Samedi 3 décembre 2005

J’ai reçu ceci de Monsieur Limot, apparemment mécontent de ce que j’avais écrit dans le bloc-notes du 7 octobre 2005.

Quelques précisions.
Vous présentez la biographie abrégée de Walter LIMOT et vous n’avez fait que copier notre texte. Soit.

Vous volez une image, oui vous volez une image, et la moindre des politesses serait d’indiquer le nom de l’auteur de la photo. Vous l’omettez. Soit.

Je me bats contre les voleurs d’images. Cela vous gêne tant pis.

Pour que vous soyez informé, et pour tant c’est écrit l’image de Conrad Veidt est unique : plus de négatif plus d’autre tirage. Vous comprenez le prix, peut être.

Si vous aimez les photos minuscules c’est votre choix, votre arthemetique en pixels ressemble fort aux comptes d’apothicaires du temps jadis. Et puisque vous insistez tellement sur des mesures mesquines, je vous annonce une bonne nouvelle : je vous vends la photo de Colette en 18x24 sur papier, et non comme image electronique, au prix très spécial de 200 euros.

A prendre ou à laisser.

Je souhaite que d’autres ayants droit ou auteurs s’intéressent à votre site afin de pouvoir vous empêcher de voler des images et essayer de vous faire comprendre que l’artiste quel qu’il soit mérite le respect de son nom.

Limot ne vous dit rien, ses photos resteront, je doute que vos écrits interesseront beaucoup de monde et passeront à la postérité.

A propos prami tant de photos de Colette que vous auriez pu pirater, pourquoi le choix de notre photo. Probablement à cause d’un je ne sais quoi qui vous touche. Réfléchissez un peu.

LIMOT





Monsieur Limot

Je ne sais même pas comment répondre à votre message. Votre premier message était tellement agressif, sans aucune recherche de consensus ou d’entente ou même encore de recherche de compréhension, que j’avais choisi de ne pas vous répondre, de prendre une autre photo de Colette, n’importe laquelle, vraiment, et de passer outre.

Vous revenez à la charge, j’imagine que c’est là une manière de droit de réponse, et je vous l’offre bien volontiers.

Vous dites que je reprends le texte de votre site à propos de votre père. Ceci n’est pas vrai, j’ai repris les éléments que j’ai trouvés sur trois sites différents, les seuls, à propos de votre père. Il me semble d’ailleurs que mon texte synthétique fait plutôt l’éloge d’un photographe, dont je reconnais bien volontiers qu’il fut le premier photographe de plateau et aussi l’inventeur du photo-maton, en cela votre père mérite tout à fait de figurer au panthéon de la photographie. Je regretterais presque que ce ne soit pas le cas, je vous prie de croire que j’ai chez moi une très importante bibliothèque à propos de photographie, et jusqu’à votre mail, je n’avais pas entendu parler du travail de votre père et même après votre mail, je n’en ai pas trouvé trace dans cette même bibliothèque, ce que je trouve injuste en regard des deux seuls fais mentionnés plus haut.

Ce que j’écris à propos de la photographie en générale et de certains photographes en particulier, Robert Frank, Robert Heinecken, Barbara Crane, John Coplans ou John Baldessari, n’est que le reflet d’une opinion personnelle et très subjective, mon dégoût de l’oeuvre de Cartier-Bresson étant l’étendard ironique de cette subjectivité, je ne pense pas que de tels écrits feront date ou quoi que ce soit d’approchant, je n’en ai certainement pas la prétention.

Je me suis permis d’ironiser sur la taille de la vignette que je vous avais empruntée sans le savoir et sans y voir le mal, parce que si d’aventure vous imprimez cette vignette, même sur une très bonne imprimante et que vous la rapprochez du tirage original qui est sans doute en votre possession, vous conviendrez qu’il soit difficile de parler de vol. Cette photographie de votre père avait été prise, dans une taille de 70X70 pixels, pour intégrer, une parmi les 2499 autres vignettes de cette catégorie, un travail personnel, intitulé, Je me souviens du jeu de memory, et dans lequel je tente de faire oeuvre de graphisme et d’écriture, j’y mentionne les Je me souviens de Georges Perec, parmi lesquels "Je me souviens que Colette était membre de l’Académie royale de Belgique", j’ai donc fait une recherche d’images de Colette, et j’ai pris cette image, et vraiment dans cette taille là, j’avais choisi l’image de votre père, comme j’aurais pu choisir celle de Cartier-Bresson de la même époque ou tout autre portrait de Colette d’une autre époque, l’important était avant tout que l’on puisse reconnaître Colette selon l’image qui est la plus souvent véhiculée d’elle. Sans ironie de ma part, je me réjouierais presque que le hasard est fait que ce fût l’image de votre père dont j’ai pu, à l’occasion de votre premier mail, découvrir, un peu, qui il était, un photographe de bonne facture, et un homme assez inventif pour avoir conçu le premier photo-maton.

Vous dites vous battre contre les voleurs d’images. Etes-vous sûr de vous battre dans le respect de l’héritage de votre père ? Si quelqu’un met en avant les images de votre père sur internet, il vous rend en fait un grand service parce qu’il comble le manque laissé par les éditions graphiques dans la connaissance de l’oeuvre de votre père. Et de ce fait augmente les chances d’une meilleure reconnaissance, à laquelle il me semble qu’il aurait droit. Encore une fois une image apparaissant, même de bonne qualité, sur un écran, une fois imprimée n’est qu’une très pâle copie de l’original et qui n’a aucune chance de tromper qui que ce soit. Vous êtes apparemment plein d’animosité à l’égard de mon site, le rangeant très probablement dans une zone de non-droit qui est sans doute pour vous la plus fidèle représentation d’internet. Et me souhaitez donc d’avoir des ennuis juridiques avec d’autres ayant-droits. Sachez que depuis que le site existe, cinq ans maintenant, il jouit d’une certaine notoriété et qu’il n’a jamais eu à déplaire à des ayant-droits. Mais libre à vous de fédérer la révolte si vous le jugez opportun, apprenez tout de même qu’il y a une notion de fair use qui fait régulièrement juris prudence. Et que par ailleurs parmi les nombreuses citations du site beaucoup ont fait l’objet d’une entente préalable quand ce n’était pas de la part de leurs auteurs une proposition de publication.

Me traiter de "voleur" est cavalier, mais je mets cela sur le compte de la colère. Et me promettre l’absence de postérité pour mon travail me fait beaucoup rire. Parce que c’est le cadet de mes soucis, vraiment. Je travaille sur le site, non pas dans l’espoir d’une quelconque postérité, mais au contraire pour le plaisir de la découverte et l’enrichissement personnel que j’en tire.

Et je suis au regret de vous dire que si je disposais de 200 euros pour m’acheter une photographie, je crois qu’il y a d’autres photographies qui me feraient davantage envie, mais voyez-vous 200 euros c’est ce que je dépense mensuellement pour qu’une éducatrice spécialisée, et subventionnée partiellement, vienne aider mon petit garçon autiste à son école, à raison de 9 heures par semaine. Vous voyez il n’y a pas de place dans mon budget pour la photographie de votre père, même à ce point bradée.

Je ne sais pas si vous habitez à Paris, ou même en France, mais je suis tout à fait disposé à vous rencontrer autrement qu’au travers de mails acrimonieux, de part et d’autre, pour que nous puissions échanger librement nos points de vue et trouver un terrain d’entente.

Philippe De Jonckheere
 

Vendredi 27 mai 2005

La vie moderne quand elle n’est pas très moderne

Service Clients DARTY

Philippe De Jonckheere xxxxxxxxxxxxxxxxxxxx xxxxxxxxxxxxxxxxxxx xxxxxxxxxxxxxxxxxxxx Email : pdj[@]desordre.net



Fontenay, le 29 mai 2005




Monsieur


Client depuis très longtemps de vos magasins, je viens de faire pour la première fois une assez mauvaise expérience de vos services après vente.

J’ai acheté en septembre 2004 un ordinateur PC de marque HP modèle Pavilion. Ce dernier me donnait toute satisfaction jusqu’au 12 avril au matin lorsque ce dernier n’a plus voulu redémarrer.

Je suis informaticien et travaille pour la société xxxxxx. Comme j’avais encore la possibilité de passer quelques commandes dans le Bios de l’ordinateur, j’ai tenté de faire un scan du disque dur. Ce dernier n’a jamais abouti et s’est planté après 35% d’analyse avec un message indiquant que les erreurs étaient trop nombreuses pour poursuivre. Mon diagnostic à ce moment fut de penser que le disque dur était endommagé.

L’appareil étant sous garantie, j’ai téléphone au SAV. Je suis tombé sur une personne qui ne voulait rien entendre de mes explications et qui a diagnostiqué un problème de carte-mère. Ce qui, en fonction des informations que je lui donnais, était très étonnant. Un rendez-vous fut pris pour qu’un technicien vienne à mon domicile deux jours plus tard pour procéder au remplacement de la carte-mère.

Le technicien est arrivé en début d’après-midi, je lui ai montré la panne et les possibilités désormais très réduites de faire quoi que ce soit. Il a convenu facilement avec moi que la carte-mère n’était pas responsable de mon problème et qu’il s’agissait bien d’un problème de disque dur. Il m’a alors proposé de prendre avec lui la tour de mon ordinateur et de l’emporter en réparation dans vos ateliers de réparation.

Ce technicien ne m’a cependant pas laissé le temps de faire un branchement rapide de mon disque dur en position d’esclave dans un boîtier idoine et de tenter de récupérer le seul des dossiers dont je n’avais pas une sauvegarde très récente. J’ai du obtempérer devant la menace, vraiment, de ne pas voir mon appareil pris en réparation.

Le technicien m’a assuré que je devrais recevoir des nouvelles de mon matériel sous une dizaine de jours ouvrés et qu’un remplacement de mon disque dur serait opéré par vos ateliers. Ce délai de dix jours me semble très long pour une opération qui ne doit pas nécessiter en atelier plus de trente minutes.

Dix jours plus tard je n’avais pas de nouvelles de mon ordinateur, j’ai donc téléphoné une première fois. On m’a assuré qu’un délai d’une semaine supplémentaire serait nécessaire pour l’acheminement depuis HP d’un nouveau disque dur de remplacement.

Et c’est cette réponse que j’ai reçue toutes les semaines, chaque fois que j’appelais pour prendre des nouvelles de mon matériel, jusqu’au mercredi 25 mai, soit plus de quarante jours depuis la venue du technicien.

Combien de temps faut-il vraiment pour changer un disque dur ?

Un rendez-vous a été pris le vendredi 27 mai pour la restitution de mon appareil, entre 8 heures et 13 heures.

A partir de 13 heures 15, j’ai du téléphoner six fois à vos services pour avoir des nouvelles de cette livraison. Chaque fois soit un correspondant de chez vous (il est à noter que composant le numéro indiqué sur le bordereau de prise en charge de mon appareil, je ne suis jamais tombé sur un interlocuteur capable de prendre en main mon appel et que chaque fois j’ai du patienter que mon appel soit transféré dans un ou deux nouveaux services ou encore d’être invité à composer un autre numéro qui semblait d’ailleurs varier d’un interlocuteur à l’autre) ou soit encore le livreur depuis son téléphone portable m’assurant qu’il arriverait dans l’heure.

Le livreur est finalement arrivé à 19 Heures 15. Je n’ai rien pu faire de la journée. Et j’ai surtout eu le sentiment d’être tourné en dérision.

Je trouve invraisembable la façon dont mon problème a été traité, aussi bien la réparation interminable pour un dépannage très simple que la pauvreté des informations que j’ai reçues tout du long de ce parcours, que pendant les quarante jours d’immobilisation de mon appareil que le jour de la livraison.

J’aimerais beaucoup recevoir de vous des explications sur la qualité exécrable du service que je viens de recevoir. Faute de quoi je pense que j’irai désormais réaliser mes achats en matière d’électro-ménager chez vos concurrents. Pour rappel, depuis 1998 j’ai acheté dans vos magasins, un congélateur de grande taille, un réfrigérateur, un aspirateur, un four électrique, un magnétoscope, deux lecteurs de DVD (pour deux foyers différents), un machine à laver le linge et un sèche-linge, une machine à laver la vaisselle et, donc, dernièrement un ordinateur, autant d’achats que je viens de recenser en inventoriant les " livrets de confiance " de ces équipements. La confiance...

Respectueusement





Philippe De Jonckheere

 

Jeudi 4 août 2005

Hanno m’y invitant, je me suis dit que ce serait une bonne idée que d’aller voir cette exposition de Pierre Alechinsky à la BNF, d’autant que j’étais resté sous une impression très forte de l’exposition du peintre au Jeu de Paume, que j’ai toujours eu une grande admiration pour le travail de ce peintre, et puis passer un petit moment avec Hanno dont je me doutais que je n’aurais aucun mal à le retenir à dîner tout cela était un agréable cumul de bonnes raisons pour y aller.

La première partie de l’expositoin donne à voir des pages choisies de livres, de poésie pour la plupart que Pierre Alechinsky a mis en images comme d’autres les auraient mis en musique. Et à vrai dire il vaut mieux paradoxalement regarder les vitrines qui donnent à voir ces livres ouverts à une page jugée particulièrement heureuse, plutôt que de voir des chemins de fer entiers exposés dans des cadres bien à plat sur les murs, tant, en fait, dans le chemin de fer mis à plat, les voisinages des images ne sont pas toujours heureux, et que cela donne une impression très bidimensionnelle d’un objet tridimensionnel, le livre. En revanche de ne lire que quelques courts extraits des receuils de poésie finit par lasser, parce que ces derniers n’ont pas été choisis pour constituer une anthologie de poésies, fut-elle celle des poèmes que Pierre Alechinsky a illustrés, mais davantage parce que, soit leur phrases étaient sentencieuses c’est-à-dire marquantes, ou soit encore parce que le dessin, la gravure ou la lithographie qui étaient en regard de cet extrait était paticulièrement réussis, ne serait-ce que du point de vue de Pierre Alechinsky. Du coup une telle lecture finit-elle par lasser littéralement de la lecture même de poésie.

La seconde partie fait place à des oeuvres gravées ou lithographiées de plus grande taille, ce sont là des oeuvres autonomes dans ce qu’elles n’ont pas été réalisées pour illustrer un texte, et du fait de leur grande taille, n’ont pas été conçues pour figurer dans des livres. Il y a dans ces oeuvres une très grande inventivité technique, et il nous est arrivé plus d’une fois avec Hanno — Hanno étant nettement plus féru que je le suis en matière de gravure, et en lithographie, Hanno a surtout travaillé sur des pierres, et moi surtout sur des plaques photosensibles — de nous poser la question de savoir comment certaines avaient été obtenues, un peu comme on cherche en fermant les yeux les étapes compliquées d’une recette de cuisine. Mais alors si on se contente d’un tel plaisir de spectateur est-ce à dire que le travail lui-même est à ce point inintéressant ? Je ne suis pas loin de le penser.

Encore une fois je suis un grand admirateur du travail de peinture de Pierre Alechinsky, mais en regardant les oeuvres exposées dans cette exposition de travaux uniquement gravés et lithographiés, j’ai eu le sentiment d’une très grande dilution du trait. Et de comprendre a posteriori que devant une peinture ou un dessin du même, je peux être très ému par le tremblement du trait, et terriblement agacé par ce même tremblement quand il est démultiplié par la gravure et a fortiori par la lithographie, ce trait devient alors écrasé et empâté comme sous le poids de la presse, impression qui s’accentue en remarquant que toutes les épreuves sont numérotés comme étant les exemplaires prévus pour être cédés à la BNF.

Et cette impression, qui devient sordide, finit par trouver une explication presque rationnelle dans le beau film documentaire projeté en fin d’exposition, documentant donc la relation, pendant une journée de travail, et le dialogue entre Pierre Alechinsky et son lithographe. Ce film est plaisant ne serait-ce que pour voir les gestes précis des différents assistants de cet atelier et de constater qu’effectivement Pierre Alechinsky donne le sentiment de connaître toutes les ficelles du métier. Oui, mais.

Oui, mais, que dire d’un artiste qui numérote toutes ses épreuves à la va vite, le crayon dans la main gauche qui sert à numéroter, celui dans la main droite à signer et un assistant de récupérer religieusement une épreuve signée pendant qu’un autre assistant en présente une nouvelle à numéroter et à signer, un peu comme ces deux mêmes assistants faisaient au chevet de la très grande presse à lithographie lorsqu’ils travaillaient avec la pierre. Avec un peu d’imagination il n’est pas difficile de se figurer Pierre Alechinsky lui-même comme une presse opérée par deux assitants lithographes.

Et le côté taylorien de la chose gêne. A la fin d’une telle journée, Pierre Alechinsky repart avec sa vingtaine de tirages sous le bras — ceci est une image, il est en fait plus vraisemblable de croire qu’elles seront envoyées aux différentes galeries qui représentent le travail de Pierre Alechinsky dans le monde et qu’elles en recevront facture de l’atelier de lithographie-imprimerie — qu’a-t-il vraiment accompli ?, une image très attendue dans ce qu’elle ne court absolument pas le risque de dépareiller avec le reste du corpus et dont je sais maintenant depuis quelques années qu’elles figureront sur de drôles de cimaises, celles de couloirs de grandes sociétés qui s’acquittent de cette façon de leur 1% culturel, et de fait il m’est souvent arrivé de remarquer à mon travail, dans certains couloirs des lithographies de Pierre Alechinsky, et je peux vous assurer que tout grand admirateur du peintre que je sois, je n’ai jamais adressé un regard à ces lithographies d’une part parce qu’elles se fondent merveilleusement avec les autres éléments décoratifs de l’architecture intérieure de ces locaux et que d’autre part lorsque je suis au travail, je suis rarement dans une prédisposition d’esprit favorable à la contemplation d’une oeuvre d’un peintre dont j’admire le travail. Et pourtant, je peux vous assurer que là où je travaille, il n’est peut-être pas impossible que je sois le seul à savoir un peu qui est Pierre Alechinsky. Il y aurait là un poster du Grand Canyon ou tout autre image ressassée, même publicitaire, je m’en moquerais comme d’une guigne. Pendant trois ans je suis passé devant une lithographie de Bram Van de Velde sans jamais lever les yeux sur elle. Et puis un jour elle a été remplacée par une oeuvre très pauvre, et je suis certain que je suis le seul à avoir remarqué cette substitution. D’ailleurs je me demande bien où est passée la litho de Bram Van de Velde et j’avoue que si j’étais la personne responsable de ces effets de décoration, il y aurait fort à craindre que je ne mette de côté pour les murs de mon domicile quelques unes de ces oeuvres à peine perçues par les autres employés de la société. Et que dans celles que je choisirais il y aurait peut-être tout de même une ou deux lithographies de Pierre Alechinsky.

 

Mercredi 12 mars



Comme j’ai eu du plaisir à retrouver mes poussins après cette interruption de trois semaines ! D’autant de plaisir que contrairement à ce que je craignais, ils n’ont pas tout oublié de ce que je leur appris les dernières fois, et qu’il semble que la dimension collective de ce sport est en train de faire son chemin dans l’esprit de quelques-uns. Cette approche collective du jeu est plus difficile à enseigner — et c’est ce qui fait la valeur de ce jeu — que les gestes pris séparément ou même enchaînés bout à bout. Aujourd’hui j’ai tenté de leur montrer que la responsabilité de celui qui accompagne le porteur du ballon est plus grande que celle du porteur de ballon justement. C’est à celui qui ne porte pas encore le ballon qu’il appartient de se rendre disponible au bon endroit et au bon moment. C’est assez difficile d’ailleurs parce que l’accent n’est justement pas mis sur cela dans les matchs retransmis à la télévision, et qui reste pour ces enfants qui n’ont pas encore une pratique très longue du jeu, leur unique référence. On y fait surtout honneur au joueur qui marquera l’essai, on insiste moins sur le travail en amont de ses coéquipiers d’une part, mais surtout sur la façon qu’il aura eu de se placer parfaitement dans l’alignement mouvant d’une attaque et que cette course quand il n’est pas encore porteur du ballon est plus importante que celle qui l’emmène à l’essai, qui est certes grâcieuse, mais moins abstraite — et en fait difficilement filmable. D’ailleurs dans un match, les ailiers le savent, ils courent beaucoup, et souvent pour rien parce que le ballon n’arrive pas forcément jusqu’à eux, mais il est primordial qu’ils courent à chaque attaque. Ce sont ces courses sans ballon, ces tentatives, qui, une fois sur dix aboutiront, et on pardonnera difficilement à l’ailier de ne pas être en pleine course le long de la ligne, quand on a fini par jouer au large.

Pour tenter de mettre cela en pratique, j’avais installé une manière de "parcours du combattant" comme disent les enfants crânement, dans lequel ils devaient s’engager par groupe de trois avec un ballon, et dans ce parcours d’une cinquantaine de metres de long, ils auraient à franchir des portes gardées par un de leurs camarades, dont la mission, au contraire, était de plaquer le porteur du ballon et de tenter donc d’empêcher le passage du trio. Passer à trois contre un par une porte est un exercice plus difficile qu’il n’y paraît, d’autant que j’avais installé aux portes parmi les plus costauds. On peut passer en force, le porteur du ballon se fait plaquer, il est soutenu, il libère son ballon au sol qui est repris par le troisième qui franchit ce mini regroupement, ou, le porteur du ballon, plus difficile, peut aussi aller au contact, en percussion par exemple, et "passer les bras", en faisant une passe dans le dos du plaqueur, ce n’est pas le plus simple des gestes au rugby, mais certains de ces valeureux poussins y arrive déjà très bien — ce que personnellement je ne suis jamais parvenu à faire très bien, je leur dirais un jour, s’ils ne s’en doutent pas déjà un peu — ou encore le porteur du ballon se décale et passe le ballon avant contact. Dans tous les cas de figures, et c’est ce que j’ai eu tant de mal à leur faire comprendre, c’est à ses deux coéquipiers qu’il appartient de se rendre disponibles, et aussi qu’ayant passé le ballon après contact, on devait tout de suite se replacer derrière pour se rendre disponible à son tour. Après une heure de ce travail de franchissement, je les ai envoyés boire, ce que j’aurais du faire moi-même, ce qui fait que j’ai fini sur les rotules, lesquelles sont douloureuses. Et on a fait un petit match, dans lequel j’ai eu plaisir de voir certains d’entre eux faire l’effort conscient de se décaler en arrière et de se lancer au bon moment quand le ballon sortait d’un regroupement.

Je suis rentré fourbu à la maison de leur avoir courru après, mais heureux de cette compréhension naissante du collectif chez eux.
 

Mardi 21 février 2006

Ils sont tout de suite bien loin les soucis de la veille, que pourtant j’avais faits voyager avec moi la veille, au point même d’écrire le bloc-notes avec l’ordinateur portable sur les genoux dans la salle d’attente de l’aéroport de Brno, très vaste en dépit du fait que ce soit un aéroport minuscule sur la piste duquel la plupart des avions qui prennent leur envol sont des avions à hélices — et pas d’hélice hélas c’est là qu’est l’os, je l’avoue honteusement, je suis un grand fan de la Grande Vadrouille au point d’en rarement manquer une diffusion — comme ce gros bourdon de l’armée de l’air bulgare qui vient faire une escale technique, les militaires qui s’extraient de son fuselage roulent des mécaniques comme tous les militaires du monde, donnez un uniforme de l’armée à un homme, mieux, donnez-lui un fusil, et il roulera des mécaniques, non, vraiment hier j’avais eu bien du mal à me départir des soucis du travail, mais ce matin dès le lever des enfants, leur accueil, leurs visages emmerveillés devant les jouets rapportés de là-bas, de République Tchèque dit savamment Madeleine, très contente de son hérisson en bois, dont les piques sont autant de crayons de couleurs — je vous avais dit Anne-Pauline, il fait un malheur notre hérisson qui désormais trône dans le salon #151 Nathan très content aussi de son petit pont pour son chemin de fer en bois et Adèle qui aime déjà beaucoup sa grosse tortue de chiffon, et puis c’est déjà l’heure de partir à l’école. Oui, cette vie-là, ses automatismes, son papier musique me manquaient et cette douceur gomme sans mal les plis de la veille.
 

Lundi 28 avril



On ne voit pas à dix mètres. Je fais un peu de déblaiement du terrain, mais avec Nathan et Adèle dans les pattes, je ne suis pas très efficace.

L’après-midi n’est pas meilleure, je couche Adèle pour une sieste tant elle semble passablement fatiguée, d’ailleurs elle ne demande pas son reste, comme si elle avait compris qu’elle ne perdait pas au change de cet après-midi bouchée. J’emmène Madeleine et Nathan à la Cézarenque et achète des pélardons pour Valérie mercredi, j’offre une gâterie aux enfants qu’ils mangent dans la petite salle de restaurant tandis que je prends un café, histoire de me secouer un peu, je mesure que ce n’est pas encore cette semaine que je parviendrais à me refaire quelques forces.

Nous passons à Génolhac où je poste les manuscrits de Portsmouth et d’une Fuite en Egypte, puis nous descendons vers l’Homol où je montre à Madeleine et Nathan, le petit camping au bord de l’eau, où nous campions, la petite famille, enfant, un peu de mal pour Madeleine de se représenter ses grand-parents sous la tente, je me souviens de l’anniversaire des huit ans de mon frère Alain sur ce camping. Le 31 aôut 1975.

Nous repassons par le pont de Souillas, où sous la pluie je permets tout de même aux enfants de tremper le bout de leurs pieds, quel grand dommage tout cette eau claire, profonde, mais bien trop froide pour une baignade, dans le froid de ce jour couvert, le souvenir pourtant de la chaleur des étés passés et des baignades fraîches.
 

Dimanche 8 juillet 2007



Pour arriver chez Emmanuelle, c’est un long chemin, c’est qu’il faut la mériter la paix du plateau, et qui non seulement tourne beaucoup, mais surtout se complique vers la fin lorsque la nuit masque tous les panneaux et les indications d’Emmanuelle, telles qu’il faut être sur le chemin entre les deux rangées d’éoliennes et que s’il y en a que d’un seul côté, des éoliennes, ce n’est pas bon et qu’il faut rebrousser le chemin jusqu’au calvaire. Et quand enfin on devine de la lumière au bout du chemin, c’est pour voir surgir du sombre la petite silhouette d’Emmanuelle acourue avec une lampe de poche.

Et alors l’impression, le sentiment, que c’est un peu plus que je n’aurais cru que nous nous connaissons à force de s’envoyer des mails pour se dire qu’on est pas d’accord. Pas d’accord sur les choix de l’écriture, de la nourriture, de la politique, étrange insistance à ce désaccord quand nous semblons au contraire en plein accord sur le fond du fond. Les enfants exténués sont couchés de bonne heure et nous discutons jusque tard dans la nuit, de tant et de tant de sujets qui nous tiennent à coeur, pour lesquels nous avons déjà discuté, mais en ligne et là on est drôlement contents de pouvoir le faire en vrai. Et quand enfin nous jugeons de monter nous coucher, notamment parce qu’Emmanuelle doit conduire Sylvère à Privas le lendemain matin, nous rejoignons dans la grande pièce, qui fait dortoir, les petits corps de Madeleine et Nathan endormis, et moi ma belle endormie. Je m’endors comme une masse, impatient de passer au jour suivant et découvrir les alentours, le plateau et les éoliennes, lesquelles, de nuit, ressemblaient à d’immenses spectres sombres coiffés de leur balise rouge.
Le bloc-notes du désordre