Un Extrait de la Vaisselle, Philippe De Jonckheere, 1993-1999.


?

En un point non déterminé, se situant aux alentours de Vieille Brioude, en direction de Langeac, mais rien n'était moins certain. Il s'était un peu perdu. À force de prendre des routes dont la largeur allaient s'amenuisant, il avait un peu perdu le fil, et le Nord avec. Il avait surtout commis l'imprudence d'enquiller sur des chemins de terre alors que blanc et anthracite étaient devenus des couleurs confuses, miscibles.

Nuit donc.

Nuit.

Anthracite.

Une nuit anthracite foncé.

Pour autant qu'il le sache, il pouvait très bien tourner en rond. Le paysage alentour tout entier était difficilement définissable à la seule lueur des phares de sa voiture. Il lui semblait emprunter des routes qui traversaient des champs à la boue sèche et craquelée, ondulés, mais il aurait aussi bien pu être dans les alentours de bosquets ou même de forêts, il n'aurait pû le dire, sa vision périphérique était aussi restreinte que la portée limitée de ses phares. Les circonstances eussent été idéales pour son affaire, comme il disait, mais des champs fréquemment labourrés, ce qui avait l'air d'être le cas de ceux ci, était le pire endroit dont il puisse rêver pour son affaire comme il disait, évidemment, je n'avais pas besoin d'expliquer pourquoi, d'en donner les raisons. De toute manière il ne s'était toujours pas encquis d'une pelle, il s’en fit le reproche. Ce serait lamentable de trouver l’endroit et les circonstances s’y prêtant, et de ne pas disposer du matériel pour se mettre à la tâche.

A faire demain.

Impérativement.

Mauvais endroit, donc. Et de manière suffisamment surprenante pour être remarquée, Il était, pour le moment, le cadet de ses soucis. Il avait bien assez à faire avec lui-même. Sortir de là avant tout. Démêler ses gaules, comme on dit. S'en dépêtrant, assez mal, il faut bien en convenir, il pesa, un moment, le pour et le contre de s'arrêter, là, au hasard. Demain il ferait jour, comme on dit également. Après tout, cette solution lui paraissait en tout point logique — quitte à dormir dans la voiture, comme jusqu'à présent, l'endroit importait peu, il fallait bien le dire— n'était-ce qu'à la lumière du jour, le lendemain, il pouvait très bien se retrouver au milieu d'un champ dépeuplé et être ainsi la cible de tous les regards. Une telle situation n'aurait pas manqué, elle serait remarquée à coup sûr par quelqu'un, d'attiser les soupçons. Et cela aussi n'était en aucun cas souhaitable. À éviter autant que possible. S'orienter était inextricable. Pour autant qu'il le sache, en effet, il pouvait très bien tourner en rond et la vieille astuce de l'erreur systématique de navigation pouvait tout autant se montrer parfaitement inefficace et vide de sens. C'était bien le mot. Non seulement la direction lui faisait défaut, mais il n'avait pas davantage connaissance du sens, ce qui faisait de son véhicule un vecteur désolé. Il s'arrêta cependant, dans le seul but de se donner le temps de la réflexion. Il était beaucoup plus aisé de déterminer la position d'un point fixe que celle d'un point mobile. C'était à son sens, du point de vue de la navigation, s'entend, le plus indéniable avantage des moyens de locomotions terrestres par rapport à ceux de l'air. Il s'agissait bien là d'un raisonnement hypothétique, il s'en rendait compte. De fait un point fixe n'offrant aucune caractéristique propre, de même que ne pouvant être clairement apparenté à son contexte, n'était d'aucune utilité pour ce qui était de se situer, si ce n'est que l'on pouvait dire sans se tromper qu'il s'agissait du point X, différent en tout point, C'était le cas de le dire, de son point voisin Y, mais X et Y restaient de béantes inconnues, qu'aucune autre équation ne venait mettre en lumière. Pour cette raison, il était certainement préférable, toujours en tout point, et c'était toujours le cas de le dire, de se déplacer, au contraire, même erratiquement, et c'était là la beauté simple du principe d'erreur systématique, jusqu'à rencontrer un point connu. Quand bien même ce point connu, identifiable, tardait à être rencontré, se déplacer de point inconnu en point inconnu, permettait cependant d'exclure ces points devenant ainsi connus pour être inconnus. À condition évidemment de pouvoir les reconnaître ultérieurement, ce qui dans le cas qui nous occupait été virtuellement impossible. Cette dernière constatation ramenait inéluctablement à la possibilité détestable de tourner en rond. Les deux possibilités, se figer en un point inconnu, ou décrire un cercle de points tous aussi inconnus que le point inconnu sur lequel il serait figé, était donc de valeur égale. N'était-ce, et cela n'était pas à exclure, la chance qui sourrirait à l'aléatoire d’une navigation au petit bonheur la chance, précisément. Cependant, prenons un exemple concret qui permettrait de fixer les idées. Soit un billard français, dont les trois boules seraient en tout état de cause, placées aléatoirement. Admettons par ailleurs qu'il soit physiquement possible de tirer une des deux boules blanches avec une force infinie, dans une direction aléatoire. Il serait tentant, dans ce cas d'études, de penser que la probabilité de réussir le coup dans de telles circonstances, la force du coup étant infinie, était égale à un. Or, aussi proche que cette probabilité puisse être de un, elle n'était pas strictement égale à un, en effet, il convenait de ne pas omettre les coups périodiques, c'est-à-dire tous les coups qui aurait ricoché sans fin — du fait de la force infinie — mais selon des tracés répétitifs, lesquels n’incluaient pas dans leurs parcours une des deux autres boules. La force infinie au billard français, outre le fait qu'elle aurait rompu, tout à fait le charme du jeu, sa beauté, n'aurait pas garanti aux joueurs, à coup sûr, la réussite de son coup, et cela bien que l'on entende parfois, autour d'une table de billard, des joueurs dont les boules ralentissement inexorablement, du fait des frottements exclus dans notre cas de figure, alors que celles-ci sont axées pour réussir, dire: "Ca manque d'essence", s'entendit-il dire à voix haute. De même qu'un vecteur se définit par sa direction, son sens, et son intensité, son essence à lui, elle, n'était pas inépuisable. Piètre vecteur que son véhicule, au sens et la direction inconnus, et à l'intensité finie, voire faiblissante. La géométrie vectorielle n'était pas tout. Certes elle pesait dans la balance, entrait en ligne de compte, mais surtout dans l'absolu. Dans la situation qu'il occupait et qui l'occupait, le calcul de probabilité eut été plus utile, mais hélas les données du problème étaient insondables. Le nombre d'inconnues dépassait amplement le nombre d'équations. Aussi se trouvait-il devant un cas de figure où la logique faisait cruellement défaut, la mathématique ne lui avait procuré aucune fourchette, et c'était avec le couteau de l'intuition qu'il allait falloir tailler dans le vif.

S'immobiliser.

Poursuivre.

Il devenait inutile de réfléchir plus outre, avec une certaine clarté, son raisonnement venait de lui donner à voir que la réflexion — c'est-à-dire raisonner logiquement en faisant, à aucun moment, entrer en ligne de compte la moindre intuition, et ce pour garantir la solidité de la base du raisonnement — ne le conduirait nulle part. Il démarra et opta pour l'erreur systématique. Adviendrait que pourrait, si panne sèche il devait y avoir. Chaotique fut le chemin mais après des minutes empreintes de vacuité, d'éternité presque, n’exagérons rien, les gens parlent vite d’éternité, ce ne sont que des éternités, en fait, chiffrables en minutes, les gens exagèrent toujours, se mettent en valeur par de grossières exagérations, mettent en réalité leur existence en scène, dont ils deviennent le propre public, un public de néophytes, tout le contraire d’un public connaisseur, après ces minutes et ces lignes empruntes de vacuité donc, les phares de la voiture léchèrent un mur. Mur impliquait, à plus ou moins longue échéance, présence humaine. Il avait fait le bon choix. Jusqu'à preuve du contraire. Là où était l'homme, serait le chemin connu qui mènerait en des terres connues. Ne nous exaltons pas. Cette manie de l’exagération, de la mise en scène. Eviter les figures de style, surtout, celles pompeuses que l'on serait amené à regretter par la suite. De fait ce mur d’enceinte encerclait une maison, assez vaste pour autant qu'il puisse en juger malgré les contours mal définis de cette demeure dans l'obscurité. Il ne devait pas être aussi tard. Il estima la durée de ses errances et de ses digressions depuis la tombée de la nuit à deux heures tout au plus. Et pourtant la maison était éteinte, enfin, vide de toute lumière, si tant est que cela soit une indication de l'absence de présence humaine à une heure donnée. Cependant il acquit la conviction que l'aide espérée ne viendrait pas des habitants de cette demeure, aux airs, jusqu'à preuve du contraire, de courants d'air. Sa situation devenait cocace. La ténèbre des environs était tenace, sinon locace sur le désert de vies humaines dans les parages, excluant la sienne pour la clarté des déductions. Inhabitée n'aurait pas été le mot ad hoc non plus. Des signes tangibles, enfin ce qu’il pouvait en distinguer dans l'obscurité, la bonne maintenue des plates bandes, ne trompaient pas. D'autres au contraire montraient que les lieux étaient déserts, ne serait-ce que temporairement. Volets tirés. Un des volets était mal fermé, il put l'ouvrir en crochetant le butoir de la persienne. Cassa un carreau. Péta, avant d'entrer. Entra.

La maison était très humide. C'était ce qui frappait de prime abord et qui confirmait les présomptions premières, faites encore de l'extérieur. Il n'y avait personne. Depuis un moment. Une maison de campagne, une résidence secondaire, tout se tenait à présent. Il trouva assez rapidement, à tâtons, et à la lueur de son briquet le commutateur général, et quand il revint à la cuisine par laquelle il était entré, il fut accueilli par la lumière que diffusait un éclairage plafonnier. Il sursauta d'abord mais se rasséréna, ils, ces gens, avaient laissé la lumière allumée dans la cuisine en partant. Le mobilier sobre et disparate lui confirma qu'il s'agissait bien là d'une habitation secondaire. Il fit le tour du propriétaire; ces gens n'avaient aménagé — et décoré — leur maison de campagne que du strict nécessaire. Les meubles avaient visiblement deux types de provenance, les brocanteurs de la région, le mobilier rustique en attestait, et le reste des meubles qui avait connu une autre habitation, la principale, et qui pour cause de renouvellement avaient attéri ici dans la maison de campagne. Dans les genres mêlés, on lisait en plein les méandres capricieuses des changements de goûts mais aussi des modes, on y voyait même l'évolution de la situation financière de ces gens. De toute évidence, ces gens possèdaient cette maison depuis fort longtemps, la fin des années 60. Comme l'attestait le tapis en peluche blanche dans la chambre des parents. Quelques objets au design, autrefois aventureux, désuet à présent, constituaient les vestiges des années 70. Ces gens avaient dû passer une période difficile, financièrement parlant, au début des années 80, le chômage d'un des deux conjoints sans doute, en effet, des meubles à monter soi-même pouvaient être trouvés un peu dans toutes les pièces. Ils avaient visiblement — bien qu'il ne puisse en apporter la preuve formelle — servi en premier lieu dans la résidence principale, puis des jours meilleurs arrivant, au milieu des années 80, ils furent ensuite acheminés sur le lieu de villégiature. Il se reprit. Il s'était pourtant fait la promesse que de telles incartades, dans la vie privée de ces gens, ne pouvaient être tolérées, qu'elles étaient inconvenables. Vains engagements, malgré le dépouillement, le mobilier et la décoration devenaient d'insoutenables invitations à l'immiscion. Le tout était de rester discret. Il se plut à dénicher quelques photographies, lesquelles étaient réunies pêle-mêle dans un grand sous-verre fait maison. Il était intéressant de constater que tout, dans cette maison de campagne, était de seconde main, de second choix, les photographies y comprises. Pourtant dans ce sous verre dont il estima les dimensions à cinquante X soixante-cinq centimètres, cela devait correspondre au format raisin, format pris tel quel dans sa contingence, il y avait eu, de manière évidente, la volonté de faire ressembler cette maison à la résidence principale. Il n'était même pas du tout exclu que le même ou un comparable sous-verre, contenant de tout aussi comparables photographies, probablement issues des mêmes rouleaux, n’ammassât pas la poussière, quelque part, posé contre ou sur un radiateur, dans la résidence principale. Dans la résidence principale, le pêle-mêle, du fait de son apparence sommaire, était probablement jugé incongru au regard d'un mobilier et d'une décoration plus soignés, et de ce fait relégué en un endroit peu reluisant. Dans la résidence secondaire, au contraire, ce qui était à palier était plutôt le manque de décoration, aussi le pêle-mêle, trônait-il en une place de choix, bien visible. Il était aussi, sans doute, plus naturel de souligner sa présence, ne fût-ce que photographique en un lieu qui n'était pas habité tout au long de l'année, tandis qu'une telle démarche dans la résidence principale, a fortiori, ne se justifiait pas; il eut été même d'un goût douteux de l'appuyer. En un vrac seulement apparent, les différents membres de la famille étaient représentés dans le pêle-mêle, en fait la disposition des photographies les unes par rapport aux autres relevait d'une recherche savante qui s'appliquait, en même temps, à se faire discrète. La plus haute des images représentaient les parents, des gens ordinaires, photographiés de manière ordinaire, au flash, chez eux, dans la résidence principale. La majorité des photographies avaient effectivement été prises dans la résidence principale, et dans cette majorité, une majorité d'entre elles avaient été prises dans le salon, comme en témoignaient très clairement à la fois le mobilier mais aussi deux tableaux au mur du salon, qui revenaient sur presque toutes les photographies. Le premier tableau était, semblait-il, une huile d'un peintre de la rue du Faubourg Saint Honoré, comme on dit, dont il avait oublié le nom, à consonnance italienne, de cela il se souvenait. Un paysage hivernal, d'assez bonnes dimensions, cent par soixante-quinze, estima-t-il. Bien que ne figurant que dans les arrières-plans de quatre photographies, le traitement des couleurs d'hiver lui parut comme assez réussi. Menghini, il lui sembla se rappeler le nom du peintre. Le deuxième tableau était, lui, facile à reconnaître, bien que n'étant représenté entièrement que sur une seule photographie ; il s'agissait de la célèbre et non moins éculée lithographie de Léonard Fini, d'un visage de femme dans un halo. Celui de cette lithographie était ocre mais, pour en avoir vu quantité de versions différentes, toutes plus navrantes, il savait que le même visage de femme existait dans une douzaine de tons différents, ce qui en faisait une oeuvre, certes pas unique, mais pour le moins maléable pour ce qui était de son assortiment à votre mobilier existant. De loin il préféra le paysage hivernal de Menghini ; était-ce bien lui ? Il emmena avec lui le pêle-mêle au salon, il était fourbu, et entendait le regarder, plus à loisir. Il nota, d'un seul coup d'oeil, qu'il venait de s'asseoir sur le canapé qui était représenté dans le salon de la résidence principale sur une des photographies des trois enfants. Son observation première, quant au mobilier, était donc pleinement fondée. Ces gens allaient, à coup sûr, lui devenir familiers. Trois enfants donc, deux garçons et une fille, dans cet ordre-là. Il y avait de la fille trois photographies, dont une en noir et blanc, encore bébé. Les deux autres, en couleurs, dont une en plan assez rapproché pour qu'il pût lire, à sa chaînette, qu'elle s'appelait Valérie. Un des deux garçons étaient représenté par trois photographies dont deux en noir et blanc. L'autre garçon n'était représenté que par deux photographies toutes les deux en couleur. Cependant tout en bas du cadre se trouvait — comme rajoutée en ayant été justement insérée sans démonter le sous verre, tandis que toutes les autres photographies étaient visiblement collées, certaines de travers, toujours avec le même souci de recherche esthétique nonchalante— une photographie de deux jeunes mariés en tenue de mariage. Cette dernière photographie était particulièrement floue, aussi eut-il du mal à reconnaître, le garçon qui à l'évidence était l'aîné. Celui-là même qui n'était représenté que par deux photographiques, enfant. Ce qui était sidérant, et cela n'aidait en rien le rapprochement, c'était le saut d'âge entre la photographie du marié, marié, et la plus récente des photographies de lui, enfant. Une quinzaine d'années, peut-être même plus. Il avait déjà remarqué ce curieux phénomène, en feuilletant des albums de photographies de famille; le nombre de photographies des différentes étapes de la croissance des enfants, allait, au contraire, décroissant, ou même laissait un vide et un silence éloquents sur l'adolescence, ce dernier point s'appliquait surtout aux garçons. Il y avait aussi une autre règle; dans une famille de trois enfants, celui du milieu était le moins photographié des trois, de même que généralement dans une famille de deux enfants, le cadet était également, et ce, de manière notoire, du simple au double parfois, moins photographié. L'examen en détail de chaque photographie des enfants prise individuellement n'apportait pas grand-chose sinon que l'on remarquait que sur la plus récente de ses photographies, Valérie, la petite-fille, alors âgée d'une dizaine d'années, était beaucoup moins souriante que sur les deux autres photographies, dont celle où elle était vraissemblablement âgée de huit ans. Un peu de tristesse même se lisait dans son regard, anormalement lointain pour une enfant de cet âge. Cela semblait d'ailleurs, en tout point, concorder avec l'arrivée sur l'arrière-plan de la photographie du mobilier à monter soi-même. Les difficultés financières du ménage avaient indéniablement laissé des séquelles, voire barré, peut-être un temps seulement, l'épanouissement de Valérie. En haut du pêle-mêle, à gauche, une photographie d'un autre temps avait été appliquée avec des coins. Ses bords étaient dentellés, il ne s'agissait donc pas d'un retirage, cette photographie, naturellement en noir et blanc, représentait un couple d'âge mûr et leurs vêtements permettaient de dater approximativement l'image à la fin des années quarante. Assurément les grands-parents. Mais un seul couple de grands-parents. Etait-ce là une indication sûre de leur décès tandis que l'autre couple de grands-parents était toujours vivant? et donc pas réuni dans le pêle-mêle? Où étaient-ils seulement décédés de fraîche date, ou un seul de ces deux grands-parents n'était plus de ce monde? Plausible, en effet. Plus que probable. Un détail choquait. Le grand-père présumé fumait la pipe, il était même, sur la photographie, affairé à en bourrer une, sa tabatière en porcelaine épaisse était ouverte devant lui sur la table cirée, recouvrant une table aux dimensions imposantes, tant en surface qu'en épaisseur. Sur la photographie des parents, dans le salon de leur résidence principale dans le fond, c'était très net, sur le manteau de la cheminée, seul objet, était la tabatière . En évidence. Et, plus amusant encore, sur la table basse devant lui, seul objet, se trouvait la tabatière. Il l'ouvrit, elle contenait maintenant des épingles de grosseurs différentes mais elle maintenait encore prisonière une faible odeur délavée de tabac roux. Curieux tout de même, la vie de ces gens. Il scruta une dernière fois les photographies du pêle-mêle. Il n'y avait guère plus à en tirer, il était las aussi. Il allait se coucher. Dans une chambre d'enfant. N'importe laquelle. Au hasard.

Il alla dans la cuisine. Il était un peu gêné d'avoir un tant soit peu abusé de la bienfaisance de ses hôtes. Il prit une feuille, qu'il trouva dans un des tiroirs d'un des meubles de cuisine, et d'une écriture qu'il voulût décidée, appliquée et courtoise, il écrivit :

Monsieur, Madame.

Dans des circonstances qui seraient un peu longues à exposer, il se fait que je me suis perdu la nuit dans les vicinités de votre maison. L'essence me manquant de même que tout point d'orientation, je tombai sur votre demeure. De ce fait, dans l'embarras, ne sachant que faire, je me suis résolu, bien malgré moi, à m'inviter, si j'ose dire, chez vous, pour y séjourner la nuit. Je reconnais qu'il soit cavalier aussi de vous avoir brisé un carreau pour pouvoir entrer. A cet effet, vous trouverez ci-joint réparation en la somme de 100 francs. (billet dans l'enveloppe).

En vous priant d'accepter toutes mes excuses, de même qu'en vous remerciant de votre hospitalité contrainte, je vous prie, Madame, Monsieur, d'agréer l'expression de mes sentiments respectueux.

C'était signé.

Paraphe illisible, certes, mais c’était signé.

C'était bien formulé aussi. De cette façon les propriétaires de cette demeure miraculeuse se rendraient bien compte qu'ils n'avaient pas eu affaire à un cuistre.