Robert Frank (1924 - 2019)
Sick Of Goodbyes

L'image se trouve donc séparée en deux images, intrinsèquement rapprochées par les mots en suspens dans la première image, et qui trouvent leur suite dans la deuxième. Puis intervient l'utilisation de miroirs qui eux-mêmes renvoient à la notion de deux espaces : le monde plan et le monde reflété. Pour parachever la métaphore des deux mondes, un petit miroir est adossé au grand, créant ainsi une image radicalement différente de celle du premier reflet. Par ailleurs, la grande glace crée elle aussi une nouvelle image d'ombre sur un nouvel espace-plan. Bien sûr, l'image elle-même du fait de ses nombreuses altérations, implique l'existence de son propre plan; cet enchevêtrement d'espaces ayant pour effet immédiat d'égarer le spectateur qui est amené à questionner dans quel espace lui-même se trouve, l'espace du photographe ? Certes non, puisque ce dernier se reflète dans l'image du haut, qui elle-même n'est pas représentée en tant que miroir, les bords du miroir ne figurant pas sur l'image, tout en indiquant par l'écriture qu'il s'agit bien d'une glace, ce qui en fait permet de déterminer que le bras est celui du photographe. Le corps du photographe, ainsi présent dans l'image, nous laisse penser que la poupée squelettique tenue du bout des doigts ne le représente pas, ce petit objet fait vaciller l'image ; il est tenu du bout des doigts ; la tête semble humaine mais le torse est squelettique et les membres sont atrophiés. 1’objet est tenu par la tête, comme s'il se trouvait en instance : l'image bascule vraiment.

Le spectre de la mort est maintenant présent dans cette image, toutes les imbrications des espaces deux à deux créent le passage. De nouveau les communications entre le visible, le reflété et le spectateur opèrent. Des inscriptions ont été gravées dans le négatif ; elles sont là pour rappeler le filtrage de la lumière, et dernier élément de signification, la date de Novembre 78 ( Nov. 78 ) a été inscrite à l'endroit dans la gélatine du film, elle s'imprime de ce fait à l'envers sur le tirage. L'image est donc un reflet depuis le début, une vision fugitive. Cet espace tellement indéterminé est en fait celui de la mort, de l'au-delà. Les perceptions se faussent, l'horizon est penché, la peinture a dégouliné sur les miroirs, le négatif de la photo du haut est partiellement arraché tout concoure au malaise dans cette image. Sick of good bys, “marre de dire au revoir”, assez des mauvaises nouvelles, celles peut-être reçues des fils du téléphone qui passent sur les poteaux aperçus dans le fond de l'image. Une image toute d'émotions.
Que ce soit bien clair. Je ne suis plus du tout capable d'écrire la moindre ligne à propos de Robert Frank tant j'ai, entre autres sentiments abivalents, l'impression de m'être beaucoup trompé à propos de son travail lorsque j'ai écrit Dans les lignes de sa main et dont j'ai, depuis, trouvé nombre de contradictions dans les différents livres d'images inédites récemment publiés, parmi lesquels tout un livre de photographies de second choix des Américains. En revanche je ne pouvais pas ne pas inclure dans le site du Désordre une trace, fût-elle un simple signe, de la disparition de cet artiste qui aura tant compté pour moi et dans mon parcours. Cette page est une tentative nécessairement boiteuse d'hommage incluant quelques-unes des traces de Robert Frank que j'ai retrouvées dans le Désordre mêlées dans une avalanche d'images que j'aime beaucoup de lui, sans compter quelques images de son fils Pablo (1951 - 1994) et auquel je pense souvent. Et ce n'est pas autre chose que cette tentative toute personnelle et sans autre ambition. Bref, pour parler plus clairement, je ne suis pas en train de bloguer la mort de Robert Frank.

Comme par ailleurs avec sa disparition il n'est légalement plus possible de voir, sans qu'il soit présent à la projection, le film Le Blues du suceur de bite, je le libère dans cette page.

Photographie de Richard Avedon
Moving Out
Il y a fort longtemps j'avais pensé écrire une sorte de nouvelle à propos de ce chauffeur de poids lourd dans un diner, écrire sa vie et sa mort rêvées par moi, et à vrai dire j'avais pensé que cet homme serait mort peu de temps après avoir pris ce qui serait son dernier repas, his last supper, c'était d'ailleurs le titre auquel j'avais pensé pour cette nouvelle, avant donc qu'il ne meurre dans un accident de la circulation au volant de son camion, ce qui aurait fait une nouvelle assez courte, sauf que je me serais permis d'écrire le défilé des images de toute une vie en une fraction de seconde quand il passerait de vie à trépas au volant de son camion dont il aurait perdu le contrôle. Naturellement cé défile d'images aurait compris les 83 vues des Américains, comme si c'était ce camionneur qui avait été la clef qui reliait entre elles et eux The Americans. Je ne sais pas si j'écrirais un jour ce texte, sans doute pas, encore que l'émotion ressentie par moi à la mort de Robert Frank pourrait m'y pousser, ce serait un hommage, mais aussi l'occasion de fantastmer qu'en mourrant Robert Frank pourrait enfin rejoindre les siens, c'est-à-dire ses enfants Pablo et Mary, mais aussi les Américains, ces hommes et ces femmes dont il avait écrit le poème sans lequel ils et elles seraient restées dans l'oubli. Oui, il faudrait écrire ce texte du last supper. Ce serait important, pour que Robert Frank et ce chauffeur de poids lourd puissent finir ensemble, et désormais sans se presser, ce last supper
Pendant les trois années passées à Chicago j'ai un jour claqué toutes mes maigres économies (notamment de l'argent que Robert Heinecken m'avait donné pour me remercier de mon ingénieuse solution de transport de ses oeuvres tridimentionnelles), pour me payer un billet d'avion et la location d'une voiture pour aller à Butte dans le Montana et tenter de retrouver la fenêtre depuis laquelle avait été prise cette photographie de Robert Frank. Et aussi invraisemblable que la chose puisse paraître je n'ai eu aucun mal à retrouver cette fenêtre puisqu'il s'agissait de la fenêtre d'un hôtel toujurs en activité, ce que j'ai rapidement compris sur les lieux et quand je suis entré dans le hall de cet hôtel j'ai à peine eu le temps de formuler ma demande de pouvoir monter dans la chambre en question que le réceptionniste, un vieux monsieur, m'a tendu la clef de la chambre, me recommandant de ne pas faire de saletés et me faisant aussi comprendre que je ne serais pas le premier, et sans doute pas le dernier, à avoir fait le voyage jusqu'à Butte dans le Montana. Cette photographie prise par moi est ensevelie dans mes archives photographiques dont je me demande si un jour j'aurais le loisir de les sonder un peu et d'en extraire ce qui mériterait de l'être, c'est que je commence à avoir l'âge pour ce genre de sports.

J'ai pris ma photographie, égarée depuis, et je suis reparti le soir même à Chicago. Je n'ai rien vu d'autre à Butte, Montana. Tu n'as rien vu à Butte, Montana me disais-je dit dans l'avion du retour
Je m’appelle Robert Frank, je suis né de l’autre côté … Désormais je vais du Canada à New York et retour et ainsi de suite. J’aime être dehors, faire des bûches, construire, creuser, regarder la mer tous les jours, je trouve cela merveilleux. A New York le passé me hante et me blesse mais je vis avec une chouette femme et nous prenons du bon temps. Je ne lis plus les journaux et de temps en temps j’essaye de dire comment sont les choses……
Et, de fait, on amène mon compagnon de la nuit
Un très vieux monsieur qui me fait penser
Immédiatement à Mr Lawson de Robert Frank

Mon Mr Lawson / Mon Oncle Stanley à moi / S’appelle Roger // Mon Oncle Stanley ne tient plus sur ses jambes / Ne maîtrise plus ni mains ni sphincters / Mais il a une bouille. Et un sourire édenté ! // Il n’entend plus très bien / Du coup il parle / Très très très, très, très fort // Et aussi, et ça j’aime / À un point ! il rit / Très très très, très, très fort // Et, le pauvre ! / Il a mal partout / Dans n’importe quelle position // Mais il rit / Il a l’œil / Qui pétille // Je comprends mal / Ce qu’il me dit / Mais on se comprend bien // Kevin est un peu las des nombreuses demandes / De changements de positions de Mon Oncle Stanley / Alors j’apprends à me servir des commandes du lit // Mon Oncle Stanley et moi / On trouve des positions / Pas toutes dans le manuel // Et ça le fait rire / Mais rire / Très très très, très, très fort // Je ne vais pas tarder / À découvrir que Mon Oncle Stanley / A d’autres talents //

Extrait de Mon Oiseau bleu dont je ferai peut-être la version hypertexte un jour. Je tâcherai de penser à intégrer le lien ici.


Et un petit air de contrebasse pour accompagner le Maestro dans sa nouvelle demeure, merci Sarah