Pour en finir avec la photographie...(la photographie, enfin*)


Robert Frank n'est pas un photographe, du moins ne le fut-il que jusqu'à la finalisation des Américains.


Dans cette première partie de sa carrière, tandis que Robert Frank manie le medium photographique dans intention d'un document, le spectateur perçoit cependant une volonté très nette de déborder les caractéristiques, habituellement utilisées, de l'appareil photographique : il veut exprimer, avec des photographies. Il va de ce fait à l'encontre du courant documentariste de l’époque, première déviation qui le départit de la photographie, cette dernière à qui l'on fait à l'époque, davantage prévaloir des facultés d'enregistrement. Peut-être, parce que le combat de la photographie fut long et sinueux dans son processus de reconnaissance parmi les autres media artistiques, il est courant que ses pratiquants, les photographes, soient très attachés à respecter, d'une part le medium, d'autre part ses prétendues limites. Lorsque Robert Frank publie les images des Américains, il s'agit là d'un premier affront. A la même époque, en effet, les lois du genre sont régies par le groupe de ses célèbres contemporains — Minor White, Ansel Adams et Edward Weston — davantage occupés par une grandiloquente démonstration de leur savoir-faire technique. Les quatre-vingt trois photos des Américains font alors l'effet d'anti-photos, tant elles semblent mettre en exergue toutes les erreurs à ne pas faire, au profit, certes, de ce qui fait par ailleurs grandement défaut dans ouvre d'Ansel Adams : l'expression. Avec la parution des Américains, le monde de la photographie connaît sans doute sa première oeuvre expérimentale, celle qui sort enfin des effets artisanaux ou de la recherche d'une écriture documentaire; cette nouvelle démarche engendrera par la suite de nouveaux concepts et la naissance de la photographie contemporaine.


A la même époque, le début des années soixante, de nombreuses nouvelles démarches photographiques naissent aux Etats-Unis, parmi elles, la photographie conceptuelle avec Kenneth Josephson, derrière lui, d'autres étudiants de Moholy-Nagy, exilé du Bauhaus pour fonder son Ecole à Chicago, travailleront à faire de cette ville un étonnant centre de la photographie contemporaine. Sur la côte ouest aussi, de nouvelles images photographiques voient le jour: Robert Heineken se fait alors connaître pour une production un peu particulière d'images, ces dernières ayant, pour nombreuses d’entre elles, comme point en commun, la non-utilisation d'un appareil photographique optique. Le travail de Robert Heineken consiste en effet, à imaginer tout procédé s'appuyant sur l'utilisation de la lumière et de matériaux photosensibles. Ces deux ingrédients sont utilisés, éludant tout à fait l'emploi de la camera, mais visant à des métaphores variées autour de l'étymologie du mot photographie, écriture avec la lumière. Le rayogramme, du nom de Man Ray, côtoie, modernisé, des procédés plus contemporains comme le Cibachrome que Robert Heineken expose couché contre un téléviseur qu'il allume et éteint pour une courte seconde. De son côté, à l'Est, Harry Callahan travaille à de nouveaux élargissements, notamment en matière de formes. Par l'utilisation, par exemple, de la surimpression au moment de la prise de vue, il entend également chambouler les velléités de cantonner la photographie dans sa soit-disante vocation documentaire. Dans les pas de Robert Frank, en revanche, s'engagent d'autres photographes comme Diane Arbus, Garry Winogrand, Lee Friedlander. Des Américains, ils retiennent principalement la notion de projet photographique ou encore d'essai, et l'envie de développer leur propre langage où la subjectivité n'est plus condamnée, mais le véritable moteur de leurs images. Quand Robert Frank abandonne la photographie pour le cinéma, la photographie contemporaine est en marche, et ses écoles vont se faire de plus en plus nombreuses.


Le cinéma de Robert Frank ne répond pas davantage que sa photographie, aux pratiques coutumières de l'époque durant laquelle il se tourne vers ce nouveau medium. En effet, son cinéma, s'il est né d'inspirations très diverses (de Rosselini à Godard), ne ressemble pas à celui de ses prédécesseurs. Quand il se veut documentaire ( Life-Raft-Earth, The Cocksucker blues), il est à l'opposé du cinéma de Jean Rouch, au début des années soixante, considéré comme le maître à penser de cette pratique. Lorsque le cinéma de Robert Frank est fictionnel ( Pull my daisy, Keep Busy), alors il ne ressemble en rien, à cause de ses nombreux effets de distanciation, aux films de la nouvelle vague française, récemment exportée à New York, et tandis qu'il travaille à des effets de formes et d'images non narratives ni documentaires (Life dances on, About Me-A Musical), il est aussi éloigné du cinéma d'avant-garde américain, bien qu'il reconnaisse avoir beaucoup d'admiration pour le travail de Michael Snow. En fait son travail cinématographique de documentaire autobiographique ne déclenche à proprement parler, aucun mouvement. Avec la naissance de la vidéo ( au milieu des années soixante-dix ), cependant, apparaissent quelques tentatives comparables, la sienne entre autres - Home Improvements ( voir illustration en haut de page ). Le caractère autobiographique de ce genre de travaux cantonne, malgré tout, ces tentatives à un public très confidentiel. "J'ai fait une seule fois de la vidéo, il y a quatre ans (1985), ça s'appelait Home Improvements, c'était une histoire très intime, des choses sur mon fils, sur ma femme, sur moi, aussi. Regarder cette vidéo, c'est une souffrance pour moi, mais dans les écoles, elle est très utile. En fait, ils peuvent voir ce qu'il ne faut pas faire de sa vie, ils comprennent qu'on peut montrer ses défauts, se filmer comme un exemple à ne pas suivre. Ça les encourage à projeter leurs propres vidéos, des choses qu'ils ne vous auraient jamais montrées, simplement parce que vous avez eu le courage - ou la générosité - de vous montrer tel que vous étiez."


Plus difficile à apprécier, est la résonance des fruits du retour à la photographie de Robert Frank. Ce travail a d'abord été longtemps méconnu et probablement mésestimé. Des préoccupations de cette partie de sa carrière, assez peu ont l'universalité des Américains, sans doute parce que tel n'était pas le voeu de son auteur. Il s'agit aussi d'un travail fangeux dans ce qu'il a d'autobiographique et dont il est difficile d'apprécier combien Robert Frank lui prévoyait un public. Sa problématique, si elle est comparable à celle de contemporains, ou d'autres artistes, souffrirait assez mal d'une tentative de rapprochement ou d'insertion dans un courant ou dans une démarche de groupe : Robert Frank n'est pas un auteur de manifeste ; il est un artiste autonome, en marge de ses contemporains. Tant de raisons rendent difficile l'appréciation de ce travail : il semble en effet qu'au moment où elles étaient réalisées, ces images n'avaient pas forcément l'ambition d'un public. “Je voulais simplement exprimer la douleur, la passion et aussi la perte de la passion. D'ailleurs quand les gens voient ces photos, ils le sentent bien : j'ai été loin. Trop loin. Mais ces photos là, celles que personne ne peut comprendre, j'ai quand même tenu à les mettre dans ce livre, The lines of my hand. Tout simplement parce que la perfection, ça ne m'intéresse pas."


L'exposition Deep South des rencontres d'Arles de 1989, proposait un choix d'une douzaine de panneaux réalisés par Robert Frank, commandités par la ville de Birmingham, Georgia : "L'idée, c'était d'aller là-bas juste avant Noël. Retourner au Leica. Etre reporter. Et là, ça n'allait pas, j'ai tout de suite vu que les reportages photos, c'était bien fini pour moi. Je crois que je suis arrivé au bout de mon voyage dans la photographie. J'étais découragé à l'idée de refaire des photos, je trouvais ça dégoûtant faire des clichés par besoin d'argent.” Quand Robert Frank dit être arrivé au bout de son voyage dans la photographie, il parle des Américains, il parle aussi de ses plus récents développements, il pense sans doute avoir acquis une respectable maîtrise de ces images, aussi, n'est-il plus intéressé de poursuivre en ce sens.


Robert Frank semble fatigué, aussi passablement ennuyé de devoir réaliser quelques commandes alimentaires (photos de mode en hiver 89, commande d'un film sur la Ruhr, commande de Birmingham, Georgia, déjà mentionnée), et sans doute résolu de laisser son travail de côté, un temps, il dit, la photographie. Il ne faut pas considérer sa récente apparition aux rencontre d'Arles de 89 comme le signe d'un retour : de tels espoirs sont les voeux pieux des organisateurs des Rencontres. Il n'est pas non plus sûr que la réédition de In lines of my hand et les mêmes expositions d'Arles 89 marquent la compréhension définitive du travail de Robert Frank depuis 1972.


En effet, de cette période, il est commun de parler de retour à la photographie, désignation commode, Robert Frank utilisant lui aussi le mot de photographie pour parler de ses récentes activités. Dès le début des années 60, une nouvelle forme d'expression apparaît et finit par entrer dans les musées, caractéristique par son éphémérité ou sa théâtralité : la performance, viendront ensuite les installations. Des premiers happenings d'Allen Kaprow, des performances de Chris Burden et des chorégraphies de Merce Cunningham, et de tous leurs suiveurs, l'archivage devient un musée bien étrange : la photographie. Tous ces précurseurs manifestent un enthousiasme réel pour le caractère éphémère de cette nouvelle forme d'art qu’ils se sont inventée, et se soucient assez peu de leur enregistrement ; le marché de l'art et tout particulièrement celui de New York, se charge de leur faire réaliser : la photographie devient alors leur instrument de travail privilégié avant l'apparition de la vidéo. Cette préoccupation acquise, une nouvelle race de performers voit le jour : désormais leur travail est étudié avec le souci omniprésent de sa photogénie, c'est en particulier vrai du mouvement de Land art. Des parcours de Richard Long en plein désert, ou dans la campagne anglaise, le spectateur retient une photographie du site de la performance, et l'énonciation de soin principe — par exemple : 20 fois l'aller-retour entre les points A et B arbitrairement choisis sur une carte topographique — Ainsi le spectateur regarde une photographie sans véritablement la regarder, puisque ce qui est porté à sa connaissance, ce sont des éléments intellectuels qui lui permettent de retracer imaginairement la performance. Dans le cas de Richard Long, les photographies-témoins de ses parcours ou tracés, sont d'une facture traditionnelle, suffisamment banale pour ne pas retenir l'attention du spectateur.


Un pas de plus vers la photographie, se trouve la démarche d'Hamish Fulton. Ce dernier s'impose non seulement des parcours et des marches dont il photographie les décors, mais, à l'inverse de Richard Long, il s'abstient de toute intervention sur le site - à l'exception de le trace de ses pas : il sculpte cependant. Sa sculpture consiste dans la photographie des éléments naturels dont il se plaît à décrire la beauté de l'agencement ou encore en usant d'effets photographiques et en s'appuyant sur le réel, il propose des formes sculpturales. En effet, avec force cadrages contenant des hors-champs ou usant des lignes déjà existantes, de faux formats de tirage et d'un choix étudié de points de vue - effet de sol par exemple - la sculpture d'Hamish Fulton n'est plus simplement photogénique, elle est photographique. Robert Frank, du décor qui s'offre de ses fenêtres à Mabou, en Nouvelle Ecosse, ou de l'intérieur de son appartement à New York, aménage un théâtre, fait de sculptures, d'objets trouvés et des événements qui font sa vie. Cette scénographie et ces installations sommaires, il les photographie, avec ses photographies, il construit des images, par assemblages, manipulations et écritures : un acte de peinture dont ses photographies sont le support. Robert Frank est un artiste pluridisciplinaire. Plus un photographe.

*Titre emprunté aux Cahiers de la photographie, N°12/13, précisément intitulé, Robert Frank, la photographie, enfin.

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Image du haut de page : Home improvements, vidéo, novembre 1983 - février 1984 / Mars 1985