Le livre
Julien Kirch

Le livre

De cette aventure on tirera un livre, une somme de pages dénuée de lien, sans plus de continuité que les jours qui se suivent, des mots sans forme, sans substance, avec cette absence profonde de logique en tous points différente du hasard qui dit les hommes et le temps qui passe.

Ce livre, tout d'abord, personne ne le lira, au point qu'il échappera même à la convoitise des lecteurs les plus voraces et les plus minutieux, aux plus achalandés des bouquinistes, aux plus systématiques des fonds de catalogues. Par hasard ou maladresse, il transitera dans l'esprit d'une poignée d'âmes perdues ayant connu l'auteur ou ayant entendu parler du livre lors de rencontres fortuites dont nul (par intérêt ou désintérêt) ne fera mention.

Un jour viendra où, enfin, il aura atteint l'oubli complet et total. C'est alors que, par inadvertance, quelqu'un l'exhumera d'une crypte brumeuse et découvrira en lui Son livre, celui qu'il avait toujours cherché à défaut de ne jamais pouvoir l'écrire. Il sera pour lui sa révélation, sa brisure: il fera de lui un autre, un habitant du contre-jour, allumant sans cesse des cigarettes pour la seule vision de leur fumée embrumant l'air.

Pendant ses heures volées au sommeil il le recopiera, en imprimera secrètement de nouveaux exemplaires (ressuscitant pour ce faire une maison d'édition défunte), et soudoiera d'obscurs intermédiaires pour que tout le monde, de grè ou de force, y ait accès. Chemin faisant, il l'aura traduit dans toutes les langues connues, et dans d'autres, inconnues, crées pour l'occasion et aussitôt oubliées.

Un jeune cinéaste (inévitablement new-yorkais) en tournera une adaptation muette en couleurs sépias, jouée par des acteurs sud-africains en situation irrégulière. Elle sera diffusée dans des caves à l'atmosphère lourde et moite, pendant des nuits d'été trop longues, devant un public de yuppies sur le retour à l'air légèrement hagard, et ayant la vague (mais tenace) impression que, quelque part, sur le long chemin qu'on appelle la vie, ils ont manqué quelqu'embranchement secondaire mais crucial, et depuis lors expient leur faute le long d'interminables soirées estivales.

Pour l'ambiance, le meilleur ami de la sœur du réalisateur (un plus très jeune DJ sur le point de percer depuis quelques années déjà), en composera la bande son, à grands coups d'orgues de barbaries, de bruits de machines-outils et de chants de baleines.

Un membre de l'assistance à l'esprit moins embué que les autres en gardera souvenir. Un jour, cette musique servira de fond sonore à une publicité pour des serviettes périodiques nouvelle génération et à un répondeur téléphonique ayant le don de vous faire raccrocher avant le signal sonore.

Ainsi finit l'histoire.