens de la finale de la coupe du Monde de football à Munich en 1974, j'ai pleuré parce que les Pays -Bas de Johan Cryuiff avaient perdu.
Je me souviens des disques du Modern Jazz Quartet que mon père écoutait le soir quand nous étions couchés.
Je me souviens que pendant longtemps je peinais sur la différence de prononciation entre le mot pratique et le nom Patrick.
Je me souviens du jeu des 2CV vertes et rouges "sans retour".
Je me souviens de la chute de Saigon.
Je me souviens de Roger Gicquel qui présentait le journal télévisé mais je ne sais plus sur quelle chaîne, d'ailleurs à bien y penser je ne sais pas s'il y avait d'aussi nombreuses chaînes de télévision à l'époque.
Je me souviens du memory.
Je me souviens qu'en sixième A à Saint Joseph, un de mes camarades de classe s'appelait Jean-Hubert Losserand.
Je me souviens du coup du berger aux échecs et du mat du couloir, qui était pour moi le but à atteindre.
Je me souviens d'une petite gravure reproduite dans l'Express, représentant une ligne de condamnés à mort en Chine qui se faisaient décapiter au sabre chacun son tour. Il y a avait au premier plan de cette image un condamné déjà exécute dont la tête avait roulé hors du corps, et l'on voyait la cavité du cou, au deuxième plan un condamné était sur le point de se faire décapiter, son bourreau avait brandi le sabre très haut, un instant qui était figé dans l'éternité, et dans l'arrière plan d'autres condamnés étaient à genoux attendant leur tour. Cette image m'a longtemps hanté et fait faire des cauchemars.
Je me souviens des dinosaures du jardin des Plantes.
Je me souviens des petites filles de ma classe qui avaient des cheveux assez longs pour pouvoir mordiller une mêche de leurs cheveux, ce dont j'étais très jaloux puisqu'on emmenait toujours chez le coiffeur alors que j'étais sur le point de parvenir à en faire autant, je n'aimais donc jamais aller chez le coiffeur, ce qui était une véritable punition.
Je me souviens de Carole Nicolas.
Je me souviens que mon nom n'était pas facile à écrire, ni à prononcer.
Je me souviens de la catastrophe du Tupolev 144 au salon du Bourget.
Je me souviens des poinçonneurs de tickets dans le métro, de même que je me souviens des premiers tourniquets à la station Opéra.
Je me souviens du club des cinq en bibliothèque rose et du clan de sept en bibliothèque verte.
Je me souviens de cent cinquante deux mille trois cent quatre.
Je me souviens des manivelles pour démarrer les deux chevaux.
Je me souviens de la cinquième symphonie de Beethoven.
Je me souviens de Vol de Nuit de Saint-Exupéry.
Je me souviens de Bjorn Borg à Roland Garros, des Verts à Saint-Etienne, Kurkovic, Piazza, les frères Revelli, Larquais, Rocheteau, Janvion, et de Bernard Thévenet qui avait gagné le tour de France avec une échappée décisive contre Eddie Merkx et aussi de Nadia Comenecci et de ses 10 aux Jeux Olympiques de Montréal en 1976.
Je me souviens des chaussettes rouges de Pompidou.
Je me souviens du premier homme sur la Lune.
Je me souviens de Mademoiselle Olaillon, de Monsieur Houillon, de Monsieur Guénier et de Monsieur Brichard, de Mademoiselle Henry, de Madame Caura, de Mademoiselle Mulard et de Monsieur Goussard, de Monsieur Lajarge, de Monsieur Demuyter, après je ne me souviens plus.
Je me souviens de "Et ta soeur — Elle pisse bleu, pourquoi t'as quèque chose à teindre.»
Je me souviens des sous marins belges qui remontaient toutes le huit minues pour faire respirer les rameurs.
Je me souviens de Satisfaction des Rolling stones, de même que je me souviens de la séparation des Beatles et de la rumeur que Paul Mc Cartney était mort et que c'était un sosie qui le remplaçait au pied levé, c'est d'ailleurs à cette occasion que j'ai appris la signification du mot sosie.
Je me souviens du Jour le plus long avec John Wayne et Robert Mitchum.
Je me souviens de la mort de Pompidou, de Pierre Mesmer et du jour de congé pour les écoliers pour l'investiture de Giscard d'Estaing.
Je me souviens de le série télévisée les Mystères de l'Ouest.
Je me souviens n'avoir rien compris à l'expression être pendu jusqu'à ce que mort s'en suive.
Je me souviens des crues du Gange au Bangla Desh et du coup d'état au Chili.
Je me souviens des timbres de ma collection qui mettaient en garde contre l'usage de la drogue, je ne comprenais d'ailleurs pas ce qu'était la drogue et les explications embarassées de ma mère ne faisaient rien pour éclaircir ce mystère, cette histoire de produit qui rendait heureux sur le coup et ensuite très malheureux était décidemment pas simple.
Je me souviens des jeux de société "A la conquète du pétrole», «Embuscades» «Long cours» et le «Risk».
Je me souviens de la mode des mini jupes, puis de celles des jupes longues.
Je me souviens du café des voyageurs au Vigan.
Je me souviens de Jacques Abouchard otage au Liban, et de cette femme dont j'ai oublié le nom prisonnière dans le Tibesti.
Je me souviens de livre Rouget le braconnier.
Je me souviens des instamatics de Kodak mais aussi de la fome des bouteilles d'Evian et de Contrexeville.
Je me souviens de la cassonade de Loos et des speculoos.
Je me souviens de «Ah les filles, ah les filles elles me rendent marteau» d'Au bonheur des dames.
Je me souviens que le carré de l'hypothénuse est égal à la somme des carrés des côtés adjacents, et je me souviens aussi que anticonstitutionnellement est le mot le plus long de la langue française.
Je me souviens des bonbons verts qui faisaient du bruit en fondant dans la bouche, je me souviens de fond dans la bouche pas dans la main et c'est plus tard que je compris la signification potentiellement obsène de ce slogan.
Je me souviens de l'invasion de l'Afghnanistan par l'URSS, de l'élection de Jimmy Carter ( je trouvais que c'était sympa un président qui s'appelait Jimmy, beaucoup plus sympa que Valéry ), et de la Révolution iranienne et de la mort de Mao Tse Toung.
Je me souviens qu'il neigeait plus souvent à Paris que de nos jours.
Je me souviens des photos de Mesrine dans les commissariats de police.
Je me souviens d'Orange Mécanique qui était interdit aux moins de dix huit ans à mon grand dam, parce que je trouvais le titre "génial" qui était un mot très à la mode à cette époque.
Je me souviens du Verlan.
Je me souviens du réveillon 1972 / 1973.
Je me souviens des Choses de Georges Perec que j'avais trouvé chiant.
Je me souviens de la Canicule de 1976.
Je me souviens des visites au Louvre le dimanche matin.
Je me souviens que l'illustration de la lettre Z du petit Larousse était celle d'un zèbre et que celle du A était celle d'une caravelle pour Avion.
Je me souviens que mon premier vélo était blanc et qu'il avait un guidon de course selon ma propre expression.
Je me souviens que la circonférence de la Terre fait 40075 kilomètres, et aussi que s'il on pouvait plier une feuille de papier en deux cinquante fois de suite sur elle-même, l'épaisseur du pliage serait égale à deux fois la distance de la Terre à la Lune.
Je me souviens des protège-cahiers.
Je me souviens de six russe c'est six slaves et s'il s'lave c'est qui s'nettoie, et s'il s'nettoie c'est donc ton frère donc Cyrhus est ton frère.
Je me souviens de la guerre des colorants et des fameux camemberts sans colorants de mon Oncle Michel.
Je me souviens de "Fruité c'est plus musclé".
Je me souviens que con est en fait un compliment parce que cela veut dire champion olympique de natation, comme Mark Spitz.
Je me souviens de die diplomatische Beziehungen zwischen Frankreich une Deutschland sind im Gang et de l'épouvantable prof d'Allemand que j'avais à l'époque: Madame Boutrouille que l'on appelait Sac d'Os.
Je me souviens que la probablilité de tirer deux double six de suite au dés est de un sur mille deux cent quatre vingt seize.
Je me souviens de Homo Homini Lupus.
Je me souviens du cirque Jean Richard et du trapéziste qui m'avait fait tellement peur.
Je me souviens de Jean Gabin dans Quai des Brumes et dans le Jour se lève.
Je me souviens qu'en comptant le nombre de secondes qui séparent l'éclair du coup de tonnerre, et en multipliant ce nombre par trois cents mètres, on sait à quelle distance la foudre est tombée.
Je me souviens d'une éclipse partielle de soleil qui n'avait rien à voir avec celle du Temple du Soleil.
Je me souviens de la réplique "Et pas d'hélice hélàs — c'est là qu'est l'os" dans la Grande Vadrouille.
Je me souviens des diamants et de Bokassa ( et qui se souvient du titre en première page du Canard enchainé: « Giscard est revenu d'Afrique avec des diapos plein les manches »? , ce qui en fait annonçait l'arrivée de Joel Martin à l'Album de la Comtesse. )  
Je me souviens du prof de math chauve que l'on appelait "Caillou"
Je me souviens de "la maison était vide comme un chou-fleur"
Je me souviens de l'odeur de l'okoumé
Je me souviens d'Andrew Wiles
Je me souviens de Sandie Shaw
Je me souviens du jeu de Sprout
Je me souviens des surplus américains
Je me souviens du Big Bang
Je me souviens de Casimir.
Je me souviens des premiers pas sur la lune, chez nous c'était en pleine nuit et j'avais juste 7 ans.

Je me souviens de l'assassinat de Kennedy, j'oublierai jamais ces premières images de "mort en direct".

Je me souviens de tous les couchers de soleil qui colorent magnifiquement nos montagnes .
Je me souviens qu'un soir, en trichant au googlewacking j'ai découvert desordre.free.fr Le couple de mots qui m'y a conduite était anticonstitutionnellement ET chou-fleur.
Je me souviens de l'arnica que l'on nous badigeonnait sur les genoux, lorsqu'on s'était fait mal dans la cour de récréation.
Je me souviens des Carambar et des Malabar.
Je me souviens des arcades du jardin du Palais-Royal.
Je me souviens du manège des Tuileries, et des petits chevaux.
Je me souviens des bonbons rouges, des coquelicots.
Je me souviens des Bons Points.
Je me souviens de ma première bicyclette, elle était bleue, j'avais 5 ans.
Je me souviens de la naissance de ma petite soeur.
Je me souviens de Luc, il avait 5 ans et moi aussi, et on s'est tenus la main le premier jour de la maternelle.
Je me souviens de la publicité 'le thon, c'est bon'.
Je me souviens de Danielle Gilbert qui animait une émission. Elle avait une grande bouche.
Je me souviens de la devise de Paris, 'fluctuat nec mergitur'.
Je me souviens du grand trou des Halles.
Je me souviens des visites au musée du Louvre le Dimanche matin.
Je me souviens de la première voiture de mes parents, une 4L bleu ciel.
Je me souviens des haricots 'manches courtes'.
Je me souviens du goût des gâteaux secs un peu rances, du placard dans l'appartement rue Charles Baudelaire.
Je me souviens de la robe 'bleue canard' de ma grand-mère, je trouvais que ça ne ressemblait pas du tout à un canard.
Je me souviens des autobus à impériale.
Je me souviens du guignol.

Je me souviens de la Galerie Vivienne, je courais vite le soir en rentrant de la piscine.

Je me souviens des Oui Oui en bibliothèque rose.

Je me souviens des masques à gaz datant de la seconde guerre mondiale, que je trouvai dans le grenier, à Villiers.
Je me souviens des Malheurs de Sophie.
Je me souviens du lac noir en Alsace.
Je me souviens des tartes aux myrtilles à Strasbourg.
Je me souviens du vieux seau rouillé au cimetière, et comment je veillais à toujours arroser le pied de rose du monsieur enterré à côté de mes grands-parents, un immigré polonais qui n'avait jamais de visites.
Je me souviens de la piscine Lutetia et de l'odeur du chlore.
Je me souviens de la Foire du Trône.
Je me souviens des gaufres du zoo de Vincennes.
Je me souviens des tabliers ou blouses achetés au Printemps avant la rentrée des classes.
Je me souviens du mot pithécanthrope.
Je me souviens de la Corse et des tournants.
Je me souviens des Nympheas de Monet.
Je me souviens du tripier, rue Chabanais.
Je me souviens des cigarettes de mon grand-père, des Lucky Strike.
Je me souviens poser une pièce de 5 F sur le comptoir du buraliste et demander d'une voix timide 'un paquet de Pall Mall'.
Je me souviens des Tac Tac qui faisaient mal aux poignets.
Je me souviens des 'frites'.
Je me souviens des canons de Pachelbel, j'avais 8 ans, et je m'exclamais dans l'escalier qui nous emmenait chez nous 'écoute, maman, papa est rentré".
Je me souviens que le Lotus bleu était mon Tintin préféré.
Je me souviens des pantalons pattes d'éléphant.

Je me souviens des maxi-manteaux.
Je me souviens de Guy Drut et de sa médaille d'or.
Je me souviens de Bjorn Borg.
Je me souviens, à Florence, de la découverte de Botticcelli.
Je me souviens de Peter Pan, ma première fois au cinéma.
Je me souviens des eskimos.
Je me souviens du masque mortuaire de Beethoven dans ma chambre d'enfant.
Je me souviens du slogan 'Faites l'amour, pas la guerre".
Je me souviens des Dossiers de l'écran et de la musique surtout.
Je me souviens de la théorie mathématique de la transitivité.

Je me souviens du lilas mauve dans le jardin, à Villiers, et des tulipes.

Je me souviens de cette envie d'être enfin adulte pour pouvoir vivre la vie.

Je me souviens que j'oublie toujours tout.

Je me souviens qu'il faut me souvenir, mais de quoi!

Je me souviens parfois de mes rêves quand je me lève la nuit pour uriner!

Je me souviens de mon tout premier rêve ; j'avais vingt ans. De quoi étaient faites les nuits précédentes? J'ai oublié.

Je me souviens que tout y était banal, décevant, que les énigmes qui s'y déroulaient étaient vulgaires, des caricatures de livres mal lus.

Je me souviens d'une image terrifiante qui m'avait fait plonger derrière le fauteuil du salon. J'avais neuf ans (la télévision était apparue dans la maison depuis peu, en noir et blanc). J'y tremblais un moment. Longtemps, des années après, je pus reconnaître dans le Nosferatu de Murnau le spectre blanc qui m'avait tant effrayé.

Je me souviens d'avoir tremblé à nouveau.

Je me souviens de la première invitation à la baise: elle s'appelait Chantal, elle avait trente cinq ans, moi à peine seize, nous étions dans son salon. Elle m'a dit «Enlève ton pantalon.» C'était court, cru. J'en ris souvent.

Je me souviens de la première chatte dans laquelle j'aie plongé les doigts. La propriétaire était allemande, s'appelait Bine. J'ai aimé tout de suite l'odeur. Tout près du divan où je la fouillais hardiment (méthode) en me sentant de temps en temps les doigts, gloussaient certaines de ses copines qui attendaient dans le noir que nous eussions fini. Fini quoi?

Je me souviens de photos que je ne devais jamais voir, elles passaient furtivement dans les mains de ma grand-mère dont le visage s'était terriblement assombri (comme un ciel, très vite). Elles rejoignirent une boîte. Je ne vis des photos des camps que trois ou quatre ans plus tard, d'autres, dans d'autres circonstances. Rétroactivement, j'eus peur de celles que je n'avais pas vues.

Je me souviens de ma première branlette, ça m'avait terriblement chauffé la queue, et ça me brûlait les joues aussi. Rien n'était sorti, j'étais exténué. Je rapprochai immédiatement la sensation d'une crampe très agréable qui m'avait saisi, enfant, à l'école, en montant à la corde.

Je me souviens de la vue plongeante sur le professeur de gymnastique et un cercle d'élèves, alors que je tenais violemment serrée la corde entre mes cuisses. Comprenaient-ils pourquoi je ne bougeais plus? Leurs voix m'étaient devenues incompréhensibles.

Je me souviens de la première manifestation du dégoût de moi-même; mon père avait acheté des pinceaux, des brosses, avec ce qu'il appelle «son argent de poche». Il m'appelait, je ne me déplaçai pas. Il m'agaçait, j'étais en train de dessiner et je supposais qu'une fois encore il m'invitait à descendre pour des prunes, des conneries (il avait l'habitude de m'appeler à tout bout de champ en plein boulot pour me faire renifler la cuisine, observer la cuisson, etc.). J'entendis un fracas dans l'escalier. Des brosses, des pinceaux, faisaient sur une dizaine de marche un jeu de mikado. Je ne me souviens plus de la façon dont je parvins à le remercier.

Je me souviens de ma première peinture à l'huile. J'avais treize ans, ma grand-mère venait de mourir. C'était un portrait sans elle, une autre femme, mais elle tout de même comme peut l'être un visage-nom dans un rêve.

Je me souviens du premier balayage de mes propres certitudes : un an auparavant, j'avais rit et braillé au scandale en voyant dans un livre une Robe chiffonnée et rouge de Tapiès. Et là, j'avais quinze ans, j'étais en Hollande, je voyais mon premier Tapiès sur un mur. J'étais émerveillé. Je me souvenais de la robe rouge et j'entamai une carrière de prudence.

Je me souviens du second balayage de mes propres certitudes : revenu de ce voyage, la tête pleine de choses incompréhensibles mais que je tenais fermement à faire miennes (le Carré blanc sur fond blanc de Malévitch, une bicyclette et quelques ardoises de Beuys), j'ôtais tous les posters de Dali qu'il y avait sur les murs de ma chambre et je décidai de revendre la plupart de mes livres d'art. Comme ça a été difficile de les remplacer, ensuite, de trouver les bons!

Je me souviens de mes premiers fanfaronnades publiques : j'avais écrit «Dargaud» au bas de la couverture maladroite de l'album de bandes dessinées que je venais de finir et j'allai montrer mon tas de feuilles scotchées à mes camarades de CM1.

Je me souviens de la grande surprise que provoqua la première olive trouvée bonne, à la table d'un bar, après tant d'années de dégoût.

Je me souviens des mouvements des flancs de mon chien dormant profondément, de la peau rose se tendant, s'affaissant, derrière les poils blancs. Des six tétons (six?).

Je me souviens du seul coup de poing que j'aie jamais donné de ma vie; il ne valait aucune peine, rien, une colère pas plus importante qu'une autre. Il chassa toute volonté d'en porter d'autre.

Je me souviens de cette monitrice ivre qui fêtait la fin de cette colonie de vacances; je la regardais pisser. Je crois que je ne comprenais pas ce que je voyais. Pourtant je comprenais "femme", "pisser", et peut-être même "ivre".

Je me souviens de "dernière reine", la chute d'une phrase saisie dans la chambre d'écho d'Éric Nédélec, le musicien de qui, à cette époque, je partageais l'appartement. La nuit, j'en rêvais, plus rien ne pouvait arrêter l'écho. Il avait une couleur.

Je me souviens de l'incapacité à faire comprendre à la veuve de Michel Vachey combien son mari était important pour moi; je n'étais (pensais-je) qu'une ombre qui passait parfois dans leur appartement, qui n'avait aucun droit sur ce deuil. Je l'aimais parce que c'était le premier adulte qui ne se fût pas senti obligé de faire mon éducation, quand il était le seul qui eût pu s'y autoriser.

Je me souviens de l'odeur douceâtre de la synagogue, qui m'avait saisi la première fois que j'y avais mis les pieds. Depuis, chaque fois que je sens ailleurs cette étrange suavité de pâte d'amande (c'était celle des nettoyants ménagers utilisés au temple), je revois la bimah, je sens sur ma tête la caresse d'une kippa et je me fais l'effet, pour l'éternité, où que je me trouve, d'un singe habillé. Je n'ai jamais pénétré un temple, quelle qu'en fût le culte, que par effraction.

Je me souviens de la violente secousse que me firent les premières lignes lues incompréhensibles: il y avait donc des livres obscurs, qu'on atteignaient lentement, difficilement, qui ne vous offraient rien sans peine. Cette découverte et l'attraction violente qu'elle exerça sur moi était strictement superposable à mon premier pas vers l'émancipation du monde des adultes, la première épreuve de la liberté et, aussi, de la transgression; j'avais huit ans, j'avais pris l'habitude de trouver dans les livres ce que j'y cherchais. Pour la première fois, je me refusai à suivre mes parents dans cette épouvantable promenade rituelle du dimanche, en famille, à regarder les adultes jouer aux boules, regarder courir les chiens, regarder la mer toujours pareille quoiqu'en disent les grands, regarder mon temps devenir le vent et partir dans les dunes courber les herbes. Je restai à la maison après une rude bataille contre les lieux communs sur la santé, la promenade, les enfants (qu'aurais-je pu savoir des enfants, moi qui ne connaissais que ce corps-là?). Dès qu'ils furent partis, je me jetai sur le livre interdit, celui qu'on avait placé très haut dans la bibliothèque jamais consultée du salon, celui dont mon père faisait des grands mystères; c'était le Frankenstein de Shelley; je ne le quittai pas d'une ligne depuis leur départ jusqu'au soir où, en entendant la clé dans la serrure, je bondis fiévreusement sur la chaise pour remettre le livre sur son étagère. Je suppose que j'étais rouge d'excitation.

Je me souviens des innombrables autres livres, interdits ou pas, qui, par la suite, avaient transformé le dimanche de torture en un moment de grâce attendu toute la semaine.

Je me souviens des deux jeunes filles qui se sont moquées de mon père parce qu’il avait éternué bruyamment dans la rue.

Je me souviens des Frères Ripolin.

Je me souviens que je ne voulais pas aller à l’école parce que j’avais mes règles.

Je me souviens du flic qui m’a arrêtée sur la place Saint-Michel.

Je me souviens de la première photo pornographique que j’ai vue.

Je me souviens que Suzanne a cru que ma mère m’exaspérait.

Je me souviens que j’ai croisé ma meilleure amie avec son amoureux et que je n’ai pas été triste de me promener seule.

Je me souviens que j’ai compris qu’on avait jeté des Algériens par-dessus les ponts de la Seine.

Je me souviens du Boléro de Ravel.

Je me souviens que longtemps je ne me suis souvenue de rien.

Je me souviens qu'à l'armée on disait il n'y a pas de mauvaises langues il n'y a que des femmes frigides, et je me souviens que cela me faisait rire mais que je n'étais pas certain de comprendre, j'avais vingt ans.

Je me souviens du chant que faisait en marche arrière la "traction" que j'avais encore à Bastia en 1967, et de mon émotion à entendre la Xantia chanter presque pareil.

Je me souviens très rarement de mes rêves.

Je me souviens de Ferdinand Griffon dans son cinéma permanent.

Je me souviens des Chants de Maldoror, achetés chez un bouquiniste. Couverture rouge, très petit format.

Je me souviens de la première fois où j'ai dormi avec quelqu'un. C'était à même le sol, dans un sac de couchage.

Je me souviens de Marcel Benabou qui en souriant a paraphé, à côté de son nom, mon exemplaire de La Vie mode d'emploi.

Je me souviens de la tombe de Stendhal.

Je me souviens de ce coiffeur à Wasselonne qui prenait moins d'un quart d'heure pour nous faire une coupe à mon père et moi.

Je me souviens de Pépé qui venait me chercher à l'école, le vendredi après-midi, dans sa Clio grise.

Je me souviens des téléphériques que nous faisions avec Hubert, dans la cuisine.

Je me souviens du Vieil homme et la mer.

Je me souviens des Roucasseries.

Je me souviens du chapelet, le mercredi matin, à neuf heures.

Je me souviens d'une Peugeot 104 orange.

Je me souviens de silence le curé danse dans l'ambulance.

Je me souviens de l'odeur mêlée des chips, du saucisson et de l'eau chlorée, dans la voiture le mardi soir en revenant de la piscine de Gournay-en-Bray

Je me souviens de m´être donné rendez-vous en l´an 2000, quand j´aurais 38 ans.
La date venue j´étais bien là, face au jeune garçon qui voulait se projeter dans l´avenir, savoir si il allait réussir sa vie.
Le jeune garçon a décidé que non.

Je me souviens de Septembre noir et de son dénouement dans un bain de sang




Cinquante je me souviens de Georges Perec


Je me souviens du Memory

D'autres avant moi ont visiblement aussi eu cette idée des « je me souviens » ( tout comme Perec l'avait empruntée à Joe Brainard dans son I Remember, livre que lui avait prêté Harry Mathews ) :


Je me souviens de Samy Frey sur son vélo.

Je me souviens d'Echolalie.

Je me souviens de Random Access Memory

Je me souviens des souvenirs de quelqu'un d'autre.

Je me souviens de souvenirs enfouis dans la pénombre.