Paris 1951.

Un conte

 

Paris 1951

La petite fille a dix ans; il a l'air de faire froid. Elle porte, une paire de collants, un manteau clair et un bonnet tricoté. Elle regarde en direction d'un étalage de masques de Mardi Gras, dont un qui représente Charlot, à un coin de rue. Robert Frank fait une photo.

Arles 1989

L'exposition de Robert Frank, juste en face des arènes. Je suis avec mes parents. Ce sont eux qui m’ont conduit à Arles. Dans un groupement des images réalisées en Europe de 1949 à 1951, la photo de la petite fille. Ma mère regarde cette photo. Elle se reconnaît. A peine croyable. Robert Frank s'est arrêté devant la petite fille de dix ans et a fait cette photo. La petite fille, ce sera ma mère.

Chicago, le premier octobre 1989

Dans une fontaine, de nombreuses bouteilles de vin californien et de bière américaine. Le petit homme a la main posée sur le rebord de la fontaine. Il a l'air de se retenir de tomber. Derrière lui, chacun échange des politesses et évite tant bien que mal de parler de photographie. Kenneth Josephson montre l'exemple en racontant de sa petite voix douce et de ses yeux de poisson endormi, des blagues polonaises — des blagues belges américaines. Ce sont des plaisanteries très méchantes qu'il laisse tomber comme par mégarde, malgré son incroyable gentillesse.

Le petit homme a l'air de se retenir.

A ses pieds, il y a un nombre conséquent de mégots pas tous très bien écrasés. On ne voit pas ses yeux, cachés par des lunettes de soleil. Il a une incroyable marque rouge sur le front. Ses cheveux sont brossés en arrière en une queue de cheval, la couleur est indéfinissable, huileuse. Ses mains jaunies tremblent dangereusement lorsqu' il se saisit d'une bouteille pour remplir son verre qui a beaucoup de mal à rester plein. Personne n'a l'air de faire attention à lui, il est comme un intrus au milieu d'une soirée. Je vais à la cuisine et butte contre Joyce. Elle me demande si j'ai vu Robert. Elle veut parler de Robert Heineken, auprès de qui elle m'a eu ce petit boulot de tirage. Je dis à Joyce. Tu sais j'ai vu beaucoup d'images de son travail mais je ne sais absolument pas à quoi il ressemble. Elle me montre du doigt. C'est le petit homme à la fontaine. Personne ne faisait attention. C'est comme ça que j'ai rencontré Robert Heineken. Il était très vague. Il a dit que pour le tirage, je faisais l'affaire.

Quelques jours plus tard, je commence à travailler pour lui. Nous allons manger en face du studio sur Wabensia Avenue. Nous parlons de choses et d'autres mais surtout d'autres. Où j'apprends que Robert Heineken a commencé sa carrière comme pilote de chasse aéroportée — un jour étrange, mon père et Robert se sont rencontrés et à ma plus grande surprise ils avaient de nombreuses choses à partager, une discussion à battons rompus entre anciens pilotes, avec pour tous les deux un faible pour le North American T-6 dont Robert disait qu’il était particulièrement délicat de le poser sur la plate-forme d’un porte-avions — pendant la guerre de Corée. Le petit homme qui se retenait à la fontaine. Je lui raconte l'histoire de Robert Frank qui a pris une photo de ma mère dans la rue quand elle avait dix ans.

Il tousse et dit qu'il devrait essayer de lui téléphoner. Il me dit qu'il le connaît bien, qu'ils sont bons amis. Cette photo, Curb that lust, for Robert Heineken (domine cette envie, pour Robert Heineken). Je réalise qu'elle était adressée au petit homme de la fontaine.

A Noël, j'écris à Robert Frank, je lui raconte l'histoire de la petite fille à Paris en 1951. Il ne répond pas.

New-York, février 1990

Hanno m'a donné le numéro de téléphone et l'adresse. Robert Frank, X, Bleeker st NY, NY 10003 (212) XXX XXXX. C. est venue me chercher à l'aéroport. Le taxi usait davantage du Klaxon que du frein pour ma grande frayeur. Nous avons longé le cimetière du Queens, j'ai dit à C., tu sais, s'il n'y avait pas tant de brouillard, nous aurions une vue superbe sur Manhattan sur l'autre rive. C. m'a regardé avec un peu d'étonnement. Le chauffeur de taxi m'a donné raison. Je me rappelais de cette photo de Daphna et puis de celles que j'avais faites dans la voiture, en descendant à Coney Island. Deux ans et demi auparavant. Le taxi s'est égaré, comme prévu, sous le pont de Manhattan, pour le plus grand énervement de C. J'étais trop fatigué pour lutter.

Water Street à Brooklyn. Le loft est immense, il colle à toutes les descriptions qu'on peut se faire des lofts d'artistes new yorkais. Plus tard, je découvrirai que Kurt and Bart collent eux aussi à l'idée qu'on peut se faire de deux jeunes artistes de New-York. C. sait que je brûle de le faire. Elle me demande si j'ai le numéro. Je farfouille dans ma valise et je compose le fameux numéro. Personne. Et je dis à C., et évidemment, il ne serait pas du genre à avoir un répondeur.

Le lendemain, du théâtre où travaille C., j'essaie encore. Une voix de femme répond. Je suis très nerveux. Je demande si Robert Frank est là. C'est la voix de June Leaf, j'en suis sur. Qu'est ce que j'en sais? "I'm sorry, Robert Frank is out of the country, he'll be back in two weeks." (1) Elle est désolée, so am I. (2) Je lui ai presque demandé s'il était au Canada, sans doute, pour, dans ma naïveté habituelle, me faire une image du vieux Robert Frank affairé à mille choses inutiles à Mabou. Mais est-ce que ça me regarde vraiment? Je suis déçu. Je dis à C..

J'ai beaucoup de temps. Je marche dans Manhattan. Au hasard me dis-je au début, puis je réalise à plusieurs reprises que je passe beaucoup de temps dans Lower East Side, le Bowery et le Village. En revenant de Chinatown, vers l'hôtel où nous habitons maintenant, et qui donne sur Washington Square, je marche au Nord, sur Bowery Avenue. Juste en face de CBGB — LE CBGB, celui de Television et de Patti Smith — avait dit Hanno. J'y suis. C'est là que commence la Bleeker Street. Le quartier ressemble à tant d'autres dévastés de New-York ou de Chicago, ou d'autres grandes villes américaines, où je ne suis jamais allé. Une étonnante ordure jonche le trottoir, et des corps errants, ivres de fatigue et d'alcool déambulent le long de la rue. Les murs et les grilles contre les fenêtres dénoncent la violence et la misère. Toujours la vision en contraste des longues interminables limousines blanches ou noires ou argentées ( sous tous les sens du terme ) qui traversent comme des flèches des quartiers défoncés, pour aller à Soho ou le Village, maintenant quartiers chics. Les quartiers pauvres du Sud de Manhattan ont tous la même histoire. Ils sont d'abord pris d'assaut par les artistes avides de loyers modérés, et puis le quartier enfin notoirement reconnu pour être celui des artistes, devient très couru, les loyers grimpent, et les dernières traces de la vie d'artistes ne sont plus que les luxuriantes et lucratives galeries, aux noms prestigieux qui font maintenant partie de l'histoire de l'art. Le Village n'est plus qu'une pâle et donc infâme copie du Village des années soixante. Bien sur il est toujours possible d'y écouter Max Roach jouer, mais Max Roach lui-même a vieilli et puis il a perdu ses bons amis Charlie Parker, Charles Mings, Thelonious Monk.

Je me suis arrêté devant le numéro X. Devant la porte noire. Dans la Bleeker Street. Il n'y a personne l'endroit est vraiment vide. J'ai beau savoir que c'est là qu'habite Robert Frank, que c'est son quartier, que si son réfrigérateur est vide du jus de carottes dont il vante les mérites, c'est dans la petite épicerie végétarienne au coin qu'il ira se réalimenter. Rien. Vraiment rien ne se passe. Sans doute encore aurais-je été trop naïf de croire. De croire en la romantique idée que si je venais à me trouver en face du numéro 7 de la Bleeker Street à New-York, il y aurait, je ne sais pas moi, un frisson. Je suis donc prostré et frigide. Rien.

Je marche toujours. C'est la partie de Manhattan où les rues ont des noms. Crosby Street. Une allée à l'allure habituelle, pour ses vieilles carcasses de voitures en forme de rêve américain mal terminés. Au loin je distingue nettement le sans-abri qui vacille de poubelle en poubelle, à la recherche d'un passager réconfort, inespéré, un morceau de trash à se mettre sous la dent, calmer la salope de faim, ou des canettes à recycler. Crosby Street, je distingue très nettement la photo des deux godillots noirs et de la plante verte, fatiguée. Peu de choses ressemblent à l'arrivée de Robert Frank à New-York en 1947. Et pourtant. Oui, c'est dans ce quartier qu'un immeuble a manqué de s'écrouler de rire, Robert Frank filmait Pull my daisy. C'est dans la troisième Avenue que Robert Frank a fait cette étonnante image de Willem De Kooning, au coeur de la nuit. Dans la dixième rue, Jack Kerouac et Allen Ginsberg tenaient leur interminable et célèbre conciliabule. Un vent très froid souffle et me rappelle que je suis au milieu de l'hiver 1990. Que cette furie des années 50 était bien vaine. Que je n'ai aucune raison d'en être nostalgique. Qu'elle ne m'a jamais attiré. Que je suis après un fantôme quand je ne crois pas aux fantômes.

Astor place. Des Noirs devant des étalages. Pour la plupart, de vieux livres, des livres récents mais sans intérêt qui auraient aussi bien du finir au pilon et de vieux magazines. D'anciens numéros de Playboy ou de Penthouse se vendent encore cinquante cents. Pour certaines de ces publications, on pourrait jurer que c'est leur septième ou huitième revente. Je marche toujours amusé par l'argot des Noirs, langage difficile à saisir mais très rythmé, donc charmant malgré son caractère ordurier. Deux étalagistes s'engueulent, un flot intarissable d'insultes que je n'ai encore jamais entendues, le capitaine Haddock avec l'accent de Brooklyn, j'essaie d'en mémoriser quelques-unes ( shit for brain ). Je regarde leur étalages. Ma main brûle sur mon appareil, dans le fond de ma poche. J'hésite, je dois être le seul Blanc de toute la place. J'hésite trop longtemps: ils se sont calmés, quelques motherfuckers et assholes tombent encore en pluie fine, mais le plus gros de l'orage est passé. Un gamin de cinq ou six ans profite de la situation, et essaie de dérober la septième revente du Playboy de septembre 71, le vendeur encore chaud se saisit d'un gros livre, hard cover, et lui écrase la main. Le gamin hurle de douleur et déguerpit. Le livre. In lines of my hand. Curieuse vision que celle de la grande main blanche imprimée sur la couverture du livre, et qui écrase la minuscule main noire du petit voleur, une mouche écrasée par une grosse main. Je discute avec le vendeur. Le livre porte encore l'étiquette du magasin duquel il a été volé. Cinquante dollars. Il veut bien me le vendre pour dix. Il en a toute une pile dans son dos. Je descends jusqu'à sept dollars cinquante.

Sur Broadway, j'achète aussi des cartes postales.

Le lendemain, je retourne sur Bleeker street. Je veux faire une photo. Il commence à se faire tard et le jour tombe. Au premier étage, la lumière est allumée. Une peintre travaille dans son studio. Je la reconnais, c'est June Leaf, la femme de Robert Frank. Je sors enfin mon appareil et la carte postale. J'écris: "New York, 2/20/90, Robert, it was said that our lines would not meet now" (3). Je tiens la carte postale à bout de bras. Je la photographie recto-verso, en face de la porte noire du X, Bleeker Street. La photographie que je tiens du bout des doigts n'est pas de Robert Frank, elle est de Brassaï, ce n'est pas la main de Robert Frank qui y est représentée mais celle de Picasso, un moulage de la main de Picasso, une fausse main. Faux. Ce que j'écris sur l'envers de la carte postale pourrait faire croire que Robert Frank est un ami de moi. Tout aussi faux.

Je suis en train d'imiter une photo de Robert Frank, lui même imitant une photo de Ken Josephson. Faux encore.

June Leaf est maintenant à sa fenêtre, elle s'inquiète de me voir comme ça depuis cinq minutes. Une image fausse. Vraiment fausse. Devant sa porte.

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