Quel bonheur d'avoir pris avec mon mon petit carnet tandis que je viens de trouver cet endroit tranquille à la marge de la ville, petit dôme pelé tel une calvitie cernée de petits bois et qui surplombe la ville dont je comprends enfin pourquoi je m'y perds si facilement, elle est construite n'importe comment sur du rien, sur plusieurs collines dont aucune, à l'exception de celle-ci qui n'est plus dans la ville, ne prédomine. Je me prendrais vite pour Peter Handke dans Mon Année dans le Baie de Personne, assis en tailleur au dessus de la ville, à sa périphérie, mêlant le plaisir d'écrire à celui de l'herbe qui gratte les avant-bras, de l'air qui passe librement sous les aisselles et de l'aveuglement chaud en regardant à contre-jour. On entend toute la rumeur de la ville, comme un groupe électrogène la nuit, indistincte, mais parfois trouée de coups de feu dans la fôret alentour, un camion qui passe en contrebas et le choc de son essieu en pssant dans un nid de poule, mais c'est surtout la tranquillité, quelques promeneurs passent mais chuchotent comme pour ne pas déranger, s'ils savaient comme je les entends mal et que je ne peux absolument pas les comprendre.

Je ne peux m'empêcher de penser, c'est donc si simple que cela d'écrire, un carnet et un feutre, on s'assoit où on veut et, nécessairement, il suffit d'écrire ce que l'on a sous les yeux. Que se passe-t-il quand on est comme cela librement privé des liens hypertextes notamment? il ne se passe rien, on continue d'écrire.

Un jeune couple passe. elle parle avec un débit surprenant. Elle est belle simplement, sans artifice. Lui est commun, il a l'air gentil et calme, je les envie, ils sont venus passer cette fin d'après-midi incroyablement douce. Je crois que je les gêne. Peut-être seraient-ils plus affectueux si je n'étais pas là. Je les vois mal, ils sont à contre-jour. je n'ai aucune idée de ce qu'ils se disent, pourtant je ne manque rien de leur conversation. Ils semblent ne pas être d'accord sur l'endroit de la vile qu'ils cherchent de loin. Elle rie. Qu'est-ce qui fait que ces deux-là se sont recontrés? Le hasard, sans doute, qui a voulu que leurs deux noms figurent sur la même liste de noms à l'université, ou à leur travail, ou dans l'immeuble dans lequel ils vivent.

Je n'arrive pas du tout à écrire le texte pour la revue Ecritures. Qu'est-ce qui va se passer maintenant? Oui, c'est le thème. Qu'est-ce que j'en sais moi ce qu'il va se passer maintenant, moi, je suis plutôt un spécialiste des phrases qui commmencent par je me souviens.

Au loin un jeune modeliste fait montre d'une très grande virtuosité en cabrioles qu'il fait faire à son avion téléguidé. Je suis captivé par ce spectacle beaucoup plus que je ne le serais devant les acrobaties d'un véritable avion dont le pilote enchainerait de même tonneaux barriqués et autres immelmanns, parce que je sais qu'en cas d'accident, l'avion qui décroche ou le piqué mal redressé, il n'y a pas mort d'homme, comme on dit, débarrassé de cette angoisse putative je suis émerveillé vraiment par ce petit avion ivre qui vire sur l'aile avec beaucoup de souplesse.

C'est donc cela le rêve de l'homme, voler? Ce n'est plus le rêve de l'homme, ce n'est plus un rêve pour beaucoup, après-demain entre Vienne et Paris je serai entouré de personnes qui monteront dans l'avion comme on prend le bus, à l'aller mon voisin n'avait-il pas abaissé le rideau devant le hublot juste avant le décollage. En vol, tandis que nous survolions les Alpes qui pointaient tout juste leurs plus hauts sommets hors de la ouate nuageuse, il l'avait entre-ouvert brièvement pour le refermer aussitôt, ébloui par le reflet du soleil sur l'aile de l'avion et était retourné à la lecture du Financial Times. L'homme ne rêve plus de voler. Pas cet homme-là en tout cas.

Le rêve de l'homme est devenu plus intangible.

Le rêve de l'homme d'aujourd'hui c'est l'ubiquité, cette aspiration faisant naturellement la fortune des marchands de vent, les plus grosses entreprises et les plus puissantes de ce monde ne fabriquent plus rien, elles vendent du code — de l'informatique — ou des vecteurs pour faire naviguer ces lignes et ces lignes de chiffres à une vitesse qui avoisinent celle de la lumière — les télécommunications. Nos villes sont devenues des constructions invisibles saturées d'ondes dont on découvrira un jour qu'elles sont tout le contraire d'inoffensives pour leurs navigateurs éphémères, nous.

Tandis que j'écrivais mon ombre, maintenant que je suis relevé, s'est considérablement allongée.

Ce que je photographie aujourd'hui?, mon ombre. Aujourd'hui, plus qu'un autre jour, j'ai besoin de me voir, de m'atteindre.

D'où vient cette agitation soudaine? Celle sortie du manque d'habitude, de l'étranger. Quel tumulte!

Que de chemin, en pensées aussi, parcourru en deux heures! En deux heures de temps habituellement, dans le garage, je parviens à accomplir si peu de choses.

Il faudrait que je sorte plus souvent. Marcher davantage. Marcher davantage et travailler moins. C'est sans doute la solution à ce tarissement que je ressens si profondément, comme si d'écrire tous les jours m'asséchait. Pourtant j'ai littéralement soif de cet asséchement.

De la sueur dans le cou, froide. J'opine de la tête pour la sentir dégouliner dans les plis du cou. Dans l'ombre, soudain j'ai froid, et comme je suis content de déployer comme une cape mon imperméable que je retenais de deux doigts par dessus mon épaule et qui maintenant me pèse sur les deux épaules, lourd qu'il est, notamment de mon appareil-photo, mais aussi de mon carnet et de tout un attirail indistinct.

Cette partie de la ville, quel hasard que je l'ai trouvée, caché derrière un virage en épinngle à cheveu, littéralement en sortant du travail.

C'est très prétentieux non?, d'imaginer ce qu'il va se passer dans l'avenir même proche. C'est un peu au delà du point de vue de Dieu. Et Dieu le sait-il lui-même?, ce qu'il va se passer.

Un ami juif m'a un jour expliqué qu'il ne croyait plus en la venue du Messie. que si le Messie se décidait enfin à descendre parmi nous, il serait déjà trop tard.

Nous vivons et nous continuons de vivre pendant qu'il est trop tard.

 


Anne et les enfants
Fontenay
France