Bloc-notes

François Bon, un des premiers visiteurs de ce site m'avait demandé d'écrire un texte qui aurait un peu décrit comment les choses en étaient arrivées là. Il me fait maintenant l'amitié de publier ce texte sur son site dans la revue de remue.net (octobre 2001). Je le reproduis malgré tout ici, puisque c'est de cette image que tout a (dé)généré.

Comment j’en suis arrivé à un tel désordre? 

Au tout début du désordre était cette fascination pour la petite fenêtre lumineuse, allumée jusque tard dans la nuit et de laquelle jaillissaient et apparaissaient tour à tour, des poèmes de Charles Baudelaire, des peintures de Joan Mitchell, des insultes shakespeariennes, une revue sur Marcel Duchamp, des reproductions des manuscrits de Proust, un annuaire de couleurs, de cette fenêtre il était également loisible de jouer aux échecs contre un autre fictif, ou au scrabble contre un ordinateur trappu. De la petite fenêtre je pouvais aussi lire le journal,  consulter le dictionnaire ou une encyclopédie et surtout la petite fenêtre éclairée m’offrait la sidérante facilité de passer du coq à l‘âne grâce aux liens qui me faisaient rebondir d’un livre à l’autre, d’un coin de cette terre à l’autre bout du globe: j’étais comme le papillon de nuit létalement épris de la lueur électrique. Ces luxueuses déambulations me donnnèrent envie de participer, aussi modestement soit-il, à ce grand fourbis — bric-à-brac qui un jour supplanta mon dictionnaire indocte de ce que pouvait être une scutigère, rencontrée dans la Jalousie de Robbe-Grillet( c’est à dire qu’en dépit des efforts de Robbe-Grillet de s’attacher aux moindres détails de la bestiole, je me faisais une image assez floue de son apparence ), une simple recherche sur le réseau m’éclaira instantanément, hommage soit rendu à un passionné d’insectes ravageurs qui avait apporté sa modique contribution au grand capharnaüm.

Alors comment comptais-je remplir les 100 mega-octets octroyés par mon fournisseur d’accès  (ces 100 unités ne voulaient à l’époque pas dire grand chose pour moi, tout au plus je me fis la remarque amusée, qu’un jour donc, mon site "péserait" peut-être 100 méga-octets à l’image du quintal de son auteur)? Songeur, je regardais les boîtes et les boîtes empilées sur les étagères  , les brouillons  qui trainaient sur la table, l’ordinateur    dont le "bureau"  était lui aussi constellé de programmes, de fichiers, de gadgets et de trouvailles, la poubelle   (je ne parle plus de celle de l’ordinateur) et ses ratés, ces dessins tracés pendant des écoutes téléphoniques distraitres  (telephone drawings), le manteau de la cheminée  comble des auteurs qui "servent en ce moment", etc...: ça répondait à la question en somme. J’avais en effet vu de ces sites où tout ou partie d‘une image vous prend par la main pour vous emmener en visite, et j’entendais donc en faire autant, il suffirait de cliquer sur un élément, un tiroir, une boîte, un cendrier, et je donnerais à voir ce qu’il recèle.

Avec l’enthousiasme des néophytes*, je me lançai dans cet inventaire sans ordre et sans chronologie, et, naturellement, une idée renvoyant à une autre, je devins vite grisé par les liens hypertextes, ces étonnants vecteurs qui catapultent le lecteur d’un bout à l’autre de la planète, à l’image du tortueux parcours de lecture dans Marelle de Julio Cortazar. "Lorsqu’on commence à faire sa part au silence, il l’exige toujours plus grande" ( Maurice Blanchot in la Part du feu ). Il en va de même pour l’absence d’ordre, le désordre, qui conduisent surement au règne sans partage de l’association d’idées. L’émerveillement du début débouchait finalement, maintenant, sur la représentation fidèle d’idées, de pressentiments et de perceptions déjà anciennes: le caractère protéiforme des personnalités, la concordance dans le temps de pensées diverses — cette difficulté si chère à Malcom Lowry d’exprimer plusieurs pensées simultanées — et notre appréhension sans cesse changeante, sans cesse altérée par le temps. Nos existences sont des labyrinthes dont certains méandres sont communs à d’autres dédales empruntés par d’autres ( pas toujours contemporains d’ailleurs ). Ces réseaux sont amenés à s’intercroiser à l’envi, pourvu qu’on ait l’intelligence de s’y perdre. Sur la petite fenêtre lumineuse j’offrais enfin aux autres voyageurs ne serait-ce qu’un infime pixel, qui s’éteindrait sans doute un jour, mais qui aujourd’hui brillait de toute sa fierté de nouvel arrivant.

(*) enthousiasme qui faiblit à plusieurs reprises, au fur et à mesure des embuches techniques qui jonchaient mon chemin incertain. Il y aurait long à dire sur ces taupinières informatiques qui paraissent des montagnes de prime abord et qu’on surmonte à l’aide de son bon sens, mais aussi sous une pluie fine des quolibets et des sarcasmes des personnels des services de support en ligne.