Tar findings de Barbara Crane, 1975, 40X50cms, de la série Whole Roll

Perte Blanche

Hervé Chesnais

 

1/ Rien de plus réel que le vide.

2/ Cette perte-là, libertine. Le gris du sperme sur le carrelage et dans les yeux de l’autre, le même égarement.

3/ Résolue, l’énigme. Rendue à son rien.

4/ Fuir la main de l’autre parce que répandu, désormais toutes les fibres de l’être voudraient se refermer sur soi, cicatriser d’une blessure illusoire, peupler le vide de toutes les proliférations, faire du bois de la chair, bourgeonner, se diviser, peupler la terre de ses semblables, se nourrir, soi, de ses propres plaies.

5/ Fuir la main de l’autre dont on implorait à l’instant les caresses, souffrir de ces douleurs triviales, lancinantes, que le désir sublimait, griffures à l’intérieur des cuisses, couilles battues d’épuisement, muqueuses qui seules restent brûlantes, et l’on ne comprend pas pourquoi.

6/ Ne me touche pas.

7/ La cigarette lamine la gorge sèche, on feint de s’abîmer dans la fumée, ce qu’on boit, on en ignore les arômes. Tout est eau, rien ne désaltère.

8/ dans le halo de la lampe de chevet, regarder la crasse des ongles, songer que là, roulée entre corne et peau, se love ce qu’il reste du plaisir : du suint, des humeurs dont le charme n’agit plus. Des cendres grasses. Des alluvions stériles. Une odeur de merde.

9/ Jouir dans la stupeur : devenir sa propre dépense. Hors de soi, versé, désinvesti. Vide comme un sac de cuir, attendre que la chimie reprenne, que ce qui fut dévasté par la décharge et nous laisse interdit se refasse en un lent tricot biologique.

10/ Si tu parles, tout est foutu.

11/ Le mieux serait de se lever, renfiler des fringues qui sentent le tabac froid, partir guéri du désir.

12/ Le mieux, parfois, on croit l’accomplir. Dans le métro on revient à soi. Ca signifie : s’agacer de l’odeur de l’autre, qui tient dans les plis de la peau, se rendre compte qu’on s’est brûlé le coude à s’étreindre sur la moquette. On se dit dernière fois, juré dernière fois… On va passer une annonce, on va payer une agence, on va trouver un mec durable. On va prendre un bain, passer de la pommade sur le coude qui lance. Un mec durable, ça ressemble à quoi ? Un mec durable, ça n’a pas de visage, un mec durable ça ne se désire pas, sinon dans la mort du désir même, quand on a trop baisé, qu’on revient chez soi.

13/ Ne pas pisser tout de suite après, sinon ça fait mal.

14/ Trace de l’autre : un suçon sur l’épaule… ce qui se prolonge par là, rien, le signe il ne dit rien que sa sentimentalité puérile, il n’est qu’une raison de plus de ne pas le revoir.

15/ Le bain très chaud pris dans la stupeur, scruter le plafond blanc, la fleur marron des carrelages, oublier qu’on s’est déjà lavé les cheveux, d’ordinaire on ne l’oublie pas tant le shampoing sent la fougère. On est vide de ça, aussi. On est rentré chez soi, mais on reste altéré : le shampoing par deux fois, les cheveux cassés de propreté raide .

16/ Il avait voulu raser le pubis il avait dit tu serais plus beau tu serais plus doux on l’avait cru, on est vide de ces poils-là de même, preuve en est sur la peau le feu du rasoir, des plaques rouges une estafilade (il était maladroit l’esthète). Dans la glace pas plus beau pas moins juste plus nu c’est à dire démuni. Dans la glace incrédule devant sa propre peau, juste assuré d’être pour un temps — celui du repos — indésirable tant mieux (c’est ce qu’on pense) tant mieux.

17/ Pas plus féminin non plus. La féminité ça n’a rien à voir avec les poils, on le savait, l’esthète l’éprouve. On voit bien qu’il est déçu : pas si doux, pas durablement. Dès le lendemain, ça gratte.

18/ Pas plus féminin, non. Les poils de Patti Smith sur la pochette d’Easter, Patti belle à tomber, pas épilée.

19/ Et si on laissait le corps tel qu’il est ? Si on le laissait prendre ses pentes, s’user selon ses angles et ses plis ? Si on l’abandonnait à lui-même, au lit de ses humeurs, peut-être ce serait la paix, le détachement qu’on se propose, les jours de vide, quand la fatigue l’emporte sur l’envie, lorsqu’en fait d’appétit, on pense aux pierres comme des modèles de bonheur.

20 / Sagesses de provision. Résolutions résolues qu’on piétine. On s’est reformé, autour du creux, patiemment en quelques jours, on a proliféré, on a rempli les manques, on se redessine comme avant, l’ombre qui nous devance on l’a retrouvée telle quelle le matin même. Elle nous mène en des promenades qui ne doivent rien au hasard, mais qui l’imitent à s’y méprendre.

21/ On reprend la ronde. Il a la douceur des miracles. On l’auréole de pas qui mouillent la poussière, on mendierait ses sourires s’il ne les donnait.

22/ Sur la peau de son torse les perles beige du sperme. Ce collier ne le ravit pas, on ne se l’approprie pas de la sorte, on voit qu’il s’ennuie, qu’il a envie de s’essuyer. On lit dans ses yeux vides l’excuse qu’il invente, pour un peu on l’aiderait : vide soi-même, tant on s’est versé, en lui, sur lui, le voici d’une existence excessive. Besoin de place, de drap sec.

23/ On reprend la ronde, la ronde nous reprend, plus prisonniers entre nos haies qu’entre les murs de la prison, les pas reviennent sur les pas, ces soirs d’annulation et de traces brouillées, ces soirs où le désir se creuse et ne se résout pas. Se creuser n’est pas se vider. Lorsque la ronde s’achève, qu’elle n’a rien cerné, on rentre avec ce rien, on reste enfermé.

24/ Se rhabillant retrouver avec les chaussettes d’autres besoins, une faim qu’on n’ose pas dire, envie de manger seul et vite, du fromage trop froid, le reste d’un taboulé dans le frigidaire. Se restaurer, vite, seul.

25/ Repenser au premier sperme, qu’on ne savait pas nommer. Sa viscosité sur l’index, l’effroi tel qu’on réveilla la mère qui changea les draps, qui rassura, qui fit comprendre cependant que les draps devaient rester propres. Plus gras que le sperme, le père qui rigole, tu l’as faite, ta carte de France, s’essaye à la complicité des mâles, tout ce qu’il y a de dégueulasse, connivence de vestiaire, de bordel. On est vide mais pas à ce point là. On regarde le père comme l’étrangeté même, et depuis le vide où la jouissance a mené, on le repousse. Etre autre. On entrevoit que c’est possible, que le vide même y invite.

26/ Jouir éloigne.

27/ C’est, après, le long retour : tout un travail pour regagner sa peau. Les étendues qu’on traverse, nécessairement désolées, comme hivernales. On gèle en soi… Le démon qui nous a quitté manque, mais c’est un chat : la faim le fera rentrer et on l’accueillera sans rien dire.

28/ Le froid qui fait trembler sous la couette où l’autre dort. Dire qu’on avait eu si chaud, que cette chaleur a fui avec le sperme. Il faudrait faire comme lui, dormir pour réparer.

29/ Rien. Dors.

30/ Et les chairs se tendent à nouveau, les cartilages enflent, gorgés de sang si on en croit l’anatomie. Or on ne croit rien, on ne pense à rien qu’a verser enfin, on cherche le lieu de l’accueil où gîter son sexe, on n’est plus qu’un cyclope qui s’aveugle en pleurant.

31/ Il a donné ce pli qui ressemble au repos, il a donné sa bouche, il vient après l’amour, on le regarde, on ne le connaît pas. Rétracté, on voudrait tout trahir, on voudrait juste changer les draps, mais il s’y love comme un lierre quand on voudrait lui dire rentre chez toi. On ne le dit pas, rien ne doit plus sortir. Le sommeil simulé le trompe, et bientôt il s’endort dans les draps qu’on ne change pas.

32/ Le sperme versé, on pèse enfin son poids, celui d’un âne mort.

33/ Mesurer en jouissant que rien n’est absolu, que celui qui prenait sous le prisme du désir tous les visages, toutes les images pour mieux qu’on tende vers lui a retrouvé sa peau par trop sèche, son poil un peu rêche. Humant l’odeur aigre de sa sueur endormie on se demande pourquoi on s’était enfoui la face au creux de son aine.

34/ Il a dit je veux tout de toi, il tremble encore d’un plaisir neuf, il croit qu’il invente les chemins vers la peau, or on les a devinés depuis longtemps, or on sait qu’on ne peut tout donner, puisqu’on ne se possède pas, que le sperme est dépense et pas don, que les peaux sont étanches, et qu’on colmate les muqueuses à renfort de capotes, de lubrifiants. Il dit, sans savoir qu’en fait de fusion, c’est de frottement qu’il s’agit, de chairs qui glissent, roses et rouges, qui coulissent, d’arômes qui s’entrechoquent. Il dira tout autre chose lorsque le sperme versé, il aura fait, lui aussi, l’expérience du vide.

35/ On se souvient de ce gros homme au petit sexe, à la moustache satisfaite (à le voir, on avait pensé à un morse), qui promettait l’amour et qui, jouissant trop vite, flaccide, montra bientôt la porte.

36/ Vide, se relever. Sa voix, changée, propose une douche. Prendre la serviette bleue aux fleurs brodées, fermer la porte. Les plis de l’oreiller froissent le visage, prophétiseraient quelque chose comme la vieillesse, n’était l’asymétrie des rides.

37/ Vide, on note tout ce que le désir avait gommé : le papier peint géométrique des années 70, le velours marron des fauteuils, la tapisserie encadrée de plastique doré. Dans la bibliothèque, la sélection du reader’s digest. On avait pourtant bandé.

38/ On recommence, on n’a pas d’autre choix que cette itération qu’on module selon les peaux, les lèvres, les raies culières. Chasser, rageur, les bavards, les sentimentaux et les bonimenteurs. Ceux qui disent je t’aime au premier doigt au cul, ceux qui jouissent sans qu’on les ait touchés et qui, vidés, découvrent la petite mort comme Armstrong la lune. Vieille lune, en vérité.

39/ Ceux qui jouissant nous chargent de ce fardeau sans prendre le nôtre, et voilà qu’on pèse davantage, sans qu’on en soit moins tendu. Le désir rentré, taraudant, prolifère comme un ténia.

40/ Parfois, la bascule est bonne et, synchrones, les plaisirs laissent croire aux mythes modernes, dans une dérision d’économie libérale : gagnant/gagnant, dépense, consommation, cercle vertueux, toutes les foutaises pour maquiller l’exploitation, l’épuisement. Vite, que tout retombe, que les visages reprennent les rides de l’effort.

41/ On a des ruts d’hystériques faisant les soldes. Notre hébétude après le sperme. Leur fatigue, leurs sacs de fringues, le vide enfin, tout ça pour ça, le bon coup, la bonne affaire.

42/ Le vide, ça ne suffit pas. Dans l’insatisfaction que laisse la demi-mesure, on recommence, le même, un autre qu’importe, l’important c’est le vide, la décharge, et l’important ne suffit pas. Not enough, mime le héros de Torch song trilogy, du beau geste des sourds.

43/ Il est des heures où fatigués, on voudrait croire au bouddhisme, s’affranchir du désir, dire des niaiseries dans une langue inconnue, vêtu d’une toge orange, et puis non, la mélancolie, passe encore, mais pas les mantras.

44/ On traverse la nuit comme un essaim d’abeilles noires. Aucune n’a piqué. Lorsque l’essaim transhume, aucune abeille ne darde. On en ressort interdit, ôtant de la main celles qui s’étaient prises dans les cheveux. On entend, à l’intérieur du crâne, leur bourdonnement euphorique. Dépossédé de soi, on a traversé l’essaim sans ressentir d’angoisse. Ivre de nectar, sans doute, à notre tour.

45/ D’autres vides, d’autres stupeurs. Bourdonnant des oreilles, désirer la syncope, hystérique jusqu’au ravissement, par la loi de ta peau. Dans l’instant l’impossible, on réinvente une physique, un instant c’est euréka. On a retrouvé la pente du monde. Sur ta peau fonder un empire, bâtir une église. On a beau savoir, connaître la machine, rien n’y fait, on y croit, on y verse, on est embarqué. On est Pierre, on est Paul, on est Alexandre. On possède, on s’effondre.

46/ Il a craché dans sa main, a branlé doucement. On a joui de cette patience là. Sperme et salive dans sa main, abstraction organique. On ne comprend rien, il n’y a rien à comprendre.

47/ Sommeil d’après l’amour. Qu’il dorme. On regarde dans l’aube son dos comme un écran, on y cherche des signes, on s’endort sans les trouver, après avoir compté les grains de beauté, on s’endort dans son souffle, dans l’odeur de son sperme.

48/ En un seul cri l’épilepsie des cartilages annule les heures de la ronde, crève le cercle et l’enchantement. Libre, le vieux Merlin n’a plus envie de rien, et sa baguette est sans fluide.

49/ Ce qu’il reste, c’est la capote rose au pied du lit comme une peau de serpent, un doigt de gant, un boyau oublié dans une charcuterie.

50/ On la prend entre le pouce et l’index, comme avec des pincettes, un peu dégoûtante. Dégoûtaient jadis, les baudruches distendues de hernies tant on avait soufflé dedans pour les regarder s’envoler de leur vol épuisant, zigzagant dans la chambre avec des bruits obscènes, pour retomber flapies sur le parquet avec des traces de salive.

51/ Comme une peau du désir, morte de sa mue.

52/ Tu regarderas la tache sur le sol, et tu ne diras rien.

53/ On aura les gestes qu’il faut, on le ramènera de la rive des morts, doucement, dans des gestes de berceuse, comme on accompagne un somnambule, il rentrera dans sa peau comme dans un lit, mais ce sera long pour qu’il consente à l’habiter.

54/ Si fragile, comme le sont les serpents qui muent, les crabes qui tombent la carapace, il faut le veiller car tendre il est sans défense, absent il ne saura pas se garder des fauves. Il a joui, n’en est pas revenu. Il faut le veiller le temps de cet exil.

55/ Nos frères les faunes, on les voit courir, leur ombre comme une queue dressée. La jouissance c’est le repos de l’horizon qu’ils repoussent, marathoniens du désir. Faune soi-même, c’est le souffle court qui nous arrête, c’est l’air qui manque au suif de notre vie, cierge éteint dans l’élan de la flamme.

56/ On leur souhaite, aux semblables, aux désirants, la pause.

57/ Alors las, las de la présence même, après le cri du sperme, se rétracter jusqu’à étrangler dieu d’un anneau de néant.

58/ Quand la flaque est là, blanche, neige évidente de notre hiver, reste à fredonner à l’écart de tout lumière, dans la nuit même du sens Ich habe genug. Satis. Assez.

59/ Not enough, la paume de la main sur le puit que le poing dessine, dans le beau langage des sourds.

60/ Jamais assez, c’est ce que trace, dans la poussière des allées, la course des faunes, la ronde des amants.

61/ Tout s’efface sous le jet blanc.

62/ La queue molle, on est ridicule à se réciter les premiers vers du poème de Parménide.

63/ Nos frères les faunes nos sœurs les folles, c’est votre ronde le chant-même.

64/ Remembrez-nous dans l’ombre où nous croisons, rassemblez les morceaux épars.

65/ Sœurs graves à l’heure où nous nous répandons, sœurs au nom suave d’Isis, nochères de l’amour obscur vous marchez et vos pas nous réparent.

66/ On est de ceux qui jouissant s’atomisent, qui versent sans vase, dépensent, se refusent aux comptes.

67/ Pas de grenier commun, pas de trésor ni de recel, le geste prodigue de son ampleur lance la semence sans espoir de moisson. Ni investissement, ni germination : le don même.

68/ Le sperme est une perte sèche.

69/ Le sperme est monnaie de notre présence. Par lui nous sommes. Avec lui nous disparaissons. Le sperme est une perte blanche. En lui le rien où nous revenons.


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