Berlin, l’île sans mur

par François Bon

De Zapf à Autrement, l’alphabet à rebours. Zapf Umzüge, c’était simplement une boîte de déménagement, avec un bureau à Kreuzberg, et un genre d’entrepôt dans un hangar, où on vous donnait les cartons. Les camions jaunes de Zapf, j’en croise encore sur la route. Quand ils étaient venus emballer nos affaires dans l’appartement de Storkwinkel, ils étaient trois, l’anneau à l’oreille et la crête teinte. Berlin avait un privilège : ceux qui y faisaient leurs études étaient dispensés de service militaire (aujourd’hui c’est fini), et donc eux, des plaines du nord-ouest ou des collines de la Ruhr, étaient venus à l’âge de dix-huit ans là, dans la ville de sable, et les études s’étaient limitées à celle même de la ville et son art, une enclave peut-être, mais on y glissait aussi plus librement dans le temps, le lourd temps marchand du monde d’occident. Et ils sont restés, parce que cet esprit de la ville ne tenait pas à la présence circulaire d’un double mur de ciment gris.


Ville de sable : comme on tombe sur des mots qu’on n’avait pas l’intention de dire, et qu’on essaye de se justifier à soi-même par la suite de leurs associations qu’il serait possible de fonder sur des images vraies de la ville. Il y a une couleur un peu grise un peu jaune, et il y a la perpétuelle mobilité de la ville, les rues en défonce et les chantiers ouverts, ce qui restait aussi de ruines et de murs sans toits. Il y a l'horizontalité définitive, et ces rues que depuis Tegel jusqu’au centre on peut suivre droit sur cinq kilomètres, ce sentiment alors d’une ville flottante, comme à chaque coin de pavé soulevé c’est le sable gris jaune qui paraît, d’une ville en suspension sur son marais, accrochée à sa brume, et susceptible de dériver très lentement, une ville sur du sable, avec du sable. Mais tout simplement, en quelques pas derrière la maison, on entre tout de suite là où l'épaisse forêt qu’est toute l’Allemagne reprend son total droit, et entre les arbres et les lacs on tombe sur ces gigantesques trous en rectangle. Marchant sur le sable jaune et gris (et cet endroit où il est blanc entièrement) on s’aperçoit bien, encore mieux qu’à une plage, combien il est profond et non pas à échelle d’homme mais de continent, et que cette idée que la ville puisse s’y engloutir n’est pas matériellement irréelle.


Du sentiment d’être quelque part, comme à Munich on sent encore la montagne, et que Hambourg impose à toute sa ville le cordon ombilical qui la sépare pourtant de la mer : Berlin alors un centre de gravité mystérieux et ancien (Prague ou Cracovie donnent cette impression), mais de tous les voyages et tous les exils à travers le continent indivisible. Et l’impression qui vient, c’est que du continent on a toujours été aux franges, aux bords, et qu’ici on est ancestralement au milieu de la toile. Qu’on pourrait tendre la main, et on toucherait Cracovie et Prague. Qu’on tende le bras, et c’est Petersbourg et Budapest, et Moscou ou présence diffuse et insistante : les noms sont ici, et les gens, et les produits. Et puis un autre savoir très souterrain, parce que c’est une si vieille présence, et surtout une si vieille habitude de quitter la ville pour une autre, et que dans les cercles concentriques des autres villes, celles-ci viennent les premières, et que c’est le sentiment le plus fluctuant mais le plus dépaysant, et que cela vient très vite, après cinq ou six semaines de séjour, pour devenir comme cette présence évidente : noms de villes d’Europe comme de voisins de paliers.


On a chacun présentes dans la tête ces villes comme des galeries où s’enfoncer, dans la fascination intouchée qu’elles y ont elles-mêmes peintes. Et Berlin, seule en Allemagne de ce rang, vient à cette même surface où sont Rome ou Prague ou New-York ou Bombay, aussi puissante. Ce avec quoi il faut s’expliquer, c’est la signature d’une ville, en quoi son tableau de mémoire ne redouble pas les autres. Et quand on reste ainsi face au simple mot Berlin, ce qui reste serait ceci : que la ville vient en vous par une succession, prolongeable à l’infini, d’endroits minuscules et fixes, immobiles, mais aussi précis et bruissants (même vides) qu’une scène de théatre avant le spectacle. Bien sûr, pour aller d’un endroit l’autre, il faut marcher (on marche beaucoup à Berlin). Mais ce qui vient à vous et monte la ville jusqu’à ce qu’on tient de plus important et précieux pour soi-même, ne tient pas à cette marche, mais comme à une suite de bulles minuscules et totales . Berlin est une ville de bulles et d’emblèmes, dans un dédale jaune gris.


Les images qui signent une ville n’appartiennent pas forcément aux chemins qu’on apprend d’un guide. C’est, un samedi matin, en face du grand magasin KaDeWe, le fourgon gris de l’association pour la libre euthanasie garé juste sous le poteau de bois indiquant symboliquement la liste des camps d'extermination et leur distance - ce pays n’a pas un rapport à la mort et son image égal du nôtre. Ou bien cette prison moderne, grise avec miradors, et dans la prison même un corridor ouvert, qui mène à un simple hangar de bois. Là étaient les potences pour ceux qui résistèrent à la dictature nazie : honneur à ce pays de n’avoir pas tout entier succombé. On est là, et restent sur les murs les traces verticales des corps qu’on y a pendus. Tout autour, distincts, on entend les bruits de la prison d’aujourd’hui. Et d’autres bulles ainsi : dans la forêt, en contrebas d’une autoroute, un club de planches à voiles avec ses couleurs de plastique. On fait le tour, et sous l’ombre épaisse d’un bouquet d’arbres, le gravier lui-même noirci, une simple stèle où le romantique Kleist est venu se donner la mort avec Henriette Vogel. On est toujours seul ici. On reste un peu, on pousse à nouveau le portail de fer à ressort. Ça reste dans la tête. Et si on glisse par association à une autre bulle, ce qui vient c’est le Hundekehle. Encore dans la forêt, plus près de la ville. Dans les allées, on a tourné à Hundekehle. C’est un lac comme les autres, un ovale d’eau sur le sable, reflétant le ciel gris comme partout se reflète le ciel gris, mais tout autour il n’y a plus d’herbe : la terre nue et comme labourée d’empreintes. Ici ça ne sert qu’aux chiens, on les amène courir. On n’est pas à l’aise, on s’en va plus loin dans la forêt. Et bulle encore, dans la même qui est part constituante de la ville : un vieil homme maigre avec une casquette américaine rouge et de très grosses genouillères fluorescentes fait, tout seul, du ski à roulettes sur l’herbe de la seule hauteur accessible : ici on a entassé, dans une fausse colline à sommet plat, soixante mètres verticaux des gravats de Berlin bombardée.


C’est un souvenir plus ancien, de la ville encore partagée. Kreuzberg comme une maison en plein ciel dans la ville, ou bien se promener dans la ville comme dans une suite de chambres ici contiguës. Le pont s’appelait Oberbaumbrücke, et la Spree servait de frontière. Au milieu, il y avait une suite de piquets pour la délimiter. Sur le haut des poteaux, des mouettes. Et derrière, les bateaux des policiers de l’est. Sur la rive, en face, cet immense bâtiment entrepôt ou usine parce qu’en pleine nuit, à la lueur des projecteurs, on y apercevait encore des engins jaunes transbordant des chargements. Les bâtiments carrés n’étaient qu’une suite de formes géométriques dans l’ombre, par delà l’eau noire éclairée comme pour un film. Oberbaumbrücke traversait la frontière, mais réservé aux piétons seulement. Et le soir, ceux qui avaient eu permis de visite s’en retournaient par les sas de grillage plus haut qu’eux, passaient la baraque des douanes avant de cheminer seuls sur la passerelle elle aussi grillagée, les pochons de plastique renflés des courses à la main. En marchant dans un sens, on revenait, vers Schlesischer Tor, à un minuscule restaurant kurde où c’est le goût de l’amande et du piment qui reste. Dans l’autre sens, on revenait vers les zones floues où le mur avait fait cassure. Ici, il rejoignait à la perpendiculaire la Spree, pas plus haut qu’un mur de maison dont on verrait l’arrière. La rue était vide, mais restait large. Quand on avait séparé et enclos la ville, elles ne devaient pas être si nombreuses et banalisées qu’aujourd’hui, les stations-services, et cette-ci, avec sa cabine étroite en ovale, était restée pareil qu’au début des années cinquante, nous donnant comme sur le plat de la main le goût de madeleine des architectures d’enfance. La rue est devenue un des axes les plus passants de la ville rassemblée. Mais, entre le mur et les rues, il y avait un canal, donnant par des grilles sur la Spree. Un soir, la nuit bien tombée, un camion était là, juste sous le mur, avec une trémie en bois qui versait dans le canal. Un ronflement de pompe, la lueur des réverbères, et trois hommes : en s’approchant, c’est un chargement d’anguilles vivantes qui coulissait par la trémie du camion jusque dans les zones grillées de l’eau noire. Il n’y a rien d’autre à considérer, le mystère est plutôt en soi-même : pourquoi, déchiffrant en soi-même la ville, c’est cette image là qui revient?


Chaque ville peut-être signe un rapport unique entre intérieur et extérieur : la force d’une ville n’est pas dans ses singularités, mais dans l’art de s’affirmer jusqu’à ce qu’il y a de plus simple. Il me semble que je saurais être à Berlin à un rien, l’odeur de fenouil dans ce qu’on mange. Ou bien les fenêtres. C’est une ville sur le sable et l’eau, une ville traversée de vent. Les hommes s’en protègent, on vit beaucoup dedans. Les plafonds sont hauts, les pièces des appartements plus grandes et tarabiscotées que ce à quoi, ailleurs, on est habitué. Les fenêtres n’ont pas de rideau, et la hauteur des plafonds c’est comme aussi un voyage quand on marche dans les rues et qu’on voit chez les autres. Mais les fenêtres asymétriques de Berlin ont une division horizontale, tout en haut, et à l’intérieur elles sont doublées. C’est cette fausse fenêtre qu’on ouvre ou qu’on ferme d’abord, avant de pousser la grande. C’est dans l’intervalle des deux que parfois on met des plantes vertes. C’est peut-être ça aussi l’âme de la ville : non pas une communication directe de l’intérieur avec l’extérieur, mais double paroi ou sas, comme cette pièce à l’entrée des appartements où on quitte ses chaussures et son parka. Que ce sas on le trouve aussi à l’entrée des magasins où la vitrine ne compte pas, parce qu’on ne s’arrête pas dans le vent et la pluie à regarder des vitrines. Que dans les magasins, aux librairies de Savigny Platz (les livres de peinture, dans cette ville de peinture, dans la librairie sous les rails du S-Bahn) comme au grand cube du KaDeWe avec ses ascenseurs et sa verrière, c’est à l’intérieur qu’est la montre, la surface à montrer au dehors. Il suffit alors, pour une certitude qu’il s’agit de Berlin, de l’image devant moi d’un de ces Imbiss, pourtant présents partout ailleurs partout ailleurs en Allemagne jusque dans les petites villes : la cabane de bois verte, l’odeur de friture, et la pancarte avec la terminologie des saucisses (Bratwurst mit curry), à seulement certain déplacement impalpable par quoi la cabane verte en plein vent avec son mot Imbiss vous retiendrait provisoirement dans son intérieur en plein vent, sur la planche à hauteur de poitrine qui en fait le tour, et où on mange ses frites mayonnaise.


Les grandes villes sont ce que les hommes en font, à côté des pierres ou sur elles. Ce sont des mondes spécifiques de mots, du moins où les mots ont valeur propre, qu’ils n’atteignent pas aux lieux de moindre amplitude dans l’identité. À Berlin, c’est tout simplement la langue française qui nous attend pour ça, celle des migrants huguenots, les chassés du grand-siècle qui ont leur cimetière, et ont laissés leurs mots comme de se promener dans un âge de notre langue que nous-mêmes ici aurions oublié, avec ses Friseurs, ses Droguerie ou ses Antiquariat, la vieille publicité sur les murs du S-Bahn pour le schnaps Dujardin, et bien d’autres. Mais par quoi surtout la ville affirme très tranquille ce qui lui importe d’une durée où la radicalité des bouleversements en cinquante ans a pu tromper, pour ce que nous y jouions de nous-mêmes.


Les villes, quand on y est en voyage, sont la mémoire de qui y a passé avant nous, banalité : mais on vient dans leur regard, à l’exacte manière dont ils posaient les yeux. Il y avait ce ciel, et ce coin de rue peut-être, et l’encadrement de la fenêtre, et le goût de cette boisson, en tout cas le vent était le même, et la lumière de l’hiver au soir. On reprend les notes de Dostoievski, notes d’hiver, en 1867, et les mots qu’il emploie sont toujours des mots clés : Berlin aigre-douce, une impression aigre, et Fedor et Ania sortant des quais d’Anhalter Bahnhof (le portique sur l’herbe, de la gare où convergeait toute l’Europe, restent les noms de rue, et, à l’arrière, cette bizarrerie d’une rue passant successivement sous dix-sept ponts de chemin de fer à armature métallique), et cette phrase encore plus étrange, mais un Dostoievski voit au-delà de nous, devant et plus juste : je sais à présent que je suis coupable devant Berlin, comme si nous aussi serions toujours prêt à manquer la ville parce que ce qu’elle porte à sa surface n’est pas ce qui fonde le rapport profond avec elle. Dostoievski fera errer sa même inquiétude à Dresde, Londres et Paris, mais Berlin reste le sas, ce qui ressemble tant à Petersbourg, parce que c’est juste au bout des trains, et là qu’on en change pour s’en aller dans les villes. Dostoievski, c’est le premier soir dans la ville, quand aucune vitrine n’aide pour un menu ou une ambiance, aux silhouettes qui passent serrées dans les rues sans qu’on vous parle, dans le bruit des voitures et des cars que le brouillard augmente, et tout le contraire donc d’un dimanche après-midi à Glienicke, près de l’ancien pont frontière où on ne s’arrête plus comme à un bout du monde quand la lumière d’hiver derrière la vitre chauffe les tables de bois de la Stube où, dans une immense salle, seules deux vieilles dames respectables mangent des gâteaux à la crème : entre les arbres, on aperçoit le lac géant de Wannsee, avec ses bateaux promenade et ses plages, et en face, vers Potsdam, l’architecture d’une chapelle à l’italienne - c’est par là qu’on s’embarque pour l’île aux Paons et son château en fausse ruine éternellement neuve. Berlin est une solitude offerte et c’est parfois cela qu’on y cherche. Strindberg et Munch s’y assemblent, avant de vivre à Paris deux vies parallèles, parce que trop fortes pour rester près. Dans la même Stube (pas celle des dames à gâteaux, mais dans la fumée noire du vieux centre, et cette odeur qui s’accumule de mélanger au matin tabac froid et restes de bière), c’est dans leurs soirées de Berlin que Strindberg et Munch déchiffraient en parole leur propre énigme : c’était en 1892, dans une cave qui s’appelait Zum Schwarzen Ferkel, au Petit Cochon noir. Intérieurs de Berlin, fenêtres, et ce sentiment de jour égal, commençant gris comme il a fini, et quelle importance le jour ou la nuit, quand on s’est débarrassé dans l’entrée des chaussures et du manteau : Munch peint Le lendemain, une femme étendue sur un canapé, des bouteilles vides, une lassitude. Où est-ce dans la ville? C’est la ville où le vieux Schopenhauer avait ses colères, où Hegel, en corrigeant encore et encore la Logique dont le manuscrit avait traversé la bataille d’Iéna, meurt trop tôt du choléra, c’est la ville où Kafka se présente devant les parents de Felice Bauer. Là, on connaît l’hôtel, et quelle chambre à ce coin de rue, et les deux heures à évincer le fiancé d’où naîtront Le Procès. Berlin où Kafka revient plus tard pour cette année pacifiée avec Dora, dans une chambre de Steglitz, Grünewald strasse 13, chez Herr Seifert, qui restera sans autre mémoire que son décompte des loyers sous l’inflation, où un homme déjà malade consacre ses heures à apprendre l’hébreu, déjeunant parfois le midi dans un restaurant végétarien du quartier (quand la famille leur envoie un colis, Dora et lui le portent à l’orphelinat juif : cette ville dans la ville qu’à peine dix ans plus tard…). Et soi-même, que fait-on là, quand ceux de cette force s’y sont rencontrés à l’extrême d’eux-mêmes, et que c’est à cela qu’a servi la ville, par sa discrétion même : ne pas distraire, être grise sous le ciel blanc.


Île au milieu de l’île, Grünewald (verte forêt) semble se moquer des avatars du siècle. On y entre au petit musée Die Brücke comme d’oublier à volonté, coup de gomme, la tornade dont nous sentons encore les derniers vents, où Berlin, plus que nulle part ailleurs, ne rassure pas sur le destin du monde à venir : la page blanche n’est jamais possible. Ce qui se donne à vendre, des pacotilles mercantiles de l’ouest, pour ceux qui ont repris les nouveaux chemins dans le tissu liant Berlin au grand continent, ne rassure pas sur la normalisation. Et petit cimetière où on sait, sous la terre, les boîtes crâniennes face levée vers le haut de Brecht ou Hegel, on se dit que ce qu’ils entrevoient des grues et des chantiers ne nous dispense pas, nous, du devoir de conscience et qu’on est bien faible : il compte, ce petit cimetière, désormais à l’exact centre de gravité de la ville. Dans le petit musée désert où s’expose la peinture du mouvement Die Brücke, on a un moment cette illusion : que le devoir de conscience pourrait suffire à écarter le danger. Ouvrons ensuite un livre avec les planches de George Grosz, sur cette menace contaminant déjà la ville : les façades tombent, des visages en gros plan nous repoussent. Berlin est une ville obligatoire de notre temps parce que ses façades grises se refont après le plus terrible des bombardements, mais comme de dire à chaque époque que cela, l’impression aigre-douce des rues, compte moins que le geste qui en fit conscience ou expression. Dans les rues calmes de Dahlem et Grünewald, on ne sait pas quel visage avait Herr Seifert quand il avait la chance, que nous n’aurons jamais, de saluer dans l’escalier Franz Kafka. Mais une autre île dans l’île de la ville gigogne c’est là où Kafka allait se promener : les arbres du jardin botanique ont été préservés. On y traverse un Népal en miniature, un Sahara modèle réduit, et, sous les verrières à architecture de métal, un peu d’équateur. C’est comme au vieil aquarium du Tiergarten : c’est parce qu’ici tout se passe dans la tête, un peu plus qu’ailleurs, à cause du sable et du ciel, qu’on reconstitue ces bulles qui vous emportent. Walter Benjamin, dans son Enfance Berlinoise, dit que dans de tels endroits, il semble que tout ce qui en réalité nous attend encore est déjà chose passée. Il ne saura pas, le plus énigmatique des Berlinois, la totalité de réalité qui attendait encore, puisque mort en 1942, à Port-Bou, mais cette fascination (disant du Tiergarten, le jardin des animaux, qu’il est un coin prophétique) s’est refaite aujourd’hui, au parc zoologique, comme encore liée à cette impossibilité pour l’homme de conduire son destin, mais livré ici, comme à ces poissons qu’on caresse de la main, à ces crocodiles dormant sous le pont de bois, de façon résolument énigmatique : j’aurais volontiers pu appuyer mon front de longues journées sur son grillage, sans me lasser de voir. Il y a des hippopotames dans chaque grande ville, mais au Tiergarten de Berlin c’est autre chose : à cause de cette position centre-ville, à cause du bâtiment de brique rouge, à cause de la foule sage du dimanche, et des amoureux et des saucisses, à cause de? Si l’explication était simple, Benjamin ne s’y serait pas arrêté, mais l’énigme dure encore. Même si le théâtre de singes, où on l’emmenait l’après-midi, a disparu. À Berlin, le jardin zoologique n’est pas une sortie pour enfants seulement : d’ailleurs on ne sort pas, on y entre plutôt dans le milieu vide de la ville, que les autres villes se refusent à offrir.


Quand d’ordinaire on approche d’une ville, on sent grossir, autour de soi, les signes qui l’annoncent : réseaux de lignes haute tension, autoroutes à voies plus larges, densité des maisons. Berlin dédaigne tout ça : longtemps, il y eut cette route entre deux grillages, à vitesse strictement limitée, bosselée jusqu’à Hanovre. Et quand on arrive dans la ville, dans ces immensités de forêts de la frange ouest, on suit le canal où glissent d’énormes barges : Berlin évacue ses ordures, Berlin importe son ciment, comme flottant à fleur de terre, un peu en surplomb. Où les autres villes se soumettent à la continuité, acceptant les fumées des usines de traitement ou des cimenteries, Berlin pratique le sas et le boyau (cela n’empêchant pas, d’ailleurs, les autres fumées, le côté un peu jaune soufré du brouillard au matin, et le piquant de la chimie par vent nord-est, celui des grandes plaines continentales). Berlin est encore une ville sans gare. On descend des grands trains comme à une station de métro, mais quand on a fait une fois la route de Prague, on qu’on a rejoint une fois la Pologne, on sait bien par où s’accroche la ville sans façade, elle s’ancre dans la vieille terre, lance des harpons aux montagnes du continent. Peut-être, quand on a connu le mur, reste-t-on à jamais d’une époque pourtant finie : quand on passe sur la plaie, on se souvient des escaliers de bois par où on montait, à hauteur d’homme, contempler le rien : des lapins sur une bande d’herbe, et un autre mur pareil, vingt mètres plus loin. Et donc, quand on descend la grande avenue impériale, on n’en peut mais : on a connu ici l’étrange pays, les magasins où tout était resté comme dans notre enfance de jouets de bois et premières petites voitures en plastique, et le bruit des pneus rares sur le pavé plus sonore que de l’autre côté. On a connu les bureaux sous les combles, où des traducteurs fiers vous montraient des Balzac complets, impossibles dans le monde marchand, de l’autre côté. Alors, dans le flot des grosses voitures de la réunification, et par ce qui s’est refait de la toile du continent, les immatriculations polonaises ou tchèques disséminées, c’est à ce pavé sous le bitume qu’on pense quand on marche, même sachant que c’est faux, à un peu d’enfance qui ici avait duré plus. On s’en va voir l’ami Norbert qui nous remet la pendule à l’heure, en racontant ce qu’il continue de découvrir dans les archives si longtemps interdites (mais ça y est, lui aussi a déménagé : il s’est installé à Dresde, signe encore du temps qui va).


Berlin, couleurs des jouets de bois et du pain d’épice aux marchés de Noël dans les quartiers, quand la nuit déborde si largement sur toutes activités du jour. Berlin, première neige sur les trottoirs de la ville, et la sortie de tous ceux qui balayent dans l’heure l’accès bien droit à leur portillon, ou la première glace, sur les canaux, quand la ville aux arbres maintenant nus et noirs redevient blanche et brillante. Berlin des squares, les enfants dans ces combinaisons doublées qui en font comme de grosses boules de couleur (on se les revend d’occasion dans les magasins de seconde main), et ce que les Berlinois disent le banc des veuves, à cause des silhouettes noires et droites (maintenant rares). Berlin alternative, comme dans tel hôpital désaffecté du Kreuzberg, laissé aux artistes, les galeries qu’on repeint à chaque exposition d’on ne sait quoi, sinon les galeristes eux-mêmes et leur visage et accoutrements comme le plus fragile et présent d’un art qui n’a plus de marques. Berlin solide, aux grosses villas carrées qui ont échappé à tout, plantées dans la forêt au long des rues droites, et Berlin des cicatrices. Berlin à la fête foraine dans le brouillard, la même grande roue tournant à l’année dans les quartiers de la ville, et Berlin des fleurs, quand seuls les magasins de fleurs restent ouverts le samedi après-midi ou le dimanche matin et débordent sur la rue, Berlin de vin blanc et de paroles, Berlin d’hiver, Berlin sans dormir.


Et on se retrouve une nouvelle fois à Charlottenburg, dans le jardin bien ordonné et ses canards sur les bassins. On entre dans les salles au plancher qui craque pour revenir une nouvelle fois devant les silhouettes solitaires de Friedrich, contemplant montagne ou naufrage, et les miniatures tombes sous la neige, et Watteau semble heureux du bon voisinage. On revient aux villes sous ciel d’orage de Schinkel peintre, des villes que l’eau isole, des villes sur escarpements, avant de s’en aller encore une fois par les allées jusqu’au mausolée dressé par Schinkel architecte, le frère : Berlin n’est pas une ville que ce siècle résume. Et c’est en cela peut-être, sa signature spécifique : non pas marcher comme à Rome d’une époque à une autre, mais que la banalité même où apparemment elle se retranche, prête à s’enfoncer on croirait dans son sable, son eau et ses brouillards, y fait marcher comme aux fractures du temps, dans le présent même. Et c’est un sentiment complexe et unique, qui naît parfois de si petites choses : on est au marché un matin, et c’est un arrivage de canards de Pologne, et la caisse d’anguilles fumées.


Et quand on quitte le marché, avec les légumes au bras (carottes, poireaux, navets, pommes de terre : les légumes de la terre du nord, les légumes du sable), on longe le long paquebot enterré de la Schaubühne : parce que c’est le matin, les sabords sont ouverts. En dessous de nous, les fauteuils rouges, le plateau noir et les hautes coulisses, le théâtre est dans la ville sans discontinuité et offert. La ville ne distingue pas son espace propre de celui de la représentation. Alors on a le sentiment d’entrer dans un peu plus d’intimité avec elle, et n’être plus surpris de celui qui passe nu, une serviette de douche sur l’épaule, d’un côté de la rue à l’autre. Ni quand dans le même escalier où on est, on puisse croiser Norman, le Roumain émigré, ou tel instrumentiste rendant visite, à l’appartement du dessous, au discret Arvo Pärt (ses disques Arbos et Tabula Rasa ont été composés à Berlin). Ils sont ainsi des milliers, de toutes parts de l’Europe, à venir refaire communauté sur la ville de sable : de chez nous aussi, et pas les moins singuliers. C’est une ville sans hiérarchies, parce qu’elles seraient bien trop immodestes devant ce destin de la ville même. Et pareil que la tombe simple de Hegel, et le banc devant le vieux cèdre au jardin botanique où venait Kafka, le rendez-vous à ce moment se précise : ce geste que vous faites, à l’exact point de friction de ce que vous êtes et du dehors immense des hommes, la ville le met en balance avec bien plus vaste.


Et c’est peut-être parce que personne n’échappe à cette bascule, que les rapports, au marché ou à l’Imbiss, sont ici si particuliers, qu’il y a une manière d’être qui serait aussi ce qu’on vient rencontrer et apprendre. Le geste architectural n’est pas exactement le même, quand c’est sur ce sable douloureux qu’il a inscrit, depuis cinquante ans, le signe d’un temps qu’on voudrait changer. C’est cette bascule, qui fait de Berlin un choix, qui fait que le déménageur de Zapf, à la crête rouge et biceps tatoué, prend doucement une abeille endormie et la dépose sur la fenêtre. Ou bien sur la colline au toit plat faite, sur soixante mètres de haut, et le double de large, le triple de long, des gravats de Berlin bombardée, qu’ils sont là chaque jour par dizaines à tirer des cerfs-volants, ensemble au même endroit et seuls sous leurs ficelles : rien de plus étrange. Et c’est cela aussi, de ciel et de vent, qu’il nous faudrait d’eux recueillir : pour nous décaler nous-mêmes d’une évidence dangereuse, quant aux temps qu’on vit. Et c’est affaire de forêts et de gâteaux, de lacs et de ruines, d’une miniature de Friedrich comme de cette insertion de ses théâtres dans la peau de la ville, et de la trace absente de tant de solitaires de passages dans l’histoire de la ville : la trace absente de tous chemins d’Europe dans la gare jamais reconstruite d’Anhalt les fait résonner bien plus encore. C’est à cette rencontre-là que nous aussi nous présentons grâce à la ville même, autrement.


François Bon, né en 1953, derniers livres publiés : “ C’était toute une vie ”, Verdier, 1995, et “ Parking ”, Minuit, 1996. A publié après son premier séjour berlinois “ Calvaire des Chiens ”, Minuit, 1990.