Mars 2019
J'entre dans la dernière partie du Dossier M. de Grégoire Bouillier. Sans surprise j'y retrouver l'Art Ensemble of Chicago et Picasso.


Le retour, saine et sauve, d'une jeune manifestante pour le climat
Drancy
Futures parfaits de Véronique Bizot, livre du futur et par ailleurs parfait.
C’est comme si en plus de t’avoir rendu malade (et souffrant ― les mots malade et souffrant ―), elle t’avait privé de médicaments. Tu avais rêvé que t’approchant d’elle tu t’approcherais du mystère même de la musique, tu avais vraiment rêvé une chose pareille, intuition qui, cependant, s’est vérifiée, nombre de fois (frappant à sa porte, à la différence de l’homme à la clef, tu frappais à la porte ― elle aimait l’expression ch’timi buquer a’d’batinse qu’elle trouvait de fait musicale ― et à ses deux ou trois petits coups de phalanges heurtés sur l’huis, elle répondait souvent par quelque début de rythme en parfaite réponse, une autre fois ta langue avait fourché et fusé et produit un effet de zozotent presque, elle t’avait répondu sans moquerie et dans un étonnement non feint avec de comparables voyelles chuintées, une autre fois encore, à la fin d’un concert de Back To The Trees au Chaos ordinaire, elle s’était amusée à faire tomber de haut un minuscule caillou, de la taille d’un grain de riz, sur l’immense timbale basse, la disproportion entre le diamètre de la timbale et le minuscule caillou était surprenante, la sonorité de cette chute miniature plus surprenante encore. Cette femme faisait sonner le monde autour de toi). Désormais c’est comme si tu étais privé d’un des plus grands plaisirs de l’existence. Ce n’était pas suffisant d’être privé du plaisir de vos étreintes et de ses caresses, il faut aussi que tu sois privé de celui de la musique.

Vous l’avez compris, vous aussi, mon cœur, mais, depuis quelques temps, j’ai pris le pli, est-ce un signe de guérison ou de résignation ? de travestir tout à fait mon chagrin, de l’embellir peut-être pas, mais de le maquiller, de lui donner les contours de la fiction, non pas, mon cœur ― je sais que vous détestiez que je vous appelais mon cœur, je le fais maintenant exprès pour vous embêter ―, que tout ceci ne vous soit plus adressé directement, mais c’est aussi devenu mon métier que de raconter des histoires, et cette histoire, la nôtre, son impossibilité, j’ai envie de la raconter et que toutes et tous sachent ce qu’il ne s’est pas passé, comment cette histoire n’est pas arrivée et que cette fiction, que nous avons d’abord entretenue, n’a pas éclos, là où je l’aurais souhaité, mais je suis déterminé à la faire survivre et prospérer dans un livre – et dans cette fiction je n’ai pas, pas encore, décidé de savoir comment l’histoire se finit, de savoir si vous me revenez ou, si, au contraire, nous ne nous revoyons plus et que nous ne nous croisons même plus, ni au Keaton, ni au Tracé. Et si, mon cœur, cela devait vous causer de la peine, je serais vengé. Et si, mon cœur, ce récit, cette fiction devait vous faire m’ouvrir à nouveau vos bras, je serais parvenu à mes fins. Mais alors, (Ce que tu écris ici à qui l’écris-tu? A vous toutes et tous qui me lisez? Et n’est-ce pas un peu délirant, grandiloquente extravagant et finalement terriblement impudique? Et l’impudeur n’a-t-elle pas commencé antérieurement? Dans les textes précédents? Est-ce qu’elle ne débute pas au moment où on aligne deux mots? Et c’est dans la réalisation que ce texte-là tu l’écris aussi beaucoup pour une seule personne, pour elle, que tu prends conscience de tes impudeurs précédentes. Il serait temps. En plus d’être impudique, cette tentative de la reconquête n’est-elle pas à la fois vouée à l’échec et ridicule? Sans compter qu’) au train où vont les choses dans le milieu de l’édition, il n’est pas de projet plus chimérique. Je me fais penser à Lousteau, cet ouvrier agricole cévenol à l’imparable et irrésistible stratagème de séduction,(.) e(E)n effet, pour charmer les jeunes femmes (cévenoles de sa connaissance)à, il avait pour habitude de planter devant leur maison un tilleul. C’étaient d’autres temps, bien sûr, les téléphones de poche n’existaient pas encore, et la trépidation qu’ils instillent en nous, quand nous attendons un message, un message qui nous apporte un surcroît de tendresse ou un message qui nous dit que tout est fini. Il n’empêche, je connais, dans la vallée de la Cèze, trois immenses tilleuls presque centenaires que Lousteau a plantés pour épater de jeunes cévenoles (― certaines peut-être que j’ai croisées, enfant, adolescent, dans la vallée femmes déjà âgées dans les années septante, mortes depuis et dont il est possible, sait-on jamais que j’ai déjà vu aussi leurs portraits encadrés sur les murs chez mes voisins et amis cévenols ―), Lousteau (lui) est mort, fort seul, épuisé par le travail de la ferme, ne s’arrêtant de travailler que deux semaines avant de mourir, (à l’âge de 73 ans) mais l’histoire ne dit pas si l’un de ses trois tilleuls – sans compter ceux dont il ne m’a pas parlé quand j’étais encore adolescent − n’a pas porté quelques fruits.

J’ai grandi, pendant les vacances, dans l’ombre d’un de ses trois tilleuls.
Les Etendues imaginaires de Yeo Siew-hua. Et donc pendant qu'un certain cinéma occidental est très occupé à se repeindre le nombril, le cinéma fictif chinois contemporain, lui, s'emploie à nous montrer la fin du monde en cours avec une grâce qui ferait pleurer.
Un peu plus et j'allais m'écrier sur ce parking de supermarché: "ça y est je suis certifier ITIL_2011 Foundation!" et puis je me suis retenu (juste à temps) par respect pour les lieux
Vidéo d'Emilien Leroy aux Instants
Je n'étais plus retourné à Rueil depuis mon bac (raté, en 1983), aucune ville ne mérite d'être maltraitée comme Rueil, rasée sans raisons et sur les décombres de laquelle on bâtit une ville nouvelle digne du Domaine des Dieux de René Gosciny. Aucune ville. Même Rueil.
La couverture à laquelle vous avez échappé pour Raffut

Une fleur pour J.
Les Eternels de Jia Zhangke. Film qui n'a pas la force invraissemblable du précédent du même réalisateur, A Touch Of Sin, qui n'en reste pas moins un film d'une incroyable puissance. Et puis j'ai toujours bien du plaisir, je sais c'est idiot, à entendre le bruit du brassage des tuiles de Mah Jong, le bruit qui rend fou.
Un Pifarély chasse l'autre.

Olivia Rosa-Blondel
Deux Fils de Félix Moati. Terrible entre-soi masculin dans ce film qui va jusqu'à oublier que ce sont les femmes qui accouchent des enfants (et souvent les élèvent), en tout cas, la résultante de cette éducation sans femme ne fait pas envie. Tant s'en faut. Si cools soient ces personnages d'hommes fragiles. Soi-disant fragiles, surtout ne remettant nullement en cause leur place, dominante, focément dominante.
Sorry To Bother You de Boots Riley. Comme il est bon de voir un film dans lequel les Noirs tiennent la dragée haute aux Blancs, unanimement stupides dans ce film, et que l'émancipation et ses vraies chances viennent d'une artiste, une femme donc, noire, noire donc.
Si on m'a vait dit un jour que la confrontation d'oeuvres de Calder avec celles de Picasso pouvait produire quelque chose d'intéressant, je n'aurais certainement pas voulu l'apprendre, j'y aurais vu quelques jeux savants de conservateurs ou conservatrices qui ne savent plus quoi faire pour se pousser du col, et puis, une fois de plus, je me serais trompé, cette confrontation est incroyablement féconde et redore le blason de Calder à mes yeux, et me fait envisager certaines oeuvres de Picasso fort différemment. Quel vieux con je fais parfois.
Alexander Calder
Claude Rutault qui est un tel crapaud qui se pousse du col pour tenter de paraître boeuf dans la tanière de rien moins que le Minotaure lui-même, c'est risible. Pour ne pas dire pitoyable
In Le Dossier M. de Grégoire Bouillier
Du temps où vous appreniez encore à vous connaître, elle et toi, tu avais fait quelques recherches sur Internet — tu l’avais gouglie —, notamment pour combler ton ignorance de nombreux pans de sa musique. Tu as aimé, par-dessus tout, certains de ses disques et certaines des captations vidéographiques de ses concerts. Tu as exploré les quelques autres ressources qu’elle avait mises en ligne sur son site Internet. Depuis qu’elle est partie, tu peines à statuer sur la pertinence de garder à la fois les raccourcis plus ou moins conscients que tu avais épinglés dans ton imaginaire, signets et autres cheminements pour retrouver certains contenus, tel enregistrement en duo, telle vidéo d’un trio — dans laquelle tu ne peux pas dire que tu sois convaincu par la musique de ce trio mais par sa robe, oui, absolument convaincu —, tous ces éléments, ces traces, d’elle continuent de trouver leur chemin d’ombre jusqu’à ton écran — son nom, tel un inutile aiguillon, apparaît souvent dans la liste des suggestions de certaines plateformes, forcément — par ailleurs toutes ces suggestions, produites par je ne sais quelle intelligence artificielle, dessinent les contours d’un très étrange portrait de toi au travers de toutes ces prédilections supposées, certaines avérées malgré tout, et quelle est la part de cette intelligence artificielle a qui a compris (compris), c’est mal dire, que peut-être (sans doute) un tel acharnement à la rechercher de vidéographies la représentant en train de jouer, cachait, possiblement que tu te sois entiché de l’instrumentiste au-delà de sa musique, quel programme d’intelligence artificielle devinerait celles des robes dans lesquelles elle a joué et (, parmi elles, celles) que tu lui as ôtées, ce que tout un chacun (pas forcément très intelligent non très observateur) devnierait (devinerait) facilement à la lecture de ton historique de navigation ? Si tu cherches une vidéo des Monty Python, dont tu as bien besoin en ce moment, comme on a besoin d’un médicament, d’un euphorisant, d’un remède pour tenir le coup, dans la barre de droite, tu vois toutes sortes de vignettes pour des vidéos dans lesquelles on la voit jouer — et donc tu es contraint d’opérer un tri, tu gardes de côté ce qui concerne sa musique (pour plus tard), en revanche tu tentes de repousser les assauts de ces éléments d’elle, de ces morceaux de la vraie croix, pour lesquels tu avais nourri rien moins que du fétichisme pur et simple — vous savez comme j’aimais vos robes sombres, surtout celle que nous appelions, vous et moi, la petite robe berlinoise. Ces opérations de tri mental sont épuisantes. De la même manière(,) sur laquelle tu n’as aucune prise, tu t’égares dans l’écheveau des si nombreuses pensées d’elle, tentant, là aussi de faire le tri entre ce qui est encore doux et ce qui l’est aussi, mais dont le souvenir de cette (d’une telle) douceur, si bien sauvegardée, relève, désormais, de la torture. Le mot torture. Par exemple, tu te souviens que dans cet entre-deux dans lequel vous avez fait l’amour pour la première fois, entre une arrivée en train où tu l’avais accueillie en bout de quai (— t’amusant à tenir devant ta poitrine une ardoise avec son nom inscrit à la craie, te faisant passer pour je ne sais quel service de chauffeur de maître, ardoise qui, ces derniers temps, produisait un petit effet décoratif, posée sur mon buffet, à côté d’un vide-poche, et que tu as fini par remiser, et, même, pour te forcer à avoir de tels gestes, dont tu as fini par effacer son nom, perclus de douleur, samedi matin dernier, après une nuit sans sommeil, une nuit de faille —, dans ton excitation, on ne peut pas dire les choses autrement, dans le défilé des si nombreux voyageurs et voyageuses donc, tu avais le sentiment de la reconnaître de loin une bonne vingtaine de fois, mais ce n’était pas elle, ce dont tu te rendais compte toujours plus ou moins à la même distance rapprochée — une douzaine de mètres — et quand cette personne objet de ta méprise, passait devant toi, sans un regard, tu demandais vraiment quel trait de cette anonyme, parfois même un homme, avait pu te donner l’illusion que ce fût elle, parfois un tel écart donnait la juste mesure de ton désir pour elle, tu aurais voulu que toutes les femmes, et quelques hommes, lui ressemblent, entre une arrivée en train donc, et) un départ en aéronef, tu devais ensuite la conduire à l’aérodrome en partance pour Munich (841,8 kilomètres), tu peux garder le souvenir de sa main tendrement posée sur ta cuisse tandis que tu conduisais sur l’échangeur entre les autoroutes A3 et A86, tu peux aussi garder le souvenir ému de l’hôtesse au bas de l’escalator qui l’emmenait vers les terminaux, cette hôtesse a souri de façon émue en vous voyant vous embrasser avant qu’elle ne lui tende sa carte d’embarquement (— inversement tu assistais-là à son retour au sein d’une foule de personnes inconnues comme un petit caillou que l’on jette dans une allée de graviers, je ne sais pas pourquoi mais cette image de gravier, ou de ballast, est à ce point frappante pour moi et devient l’occasion de mille comparaisons et d’autant de métaphores ou d’allégories, la question se pose, de quoi le gravier est-il l’image ? —), oui, cela tu peux le garder en mémoire mais tu dois apprendre à ne plus penser au goût (délicieux) de son sexe que tu as découvert cet après-midi-là ou encore ne pas garder en mémoire le souvenir qui date de cet après-midi-là aussi, de ce maudit nœud de sa robe que tu n’es jamais parvenu à défaire, sans l’aide de tes lunettes, restées sur la table de la cuisine, nœud qui dessinait une frontière géographique entre le haut et le bas de son corps, sa robe sombre, dans le désordre de ses pans, dessinait des mers noires sur lesquels tranchaient les continents fort clairs de son ventre (— une plaine ondulée, le Vexin —) et de sa poitrine (— deux volcans éteints, l’Auvergne —), c’est cette même robe sombre qu’elle porte par ailleurs dans telle captation vidéographique d’un très beau concert en solo, imaginez un peu. Tu devrais sans doute effacer de tels souvenirs, même si tu sais à quel point c’est illusoire, en effaçant son nom de cette ardoise, tu n’as pas effacé le souvenir de ces attentes, anxieuses et heureuses à la fois, sur les quais de gare. Oui, cet effacement-là tu ne pourrais jamais le produire. Et il n’est pas souhaitable non plus. Pourquoi devrais-tu te séparer de souvenirs aussi doux ? Sans exagération de ma part, je ne sais pas si tout un chacun vit de tels moments, une fois dans sa vie, que ceux que tu as vécus avec elle ces deux derniers mois, et tu voudrais effacer tout cela ? non, tu voudrais ne plus en souffrir. Mais douceur et poison sont mêlés. Le soir, tu es poursuivi par le souvenir des soubresauts qu’elle savait tirer de ton corps, de tout ton corps, pas entièrement gouverné par l’andropause donc, et tu ne sais que faire, quels souvenirs convoquer, est-elle seulement encore consentante de cette sauvegarde et de cette convocation ?