MORTE-MORONNE


J'étais désespérée. Est-ce que j'étais vraiment morte? Il fallait le savoir à tout prix, même au prix de la plus grande souffrance.

J'ai pris, j'ai ouvert le couteau à ouvrir les yeux...

Dieu! Comme on peut souffrir...

Mais attention, c'est en plus, le couteau à changer le caractère. Pourvu que je ne l'aie pas tourné par inadvertance... Les larves volantes passent sans cesse devant moi. Morte-moronne, que peut-on contre elles?

Reposer, dormir. Oh, non pas dormir. Assez de cauchemars. Qui mettra une cale derrière mes rêves terribles, afin qu'ils ne reviennent plus?

Comme vivantes nous sommes enviées. Comme mortes, nous sommes tenues en suspicion. Ainsi sont les moronnes.

Pour me défendre, un glaive à mon flanc, un bon glaive, un de ceux qui font les réputations, sachant couper le cou des êtres faibles, qui ne sont pas sur leurs gardes. Mais c'est un glaive qui meurt à la flamme d'une bougie.

Gare aux nuits, aux danses, aux réunions.

Quelqu'un prétend tout bas que je suis un lézard mort. Est-ce possible? Un lézard? je ne me souviens pas. J'aimais le soleil. Qu'est-ce que cela prouve? Je n'étais pas la seule, j'avais bien raison de l'aimer quand il pouvait encore nous toucher, ce soleil qui nous traverse maintenant sans même que nous le remarquions.

Et je dois nouer des papillons! C'est fatal, on me demande toujours ce que je ne sais pas faire. Sous cette forme ou sous une autre, le test de ma vie, je n'arrive jamais à le réussir. Je commence néanmoins, je m'énerve. Ces maudits voleteurs irréguliers me déroutent, mes chances diminuent.

Et toujours ceux de la terre à me questionner. On nous soumet le problème de la circulation de l'air dans les villes. Mais que pouvons-nous, de si haut?

Ceux de ce pays, ils nous veulent pour distribuer les nouvelles. Quelle idée! Les enragés! Comme s'ils n'en étaient pas pleins déjà, tous les jours, ces riches, ces follement riches en nouvelles - ils verront plus tard - et ils osent nous demander à nous, Mortes-moronnes à qui n'arrive plus rien. Au village de C..., ils nous accusent d'avortements, de faire éclater les foetus dans les ventres. Quoi encore? Qu'est-ce que ça pourrait bien me faire, leur enfant? Est-ce que je suis la mère?

A N..., on m'accuse de sécheresse, de vents mauvais sur les récoltes, moi! Si j'étais maîtresse du vent, ne l'enverrais­je pas plutôt dans la bouche de mes calomniateurs, afin qu'ils cessent de parler, dans les paupières de ces sots, afin qu'ils cessent de voir. Je suis trop bonne vraiment...

Extrait de Face aux verrous d'Henri Michaux.

Peintures d'Emmanuelle Anquetil