Samedi 10 mai



Dans un numéro de Marie-Patch trouvé dans le train la veille, je lis la courte manchette à propos de l’exposition de Richard Serra au Grand-Palais, la dernière oeuvre de Richard Serra y est ainsi décrite (je garde ce qui est en gras dans l’article original) : 5 plaques identiques : 17 mètres de hauteur, 4 mètres de largeur, 13,8 centimètres d’épaisseur. Les plaques sont disposées de part et d’autre de l’axe principal nord-sud. Chacune est inclinée de 1°69’ alternativement vers la droite ou la gauche. Elles sont distantes les unes des autres de 28 mètres. Poids de chaque plaque : 75 tonnes. Il a fallu 5 camions de 55 tonnes pour les acheminer. L’installation a nécessité un forage de 15 mètres de profondeur pour les insérer sous le dôme qui culmine à 45 mètres. Elle a duré 10 jours. Précision : l’opération ne coûte rien au contribuable. L’oeuvre est produite par l’artiste et sa galerie.

Si ce n’est pas de la bonne culture de droite ça Madame. Du costaud. Du chiffrable. Et, notez-bien, précision, est-il écrit, l’opération ne coûte rien au contribuable, parce que voyez-vous Richard Serra ce n’est pas un rigolo, c’est un artiste reconnu, un vrai, un qui a les moyens, qui ne vit pas au crochet du contribuable. Depuis quand appelle-t-on une oeuvre d’art une "opération" ?

Donc braves otaries de droite, vous pouvez aller voir cette exposition sans craindre de donner raison à ces sales gauchistes dispendieux de l’argent du contribuable pour des oeuvres qu’eux seuls peuvent comprendre, et vous serez proprement édifiés de voir que 375 tonnes de métal vous contemplent du haut de leur 28 métres, inclinés à 1°,69’, vous pourrez de la sorte visiter cette exposition munis de vos petits dépliants, et méditer sur le tonnage des cinq camions qui sont venus apporter les cinq plaques, c’est quand même beau un camion de 55 tonnes, vous extasier que cette inclinaison de 1°,69’ et pas 1°,68 ou 1°,7 ça représente une sacrée maîtrise technique, et de la sorte être absolument certain de passer entièrement à côté de la dernière oeuvre d’un sculpteur de l’importance de Rodin ou de Giacometti, dans une dizaine d’années, lisant la nécrologie de Richard Serra, dans le Figaro, vous vous direz que ce nom vous dit vaguement quelque chose, mais vous ne parviendrez plus à vous souvenir avec précision, et vous confondrez sans doute avec les croutes de Soulages de toute façon.

Parce que, braves otaries de droite, je lis également qu’à l’occasion de cette manifestation, massive donc, au Grand Palais, on a du s’apercevoir qu’à Paris, déjà, on avait, par le passé, commandé une oeuvre de Richard Serra, sans doute un informaticien a-t-il effectivement déterré cet élément statistique, pour apprendre que, si mes souvenirs sont bons, cette oeuvre, intitulée Clara Clara avait été commandée à Richard Serra et installée par lui dans le jardin des Tuileries, à l’occasion du bicentennaire de la Révolution, dans l’axe parfait de la cour du Louvre, sa pyramide, la Concorde, les Champs Elysées, l’Avenue de la Grande Armée, et la Grande Arche de la Défense, et que peu de temps après les commémorations, la Mairie de Paris s’était empressée de remiser cette sculpture majeure dans un petit parc du XIIIème arrondissement, le Parc de Choisy, tellement étroit qu’il était difficile de la photographier dans son entier par manque de recul, et dans lequel elle fut entièrement vandalisée par des tagueurs, ce qui n’a semblé émouvoir personne pendant presque vingt ans.

Elle est là toute entière, braves otaries de droite et vos élus de droite, votre compréhension de l’art, un geste décoratif qu’il convient de renouveller régulièrement et de faire tourner sur les murs de vos logis bourgeois, pour ne pas jurer d’avec le nouveau canapé, et comme en toutes choses ce qui vous souciera toujours le plus ce sont les données statistiques d’une situation et même, donc, d’une oeuvre d’art, pour pouvoir l’appréhender. Evidemment avec Richard Serra, question chiffres vous êtes servis.

Je vois d’ici votre égarement le jour où, par accident, hasard très improbable, vous serez aux prises avec une oeuvre d’Anish Kappour, dont je suis certain que l’un de vous finira par la détruire tout à fait en soufflant dessus pour vérifier si ce sont effectivement des pigments, comme indiqué sur le cartel que, malgré tout, vous avez su lire.
 

Jeudi 8 mai



Dans le bois de Vincennes, où je l’emmène faire du vélo, Nathan ne décolle pas des petits cours d’eau dans lesquels il trempe sa petite épuisette, avec laquelle il ne pêche, selon ses propres paroles, que des "cochonneries", il pourrait y passer des heures, habité par je ne sais quelle rêverie, plus sûrement réfugié dans une de ses attitudes autistiques, l’eau qui coule, et pourquoi faudrait-il le harponner systématiquement de ces enfermements-là, n’a-t-il pas droit de temps en temps à un peu de paix ? Aujourd’hui, je crois que j’ai choisi, comme au retour des Cévennes, de lui laisser un peu la bribe sur le cou, à moi aussi un peu de calme cela ne peut pas faire de mal, je suis allongé dans l’herbe et je relis les Quelques prières à réciter d’urgence en cas de fin des temps de L.L. de Mars, pendant que Nathan filtre le cours d’eau voisin avec son épuisette d’une trentaine de centimètres-carrés.

Je me souviens de cette discussion avec le neuro-pédiatre il y a quelques temps, qui nous expliquait que lors d’une réunion avec des autistes Asperger — la partie haute du handicap de l’autisme — adultes et ayant traversé toutes sortes de thérapies et de méthodes éducatives en tant que victimes, ce que ces adultes avaient à dire, c’était, sans détour, "laissez-nous tranquilles", ce que l’on ne peut pas faire tout le temps ou alors c’est l’enfermement à vie, mais une fois de temps en temps est-ce si grave ?

Ou encore les heures creuses qu’il m’arrive de passer en pleine journée, écoutant de la musique et buvant du thé, la pensée arrimée à pas grand-chose, est-ce que j’aimerais tant que ça qu’on vienne les interrompre bruyamment ?, sans doute pas.

D’ailleurs quand je finis par donner le signe du départ à Nathan en lui proposant comme alternative à quitter brutalement sa pêche pas très miraculeuse, de rentrer en faisant un détour à vélo, en longeant un autre cours d’eau, c’est calmement qu’il finit par accepter et de rentrer à la maison, presque appaisé. C’est sûrement très mal.




Planche extraite de Quelques prières à réciter d’urgence en cas de fin des temps de L.L. de Mars
 

Mercredi 7 mai

Je lis ici qu’une entreptrise française recherche des concepteurs de sites internet, mais pour travailler en Inde à des salaires évidemment indiens, 320 euros par mois pour un concepteur de sites internet, c’est évidemment pas cher payer. Et une proposition de reclassement d’un cariste français au Brésil à un salaire brésilien. Et dans ces deux cas, on est prompt à préciser qu’avec de tels salaires, on vit "très bien" en Inde ou au Brésil. De même que dans les deux cas, il semble que les détails de la couverture sociale soient à négocier.

C’est choquant bien sûr. Encore que cela ne choque pas tout le monde, on entend déjà certains entonner le discours que pour des jeunes ce sont des opportunités merveilleuses de se faire deux ou trois lignes supplémentaires de grande valeur sur leur C.V., ce qui leur rendra très facile la recherche d’un nouvel emploi, correctement payé à leur retour en France. C’est d’autant plus cynique qu’à celui qui aura avalé la couleuvre d’un salaire indien une fois, il n’est sans doute pas exclu que d’autres mensonges et malhonnêtetés seront au menu. C’est choquant, mais il faut quand même se persuader que ce n’est qu’une étape. Une première étape. Et que la domination économique ne s’arrêtera pas en si bon chemin.

A quand, en effet, embaucher des Français à des salaires indiens ou chinois, mais en gardant près de soi de tels employés, c’est-à-dire en France, mais à des salaires indiens. Et puisque la couverture sociale est négociable, il y a sûrement des économies à faire de ce côté-là aussi. Je me demande tout de même depuis quand la couverture sociale est négociable, j’ai le sentiment que j’ai du manquer des étapes dans mon petit travail de veille personnelle.

Vous vous dites, comme d’habitude, il exagère, ou il est encore en train de rêver.

Pourtant ce dont il est question ici, je n’ai pas eu besoin de la presse pour le savoir. Lors de mes trois voyages à Brno, en République Tchèque, précisément dans le cadre d’opérations de délocalisations, il se trouve que j’ai rencontré des Français travaillant là-bas à des salaires tchèques. Et à eux aussi, je vois bien comment on avait vendu la belle idée, que c’était une opportunité de carrière, que deux ou trois ans de vaches tchèques maigres et au retour en France, les employeurs les attendraient dès leur descente d’avion, qu’ils auraient dans les mains des atouts irrésistibles. Qu’ils auraient appris un métier en République Tchèque, qu’en fait on n’exerce plus du tout en France. La preuve ce métier est systématiquement délocalisé aujourd’hui, imaginez ce qu’il en restera en France dans deux ou trois ans.

Et puis il y a l’argument qu’avec un tel salaire on vit très bien dans le pays en question. Pour avoir pas mal sympathisé avec quelques-uns de mes collègues tchèques, leurs salaires leur permettent effectivement de vivre, mais presque aucun d’entre eux n’a de voiture, peu détiennent le permis de conduire, les plus jeunes vivent encore majoritairement chez leurs parents, et pour ceux qui ont franchi le pas de vivre chez eux, c’est bien souvent dans des appartements exigus et très décentrés qui les oblige notamment à se lever à pas d’heure pour atteindre le bureau par les transports en commun. Ce n’est pas la misère, loin s’en faut, mais ce n’est pas ce que j’appelle "vivre très bien".

Et puis ce qui m’amuse toujours autant dans cette propagande d’entreprise, ce bourrage de crâne pour faire accepter des conditions qui sont sans cesse moins favorables, c’est comment les auteurs de ce discours sont systémtqiuement incapables de se faire l’application du même discours. Ainsi il y a trois ans, comme j’ai entendu ma hierarchie faire l’éloge d’aller travailler à Clermont-Ferrand !, dans ce nouveau centre ouvert pour l’occasion, et dans lequel je n’ai pas retrouvé une seule personne de la hierarchie parisienne. Sans doute que ces mutations étaient tellement précieuses que la hierarchie a surtout voulu que ce soient les employés qui en bénéficient et que par générosité il se sont sacrifiés, en ne les saisissant pas eux-mêmes. Que voulez-vous elle est comme ça la hierarchie de mon entreprise, altruiste, vous n’avez pas idée.

Mais revenons aux employés français payés avec ces salaires indiens. Le discours qui soutient habituellement les délocalisations est à peu choses près celui-ci : on exporte les tâches et les missions à faible valeur ajoutée, les moins gratifiantes vers des pays où les charges salariales sont cinq fois moindres. A eux le mauvais boulot et dans les pays que l’on disait industrialisés, mais il va falloir trouver un nouvel épithète synonyme de riche, parce que justement les industries on n’en compte plus beaucoup dans les pays industrialisés, on garderait les tâches les moins ingrates, celles dites à forte valeur ajoutée. Ce qui dans la réalité se traduit en fait par, faisons faire dans des pays pauvres tout ce qui peut être fait sans contact direct avec la clientèle, et tout ce qui au contraire relève des apparences gardons-le dans le pays d’origine. Evidemment de temps en temps, il y aura bien des clients, ou des consommateurs, qui vont s’émouvoir que les produits qu’ils achètent sont fabriqués ou délivrés par des personnes travaillant dans des conditions de travail inacceptables, c’est le syndrôme des enfants chinois qui fabriquent des jouets pour le Noël des enfants occidentaux, pour faire taire ces voix discordantes, il suffit de baisser le prix des produits vendus, et ce ne sont généralement pas les scrupules qui étouffent beaucoup clients et consommateurs occidentaux.

Le monde libéral pourrait s’en tenir là, mais tel n’est pas sa nature qui exige pour son focntionnement des marges bénéficiaires toujours plus grandes, aussi il ne suffira bientôt plus de délocaliser les seules tâches qui peuvent être accomplies loin du client, mais pourquoi pas, moyens de communication et informatique permettant, celles plus proches du client et du consommateur. Ce qui exige désormais de la part du client un peu de bonne volonté, par exemple d’accepter que l’anglais de commerce devienne la langue de ces échanges et pareillement dans les pays désormais de production que tous se mettent effectivement à l’anglais. Par exemple, chez mes collègues tchèques, pas un seul qui ne parle pas quasi-couramment l’anglais et toute leur communication écrite par mail se fait en anglais, même entre Tchèques, faites seulement semblant d’essayer d’imposer un truc pareil à des Français. De même de la part du client ou du consommateur, il y a également l’acceptation implicite que le produit qu’on lui vend étant moins cher il soit d’une qualité également inférieure.

C’est à peu près à cet endroit que l’on se trouve maintenant.

Mais là où on aimerait désormais aller, c’est évidemment un peu plus loin dans le profit et il y aurait bien quelques leviers à actionner pour y parvenir, par exemple augmenter le prix des produits et des services délocalisés. Ce qui pourrait notamment être atteint si on parvenait à une meilleure qualité ou n’en exigeant plus du client une certaine souplesse. C’est par exemple ce qui explique cette offre d’emploi d’une société française à des Français, mais travaillant en Inde, donc à un salaire indien, pour faire un travail que finalement ne peut faire qu’un Français, la construction d’un site internet pour un client français et donc avec du contenu en français. Mais voilà la société française qui vend ce service de conceptions de site internet voudrait bien accroître ses marges et finit par prendre ses rêves pour des réalités, employer des Français à des salaires indiens.

En cela elle fait ce petit pas, un peu plus lointain que ceux de ses semblables, dans la direction enviée par eux.

Et contrairement à ce qui est dit, l’annonce retirée du site de l’ANPE, cette société finira bien par trouver ce qu’elle cherche, des Français acceptant de migrer vers l’Inde et de travailler à des conditions salariales indiennes. Mais l’étape suivante est implicite, parce que ce n’est pas non plus ce qu’il y a de plus pratique d’avoir des employés à l’autre bout du Monde, ce sera de pouvoir faire travailler des Français, en France, mais à des salaires indiens et puis tant qu’on y est, avec une couverture salariale négociable.

On se dit vite que ce n’est pas possible. Que personne ne pourra vivre en France avec des conditions salariales indiennes. Aujourd’hui, non ce n’est pas exactement possible. Mais qu’on ne perde pas de vue tout de même que ces salaires indiens équivalent plus ou moins au RMI. Et qu’on attend bien des gens qui touchent le RMI qu’ils survivent avec aussi peu. Ajoutez la volonté mal masquée de notre gouvernement d’extrême droite pour otaries du même bord de supprimer le RMI et on devrait y arriver bientôt. D’ailleurs on voit bien que pour rendre ce rêve libéral possible l’Etat sera mis à contribution pour rendre possible le maintien dans cet état de pauvreté et de survivance avec quelques aides modiques, histoire que ces employés de seconde zone aient encore la tête en dehors de l’eau.

Evidemment, on risque d’obtenir au sein de la même entreprise deux types de salariés, ceux, historiques, avec des salaires français et ceux, au contraire, qui travailleront pour des salaires indiens, ou chinois, ou tunisiens ou brésiliens, d’ailleurs on voit bien comment les entreprises vont enfin pouvoir employer ce réservoir d’embauches que constitue la jeunesse de parents immigrés de ce pays, enfin à des conditions salariales acceptables par l’entreprise, et qui seront, somme toute, les mêmes, plus ou moins, que celles assez rebutantes qui étaient celles de leurs parents lorsque, pendant les trente glorieuses, on est venu les chercher chez eux. Cette situation curieuse pour l’observateur extérieur ne durera pas très longtemps, le temps pour l’entreprise de pousser doucement mais fermement les employés historiques vers la sortie pour les remplacer donc, par des employés plus jeunes et surtout payés avec un lance-pierres.

C’est beau. Comme le libéralisme sait être beau. Tant qu’on atteint pas le stade qui veuille que l’employé soit tenu de payer l’employeur pour l’employer, on peut tenir comme ça encore longtemps. Mais il n’est pas exclu que la gourmandise, la gloutonnerie libérale, finisse, par excès, à franchir ce pas. Parce qu’à force de fermer les yeux sur l’inacceptable et de tolérer ces morsures répétées dans les chairs-mêmes, on va tout droit vers l’esclavage.






Dessin de L.L. de Mars, extrait de Quelques prières à réciter d’urgence en cas de fin des temps
 

Mardi 6 mai



J’aurais passé l’essentiel de ma journée libre, à tamponner cette carte de France, et ensuite à la scanner bout à bout, et à recoller du mieux que je pouvais les morceaux entre eux, ce n’est ps parfait, j’en ai bien conscience, mais la carte sur laquelle j’ai travaillé était dans un tel état d’usure, qu’il est très difficile de la maintenir à plat dans le scanner. Et quand enfin je nommais le fichier de la carte entièrement assemblée, en lui accolant la date du jour, je me suis aperçu que cela faisait un an que les otaries de droite avaient élu leur petit président.

Le soir, j’ai reçu un mail sur le même thème de l’anniversaire funeste qui me demandait si au bout d’un an il ne serait pas temps de changer la page d’accueil du site, c’est simple, tant que nous ne serons pas débarrassé de ce sale type, la page d’accueil du désordre ne changera pas.




tampon fabriqué en Chine pour le compte de la Sardon Corp.
 

Lundi 5 mai





Tuesday’s gone

Je serais bien incapable de me souvenir comment je suis arrivé à cet endroit. En tout état de cause, internet correspond assez bien à la façon dont les informaticiens, singulièrement les architectes de réseau le représentent, c’est-à-dire, la masse indifférenciée d’un nuage, schématisation désordre plutôt étonnante au milieu d’un tableau essentiellement composé de figures géométriques simples reliées entre elles par des lignes, certaines figurant la brisure d’un éclair, et presque toutes convergeant d’une façon ou d’une autre vers le nuage central, finalité en soi du réseau, atteindre donc ce nuage, internet. Donc je serais bien incapable de dire comment j’en suis arrivé à taper dans le champ de recherche de ce site de partage de vidéographies, "Lynyrd Skynyrd" + "Tuesday’s gone". Sans doute avais-je l’air mélancolique de cette chanson en tête, de ces mélodies qui une fois sifflotées ne semblent pas facilement quitter votre esprit, bien souvent ce sont les pires fadaises qui parviennent à cet accaparement le plus sûrement. Et toute honte bue, c’est vrai que ce n’est pas non plus le plus gratifiant des aveux que de se représenter, de la sorte, à une heure creuse de la nuit au travail, cliquant sur le premier extrait vidéographique proposé du groupe Lynyrd Skynyrd.

Et il y aurait presque une émotion à réentendre, pour la première fois depuis très longtemps, l’air très lancinant de cette chanson, non d’ailleurs que ce soit une chanson admirable, ce serait même plutôt le contraire, ni Lynyrd Skynyrd, le groupe de rock le plus inspiré qui soit. Ce n’était ni les Beatles, on n’en était loin, ni les Rolling Stones, ni Bob Dylan, ni Led Zeppelin, pas même Neil Young, avec lequel, ce groupe de rock plutôt médiocre entretenait une sorte d’antagonisme pas très malin, non c’était plutôt le groupe de rock américain type, sans grâce ni talent particuliers, des types chevelus, pas très propres sur eux, habillés, mal, comme tous les jeunes gens de l’époque, sans aucune élégance, j’apprendrais plus tard que ce fut là la façon de s’habiller de la plupart des Américains, non-façon de s’habiller que j’adoptais pour moi-même par la suite, on dirait de façon assez juste, me concernant, que je ne m’habille pas mais que j’enfile des vêtements. Sur scène, ils étaient trois guitaristes, un chanteur, un bassiste, un batteur et un pianiste, soit sept musiciens de rock, venant du Sud profond des États-Unis, de l’Alabama, semble-t-il, qui connurent un succès assez disproportionné par rapport à la qualité de leur musique, un rock sans grande originalité propre, si ce n’est, malgré tout, cette association frontale de trois guitaristes électriques qui se taillaient la part belle de la plupart de leurs morceaux en d’interminables solos de gratte, comme on disait alors, et ce qui correspond bien à cette façon de jouer qui était la leur, les trois guitaristes au coude à coude, agitant d’avant en arrière leurs épaisses tignasses tout en branlant d’importance les manches de leurs luxueuses guitares électriques. Ce succès, un peu indu tout de même, tenait, comme pour d’autres groupes de rock américain d’alors, qui n’avaient pas le génie des Doors, mais qui plaisaient tout de même à suffisamment de gens pour remplir des stades entiers les soirs d’été, pour se différencier d’autres groupes locaux, à la chance d’être au bon endroit au bon moment, comme le veut la formule idiomatique américaine. Sans doute cela oui, encore que les concernant, cette chance du bon placement dans le bon intervalle de temps, prit un tour lugubre puisque les 5 septièmes du groupe périrent dans un accident d’avion.

Dans l’extrait vidéographique, il y a bien sûr le jeu acidulé des trois guitares, mais ce que l’on voit surtout, c’est le chanteur, un type sans grâce et sans élégance, tignasse filasse blondasse, coiffée d’un chapeau de cow-boy, de même qu’un tshirt et un pantalon de la même couleur noire, de gros bras, un peu trapu, bedonnant, un peu, disons, boudiné dans son t shirt noir, une démarche de déménageur, une façon rustre de se saisir du micro en prenant le pied du microphone à l’horizontale, des manières dures ou voulues telles et une grosse voix, dont on ne peut pas dire vraiment qu’elle chante, non, elle beugle. Dans le public, on voit toutes sortes de gens, les paroles de la chanson sont sur toutes les lèvres, dans le public, les spectateurs ont pour eux la même absence d’élégance et les traits communs du chanteur. Le talent pour le moins limité du chanteur, et ses allures vulgaires, pas différentes des jeunes gens aux regards égarés dans le public fait que la raison qui veuille que lui soit sur scène et pas les jeunes gens du public est mince.

C’est la fin des années 70. C’est déjà du passé. Et c’était déjà du passé quand j’ai entendu parler de ce groupe. Et c’était tout autant du passé quand j’arrivais pour la première fois à Chicago, par avion, on s’en doute, fin aout 1988, en fait la trouille au ventre, mais heureux cela oui, l’envie d’embrasser beaucoup. Et avant que l’on soupçonne une transition à la noix, que ce fut en sifflotant l’air de Tuesday’s Gone de Lynyrd Skynyrd que je pris pied à l’aéroport de Midway dans le Sud de la ville, je préfère dire que ce dont je me souviens c’était que les portraits des astronautes récemment morts lors de la première explosion de la navette spatiale ornaient les murs du grand hall de petit aéroport, ce qui me paraissait curieusement anxiogène, et non, pas du tout, d’ailleurs je ne sifflotais pas, ce dont je me souviens, c’est que j’avais peur.

Je n’ai jamais su de façon certaine si l’itinéraire alambiqué du chauffeur de taxi qui m’emmena de l’aéroport à l’auberge de jeunesse sur la 59ème rue avait été un calcul conscient du chauffeur pour allonger la course et la rendre plus chère que ce qu’elle n’aurait du être ou si au contraire il avait surtout eu le soucis d’éviter la zone non franche du sud de la ville, dont j’apprendrai vite à me méfier, une manière de ville dans la ville sans droit. Je me souviens que je vis la nuit tomber pour la première fois sur les immenses immeubles du centre ville aux si nombreuses lumières qui restaient allumées toutes les nuits, de même que j’eus à longer pour la première fois aussi le lac Michigan. J’eus quelques difficultés à comprendre les indications pour trouver ma chambre et décalage horaire oblige, le matin j’étais debout à cinq heures, prêt à en découdre avec la ville, "à nous deux Chicago", comme dit Milou à la sortie du train dans Tintin en Amérique. Je dus d’abord attendre une bonne heure avant que les portes de l’auberge de jeunesse n’ouvrent. Je bouillais d’impatience, prisonnier presque de ma chambre, j’en photographiais la vue que j’avais de sa fenêtre, de laquelle je voyais des terrains de tennis, un peu, en somme, comme de ma chambre chez mes parents, en banlieue parisienne.

Mon premier souci, le premier jour, après avoir réglé les détails d’inscription à l’école fut d’éplucher patiemment le tableau des annonces de logement de l’école, ce qui m’apprit assez rapidement qu’il faudrait que je compte sur un loyer de deux cents dollars mensuels, ça paraissait dans mes cordes, ce qui l’était moins, et je m’en aperçus tout de suite, c’était de téléphoner aux propriétaires dont les numéros figuraient sur les annonces sur papier jaune et de ne presque rien comprendre à ce qui m’était dit et les interlocuteurs de ne pas toujours être très polis qui me raccrochaient au nez, je n’en menais pas large d’autant que ces conversations écourtées de façon brutale, paraissaient me barrer le chemin vers des logements dont je ne doutais pas qu’ils seraient bientôt pris par des étudiants américains. L’improbable salut de cette situation qui n’était pas fameuse vint d’une silhouette extrêmement maigre et au visage ingrat, un type, qui ne semblait pas parler tout à fait le même idiome que tout le monde ici me proposait de s’associer à moi pour les recherches, enfin c’était là une proposition qu’il eut à répéter et reformuler de nombreuses fois avant que je ne la comprenne et que je comprenne aussi qu’elle présentait l’immense avantage de pouvoir s’appuyer sur quelqu’un qui parlait très bien anglais. Et cette planche de salut manqua de se briser d’un coup, lorsque ce jeune homme vraiment très maigre fut approché d’un autre jeune homme encore plus maigre, et très brun, avec des manières très enveloppantes et je voyais bien que lui aussi cherchait la compagnie d’un comparse pour un logement à partager. Cédant tout à fait à la panique de ne vraiment pas me sortir de cette situation, je proposais sans y réfléchir deux fois à ces deux inconnus très maigres qu’on fasse équipe à trois. Le jeune homme brun n’eut que ce mot à la bouche, Fine !

Notre trio était étonnant quant à sa répartition des masses, je devais faire le poids réuni de mes deux colocataires.

Ce que je ne savais pas c’est que je venais de résoudre mon premier problème de la façon la plus efficace qui soit, mais aussi que je venais de me faire deux amis pour la vie. Dans la galerie de portraits qu’il faudrait nécessairement brosser de toutes ces personnes même juste croisées, il faudrait que je soigne particulièrement ces deux-là.

Le premier jeune homme s’appelait Ollie. Il était irlandais, d’une maigreur très surprenante, un nez un peu comme une pomme de terre particulièrement irrégulière, rouquin foncé, en dépit de sa très fine silhouette, Ollie était sûrement la personne la plus bruyante que j’ai connue, les propriétaires apprirent à reconnaître très vite son pas de pachyderme dans l’escalier, pensant longtemps que ce fut le mien, je devais faire le double de son poids alors, aujourd’hui je ne dois pas être loin du triple. Ollie était un garçon admirablement intentionné en toute chose, prenant toutes les situations au premier degré, et souvent ma défense estimant que ce n’était pas juste que l’autre jeune homme s’esclaffe de mes bourdes langagières et de ma très mauvaise maîtrise, ou de son absence, de la langue anglaise. Ollie avait décidé de placer notre association sous le signe du respect mutuel, ce qui paraissait être une bonne idée, tandis que nous ne connaissions pas du tout, mais qui devint très rapidement une blague récurrente tant nous nous entendions tous les trois à merveille. Ollie Comeford était peintre. Un très bon peintre, dont j’appris progressivement à apprécier le travail à sa juste valeur.

Le deuxième jeune homme se prénommait Mouli, encore que ce fut là son surnom puisque son vrai nom était Chandramouli Marur Govindam. Mouli était indien. Tamoul. Une silhouette élancée, fine, à l’élégance naturelle, le regard noir qui brillait de malice et de répartie, son rire était sardonique, et c’est vrai que ma faible maîtrise de l’anglais fut pour lui un sujet inépuisable de rire, que je partageais avec lui, quand je finissais par comprendre, pour le plus grand désespoir d’Ollie qui y voyait des enfreintes caractérisées au respect mutuel que nous nous étions promis l’un aux autres. Mouli était graphiste, typographe. Il avait gagné une bourse pour étudier aux États-Unis, dans le but avoué de dessiner une nouvelle police de caractères pour sa langue natale, le Tamoul donc, ce qui n’était pas une mince affaire puisque cette langue comptait plus de 250 caractères différents, avec des jambages infiniment plus complexes que ceux de notre alphabet occidental et sept hauteurs différentes.

L’appartement que nous avions fini par habiter se situait au 7536 au Nord de Wolcott avenue, le dernier bloc au Nord de Chicago, il suffisait de traverser la rue pour être dans Evanston, nous avions chacun notre chambre, Ollie avait choisi la chambre qui donnait sur la cuisine, voisinage qui convenait assez bien à ses innombrables croquis de notre cuisine et de son désordre invraisemblable, Mouli avait une préférence sur la chambre de devant qui donnait sur un magnifique catalpa, dont la chute des feuilles en automne lui donna une impression morbide, Indien, c’était la première fois qu’il voyait un arbre perdre son feuillage en automne, j’avais, photographe, choisi la dernière des trois chambres qui comportait une manière de placard de grande taille, pouvant se fermer de l’intérieur et qui était idéal pour toutes les manipulations en obscurité. Les propriétaires qui avaient dû nous prendre un peu en pitié, assez curieux de notre attelage exotique, nous avaient donné quelques uns de leurs vieux meubles, et c’était à peu près tout.

Nous passions l’essentiel de notre temps dans la cuisine, la table accueillant nos carnets de croquis, aussi bien que les marmites de thé au cardamon que Mouli faisait du matin jusqu’au soir, je couvrais des petits carnets de notes de toutes sortes de remarques à propos des circonstances des photographies que je prenais, Mouli faisait ses pages d’écriture pour se dégourdir le poignet et Ollie s’entendait à nous représenter tous les soirs comme cela dans la cuisine et un soir il cria de façon suraiguë, il voyait de la neige tomber pour la première fois de sa vie, pour Mouli aussi c’était la première fois et je voyais bien dans son regard qu’il s’inquiétait un peu des températures à venir. Finalement des trois, j’étais sur ce sujet, le plus acclimaté des trois.

Je mesure bien comment il sera sans doute difficile de continuer cette narration d’une façon aussi linéaire, puisque un mois après mon arrivé à Chicago, je devais faire face à un mal étrange, sans doute pour la première fois de ma vie, je manquais d’appétit, au point de n’avoir pas mangé quoi que ce soit pendant deux jours sans même m’en rendre compte, et à la fois très affaibli mais aussi sujet à de très fortes céphalées, je dus admettre que j’étais bien malade, et sans doute trois semaines de pratique du respect mutuel avec Mouli et Ollie n’avaient pas été de trop pour que ces deux-là me viennent en aide de façon très décisive. En effet une première visite aux urgences de l’hôpital Saint Francis d’Evanston s’avéra peu conclusive si ce n’est qu’il n’était pas à exclure que je souffrais des premiers effets du SIDA, ce que je n’accueillis pas en très bonne part. Je dus rentrer chez moi après quelques examens de routine et surtout devais revenir pour un rendez-vous avec un spécialiste des maladies infectieuses. Ce n’était pas brillant. D’autant que j’étais à la maison, incapable de beaucoup, Mouli et Ollie partaient le matin en me souhaitant une bonne journée, mais même de lecture je n’étais guère capable. Et que je ne mangeais toujours pas. Le matin de mon rendez-vous, la tête me tournait un peu, et je partis à pied vers l’hôpital, où je perdais connaissance en pleine rue. Par chance une voiture de police passait par là, qui me chargeait comme ils purent à l’arrière de leur véhicule, découvrant mon identité avec mon passeport, les policiers furent sans doute très surpris d’apprendre, l’informatique, que j’avais effectivement rendez-vous à l’hôpital et que j’étais à peu près à l’heure pour mon rendez-vous. Je me suis évanoui encore deux ou trois fois dans la matinée, ce qui m’a valu d’être hospitalisé et de recevoir à la fois une perfusion nutritive, mais aussi des médicaments puissants qui m’endormirent la plupart du temps pendant les deux ou trois jours qui suivirent. Je faisais de fortes fièvres, mon sang bouillait, une infirmière venait alors prendre ma température, m’annonçait des chiffres supérieures à cent degrés Fahrenheit, mais dans l’état qui était le mien, je me souviens combien il était périlleux de soustraire 32, de multiplier par cinq et de diviser par neuf, l’infirmière me piquait également le doigt pour receuillit une goutte de sang. Elle avait également la manie chaque fois qu’elle entrait dans ma chambre d’allumer la télévision, à croire que cela faisait partie de la prescription et alors c’était tout une histoire pour moi de me lever, de longer le mur de ma chambre et d’atteindre le poste de télévision pour l’éteindre. Je me souviens aussi avoir reçu en une ou deux occasions la visite de deux sœurs de l’ordre de Saint Francis qui me voulaient sûrement du bien, mais voilà je n’avais aucune envie de discuter avec elle aussi je les congédiait en leur disant d’aller se faire enculer, heureusement en français dans le texte, non pas que je sois naturellement grossier mais voilà j’avais de la fièvre, j’étais à Chicago, et pour tout dire je n’en menais pas large, d’autant que ce premier diagnostic de SIDA, aussi extravagant qu’il était, je ne m’en rendais pas compte, commençait à me donner bien du soucis. La troisième aube de ce séjour brumeux, mais dont je suis toujours surpris de pouvoir me souvenir de toutes sortes d’éléments assez précis, j’ai fini par recevoir la visite d’un médecin, un peu plus brillant que ces prédécesseurs, mais sans doute aussi avait-il comme avantage sur ses collègues d’être renseigné par le résultat de mes nombreuses analyses de sang, d’urine et de je ne sais quoi encore, et qui finit par me dire, en s’asseyant d’une façon très décontractée sur le rebord de la fenêtre, là je voyais bien qu’on était aux États-Unis, parce que ce ne serait pas en France que l’on verrait un médecin s’asseoir comme cela en croisant les jambes, façon Dean Martin dans Rio Bravo dans l’embrasure de la fenêtre, tout ça pour me dire que ça y était, ils avaient fini par comprendre ce que j’avais, un très beau cocktail d’hépatite virale, de paludisme et de mononucléose, les deux premières maladies made in Africa et la troisième, un germe plus local.

C’était en Afrique que j’avais attrapé à la fois paludisme et hépatite. Parce que justement avant d’aller à Chicago, j’étais allé en Afrique noire, en Côte d’Ivoire, retrouver un ami qui faisait sa coopération. D’ailleurs la planche-contact de mon dernier film d’Afrique est assez remarquable pour contenir quelques dernières vues d’Afrique, une demi douzaine de photographies de chez mes parents dans les Hauts-de-Seine et puis mes premières photographies de Chicago, les terrains de tennis depuis la fenêtre de ma chambre dans l’auberge de jeunesse, trois continents sur la même planche contact. Mon ami C., qui faisait sa coopération en tant qu’ingénieur en électricité, vivait avec d’autres coopérants français dans un grand bâtiment de plain-pied en forme de U, dans la partie horizontale du U se situait les parties communes notamment la grande salle à manger, tandis que les deux barres verticales du U contenaient une douzaine de chambre, les absences fréquentes des uns et des autres rendait possible d’héberger les amis de passage, on me donna la chambre d’un coopérant que je ne devais pas croiser de mon séjour africain. Et c’était tant mieux, puisque dès le premier soir en voulant ranger quelques unes de mes affaires, je tombais sur des photos qui me heurtèrent beaucoup. Elles représentaient une jeune femme noire nue dans toutes sortes de positions avilisantes, photographies qui avaient manifestement été prises dans la chambre même où je me trouvais. On voyait peu le visage de la jeune femme qui avait l’air d’être très belle, ce qui intéressait visiblement le photographe c’était bien davantage quelques gros plans anatomiques des parties génitales et du scrotum de la jeune femme. Au cours de quelques conversations avec les coopérants j’appris que tous donc n’étaient pas très regardants avec les jeunes femmes qu’ils parvenaient sans mal à ramener dans leurs appartements, leur promettant sans doute quelques extractions de leurs quartiers difficiles comme à Adjamé ou à Trechville, il y avait là quelque chose de parfaitement obscène à ce que ces jeunes hommes sans grand charme puissent si facilement attirer des jeunes femmes bien plus belles qu’ils n’auraient pu espérer charmer si elles avaient été blanches ou simplement sur un même pied social. A vrai dire tout ceci était contenu dans ces photographies dont la violence m’obséda tout le séjour. Pour lever les jeunes femmes en question, il suffisait aux jeunes coopérants de se rendre dans quelques bars de Trechville, où d’ailleurs deux d’entre eux m’invitèrent à aller prendre un verre le dernier soir avant mon départ, j’avais laissé mon ami C. à Banfora au Burkina-Faso et j’avais rejoint Abidjan au terme d’un interminable, épuisant et magnifique voyage en train. C’est au cours de cette soirée, je l’appris quelques années plus tard, que j’attrapais le virus de l’hépatite de l’un des deux coopérants, lequel avait beaucoup manqué de prudence prophylactique lors d’un voyage au Mali. En fait je l’appris lors du mariage de C., auquel avaient été invitée la petite bande des coopérants. J’en reconnaissais quelques uns, notamment les deux jeunes gars avec lesquels j’avais bu ce dernier verre à Trechville. L’un d’eux d’ailleurs vivait désormais avec une jeune femme ivoirienne, A., qui avait acquis de ce fait le droit à séjourner en France, ou même la nationalité française. A. était une jeune femme magnifique aux très longs cheveux noirs, les traits graciles et une sveltesse émouvante. Le dimanche soir, certains, dont j’étais, devaient reprendre le train pour Paris à l’issue de ce week end de retrouvailles entre "Africains" comme disait le petit groupe. Le mari ou le compagnon d’A. devait rester sur place quelques jours pour une raison dont j’ai oublié la raison et je dus voyager en compagnie d’A. et d’un des coopérants absents du temps de mon séjour abidjanais. Pendant le voyage, j’étais occupé à prendre quelques photographies du paysage et je fus alors surpris du cours de la conversation entre A. et l’ancien coopérant, A. était belliqueuse et exigeait que lui soient rapidement rendues certaines photographies, dont évidemment, dans cette conversation imprécise, elle ne pouvait pas savoir que j’en connaissais l’existence, parce que je compris tout de suite, dans le même temps, que les photographies en question ne pouvaient être autres que celles que j’avais découvertes dans la chambre lors de mon séjour à Abidjan et que le sale type assis à côté de moi dans ce train n’était autre que le photographe dans la chambre duquel j’avais séjourné, non sans un certain dégoût. Et je n’ai pas manqué de repenser à cette coïncidence pas très heureuse, des années plus tard, A. venait de naître, Anne et moi étions d’accord pour l’appeler A., je lui donnais sa première toilette et la sage femme en remplissant les papiers me pressait de savoir comment elle s’appellerait, je répondais que je voulais encore y réfléchir tant je repensais alors à cette A., il y a si longtemps, pour faire patienter la sage-femme je lui répondais que j’hésitais encore entre A. et Z. La sage-femme aimait beaucoup Z. aussi, elle écrivit Z. sur le petit bracelet d’A., ce qui ne manqua pas de surprendre Anne quand je la rejoignis dans la salle de travail, et puis finalement je décidais de ne plus penser à cette A. ivoirienne et d’appeler A. A.

J’ai toujours été marqué que de telles coïncidences puissent avoir lieu si souvent. L’un de mes premiers professeurs de photographie à l’école de Chicago était Barbara Crane. Elle accueillait dans le groupe des étudiants dont elle était la conseillère principale, un autre étudiant étranger, un Brésilien, Carlos, qui avait notamment travaillé à toute une série de photographies de la ville de Sao Paolo, parmi lesquelles figuraient une photographie que non seulement j’avais déjà vue des années auparavant dans un numéro de la revue Zoom, mais qui m’avait alors fasciné, au point que je l’avais arrachée du magazine pour la punaiser sur les murs de ma chambre.

To be continued and modified





Et en recherchant une vieille cassette de Lynyrd Skynyrd, vous ne devinerez jamais ce que j’ai retrouvé, ma putain de ceinture. Véridique.
 

Dimanche 4 mai

C’est idiot, mais cela fait deux ou trois mois que je perds mon froc. Que je remonte mon pantalon, quand j’en ai encore le temps, une bonne quarantaine de fois par jour, je n’exagère rien. Et qu’en fait la solution à ce problème est toute simple, il faut porter une ceinture. Je n’ai pas de ceinture. Plus exactement, j’avais une ceinture, mais je ne sais plus où elle se trouve. Cela fait donc deux ou trois mois que je cherche ma ceinture, et que je perds mon pantalon. Cela fait deux ou trois mois que je passe mon temps à me remonter le pantalon, en pensant que sans doute je devrais m’acheter une nouvelle ceinture, mais je peste contre cette dépense, non pas que je sois radin, mais voilà l’argent est compté en toutes choses en ce moment, et même en ceinture de remplacement, d’autant que je suis certain que dès que je vais acheter une ceinture, la ceinture perdue reparaîtra, ce qui me fera tout de suite, regretter mon achat d’une nouvelle ceinture, combien modique soit le prix de la ceinture, nous ne sommes pas ici en train de regarder dans le cuir véritable en peau d’animaux luxueux avec boucle finement ciselée, non, on parle bien d’une ceinture à 18 sous, fabriquée en Chine, comme les dessins de presse de Vincent Sardon.

Depuis deux ou trois mois je ne cesse de repenser à cette photographie d’un homme qui se tient le pantalon de peur qu’il ne tombe tout à fait, il a les deux mains prises, c’est une photographie en noir et blanc, on lui a retiré sa ceinture pour rendre son procès plus humiliant, je me souviens précisément avoir vu cette photographie dans les livres d’histoire de la seconde guerre mondiale de mon grand-père, et donc aussi de la légende de cette photographie qui expliquait que cette confiscation de la ceinture du prévenu était volontairement humiliante et qu’elle était réservée aussi aux autres prévenus de ce procès, mais je ne parviens plus à me souvenir, de façon certaine, si l’homme en question était un ancien dignitaire nazi jugé pour crimes de guerre à la fin du conflit ou au contraire s’il s’agissait d’un des comploteurs qui avaient ourdi l’attentat à la bombe contre Hitler dans son Quartier Général reculé dans je ne sais plus quelle forêt allemande. Mais la tonalité générale de cette photographie je m’en souviens parfaitement, je me souviens de la peur qui crispait les traits de cet homme, à la réflexion c’était plus sûrement un des comploteurs de l’attentat à la bombe, si mes souvenirs sont bons, dans la Destruction des Juifs d’Europe, Raul Hilberg fait davantage état de procès en bonne et dûr forme contre les anciens nazis, et je ne pense pas que d’obliger un homme à retenir son pantalon en plein procès fasse partie d’un procès en bonne et due forme.

N’empêche, cet homme aux traits tirés par la peur et le visage gelé par l’humiliation c’est moi depuis deux ou trois mois.

Je me suis donc décidé à acheter une ceinture samedi matin en faisant mes courses pour le week-end dans un supermarché de Clermont, coup de l’opération, 9,99 euros, pas la mer à boire, encore que j’enrage déjà à l’idée que je ne vais pas tarder à retrouver mon ancienne ceinture. Et que la nouvelle ne me plaît pas beaucoup. Encore que je lui trouve l’indéniable qualité de retenir mon pantalon. D’ailleurs c’est luxueux, tout d’un coup c’est comme si on me rendait mes deux mains dans le plaisir de la marche. Je peux par exemple faire des photographies sans gonfler le ventre (plus qu’il ne l’est déjà) pour être sûr que mon pantalon tienne en place pendant que j’ajuste les contours de ma photographie.

Ce qui est curieux c’est que j’ai quand même gardé quelques réflexes de ces deux ou trois derniers mois comme de gonfler le ventre en faisant une photographie, je continue de retenir mon pantalon pendant que je me baisse pour ramasser quelques objet à terre. Ou encore de retenir mon pantalon quand je descends de voiture ou de le remonter avant de m’asseoir dans ma voiture. Je me demande combien de temps ces réflexes désormais sans objet vont survivre. Et encore combien de temps je vais donc passer pour un idiot. Même à mes propres yeux.

En fait ce qui m’émerveille, au delà de la liberté de pouvoir désormais marcher sans craindre de perdre mon froc, c’est la durée de cette instabilité de la pensée, combien de temps je suis capable de tolérer un inconfort, aussi léger soit-il plutôt que de choisir un désagrément passager — même très léger aussi puisqu’ici le désagrément est mesurable, une dépense jugée superfétatoire de moins de dix euros — pour en finir avec cet inconfort. Ou encore comment j’ai pu naviguer tout ce temps, deux ou trois mois, entre les deux pôles de cette décision, est-ce que je m’achète une nouvelle ceinture ou est-ce que je continue de chercher l’ancienne, dont rien me garantit d’ailleurs que je la retrouverai ? En fait je me demande si ce n’est pas une forme de superstition dont je me pensais indemne pourtant — on peut me faire passer sous autant d’échelles que l’on veut et me faire croiser autant de chats noirs que l’on veut, cela ne me fait ni chaud ni froid, et il me semble aussi avoir cassé quelques miroirs dans des intervalles de temps plus rapprochés que sept ans — je me demande donc si ce n’est pas la superstition qui a fini par faire pencher la balance vers ce qui est tout de même la solution la plus sage, acheter une ceinture, confiant que de toute façon l’ancienne ceinture ne reparaîtrait que pour me narguer une fois que j’aurais acheté une nouvelle ceinture. CQFD.

Je ne perds plus mon froc.

Je n’ai pas encore retrouvé mon ancienne ceinture.

Mais je me demande si des fois tous ces miroirs brisés et chats noirs ne sont pas le début de l’explication à tant de choses, non que je ne sois malheureux, mais parfois gêné, comme de perdre son pantalon en public.

Des fois je trouve que j’exagère de parler de choses aussi triviales.




J’ai inclus cette illustration extraite du catalogue de la manufacture d’armes et de cycles de Saint-Etienne, parce que je ne trouvais plus, pas davantage que la ceinture elle-même, une photographie de cette ceinture, dans une série que j’avais commencé à faire, de photographies d’objets très usuels débarassés de leur contexte, série que je n’ai jamais vraiment poursuivie.



Je reçois un mail de Rudolf Siffer, qui m’envoie le lien d’un extrait de documentaire dans Youtube, où l’on voit effectivement les comploteurs contre Hitler passer en jugement, et devant retenir leur pantalon, parce que privés de ceinture, devant le terrible juge Roland Freisler. On peut suivre en six épisodes un documentaire assez intéressant à propos de Roland Freisler depuis ce lien
Le bloc-notes du désordre