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EtMaintenantQueVaTilSePasser

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Je suis invité par la revue Ecritures à produire un texte d'une quinzaine de pages pour répondre à la question Et maintenant que va-t-il se passer?



L'état actuel de mon brouillon:

Et dire que l’an 2000 c’est déjà du passé ― cartes postales de Brno.


La ville suinte. Les rues désertes. Nous sommes dimanche. La partie industrieuse de la ville, quartier hérissé de grues. Dans cette marge on construit le demain de nos villes. De grands hangars dont le vaste espace est couvert au sol d'une moquette drue et grise. Des box jusqu’à une hauteur d’un mètre vingt. En rangées des écrans d'ordinateurs. Quelques personnes disparates sont postées dans leur box, derrière ceux des écrans qui sont allumés. Les écrans sans veilleurs débitent des dessins de labyrinthes tubulaires à deux points de fuite ou calculent la trajectoire d’un vaisseau spatial au travers d’un champ d’étoiles ou encore affichent l’heure sur six positions chiffrées qui rebondissent sur les bords de l’écran comme un électron contre les parois d’un accélérateur de particules, ce qui, si les personnes, postées derrière les écrans, portaient encore un regard à cette image, pourrait faire figure de métaphore du temps qui s’écoule ici, coincé à l’intérieur de l’écran, mais nul ne regarde ni ne remarque ces images animées, par leur ressassement sans objet, elles se sont vidées de leur sens. C'est à cela que ressemblent les fameuses délocalisations qui attendent de phagocyter les plus laborieuses de nos activités. La scène se passe en République Tchèque. En 2005.

Dimanche donc, aussi les quelques personnes qui surveillent l'activité des forêts de serveurs informatiques, épars dans toute l'Europe, ont peu à faire et mettent à profit le multi fenêtrage de leur ordinateur pour entretenir leur correspondance électronique privée. D'ailleurs voilà le mail que j'ai reçu cet après-midi.


From: revue écritures <ecritures[@]hotmail.com>
To: Philippe De Jonckheere <pdj[@]desordre.net>
Subject: Re: Que va-t-il se passer maintenant ?
Date: Sun, 23 Oct 2005 15:22:24 +0200


>Philippe,
>Pour ma part je me réjouis de votre enthousiasme. Voici des précisions <pratiques :
>- les textes n'ont pas de limite minimale ; en général les contributions <ne dépassent pas 1500 mots, soit +/- 15 pages
>- les images sont en n/b pour des questions de coût d'impression. Leur <nombre n'est pas non plus strictement limité, bien qu'en pratique, >chaque contribution, à nouveau, ne dépasse pas 15 à 20 pages.
>- le format de la revue est de 160x240mm.
>(pour écritures) Jérôme (Poloczek)
15 rue de Bon Secours - 1000 Bruxelles
+32 485 194304
+32 2 2174014
ecritures[@]hotmail.com
p.s. : François Bon est effectivement sur la liste des invités. Nous lui enverrons demain lettre et dossier via les éditions Fayard..

From: Philippe De Jonckheere <pdj[@]desordre.net>
To: revue écritures <ecritures[@]hotmail.com>
Subject: Re: Que va-t-il se passer maintenant ?
Date: Sun, 23 Oct 2005 14:31:24 +0200
>Bonjour Jérôme
>
>Je me réjouis que vous n'ayez pas mal interprété ma difficulté passé avec Dustan. Je
>vais réfléchir à ce que je peux bien faire sur le sujet. Je peux aussi penser à
>une contribution qui fonctionnerait à la fois imprimée et en ligne. D'ailleurs
>cela irait avec le sujet, il me semble.
>
>Une seule vraie question à laquelle je ne trouve pas réponse en lisant à la fois
>votre invitation et le mode d'emploi, y a-t-il un nombre de signes maximum ou
>minimum, quelles sont ici les limites? Même question pour les images.
>
>Mais vraiment je suis ravi de votre invitation. Sur ce sujet, vous pourriez
>peut-être inviter François Bon, il est assez disert sur ce genre de sujets et il
>a une bonne vision.
>
>Amicalement
>
>Philippe
>
>
>--
>Philippe De Jonckheere
>Email: pdj[@]desordre.net
>http://www.desordre.net



J'ai dit oui. Mais qu’écrire ? Le sujet : « Et maintenant que va-t-il se passer ? » ― Je n’en ai aucune idée. Je suppose que je pourrais regarder autour de moi ― la scène se passe à Brno en République Tchèque ― et faire la chronique d'une délocalisation, convaincu que l'avenir se tient là, dans le transport des capitaux et des moyens de production, des actifs, vers l'Est, toujours plus à l'Est, mais je comprends si peu l’économie. J’accumulerais des contrevérités.

Ce qu'il va se passer? Et bien nous allons tous mourir. Notre seule certitude après tout. Et ces derniers temps n'ai-je pas eu cette idée de roman qui fabulerait l'histoire de ma mort? Je pourrais travestir cette ébauche de récit, l'écourter et attribuer le rôle nodal à ma fille Madeleine qui aurait à mettre de l'ordre dans mes affaires après ma mort, et elle aurait fort à faire. De lutter notamment pour trouver le moyen d'ouvrir des fichiers dans des formats inexistants depuis longtemps, à l’aide d’une manière d'ordinateur, qui tiendrait dans la main comme un livre, et dont la puissance de calcul excéderaient celles des mainframes d'aujourd'hui : n'avais-je pas moi-même commencé à travailler dans cette industrie de l'informatique centrale dans les années 80 du XXème siècle, alors, 8 mégaoctets de mémoire étaient contenues dans plusieurs armoires d'ordinateurs qui auraient également remarquablement fait l'affaire pour un décor de science-fiction, avec force lecteurs de bandes IBM3420 dans la salle machine des vaisseaux spaciaux, ou comment dans ces mêmes films d’anticipation les conducteurs de petites navettes aéroglisseurs du XXVI ème sont projetés en avant sur leur console de pilotage au premier choc, les scénaristes oubliant du tout au tout l'invention de la ceinture de sécurité datant du XX ème siècle, ou encore comment ces hommes du futur lointain rivent leurs yeux à l’œilleton de leurs appareils enregistreurs d’hologrammes, geste devenu tout à fait désuet au début du XXIème avec l'invention de la photographie numérique.

Le soir même. Chambre d'hôtel. Tourner en rond. Écouter quelques fichiers compressés récemment téléchargés du saxophoniste John Zorn, que je marie, avec des bonheurs inégaux, aux images muettes de la télévision tchèque, sorte de cinéma du pauvre qui me procure imparfaitement la détente recherchée après ces journées d’un travail de veille. J’ai fini par éteindre à la fois la télévision et le lecteur de fichiers compressés. De même les lumières somme toutes nombreuses pour une aussi petite chambre d’hôtel, mais je ne trouvais pas le sommeil. Hyposomniaque, je pensais à mon ami insomniaque qui, c’était certain, à cette heure-là du soir, devait se battre contre lui-même, tumultueux, et dont le fruit de cette veille contrainte était consultable tous les matins en ligne.

Se relever, rallumer l’ordinateur et travailler à nouveau, je ne crois pas que j’en avais la force. Mais chercher dans les poches de mon imperméable le petit carnet récemment acquis ici à Brno, pourquoi pas ?

J’entamais un premier récit dans lequel j’aurais voulu dire ces deux ou trois choses que je pressens dans notre utilisation future notamment de l’internet, mais je biffai vite ce début et repris mes habitudes premières de commencer le récit par ce dont je me souviens. Que je rayais tout autant. On ne se souvient pas fiablement du futur. De l’idée du souvenir, je pensai à Perec et au Jardin d’hiver, n’avais-je pas là la possibilité de faire un pastiche de ce livre, de choisir un auteur fictif et dont on découvrait a posteriori qu’il avait en fait soufflé à tous les auteurs du XXIème siècle leurs découvertes les plus adventices. Mais voilà cette idée aussi, malgré le nom de Frank Beaunoix que j’avais fabriqué pour cet auteur injustement oublié et que je trouvais prometteur, cet embryon-là, mal né aussi, je le rayais d’un trait.

Et puis cette idée qui arrivait librement sous le feutre. Dans le petit carnet.



Et dire que l’an 2000 c’est déjà du passé ― cartes postales de Brno

Je ne me souviens plus du nom de ce professeur de dessin. Ce dont je me souviens c’était le chahut infernal que nous faisions pendant sa classe et à quel point il y était indifférent en apparence. Malgré tout d’entrer dans une pièce pleine à craquer d’adolescents, tous du sexe masculin, et qui braillaient les pires obscénités, sans toute les comprendre, il ne devait pas y prendre grand plaisir. L’année précédente Mademoiselle Mioux avait pris sa retraite, une vieille demoiselle outrageusement fardée et acariâtre, une harpie obèse qui régnait en despote sur le cours de dessin et de travaux manuels. Alors quand ce jeune professeur, dont un pan de chemise dépassait invariablement de dessous son pull à col roulé, a pris la succession, d’un univers disciplinaire et sans joie, nous sommes entrés de plain pied dans l’émeute et la révolte gratuites. Il y eut cependant un cours que nous avons suivi avec une étonnante attention. Le jeune professeur nous expliqua, à l’aide d’un dessin au tableau noir, le principe de la perspective à un seul point de fuite, d’ailleurs nous remarquions tous ce jour-là qu’à la différence de Mademoiselle Mioux, lui avait l’air de savoir effectivement dessiner. Le croquis qu’il esquissa au tableau nous rendit tous terriblement admiratifs, il avait ébauché une cathédrale transparente c’est-à-dire que de l’entrée de la nef on voyait au travers du labyrinthe, les bras du transept et le prolongement du labyrinthe dans le déambulatoire au-delà même du chœur. Il était impossible de croire que ce fût le jeune type à la chemise qui sortait sempiternellement du pantalon et dont le flanelle portait fréquemment des tâches crayeuses, qui venait de construire sous nos yeux une cathédrale, là, sur le tableau noir, où d’habitude nos médiocres professeurs avaient écrit, l’une des identités remarquables, l’autre une phrase d’un de ses auteurs fétiches, phrase qui s’articulait désormais en modules géométriques tous reliés entre eux par des flèches qui naturellement faisaient perdre toute magie à des phrases qui n’avaient, finalement, d’intéressant que de nous faire plancher sur leur structure grammaticale. Et, un comble !, c’était le professeur d’histoire-géo, un être commun et un peu dégoûtant, qui avait effacé en dépit de nos protestations, ou à cause d’elles, sans doute jaloux, la cathédrale du professeur de dessin, pour simplement écrire le titre de la leçon du jour ― la Renaissance en France, oui, c’était logique en somme, la Renaissance effaçait ce que le Moyen Âge avait produit de grandiose et le gothique allait disparaître pour faire place au baroque, la cathédrale de craie fut anéantie sous le feutre poussiéreux du tampon.

La semaine suivante, le professeur de dessin nous demanda de mettre à profit la leçon théorique de la semaine précédente pour dessiner ― sur une feuille au format raisin ― la ville de l’an 2000, en perspective. Nous étions en 1978. Le jeune professeur de dessin dut se croire magicien tant le déluge coutumier qui caractérisait ses cours avait laissé la place à notre complète absorption. Il passait entre les rangs et avec gentillesse, corrigeait les plus flagrantes de nos erreurs de proportions, esquissant ici ou là, sur nos dessins, l’aile d’un bâtiment, une rangée de fenêtres ou une intersection de deux rues, partie de notre dessin que nous n’osions plus toucher de peur d’abîmer les traits de celui qui nous apparaissait désormais comme le Michel Ange du XXème siècle, soyons plus précis, le Vinci de l’an 2000. Dans nos villes futuristes, le ciel était constellé d’aéronefs dessinés avec un grand luxe de détails, tout droit sortis des bandes dessinées que nous lisions avec un enthousiasme évidemment juvénile, des monorails aériens supportaient des métros suspendus. Tant d’aéroglisseurs peuplaient les rues que notre maniement maladroit de la perspective rendait très rectilignes avec des intersections à angle droit, on aurait dit le plan d’une ville américaine, Chicago. Ce qui disait de façon très criante le futur c’était à la fois les moyens de transport et le mobilier urbain, quant aux immeubles ils figuraient d’interminables barres d’immeubles, tout comme celles qui surplombent la cuvette de Nancy ― des villes infernales en fait, croisement improbable de Chicago pour son plan urbain autoritaire, avec Wuppertal pour ses trains suspendus et Nancy pour la violence de son architecture de masse, mais qui faisaient notre fascination enfantine pour toutes ces navettes spatiales dont nous étions convaincus qu’en l’an 2000 elles seraient le moyen de transport le plus sûr pour aller au travail. L’an 2000 en 1978 c’était loin, très loin, impensable, j’avais calculé que le premier janvier de l’an 2000 j’aurais 35 ans depuis quelques jours.

A ma plus grande stupéfaction, le premier janvier de l’an 2000, ma voiture ne s’est pas transformée en navette spatiale. Nous avions donc été floués.

L’année qui suivit, le collège se modernisa en achetant, à grands frais, un immense parallélépipède gris surmonté d’un téléviseur de très petites dimensions, d’un clavier de machine à écrire et d’un dispositif à imprimer le listing dont le crépitement alors, produisait un bruit insolite. Un ordinateur. Cette machine gigantesque était pilotée par une dame qui disputait sa laideur à Alice Saprisch, ce qui rendait son propos ― nous avions des cours d’initiation à l’informatique avec elle une fois toutes les deux semaines ― beaucoup moins percutant que, par exemple, celui de la très jolie professeur de latin, dont les croisements, et décroisements, de jambes rendaient la vie à Rome passionnante. Nous écoutions peu les explications de l’informaticienne du collège, qui, se rendant compte du manque de prise qu’elle avait sur ses élèves, nous promettait des regrets plus tard, l’informatique serait alors, d’après elle, de tous nos gestes quotidiens. Nous étions en 1979, c’est-à-dire beaucoup plus proche en pensées de l’irruption du Vésuve sur Pompéi et les très belles jambes qui nous la racontaient, que nous pouvions l’être de 1981, date à laquelle IBM sortit le premier ordinateur personnel.

Alors maintenant que l’an 2000 n’a pas eu lieu, que risque-t-il de ne pas se passer non plus ?


Le miracle économique des pays de l’est n’aura pas lieu, les capitaux lourdement investis dans les délocalisations vers la Pologne, la République Tchèque, la Slovaquie, l’Ukraine, la Roumanie et la Bulgarie auront généré des retours sur investissement tellement rapides que les bailleurs de fonds se sentiront encouragés d’aller chercher des profits plus orientaux encore. La Russie ne connaîtra jamais cette manne financière, percluse de corruption et politiquement douteuse, elle repoussera les investisseurs qui lui préféreront l’Asie. Cette course vers l’est enjambera aussi le Moyen Orient qui continuera d’être la poudrière qu’elle est aujourd’hui, L’Iran deviendra le grand vilain de la région et parviendra à entraîner à sa suite la Syrie, la Jordanie, l’Egypte tombée aux mains des islamistes, et toutes les mouvances terroristes irakiennes et palestiniennes dans une guerre sans merci contre l’Etat d’Israël qui se trouvera contrainte de répondre aux bombardements chimiques iraniens par l’utilisation de l’arme atomique. Cette guerre éclatera très peu de temps après le retrait des troupes américaines d’Irak, laissant derrière eux un invraisemblable chaos. Un renvoi de ces troupes alliées dans la Région en pleine période électorale américaine, pour voler au secours d’Israël ne sera pas pensable juste après le bourbier irakien. Victime de ses habituelles divisions la communauté européenne ne parviendra pas à matérialiser ses vœux de support à l’Etat d’Israël qui sera inhabituellement lâché par la communauté internationale. Le conflit sera de très longue durée, ce qui mettra dans un très grave péril économique les pays industrialisés, éreintés par cette crise énergétique inédite et sans commune mesure avec les chocs pétroliers des années 70. L’Asie sera elle très durement touchée par des séismes et des raz de marée notamment au Japon, en Chine, en Inde, de même que dans ses régions les plus montagneuses comme le Pakistan. De nouvelles épidémies de grippe aviaire, porcines et bovines décimeront à la fois les troupeaux mais aussi les populations les plus démunies. L’Afrique sera entièrement saccagée par le SIDA, les famines répétitives et la désertification de toute la moitié septentrionale du continent. Ce désert deviendra la poubelle des pays riches qui résoudront d’y acheminer ceux des plus toxiques de leurs déchets, notamment radioactifs. Une crise financière d’ampleur secouera les Etats-Unis, et avec eux l’Europe, qui seront contraints à une politique ultra protectionniste qui les coupera progressivement du reste du Monde. En Europe occidentale un revirement nationaliste global prendra ses racines dans une Grande Bretagne et une Allemagne devenues ultra-libérales et une France ouvertement fasciste. L’extrême droite française au pouvoir assoira sa popularité indisputée grâce à une répression violente de l’immigration irrégulière ou légale, au sein d’une population donnée définitivement pour inutile, l’intégration prônée dans les années 90 n’aura jamais eu lieu, le problème de l’immigration aura été réglé dans la violence pour le soulagement des personnes socialement avantagées, confort dont l’impression sera artificiellement raffermi par de nouvelles exonérations fiscales. Deux entités de populations cohabiteront en Europe aux deux extrémités du spectre social, la classe du pouvoir et une classe indistincte essentiellement aux abois minée par le chômage majoritairement engendré par les délocalisations massives de tous les moyens de production vers l’est puis vers l’Asie. L’âpreté au gain, l’avidité et la célébrité tout particulièrement sportive ― le dopage sera légal et même encouragé pour ses fruits en matière de recherche ― dans l’espoir d’accéder à une manière de fortune non programmée deviendront les seuls ascenseurs sociaux en état de marche. Cette répartition de la population occidentale en deux couches sociales étanches sera accentuée par le mouvement imprévisible des retours de délocalisation des activités du secteur tertiaire, notamment l’informatique, pour lesquelles les populations du Tiers monde seront insuffisamment nombreuses et aptes à remplir certaines des missions qui leur auront été hâtivement dévolues, par exemple, l’Inde creuset d’informaticiens, sera pourtant rapidement prise au dépourvu dans sa fourniture de programmeurs et de développeurs, poussant les entreprises indiennes à externaliser nombre de leurs activités vers l’Europe, pour des salaires sans commune mesure avec ceux connus par cette même industrie avant qu’elle ne soit majoritairement indienne. La soumission définitive de la partie économiquement basse de la population sera obtenue pharmaceutiquement par l’adjonction de neuroleptiques dans les vaccins anti-grippaux, rendus obligatoires après les grandes épidémies de grippes d’origine animales au début du XXIème siècle. Paradoxalement en dépit de progrès médicaux probants, rendus possible par l’assouplissement des lois éthiques régulant les manipulations génétiques ― et la recherche en dopage sportif ― la mortalité dans les couches basses de la population sera de plus en plus forte et sera de fait programmée par le biais de la vaccination, suivant un programme aléatoire visant à répartir optimalement, sans éveiller les soupçons, les fonds des retraités, ce sera d’ailleurs un entérinement de fait de l’injustice des retraites, les retraités les plus riches vivant les plus vieux, des retraites accumulées par les plus pauvres, dans des conditions de travail qui auront grandement diminué leur espérance de vie. L’ignorance et l’illettrisme gagneront du terrain, les livres n’auront pas à être bannis, ils seront tout simplement désertés ― des intellectuels survivront qui continueront de militer pour la révolte. Ce combat, contre toute attente, ne sera pas poursuivi, mais au contraire toléré, sans cesse confiné à une vie souterraine et essentiellement en ligne, le miracle de la liberté d’opinion sur internet perdurera et serivra de prétexte démocratique aux régimes les plus totalitaires, mais il sera admirablement surveillé par des outils de veille à la précision continuellement perfectionnée. Il sera fait également de ce combat politique sans incidence une inattendue fructification, les fournisseurs d’accès vendant à petit prix la totalité de ces textes à la fois virulents mais sans portée réelle, résidents sur la mémoire de leurs serveurs informatiques et dont l’analyse statistique, notamment sur le nombre d’occurrences de certains mots et locutions, permettra à des sociétés de marketing de cultiver ces zones de récupération de cette rébellion textuelle. Tout un chacun sera plus ou moins tenu de mettre à jour un blog. Pareillement l’écriture de ces journaux non intimes sera commercialisable pour ce qu’elle recèlera, statistiquement, de désir matériel latent, et donc analysable et mercantilement exploitable. Derrière une langue de plus en plus pauvre, celle des blogs, se cachera l’avancée inexorable de l’ignorance ; seront vite remisés au domaine de l’ennuyeux des textes majeurs de l’histoire de l’Homme, on proposera des versions compressées de la littérature russe du XIXème siècle. Dans les écoles les élèves retiendront péniblement des récitations d’haïkus. Dans les musées des séances de moqueries et même de lapidation des tableaux de Barnett Newman et d’Ensworth Kelly seront régulièrement organisées, les tableaux de Jasper Johns seront littéralement pour cibles dans des compétitions de fléchettes : les musées feront désormais office de Luna Parks, au Louvre le visage de la Joconde et celui des autoportraits de Rembrandt seront découpés, les touristes du monde entier pourront y mettre leur visage et se faire prendre en photo, laquelle leur sera immédiatement envoyée par email, qu’ils recevront sur leurs téléphones portables. Des lectures publiques de Derrida, de Deleuze et de Debord seront interprétées par des clowns, des singes habillés et même des présentateurs de télévision. Et il y aura de véritables concours de résumés de la Recherche du temps perdu de Marcel Proust, les prix seront systématiquement attribués aux femmes avec les plus opulentes poitrines. Dans les cinémas, les films sur support pelliculaire passeront désormais au rythme accéléré de 28 images par secondes, différence à peine perceptible par les plus aguerris des spectateurs, le vingt-huitième cadre fera office d’image subliminale, bien souvent pornographique. La vie sexuelle sera bientôt le fait unique de spécialistes dont les coïts seront enregistrés sur des supports dont la fidélité sera de plus en plus réaliste, donnant non seulement à voir et à entendre les accouplements factices, mais à faire ressentir au « spectateur » les sensations des copulants. Cette technique essentiellement développée dans le cadre pornographique donnera lieu à une nouvelle industrie cinématographique où le spectacle seul des images et du son ne sera plus suffisant. Les individus pourront désormais enregistrer leurs sensations grâce à de minuscules capteurs sensoriels, enregistreurs et lecteurs, et échanger leurs captations. Des développements insoupçonnés de ce procédé dans la médecine permettront de rendre l’ouie périodiquement aux sourds — une publicité pour cet appareil aura pour slogan « Qui a dit que les sourds n’entendent rien à la musique ? » avec un portrait de Beethoven — la vue aux aveugles, de même qu’ils permettront aux muets de donner à « lire » ce qu’ils aimeraient dire. Pareillement ces appareils au perfectionnement croissant permettront d’enregistrer les rêves ― ce qui rendra la psychanalyse moins douloureuse que dans sa forme actuelle et surtout plus efficace. Des perversions de cette utilisation permettront notamment un contrôle d’état très poussé des mentalités, une fois encore les déviants seront parfaitement tolérés et leur activité très surveillée sera souvent récupérée. Les plus lucides d’entre nous se transmettront de génération en génération dans une dilution grandissante, le soucis de savoir où cette démence s’arrêtera et si toutefois elle devrait connaître une fin qui ne fût pas celle de l’homme, mais l’aberration continuera pour le pire, longtemps.

Notre professeur de dessin mourra de sa belle mort dans son garage ses enfants trouveront la maquette d’une immense cathédrale de verre et tous les plans pour la construire, ne sachant qu’en faire ils attendront le jour des monstres, le premier mercredi de chaque mois, pour s’en débarrasser. Le même jour l’informaticienne de mon vieux collège rendra l’âme elle aussi, atteinte d’une tumeur cérébrale contractée par les radiations résidentes d’un vieil ordinateur de construction est-allemande, de marque Robotron, acheté sur un site de ventes aux enchères sur internet, à un casseur moldave peu sourcilleux, recyclant à bas prix du matériel de centrales nucléaires désaffectés, vieil ordinateur sur lequel il lui plaisait chaque soir de compiler le C.

Brno, le 28 octobre 2005

Post-face

Cette nouvelle et les autres textes de cette revue atteigneront à une postérité inattendue de moquerie incessante rejoignant les collections privées financier de renom qui fondera une manière de « Musée du Futur qui n’a jamais eu lieu » dans lequel seront exposées toutes sortes d’œuvres d’anticipation, des maquettes de cathédrales en verre, des manuscrits de Jules Verne, des caricatures de Daumier, de celles qui s’inquiétaient de l’émergence de nouvelles techniques au XIXème siècle, dont la photographie, des sculptures et des peintures des futuristes italiens, dont l’absence de qualités plastiques sera enfin mise à jour, mais qui seront conservées pour leur valeur antihistorique donc dans ce musée abritant également la collection complète des épisodes de Startreck qui côtoiera notamment une salle entièrement consacrée au matériel informatique obsolète, dont des mainframes de conception soviétiques, inconnus jusqu’alors, devenus le clou de ces collections.

Epilogue

C’est très prétentieux non ?, d’imaginer ce qu’il va se passer. C’est encore un peu au-delà du point de vue de Dieu. Dieu le sait-il lui-même ?
Un ami juif m’a un jour expliqué qu’il ne croyait plus en la venue du Messie. Que si le Messie venait enfin sur Terre, de toute façon il serait trop tard.

Nous continuerons de vivre pendant qu’il est trop tard.





Brouillon auquel je dois ajouter les cartes postales suivantes















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