Carambole

Alain Poirson

 

D'abord, dis-je, en finir avec l'amour, un front
Sauvage, on frappe un bébé mort, non,
Malgré cette orgie des baisers sourds
Cette pavane à chaque crève tambour
Le cœur défenestré par la langueur
Crisse sur le flanc d'une boxe d'hardeur
Sombre cette gifle par où se réveille cette pompe
Ridicule des manèges aux lucioles, on peut
Gravir une à une les tombes dans cette valse
Des jasmins avant que ne tombe l'as
Mambo un peu dans les bras de la jeune mère
Le ventre plat de la danseuse éphémère
Blotti dans les cris on se chamaille encore
Douilles vides après cette brise d'accord
Bébé pas bébé et c'est tant pis murmure cinglant
D'un aveu trop tardif parce qu'après l'homme ment
Sans vouloir ce chagrin, cette ravine
Sans penser à cette fin chagrine
Un blanc dans l'Automne où tangue un dernier feu
Rempart loin des prurits de l'émeute odieux
Bouquets des injures que l'on ne sait plus langer
Le vomis des lettres abandonnées près des fontaines
Eaux boueuses dans le dernier Amour Haine
Un trait sous la ligne des yeux gris verts
Ne reste plus que cette réplique qui erre.
Elle pourrait , vraiment jamais tu ne comprendras quand comprendras tu ?


Draps en charpie dès que les ventres se cognent d'une sourd assaut
Entre les cris et les coups sourds que les mains souillent tôt
Dans cette nuit grise que ne frôlent aucun oiseau ni chant ni danse
Car la nuit ne serait plus cet appât du ventre cette hanse
Où jeune homme je m' agrippe à chaque coup sourd
La fatigue marbre la bouche d'un doigt gourd
Tombé d'un coup quand doucement un début de carnage tremble dents
Contre dents ce début de baisers à goût de sang car le lent
Abandon de son cou n'est plus qu'un sanglot incessant
Elle pleure un grelot de rires en pétales que la paume brasse
Sur le pré est-ce un pré ce caniveau du divan lasse
Elle se donne encore et défroisse ce satin blanc
Du sourire elle me regarde entre les cils avant
De geindre une fois puis deux une note d'égrène un mince ruisseau
Entre les jambes noués l'un à l'autre dans cette bousculade
Un peu gauche on essaie à cette ravissante invitation en rade
D'autres soirs où d'un coup il fallait se disputer un grelot
D'injures une à une à la goulée du poivrot
On sait la sorte de rancœur qu'il faut baratter
Pour gâcher ce trop plein de caresses cette course hâtée
Vers un éboulis lent une tresse qu'il faut dénouer
Sans briser le cou et baiser la nuque à nouveau enviée
Fou encore sans savoir cette réserve entre les cils déjà cette peur
Curée pavane de la paume lorsqu'elle effleure
Un doux cri jamais entendu parce que la nuit s'emplit à nouveau
De la venue des premiers rangs ils grognent haut
La voix porte au delà un souffle une rengaine on s'égare dans les calicots
Comme les draps enserre les jambes et noue les bras dans le rut
On se débat mais on sait que la clameur frappe et assourdit la lutte
L'un crie sans savoir les guêpières sous le venin, tu dis, voilà
Nous sommes venus et le tour de chauffe assourdit le galetas
Des rêves ah bon en veux-tu en voilà il ne compte
Pas perdre une minute soie de honte
Dans la foule il retrouve cette fougue les hommes marchent
Et on entend une houle froisser d'un geste lâche
Cette serpentine retape des hommes aux genoux bosselés
Qui couront derrière les feux de Bengale, hommes allez
Donc frapper quand des ans durant ils se sont tus
On oublie les cris quand la geignarde ivresse toute honte bu
Fait tomber un à un cette colchique des gravats,
Parce qu'ils tombent un à un les hommes soudain
Graves après cet atermoiements de l'adolescent
Quand on fouille la bouche de l'amie les doigts
Sur le ventre, on trouve enfin cet émoi
Obscène sans penser à mal enfin ivre de bercer l'amoureuse
Sans savoir l'impudeur de trouver enfin cette vie langoureuse
Tu frottes ta bouche aux ronces des mots d'amour
Cette pensée dans le roulis et le tangage des atours
Quand on se défroque rapidement et hop mille tours
En jeu dans cette parade brillante comme si on se perdait en charade
Ces bribes d'une histoire dont longtemps on comptera la débandade.
Après toujours encore maintenant peut-être un espoir un fol espoir
On ne sait jamais l'extinction je n'anticipe pas au premier soir
L'inévitable de la perte, au petit matin ce n'est que le sang
Ce fouillis entre les jambes quand la main se tend
Un amant renâcle à l'abandon dans l'étau des jambes
Havre après tant de heurts et dithyrambes
Grelots des promesses au petit matin armes aux pieds du lit
Et lente fatigue douceur émolliente de la niche dans les plis
Touille la mort comme on ravine une plaie
Chaque coup de langue s'en est allé
Vers une bouche qui se détourne, depuis longtemps les baisers tombent à plat
Un doux trépas
Entaille le petit matin, tu sais je n'ai rien oublié de cette lente fête, de l'Hiver à l'Hiver,
Ah bon, enfant la tringle des psaumes en rang derrière
Aftermath au dehors cette pluie encore cette giboulée des corps
La poussière on sait que les errants tombent de fatigue dans les bras des parents
Dans un café de Ouarzazate, les hommes retiennent leurs souffles lors de l'impact
Ils crient parce qu'ils savent entre eux leur bonheur de cette funeste flamme
Un coup puis deux, le jeu en vaut la chandelle, le bandit parle, cette lame
De la voix doucereuse les calme, ils boivent le thé et les yeux brillent
L'ombre n'abrite rien, ni les armes ni les cris, simplement se vrille
Cette franche gaieté d'eux qui pensent jouir enfin de cette stupeur
De la frappe, sans méchanceté, après tant d'années ils disent cette rancoeur
Rigoles de la crasse sur les joues avant cette horrible traction
Des reins à chaque pas de la marche non
Depuis des ans ce malheur de la faim et les gravats
Chaque pierre hisse cette brise des viva
La foule dans l'hanse sombre soleil mille ventres
Offerts aux rafales on sait tarir l'eau rentre
Chaque bouche sèche le sel à l'arc des lèvres mille bouche
Une à une fredonne dans le sable on murmure cette chanson louche
A gémir sous la sourde vague, cent vague sous l'épave
Tangue comme on cogne dans le mitan du ventre lourd
Ce sommeil sous cette brise à chaque fracas on entend les enfants il court
Sur les dunes loin du béton ce caravansérail du Casino
Avant la dégringolade des athlètes nigauds
Roulades aux bras des volleyeuses, la roucoulade
D'amants d'un soir, puis du petit matin draps vides
Sable entre les plis car la paume jamais ne s'évide
Elle croit peut-être encore à chaque tendresse car la main doucement
Calme cette sorte de spasme qu'elle peut faire geindre, le garçon ment
Sans penser à mal le cerf volant n'est qu'une déchirure sous le tonnerre
Mis à mal le sanglot met la danseuse à terre

Un couloir scintille d'encaustique, la cire des abeilles sur les joues de l'ami
Affalé, comme on dit, quand on prévoit que ce sera fini
Ce gris des jours entre les dents, le bredouillis de la peur
Lui peut-être déjà ailleurs, avant cet air menteur
Un médecin dit la grâce entre deux fous rire
En passant une tape du plat de la paume sans gémir
Volupté froissée dans ce brou de noix languir
De fatigue dans l'enfilade des chambres une pavane
Quand le pas souple de l'infirmière couvre la voix qui ricane
Ce presque sanglot à deux doigts des lèvre le cœur lisse
Le marbre presque un velours, lorsque cogne le calice
Déjà plein d'un cœur qui égrène le goutte à goutte
L'Ami splendidement assis dans cette langueur de l'Hiver
Il se rassasie du mica des rayons pales sur l'envers
De la paume ces bleuets de la nuits rongent
Cette fatigue encore l'impitoyable morsure détend cette barge
Des nuits, dit-il, où sans y penser j'ai aimé.


Cette brouille avec les camarades quand elle n'est pas la dispute
Juste cet effroi de ce voir corps sans la lutte
Atteinte tardive des eaux croupies de la mélancolie
Au détour d'une soirée parce qu'on en rit
Idiot la crécelle des quolibets à chaque réplique
Ping-pong cette charpie des songes on s'applique
A ne rien laisser paraître hors ce babillage
Patchwork de journaux dans ce dégueulis sur un déshabillage
Soi ivre de soi comme si soi pouvait être miroir
Des soleils gris sur l'ombre rasantes des photographies
Le mica des pupilles cette graine dans cette bouillie
Des jours et le brasero recueille cette flambée jolis
Lettres en vrac happe le feu ces milliers
De phrases, grêlons sur les tôles martelées
D'une lourde peur de ne plus rien savoir entendre
Moins on croit savoir des peurs n'attendre
Rien d'autre que la chambre où la nue est

Mis à mal le sanglot de la danseuse à terre
Hâte des hommes à se venger être eux rocs délétères
Cette roue de leur canaille gourmandise
Autant qu'importe ce rut des phrases qu'ils disent
D'un revers ceux-ci taillent les idéaux- forts
Alcools, cette tombée dans l'ivresse tord
Un nappe de songes creux ratatouille
Ils lisent les journaux : morte la trouille
Blum Thorez Duclos De Gaulle Mendes France Waldek Rochet
Au creux de la main s'émiette le bouquet
Illustre sans que les élèves songent à la becquée des morts
Chaque pas de deux des héros dehors
Jeu de l'Oye pas de cris sans colère
Feuillets enfantins, cet album d'histoires en l'air
Muettes sont les ombres dans les gradins
Quand nul n'ose forcer la catin
J'ai refait la passe, on comble ce semblant de grive
Mille hécatombes dans les feuillets des livres
Cette hargne, se flatte l'homme impénitent
Parce qu'on lit et on ment
Cette fournaise de la colère cesse-t-elle ?
Poubelle
Cette béate sieste de la petite mort
De l'enfance absolue cet arrière goût de jachère
Une nappe blanche à même cette tapisserie des coquelicots
J'embrasse la joue de la fille du cafetier écho
D'autres anniversaires sur le tapis la petite sœur batifole
Fossette au creux des joues l'herbe folle
L'eau fraîche mouille les petits cris
Cette photographie ne dit rien des soucis
Tout ce bonheur en soi de la petite sœur en ce pli
On défroisse ces soirs de fatigue si loin
Ces matins du père encore jeune homme
Torse glabre la chevelure s'ébouriffe ils somment
Les filles à l'abandon la valse des jupes
Que l'on dégrafe d'un coup animal
Le ventre donne le sommeil
Sans autre tumulte que les cris puis l'éveil.
Soudain mille hurlements et cette tardive indignation Remontrances au delà des chansons
Il suffirait d'hisser les drapeaux et de cracher la sanglots
La rue dégorge le vomis des chiots
Hors le chichi la fanfare enfin des gigolos
Exhortations des pleureuses sous la volée des banderoles
Comme si d'un coup des années de barcarolle
Pouvaient désembuer ce cracher d'un borgne lui
Ivre encore de son succès inespéré fruit
De cette colère des simples aux aguets
La peur cloue celui qui se croit dague
A chaque flambée sous ses fenêtres la trogne
Balbutiante touille la peinture, il serre, il grogne
Simple opération de police, il suffit d'y croire
Tambours chaque matin broyer du noir
Petit homme que la trouille endolorit
Puis les autres haut et fort clament à l'envi
Vœux pieux d'un monde meilleur paix
A nos cendres quand le refrain s'en est allé
Voix lointaines d'un autre matin grelot
Tu nous joues l'oubli, on écoute les sots
Cette guenille d'un meilleur des mondes
Puis soudain mille fontes sous les turbulences de la cohorte
S'écrit trop tard cette moquerie ils usent et portent
Leurs Idéaux fanfreluches aux cœurs
Cette dégringolade dans les plis du trottoir où tombent ceux ci sur le cul Gémissent enfin sous la toise des sondages
Hourrah les poules mouillées sous le coup du tangage
Ils hurlent sous le vent puis soudain sente le froid bouche clouée de pluie, la gifle.
Le verrou noue leurs balbutiements
Maintenant cette colère in extremis nie l'extrême délice

Croire encore que se défripent les banderoles, trop tard
Sonné le candidat boude et d'un coup rageur part, coq châtré, perdu,
Gourd de ne plus savoir soudain ce qui trime, ailleurs depuis longtemps, tu
Il n'est plus que la stupeur du gamin qui voit partir une brassée de friandises
Sonné par cette brutale déculottée, la cause est entendue, et d'un coup des années de vie se déliassent, bouquet flétri, dénoué,
Ce jour là, trop tard, il croule sous les pleurs, et les larmes ne changeront rien,
Sous les hourrahs, l'amour du peuple quand le peuple dort
Il part, et déjà on oublie
Entendre si tard la mélopée joyeuse des danseuses, la serpentine caresse des ventres,
Ventres secoués par les colères frondeuses
Si tard gémit cette garce écoute cette houle dans les bastringues de Bastille
Le vent fripon de Nation
Jeunes gens aux yeux de lynx
Titube enfin dans le jeu de quilles, jusqu'au soir les cris l'alibi d'un éveil tardif
Et la nuit cette gueule de bois.


Puis vint l'autre homme, Président à nouveau, enfin, là, béat d'être là.


Comment comprendre ? L'universel du Suffrage ripoline le sottisier ouf
Sans honte gagner ce que la rue attise
Depuis longtemps n'être que cette lame et le manche
N'être plus que cette effigie et la moquerie de cette effigie
Vaincre après tout par pur plaisir d'être toujours devant sourire, carnassier
Après tant de mensonges adoucir les mots, sans honte de mentir, promettre, dire le contraire
Amis sacrifiés sur le parvis, le sang des yeux brouille les yeux, jaguar
Ce soir de triomphe lire un bout de papier et sourire des danses des jeunes gens et des femmes
Et d'un geste offrir le salut royal de l'homme chanceux à cette horde lyrique
L'indéniable saltimbanque n'oublie pas de saluer ce peuple devant lui, les sanglots de la Victoire.
Dans les rues ténébreuses cette houle ardente se mord les lèvres de plaisir
On oublie la marche de la misère dans le tric trac des grèves
Gît le rêve, les banderoles et les étendards au sol
Haut et fort le rire du vainqueur
Sans morgue et sans haine, il rit de sa victoire, pur bonheur d'être là, encore, il en oublie la rumba des courtisans, ce cliquetis des armes Il est là maintenant, et encore, il est toujours, il est. Il dit je suis, là encore, et toujours, ce temps qui jamais n'a prise, je suis, encore.
Et ce tournis d'un Printemps tardifs fane les pétales des gerbes, on sent le moisi


Tracts à terre, depuis longtemps on ne sait plus où sont les sorties d'usine
Silhouettes à la casse, oubliées dans la limaille de fer
On sait la fatigue de recommencer les gestes
Le dos se creuse à chaque rebond de la machine
Ne plus rien savoir de la râpe ni de la truelle et du marteau
On gâche, chaque matin ce vacillement du cœur au bord des lèvres, tu marches
Cette rampe tenue d'une main moins ferme, oui à la fatigue et à son appel
Le tour engrange les pleurs de l'époux malheureux
Sans geindre mon père chaque matin se lève, et part
Il sait l'épuisement et cette irrésistible apaisement du premier alcool,
Le soir,
Hors du lit chaque matin, et encore, le Dimanche il se lève pour le Tiercé
Après cette disparition d'Andrée, mauvaise mère, levé par le premier giton
L'argent je ne sais pas son importance, on en a on en a pas,
Un bar, elle veut un bar, où elle commencera sa fortune, donc sa revanche, donc il lui faut l'argent, il donne l'argent, vraiment, un ange, mais l'ange pleure, et boit
Elle veut l'argent, elle dit je veux mon fric, l'épouse elle part, amoureuse du garçon, est-ce que les mères souvent s'éprenne du corps des garçons ?
Dans ce bar, elle installera le gigolo et trimera, et d'autres nuits encore
Et le garçon devenu père partira avec le camionneur, sa peluche entre eux
Elle est loin la déflagration juste après quand il reste le silence des ruines
Et les hommes pleurent, et les femmes aussi, et d'autres applaudissent
Est-ce qu'elle s'assourdit un soir la jactance ?D'autres phrases encore, et le franc dégoût des phrases, et cette logorrhée qui croasse
Là haut sur la tribune quelqu'un, tu le connais donc ? Sa bouche s'ouvre
C'est un meurtre taquin la victime bouge encore.
Et déjà la foule râle et siffle l'arrêt de jeu
Le catch est une prouesse guillerette
Et on sourit lorsque la lame tranche
Et personne ne pleurera le sanglot muet du héros

Il te déplait d'être le gisant dans le confort du divan
Simplement heureux de cette réussite dans un monde vraiment trop bon
Peur, cette suave indifférence de ce qui n'est pas soi, cette mort en Soie,
Ailleurs, des hommes se battent, et les mortiers grouillent dans les orbites
Le blessé s'affale sans volupté dans la puanteur des cicatrices
Les mères sanglotent après l'éventration des fils
Eux meurent sans grâce d'un coup sec de cette lame
On voit les ventres gonflés du remuggle des eaux
Les yeux se vident malgré le ressac des huées
Dans le ciel, l'œil mécanique des satellites
Les jaguars sous la pluie bruitent
Le tintamarre des chenilles d'acier
Se rencoigne l'enfant dans les roses de sable
Une mère encore boit cette rosée des larmes
Et toi dans cette bousculade
Songes-tu au hochet de bébé ?

Alain Marc POIRSON.

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L'oeil du Monde d'Alain Poirson