1/
Parce que l’absence n’admet pas de demi-mesure, que le souvenir
ne pèse pas le poids : la grâce du col de ta chemise jamais
plié net, le jean toujours en train de tomber plus bas, la perspective
émouvante de ton passage, tout ça ne vaut qu’au
présent.
2/
Parce que tu avais toujours faim.
3/
Parce que le manque n’est pas blessure, qu’il n’est
pas de frontière au manque, on n’en pourrait pas dessiner
les contours, parce que le manque n’est jamais fini, le manque
est invisible, sans cicatrice à la surface, sans lèvres
de chair jointoyées, sans suture sur le lisse des peaux.
4/
Parce que tu t’es brossé les dents avant de m’embrasser.
5/
Parce que les machines qui nous meuvent nous interdisent la stupeur
mélancolique, nous garantissent notre lot quotidien de stimuli,
d’anecdotes.
6/
Parce qu’à ton passage, quelque chose est advenu, que nous
avons connu ensemble des illusions d’épiphanies.
7/
Parce que ton départ m’a laissé interdit, altéré,
parce que j’ai cru mourir de ta mort, que je n’en suis pas
mort, ta mort m’a traversé
comme le caillou l’eau, et comme l’eau je me suis refermé,
et comme l’eau nulle trace de ton passage, nul indice que je me
sois refermé sur toi, que je t’aie gardé dans le
secret de mon ventre.
8/
Parce que tes photographies m’injurient.
9/
Parce que, sur la terrasse des Tuileries, c’était mars
et moi plus rien dans l’évidence soudaine des bourgeons
et toi plus évident que le printemps, immédiatement inscrit,
du regard, de l’accent, dans le réseau de mes désirs.
10/
Parce que les yeux de Lorca.
11/
Parce que, te rencontrant, je n’ai pas compris à quoi tu
survivais, ni comment, dans
le deuil où tu étais, l’ombre l’emportait,
que tu projetais sur moi.
12/
Parce qu’un jour, tu as téléphoné, pour tout
arrêter.
13/
Parce qu’un jour, c’est moi qui ai décidé
de l’absence.
14/
Parce que, gravide de ton manquement, à moi seul j’ai décrété
l’hiver sur le
Havre, et j’ai répandu le gel sur le bocage comme le
sel sur Carthage, et j’ai crevé les pneus de ta vieille
Fiat, rêvé de t’égorger.
15/
Parce que je ne l’ai pas fait.
16/
Parce que tu n’as rien vu de mon amour, et qu’elle dansait
pieds nus dans le jardin de tes parents, ivre à tomber dans les
rosiers de mai - c’étaient de ces cocktails à la
mode, avec du curaçao bleu,
du gin et du jus de pamplemousse.
17/
Parce que tu étais si fou, si dangereux que je ne devais rien
laisser paraître, mais suivre ton sillage erratique, essayer de
lire ce qu’il indiquait des origines, avant que tout ne se referme.
18/
Parce que tu sentais le tabac brun,
le cigarillo froid.
19/
Parce que ton père versait le vin comme du coca dans de grands
gobelets.
20/
Parce que tu as ri lorsque j’ai débandé, et qu’on
est allé manger chez
Tsou des nems aux crevettes, que je t’ai invité alors
que j’étais le plus jeune et le moins riche, et que tu
t’es toujours senti en dette de ce repas-là.
21/
Parce que, me guidant dans Paris, tu ne faisais que retourner aux endroits
qu’il avait marqués, aux bars où vous aimiez la
bière, au cimetière Montparnasse où il est enterré.
22/
Parce que tu m’as dit que je lui ressemblais.
23/
Parce que j’avais abandonné mon DEA sur Jean
Genet.
24/
Parce que l’être est et que le non-être n’est
pas, et que là-dessus, il n’y a pas à tortiller,
que je déteste la métaphysique, Dieu et la transcendance,
que dès lors, pas d’alchimie mais la chimie des corps et
les secrétions des muqueuses et nos odeurs (tu en avais, selon
tes lieux, tes plis, tes humeurs, trois très distinctes, dont
deux qui m’enivraient).
25/
Parce que je me rends compte que s’est effacé jusqu’au
souvenir de ton visage, que dans mon souvenir tu ne ressembles plus
à rien, que le dessin que j’avais fait de toi, que j’ai
conservé et que je retrouve parfois au hasard d’un rangement,
ce dessin ne renvoie à rien de toi, je n’y vois que mon
crayon maladroit, et dans le mouvement des cheveux, ma fascination naïve
pour Bacon.
26/
Parce que, un an après m’avoir jeté au téléphone,
tu as rappelé un soir où tu n’avais personne et
que ta queue raclait ton jean, immédiatement j’ai eu envie
de toi, immédiatement je t’ai dit non, parce qu’entre
le désir et l’orgueil, n’y eut pas débat en
moi, parce que j’ai pensé à Voltaire
et je me suis dit qu’il fallait sauver l’écorce.
27/
Parce que tu ne dormais jamais dans un lit.
28/
Parce que, trompant la mort depuis si longtemps, j’avais fini
par croire que tu la tromperais toujours : ta survie, c’était
comme un acquis social, une conquête de haute lutte, si le monde
n’était pas pourri, tu devais survivre.
29/
Parce que tu préférais Astrud Gilberto quand nous écoutions
Joy Division.
30/
Parce que tu ne savais pas que tu faisais très mal la cuisine,
j’ai mangé des escalopes de dinde à la crème
avec des kilos de champignons de Paris trop avancés, empyreumatiques,
comme diraient Apollinaire
et les œnologues.
31/
Parce que tu aimais rouler vite, et que j’avais peur quand tu
avais trop bu.
32/
Parce que, quand on était vraiment trop fauché, on décidait
que les bouiboui du Quartier Latin, finalement c’était
délicieux, c’était gras, c’était sale
(les cafards couraient sur le mur tendu de moquette rouge ),
mais c’était délicieux.
33/
Parce que, dans le Louvre des Antiquaires tu m’as embrassé
sur l’escalator, juste après m’avoir dit que tu ne
pouvais plus aimer.
34/
Parce que la douceur très heureuse de ton vieux t-shirt rose
(du rouge délavé)
sur ton corps de colosse rassurait, enchantait ma main magnétisée,
parce que ton vieux t-shirt presque plus doux que ta peau même.
35/
Parce que ce parfum dans ton sac à dos, un flacon brisé
m’avais-tu expliqué, un parfum cher et capiteux.
36/
Parce que pas très propre, tu prenais un bain par semaine, et
je savais par l’odeur à quel jour, le mercredi après
le sport : tu devenais donc très désirable du jeudi au
samedi matin.
37/
Parce qu’on ne savait pas quoi se dire, et ce n’était
pas mauvais signe.
38/
Parce que j’ai passé des mois auprès du téléphone,
pour mieux feindre la surprise, quand par extraordinaire, tu avais deux
heures à m’accorder, et que ça m’exaspérait,
cette hystérie-là, de ma part ; en être conscient
ne changeait rien, sinon un peu plus d’indulgence à lire
les émois de Barthes
dans les fragments d’un discours amoureux : moi aussi,
j’étais une vieille dame vaine et sentimentale (impression
intolérable).
39/
Parce que, te revoyant par accident dans un centre commercial, j’en
ai eu le souffle coupé, je me suis caché, honteux.
40/
Parce que, durant quelques semaines ton seul prénom me faisait
pleurer.
41/
Parce que ta main sur ma queue.
42/
Parce que tu aimais manger des glaces au cinéma, d’énormes
esquimaux au chocolat, trop sucrés, trop gras.
43/
Parce qu’on ne se comprenait pas du tout, et que niaisement j’en
tirais de l’orgueil, je trouvais ridicule ta manie de collectionner
les Requiem comme des étiquettes de camembert (alors
que ce n’est pas ridicule du tout, et qu’au fond je les
collectionne aussi, les Requiem).
44/
Parce qu’heureusement, j’en ai aimé d’autres
que toi.
45/
Parce qu’une nuit parfaite avec toi, à l’hôtel
Niko, tu étais en escale, le jour où naquit mon neveu,
j’étais si irradié de plaisir que lorsque ma mère
m’a annoncé la naissance, j’ai trouvé cela
normal : il y a des jours où tout s’accomplit on ne sait
pourquoi, il n’y a rien à redire.
46/
Parce que je ne t’ai jamais revu, bien que tu aies rappelé,
mais c’est ma mère qui a décroché, «
j’ai rien compris c’est un anglais », tu avais raccroché.
47/
Parce que je te trouvais beau et con à la fois, que j’ai
oublié jusqu’à ton nom, mais pas ta façon
de marcher, que je ne saurais qualifier, mais qui valait toutes les
intelligences.
48/
Parce qu’en 1ère, tu avais de la moustache, et que personne
n’en avait dans la classe, j’entends de la vraie moustache,
pas du duvet.
49/
Parce que tu étais archéologue et que tu partais au Japon
le mois d’après, parce que simultanément je partais
au Maroc, et que c’était franchement dommage, parce ta
barbe était fournie mais douce, que tu étais velu jusqu’en
bas du dos, que c’était simple.
50/ Parce que la misérable envie d’être aimé.
51/
Parce que nous aimions trop la bière.
52/
Parce que dans la cave, en face de l’écran où défilaient
de vieux pornos américains, de ceux où l’on se demande
comment les modèles se sont débrouillés pour arriver
à fermer leurs jeans, tu souriais et ton sourire était
juste : ces postures si datées, ces cheveux mi-longs, cette archéologie
d’un désir obsolète on ne pouvait qu’en sourire,
pas s’en moquer, en sourire.
53/
Parce que ton deuil ne me laissait aucun espace, sinon celui de la ressemblance,
et ça je ne le voulais pas, je ne voulais pas lui ressembler,
les morts ont toujours la force de la perfection, inutile de lutter.
54/
Parce que les miroirs, non merci.
55/
Parce qu’il est toujours flatteur d’être aimé,
qu’il était plus simple de ne rien dire et d’attendre
que cela s’éteigne, et j’ai donc attendu, mais c’est
moi qui suis devenu cendres.
56/
Parce qu’un soir de juin, à Etretat,
j’ai bien cru voir le rayon vert,
et c’était avec toi, et tu m’as dit peut-être,
et j’insistais, si si, c’était le rayon vert,
tant je voulais voir dans le ciel les signes qui nous reconnaîtraient.
57/
Parce qu’il a fallu des années pour faire le tour de ton
manque, condamné à l’extérieur de l’amour
: rester sur les marches, scruter si, par extraordinaire, je n’avais
pas oublié un angle depuis lequel j’aurais pu comprendre,
j’aurais pu résoudre, j’aurais pu entrer.
58/
Parce que tes vêtements d’une mode étrangère,
une veste tabac ce
jour-là, une élégance un peu désuète,
dont je ne savais rien. J’ignorais cette mélancolie des
exils, je n’avais pas lu Gombrowicz,
je t’avais d’abord cru andalou.
59/
Parce qu’à la fin de la fête, tu t’es endormi
et je t’ai regardé jusqu’à l’aube, heureux
de t’avoir à moi seul, sans même que tu le saches,
de posséder cette part qui t’échappait, très
pure. Les amours impossibles sont les plus confortables.
60/
Parce que tu fus le premier avec qui j’ai pu dormir. Tous les
autres lits, je les avais quittés sitôt le
sperme versé, on ne me retenait pas, parfois même on
voulait me payer le taxi, et même une fois, on a voulu me payer,
pour le
sperme. Ton bras m’a retenu dans le lit et je me suis endormi
dans l’odeur très forte de ta jouissance (jusqu’à
récemment, je ne sentais pas la mienne).
61/
Parce que, dix ans après, tu es venu présenter la pièce
où tu jouais (un petit rôle) dans ma classe, que tu ne
m’as pas reconnu, que tu as dit aux élèves ce que
tu croyais pouvoir plaire, des conneries sur le Cid, tandis
que cramoisi me
revenaient tous les souvenirs, pêle-mêle : musc et poils
blonds, short de foot
dans la salle de bains, projet de Cerisaie, le Figaro
dans ce studio décoré de fausses antiquités. Tu
avais pris vingt kilos, mais c’est toi qui ne m’a pas reconnu.
62/
Parce que les lettres de Marina Tsvétaïeva, ces lettres
de peau, de fourrure, d’ongles et de cheveux défaits, pouvaient
parler de toi : la langue de l’amour, forcément étrangère,
l’aimé forcément autre, jamais mon type (tant mieux
tant mieux).
63/
Parce que tu me fus comme un frère, et que tu as su t’en
contenter.
64/
Parce que ton haleine de gauloises tard la nuit, dans le jardin du Trocadéro,
tes gestes précis pour me faire jouir, et sitôt fait, vite
et bien, de nouveau une gauloise, tu m’en proposes une, nous fumons
sans dire grand’ chose, tranquilles, assis sur un banc. Tu es
artisan. C’était comme du travail bien fait, cette satisfaction.
65/
Parce que c’était l’époque où je ne
voulais pas entrer dans les bars gays, claustrophobie, ghetto, j’avais
tout un discours pour maquiller mes peurs en choix, et ce fut tout une
affaire pour toi de me convaincre (mais tu y parvins).
66/
Parce que j’ai préféré ne pas (me faire percer
les seins, tatouer un barbelé autour du mollet, enculer sans
capote …).
67/
Parce que le désir est tyrannique, et ma foi tant mieux : t’aimer
ce ne fut pas mûrement réfléchi, t’aimer ce
ne fut pas raisonnable, t’aimer ce fut affaire d’épiderme,
te flairer sans en avoir l’air, humer autour de toi, appréhender
tes lois comme un renard la haie.
68/
Parce qu’avec toi, pas de cigarette mélancolique, pas de
contemplation des taches sur les draps, pas de rouleau de sopalin au
pied du lit (ni l’injonction « essuie-toi » qui renvoyait
le jouir au chiottes), pas de numéro noté sur un dos d’enveloppe
qu’on jette à la première bouche d’égout,
pas de faux numéro donné par lâcheté, pas
de besoin de douche sitôt rentré chez soi, ces variations-là,
tristesses d’après le coït, honte, haine, dégoût,
panoplie dépressive des plaisirs mal venus, jamais avec toi,
parce qu’avec toi, tout ne pouvait qu’être innocence,
et nos sommeils d’après paisibles, et ton odeur sur moi
je la conservais le plus longtemps possible.
69/
Parce que nos jeux chemin de la Comtesse, nos mythologies d’enfants
ravis, gendarmes et voleurs, cow-boys et indiens, ficelles, billes,
mouchoirs, gourdes en plastique et merises amères, nos jeux me
faisaient bander et j’avais peur que tu t’en aperçoives
(alors que probablement, tu bandais aussi, sans ça pourquoi aurions
nous si souvent recommencé ?).
70/
Parce que tu m’as rendu beau, pas longtemps, je ne sais pas comment.
71/
Parce que, collés de sueur et de sperme, nous finissions par
nous endormir dans la rumeur du matin, lorsque dans la rue, on entendait
claquer les premières portières, rouler les poubelles
sur le trottoir.
72/
Parce que, ces années-là, très sentimental, j’en
pinçais facilement. Je me voyais construire, hystérique,
la machine à empêcher le réel. J’y passais
les quatre indices dont j’avais décidé qu’ils
étaient des marqueurs d’amour. J’examinais ton image
(ou celle d’un autre) : tout concordait. Et ça ratait.
Bien sûr.
73/
Parce que, garde du corps de Chirac, tu étais beur et très
efféminé malgré ta carrure, et je trouvais fascinant
que tu cumules ces qualités. Pas les qualités ; le cumul.
74/
Parce que, à chaque rencontre, on s’efforçait de
tenir une conversation, sans jamais parvenir à trouver quoi se
dire qui en relève. Nous nous parlions sans que vraiment nos
paroles s’accrochent ni ne se stimulent. A ce jeu tu craquais
souvent, rompant le fil des mots pour m’inviter à la chambre,
où nous ne disions plus rien.
75/
Parce qu’en décembre, un jour de pluie, dans le jardin
des Tuileries dont j’appréhendais les rites, ignorant l’art
des rondes, du croisement, des terrasses, avant la nuit tu m’as
parlé, tu as fait semblant de t’intéresser aux bandes
dessinées dans mon sac de la Fnac. Tu as failli être le
premier, mais il ne fallait pas non plus me prendre pour un con, prétexter
des Lucky Luke pour m’inviter chez toi : je suis resté
puceau, encore un peu.
76/
Parce que tu avais une technique de bonimenteur, et que je me suis retrouvé
dans ta garçonnière de bourgeois friqué sans vraiment
savoir pourquoi, que tu voulais que je te dise des ordures, alors je
les ai dites en pensant à Brigitte
Bardot dans le Mépris, et ça ne t’a
pas du tout excité finalement.
77/
Parce qu’on faisait l’amour en riant, et que ça ne
ressemblait vraiment pas à un film de Patrice
Chéreau.
78/
Parce que tu m’as tendu un verre de porto pour me détendre,
tu me l’as fait boire, tu devais trouver cela érotique,
tendre le verre vers mes lèvres, détends-toi disais-tu,
je n’étais pas tendu, pas assez peut-être. Tu avais
un prénom composé, comme les quadragénaires des
années soixante-dix, et quelques kilos en trop (ça j’aimais
déjà bien).
79/
Parce que tu as téléphoné à la maison, j’en
ai été terrorisé, pourquoi un homme de cet âge
pouvait-il me téléphoner, je t’ai demandé
de ne plus le faire, tu ne l’as plus fait, je ne t’ai pas
revu, je l’ai — un peu — regretté.
80/
Parce que sucer je trouvais ça dégoûtant (j’étais
con).
81/
Parce qu’aimer, je ne voulais rien en savoir. C’étaient
des années où l’on baisait contre les murs sans
qu’un nom soit donné, sans qu’un sourire advienne,
c’étaient des années sans paroles à froisser
des étoffes, ouvrir des braguettes, mesurer des queues, des années
brutales. Tu es venu, ta peau goût d’épice dans l’ombre,
tu m’as dit comment t’appelles-tu, je ne savais plus mon
nom, j’étais maigre comme un prêtre.
82/
Parce qu’il fallait nommer ce que tu demandais, que ces mots me
manquaient, leur absence entre nous.
83/
Parce qu’à mes lettres jamais de réponse, sinon
une carte postale où tu prenais soin de ne rien dire, et moi
des heures dans le triangle de poussières de la fenêtre,
et le facteur attendu comme le dieu de ma misère.
84/
Parce que, ta braguette ouverte, cette odeur de pisse, excessive.
85/
Parce que tu étais de ceux qui savent, j’entends ceux qui
tout de suite ont le geste juste, ceux sur qui la main ne peut pas se
tromper tant leur désir est clair, avec lesquels on rêve
de jouir synchrone, mais ça n’arrive pratiquement jamais.
86/
Parce que tu collectionnais les premières éditions de
La Varende, que dans ton appartement du huitième il
y avait des tableaux flamands, que tu portais des caleçons un
peu tristes (ceux qui baillent), que tu étais un pédé
de droite.
87/
Parce que te voyant, j’ai bandé.
88/
Parce que te préparant pour le Keller, ton perfecto,
tes bracelets de force, tes chaps, les bandanas de la couleur idoine
(tu étais beau sans l’attirail tu étais beau avec),
tu as dû remarquer ma perplexité, tu m’as dit en
riant : «c’est moi le travesti», et ce m’est
apparu comme la vérité même. Pas seulement la tienne.
La vérité même. Et je t’ai aidé à
enfiler ce débardeur de latex qui te boudinait.
89/
Parce que ta maison ressemblait à un silo à grains. Les
chiens aboyaient dans leur cage. Tu avais connu Copi,
tu détestais les fleurs coupées.
90/
Parce qu’il fallait faire attention au bruit pour ne pas réveiller
ta mère, encore qu’elle fût complètement sourde,
à l’autre bout de la ferme en ruine que tu restaurais (tu
parlais d’un manoir). Pour le reste, aucun souvenir, sinon le
rose tendre des
briques et les fleurs sur les rideaux qui semblaient attendre la venue
de Maisons et Travaux.
91/
Parce que tu avais tellement peur d’attraper le SIDA, bien plus
peur que moi encore, que tu exigeais comme préliminaire à
tout contact un contrôle sanguin récent, pour être
bien sûr de ne rencontrer personne, pour continuer à te
plaindre de ta solitude.
92/
Parce que ta silhouette entre les bouleaux, forêt des Essarts,
ta queue sortant des fougères rousses,
toi plus roux encore et ta peau pâle.
93/
Parce que tu n’aimais pas les pédés (connard).
94/
Parce qu’on voyait immédiatement que tu pouvais enchanter
le monde, que tu étais de l’ordre du merveilleux, de ces
apparitions qui, de loin en loin, réinvestissent le coup de foudre
et font que des semaines durant on scrute les signes dans la rue, on
interroge le visage des hommes.
95/
Parce que tu voulais devenir prêtre, que dans ces familles-là,
tant qu’à perdre un fils, autant le sacrifier à
dieu, et s’assurer de son malheur exemplaire.
96/
Parce que si chaud dans l’appartement d’août, sans
doute, mais aussi moi si hystérique à défaillir
aux premiers jeux, syncope, douche froide dans ta baignoire aux joints
moisis, et cette coulure verte
prolongeant le robinet sur l’émail. Dans le jour de la
porte, tu t’enquiers, ton beau sourire de myope
97/
Parce que je te reconnaîtrais à l’odeur, vingt cinq
ans après, c’est à l’odeur que je te reconnaîtrais,
ton visage rude après, d’abord ce je ne sais quoi de cannelle
qui émanait de toi.
98/
Parce que ces années-là, tu passais comme une ombre envisagée
sur les faces des hommes.
99/
Parce qu’un après midi dans ton trois pièces sous
les toits, rue Richelieu, je crois, parce qu’un après midi
jusqu’à la nuit tombée, elles tombent tard, les
nuits de mai, tu étais professeur d’anglais, on s’était
embrassés à s’écorcher la bouche.
100/
Parce que mon désir ne vous ressemble plus, qu’aller vers
vous c’est filmer des ombres en novembre, que l’amour ne
ressemble à rien que vous ayez tracé, que celui que j’aime
ne demande ni preuves ni raisons. |