J'ai acheté ce carnet tout à l'heure, j'étais déçu de ne pas en dénicher de plus joli, mais agréablement surpris par la qualité des deux feutres que j'ai trouvés dans le même magasin. Le carnet et les deux feutres ont vite trouvé leur place dans les larges poches de mon imperméable et ils n'y prennent pas suffisamment de place pour m'empêcher de mettre les mains dedans, ce faisant, je suis ravi de ce voisinage entre ma main et la surface matte du carnet, au contraire de celle, froide et métallique, de mon appareil-photo.


Cette présence d'ailleurs me rassure. Je n'ai pourtant pas acheté ce carnet pour cela, non, je l'ai acheté pour pouvoir prendre des notes à propos des photographies que je suis censé prendre pour L, notamment de la cathédrale Saint-Guy. Mais à vrai dire je vois bien combien ce petit carnet m'emmène vers d'autres régions, celles de cette prise de notes sur le vif, dont je n'ai pas l'habitude, accoutumé que je suis désormais de consigner mes observations dans des fichiers de bloc-notes informatiques.

Et pourtant, je le sais, c'est encore d'un dessein numérique dont il s'agit là, celui d'un bloc-notes manuscrit — un bloc-notes ou un nouvel espace de brouillons dans lequel je vais pouvoir faire une plus grande place à ce qui n'a pas de forme définitive, à ce qui n'est que dessiné.

Et c'est cela qui sans doute me rassure tant dans cette journée pour laquelle je m'emerveille presque d'avoir pris mon courage à deux mains et d'avoir acheté cet aller-retour pour Prague. J'ai sur moi de quoi travailler, comme si travailler était devenu ma seule façon de vivre sereinement.



Tout noter?
Tout?

Le voyage jusqu'à Prague est ennuyeux. A qui la faute? La mauvaise lumière je crois bien que je vais voir Prague sous le brouillard — le paysage vu de l'autoroute?, ou encore le film américain sur les postes de télévision à l'image polarisée?

Ce qu'Anne appelle les petits gestes américains comme de lever les yeux au ciel dramatiquement ou de lever la main pour garder l'autre à distance. Dans ce film américain en Tchèque, donc incompréhensible, ils sont bien utiles ces petits gestes américains, je saisis parfaitement l'intrigue de ce film pas très intrigant.



Prague

Les petites satisfactions: se faire plus ou moins comprendre pour des besoins vitaux et voir le visage des gens s'éclairer un peu en vous entendant dire Dobrý Den(Bonjour) ou Dĕkuji(merci)



Elle est terrifiante la mélancolie de s'apercevoir que ce monde est sur le point de disparaître à cause de l'urgence des gens ici à combler ce qu'ils pensent être un retard. Considérant les très nombreuses librairies qu'il ya dans les villes on voudrait hurler aux jeunes gens de rester éloignés de ces bars, de ces restaurants et de ces cafés dont le principal argument de vente est qu'une consommation ouvre droit à une connection internet. Ou est-ce le réflexe rétrograde de ma part — moi l'Européen occidental nanti, et qui dispose du haut débit à la maison — que de vouloir freiner cette ardeur somme toute compréhensible. Mais tout de même qu'est-ce qui peut justifier que certaines architectures ici soient défigurées par l'installation d'enseignets tapageuses.

Sculpture dont l'auteur n'était pas identifié, à l'entrée de la bibliothèque de Prague



Comment photographier une cathédrale? Sans une chambre et la possibilité de corriger les perspectives avec les bascules et les décentrements, je ne vois pas.
Et si le voyage à Prague, pour la journée, n'avait servi qu'à cela, qu'à ce minuscule apprentissage qu'armé seulement de mon appareil-photo numérique mon projet de photographier les cathédrales de la ville était en fait entièrement voué à l'échec.

Notre-Dame de Tyn
La cathédrale Saint-Guy


L'émotion indicible à la synagogue. La gorge prise à la lecture de toutes ces dates de décès toutes comprises entre 1939 et 1945. Et des noms il y en a suffisamment pour couvrir des murs et des murs de cette ancienne synagogue.

Six millions de Juifs.

C'est un chiffre incompréhensible.
Et une des mes pensées qui m'est venue, fut le souvenir de cette difficulté à expliquer à mes anciens collègues anglais à quel point la probabilité de gagner au loto en se syndiquant pour accroître leurs chances, était faible. Je leur avais expliqué que leurs chances équivalaient à un divisé par la fraction du produit 49X48X47X46X45X44X43 par factorielle 7, c'est-à-dire, à peu de choses près à un sur quatorze millions. Mais quatorze millions ne leur paraissaient pas beaucoup, alors m'est venue cette idée, quatorze millions c'est le nombre de cases visibles à l'oeil nu sur quatorze mètres carrés de papier millimétrés, et leur chance de parvenir à gagner au loto étaient équivalentes à choisir une case parmi ces quatorze millions de cases puis de lancer un grain de riz coupé en trois, au hasard parmi ces quatorze mètres carrés de papier millimétré et d'atteindre la case choisie.

Six millions c'est le nombre de cases visibles à l'oeil nu sur six mètres carrés de papier millimétré. Et c'est comme si toutes ces cases avaient été noircies une à une. Tout homme né au XXème siècle devrait s'astreindre dans sa vie à cela, à noircir une à une les six millions de cases contenues dans six mètres carrés de papier millimétré. Ce ne serait pas s'affranchir, ce serait simplement y penser vraiment.

Cette industrie, non, n'a pas de nom.
A la synagogue tous les noms ont été écrits à la main, l'un après l'autre, un nom de famille, des prénoms, une date de naissance pour chacun, et une date de décès et celle-ci est toujours comprise entre 1939 et 1945.



Mais ou suis-je?
Mais où sont Anne et les enfants?
A Prague, vraiment? Si Loin?



Je n'ai pris aucune note concernant les deux cathédrales, j'en connais un qui va être furieux. Peut-être même encore plus furieux de voir mes photos qui sûrement ne seront pas suffisamment descriptives. Et pourtant je lui dois des remerciements de m'avoir toute la journée accompagné.



Pas une seule pensée pour Kafka de toute la journée!

En revanche combien de fois ai-je pensé à Josef Sudek, croyant reconnaître une rue ou un pan de mur photographiés par ce photographe d'intérieur, d'images intérieures.



Toute la journée j'avais cherché un magasin de jouets dont je savais que c'était une manière de spécialité tchèque, les jouets en bois. Et oui, j'ai bien vu dans cette étonnante meute touristique — notamment sur le pont Saint-Michel — qui semble indiquer plus sûrement que la carte achetée à la gare routière que je n'ai pour ainsi dire pas du tout consultée, les chemins qu'il ne faut PAS prendre, donc les quelques fois où je me suis retrouvé piégé dans cette vague humaine sans forme, j'ai bien vu comme l'on faisait commerce de cette tradition tchèque, sous la forme de colifichets inauthentiques, mais nulle part n'ai-je vu un véritable magasin de jouets. Et puis finalement, je suis tombé sur ce tout petit magasin, qui était fermé, mais la vieille dame qui allait éteindre m'a fait signe qu'elle allait m'ouvrir. Je l'ai tout de suite gratifiée de mon plus beau Dobrý Den, elle m'a sourri, en gestes j'ai parlé de trois enfants, le chiffre trois avec les trois doigts de la main et les enfants figurés par leur taille, la question qu'elle m'a posée, en tchèque, ensuite ne pouvait dire qu'une seule chose, quels âges avaient-ils? Six ans pour Madeleine dont il me plut de dire à cette vieille dame le prénom de ma fille. La vieille dame du magasin me montra une très belle marionnette, elle ajouta quelque chose en Tchèque, sans doute le nom du personnage en uniforme représenté par la marionnette avec des joues très rougies et qui tenait une choppe de bière moussue dans la main. A ce choix très judicieux, j'ai tout de suité décidé de faire confiance à la dame du magasin, j'ai dit un an pour Adèle, et elle a trouvé une petite boîte à musique avec des souris aimantées qui dansent en ronde, vraiment j'ai raison de lui faire confiance. Et quand je dis Nathan le nom de mon petit garçon dit ici, à Prague, à voix haute cinq ans, avec les cinq doigts de la main, elle choisit un tracteur! A croire qu'elle connaît Nathan. Je lui fais signe que j'aurais besoin d'un emballage, elle me fait oui de la tête.

Cette femme et moi avons deux mots de vocabulaire en commun, Dobrý Den et Dĕkuji (bonjour et merci) mais je jurerais que c'est bien davantage que nous échangeons. A son visage pracheminé, je sais son vieil âge et je me dis les jours durs qui se sont accumulés pour faire cet âge et je jurerais qu'elle sait ce que je pense. Elle pose sa main chenue sur la mienne qui tient le paquet.

Dĕkuji.
Dĕkuji du fond du coeur.

Note: et oui, je me doute bien que je ne dois pas être le premier couillon à singer cette photographie de Josef Kudelka et de mesurer ainsi le temps qui a passé dans cette ville.



Le service dans les cafés et les restaurants en République Tchèque est expéditif! Je n'ai jamais le temps de finir la bière qui accompagne mon repas que le café est déjà servi.



Au vu de tout ce que j'ai écrit dans mon petit carnet aujourd'hui, je me dis que c'est une très bonne chose que je ne sois pas tout le temps près de mon ordinateur.

C'est à moi que l'on Dĕkuji? Oui, j'ai tendu la main à un homme qui avait du mal à monter dans le car à cause de ses béquilles. Le contact de sa main dans la mienne.

Faut-il que je fasse confiance à mes semblables, à un conducteur de bus tchèque pour me ramener de Prague à Brno au travers d'une campagne nocturne et dans le brouillard.

Un film chinois de Hong-Kong, en tchèque, dans un autocar entre Prague et Brno: je suis déjà au paradis?

Je n'ai rien compris au film — à la fin du film, je ne sais toujours pas qui étaient les bons et qui étaient les mauvais.

 


Le lièvre de Mars
Le Terrier