Mercredi 10 mars



Matinée agréable avec les enfants, Adèle joue gentiment dans sa chambre, je redoute un peu le rangement qu’il faudra sans doute faire de sa chambre en fin de semaine, et Madeleine et Nathan m’aident à faire le tiramisu dont C. m’a donné la recette.

Mes parents passent déjeuner, ma mère a soixante-dix ans aujourd’hui, elle est fort surprise quand j’apporte le dessert et ses sept bougies. Ils partent ensuite pour Bailleul et j’emmène Nathan au rugby.

Entrainement de reprise, je fais travailler les A avec Lorelei, petit parcours de décrassage qu’ils doivent ensuite faire à deux puis à quatre en faisant circuler un ballon entre chaque étape du parcours, puis on les fait jouer un peu. Leur attitude est décourageante par endroits, il faut sans cesse les replacer et leur crier d’écarter les ballons de récupération, on parvient pourtant à les faire terminer sur un beau mouvement. Il était temps, les esprits s’échauffent. Quelques étirements et jenvoie tout ce petit monde au vestiaire.

Fin d’après-midi dans le garage, je bouine un peu, fais un peu de ménage dans les derniers répertoires d’images, assemble les dernières images de la Vie — je me permets même le luxe d’inover un peu — et commence les pages que je voudrais consacrer dans le désordre aux photographies de Pierre Masseau.


Photographie de Pierre Masseau
 

Mardi 9 mars

Curieuse impression cette coexistence de deux onglets sur mon navigateur, l’un est titré les raisons de l’autisme, il s’agit de la conférence de Monica Zilbovicius au collège de France, lien que m’a envoyé Anne — je suis un peu surpris par les explications extrêmement pédagogiques de cette chercheuse dans le sein du Collège de France, intéressante percée cependant que la détermination de ce canal temporal supérieur, en revanche je suis très méfiant envers les diagnostics a posteriori, même si je trouve amusante cette idée de la bossa nova en ritournelle autistique — le second onglet n’est autre que celui de la Vie qui justement me renvoit l’image du visage un peu contrarié de Nathan.

Plus tard dans la journée, Nathan est inhabituellement monté dans sa chambre, pour jouer m’a-t-il dit, et une petit demi-heure plus tard, il m’appelle, je monte le voir et je suis bouché bée devant cette petite tour faite de cent exactement — précise-t-il, et je vérifierai, il y en a effectivement cent, pas quatre-vingt-dix-neuf ni cent une — planchettes de bois.

Nathan est calme, content de me montrer sa construction. Je le regarde différemment ces derniers temps.

Moment de doute à la décheterrie en tentant de redémarrer la Xantière, comme l’appelle Adèle, imitant en cela Madeleine et Nathan plus petits, la pompe à diesel est morte et ma tentative de la relancer en la reliant directement à la batterie avec des pinces et du fil électriques dénudé, avec mon canif suisse, aux connecteurs de la pompe sous le siège arrière manque de finir en désastre, à la fois mon électrocution et l’incendie de la voiture : mon désir d’autonomie des fois m’emmène un peu au delà de ce que je suis vraiment capable d’accomplir. Je me rends à l’argument manifeste de mon incompétence, l’employé de la déchéterrie m’aide gentiment à pousser la voiture sur une place de parking, il y a une cabine de téléphone sur le trottoir d’en face de laquelle j’appelle le garagiste, chacun son métier et les xantières seront bien gardées.

Curieusement ce contre-temps ouvre l’après-midi en grand, je prends un bus direct qui me ramène au chateau de Vincennes où je récupère mes légumes de la semaine et vais ensuite me promener par beau tremps froid dans le bois de Vincennes me dirigeant lentement vers l’école des enfants où j’arive avec un peu d’avance, assis sur un banc enseolleilé, un peu transit de froid, je lis Choir d’Eric chevillard.

 

Lundi 8 mars



Journée de corvées diverses, je profite d’énergies renouvellées pour même pousser jusqu’à l’hôtel des impôts et y faire les démarches nécessaires dont je repoussais beaucoup la réalisation avant ces quelques jours de vacances et de voyage. Soleil radieux en allant chercher les enfants à l’école. Soirée agréable, dîner simple, lectures. Je ne me couche pas beaucoup plus tard que les enfants, assomé par cette fatigue qui est habituellement la mienne dans les Cévennes.
 

Dimanche 7 mars



Retrouver les enfants après deux semaines, le fracas de leurs étreintes, quel bonheur simple et comme c’est bon, calmant, de les voir reprendre rapidement leurs repères dans leur maison de Fontenay, Adèle qui fonce dans sa chambre s’installer à son petit bureau que je lui ai bricolé récemment, du bout des doigts elle parvient toujours à allumer la lampe et la voilà partie dans des découpages toujours créatifs. Nathan est plus concret dans son approche, il aime retrouver sa place en bout de table, s’y asseoir et participer aux discussions en cours pendant que je fais la cuisine tout en tentant de garder le cap dans le récit échevelé que me fait Madeleine des quinze derniers jours. A eux trois, ils réinjectent la chaleur qui fait encore défaut dans la maison dont la chaudière n’a pas brûlé ces deux dernières semaines, et contaminent de vie des pièces qui étaient vides sans eux.
 

Samedi 6 mars



Séjourner, presque, dans l’atelier d’un peintre, est, en fait, l’occasion rare d’éprouver à quel point le procédé même de la peinture peut-être long, d’une richesse que l’image ne peut que lui envier, et dont, finalement, le résultat final, le tableau, même s’il en porte intrinséquement toutes les étapes, ne donne pas à voir nécessairement ce lent franchissement qu’est, justement, le travail du peintre. Quand on regarde un tableau de peinture, on pourrait facilement se méprendre et n’y voir qu’une image, or la peinture n’est précisément pas une image. L’image est cet objet pauvre, sans profondeur, pas nécessairement sans intelligence, ni même sans âme, mais elle est sans cesse renvoyée à l’immédiateté de son procédé, quel que soit ce procédé : elle est montée d’un coup. C’est ce qui est matérialisé, par exemple, dans le geste de photographier, le photographe cadre, il règle les paramètres de sa prise de vue — dans la photographie aujourd’hui il est grandement aidé par toutes sortes d’expédients numériques qui lui simplifient la tâche, et c’est tant mieux — il déclenche et dans dans ce processus simplifié il obtient une image. Naturellement ce processus simplifié peut être l’aboutissement d’un processus que l’on pourrait qualifier d’intérieur, personnel, beaucoup plus long que ce simple geste et l’image ainsi obtenue peut encore être amplement retravaillée, mais ses contours ont tout de même été obtenus dans cette soudaineté plane, tous en même temps, je grossis volontairement le trait pour la clarté du raisonnement. La gravure, la lithographie, les images imprimées pour englober hâtivement tous ces procédés, de même que l’illustration, partagent, en un sens, ce surgissement rapide des formes pour devenir une image.

Il en va tout autrement de la peinture. Dès les premiers gestes du peintre pour apprêter sa toile, elle se charge, elle monte. Le peintre travaille toute la toile à la fois, il sédimente — je pense par exemple aux couches de jaune citron dont Jasper Johns enduisait ses toiles avant d’attaquer ses cibles vertes, de telle sorte que toutes les tonalistés de vert soient saturées — pas un geste du peintre, pas une partie de la toile sur laquelle il intervient sans chaque fois courir le risque de déséquilibrer l’ensemble monté jusque là avec les précautions d’un démineur.

Ce qui compte finalement dans la peinture, c’est le geste même du peintre, ce sont les gestes de Rembrandt que l’on retrouve dans ses empâtements, ses imprécisions qui agissent comme des suggestions, des invitations faites au spectateur de finir le tableau de lui-même, par la pensée. C’est dans ce mouvement de la pensée que la peinture emporte l’adhésion. C’est ce qui relie finalement Rembrandt aux expressionistes abstraits américains, cet agissement de la peinture.

Pour celui qui vient de l’image, au point d’en être pollué, distendu visuellement, c’est toute une éducation qui est à refaire par moi pour appréhender la peinture de mon ami dans son atelier. Je dois outrepasser mes déceptions locales qu’en certaines parties les toiles se contentent d’une impression, qu’elles ne représentent pas avec davantage de précision, celle plus optique à laquelle je suis habitué, et de m’obliger à une vision plus enveloppante, aidé en cela par des formats souvent très grands, qui lorsque je m’approche d’eux finissent par saturer ma vision périphérique et me laisser alors faire prisonnier, me rendre aux tableaux.

Si je suis assez concentré pour cela, je peux regarder une toile, me détacher presque entièrement de ce qu’elle représente, et dans le travail de Martin cette notion de représentation est sans cesse mouvante, parce que souvent elle donne à voir, elle représente l’acte même de peindre, et dans ce détachement si difficile à produire, je peux percevoir de façon très fugace, que la peinture vit, qu’elle n’a pas tout à fait achevé son parcours quand le peintre a remisé ses pinceaux ou même qu’il ait apposé la couche finale de vernis qui a si souvent cette façon de creuser les ombres. Voyage captivant en fait. Plusieurs fois j’ai photographié la palette de Martin qui est un véritable bourbier justement parce que c’est encore là que je discerne le mieux ce qui grouille.

Toutes les séries d’après les grands maîtres de Martin m’ont reconduit devant les grands maîtres justement. Ces toiles-là m’ont donné un regard neuf à propos de tableaux que j’avais étudiés dans une perspective qui n’était finalement que celle de l’histoire de l’art. Ce que j’ai négligé d’étudier dans le clacissisme par exemple, mais aussi le romantisme, l’académisme même, et même encore une peinture comme celle de Courbet qui m’a le plus souvent ennuyé, j’ai pu le regarder à nouveau, me surprendre au surgissement imagé de toiles de Boucher.

Dans cet aller-retour du travail d’un peintre contemporain vers les classique, puis retour à aujourd’hui, j’ai pu regarder à nouveau les peintres que j’avais aimé passionément, les expressionistes abstraits, mais aussi la peinture allemande des années 80, les Baselitz et les Immendorf. Dans ce périple mal orienté, j’ai du accepter de ne plus rien savoir, ou plus exactement de cesser de m’appuyer sur ce que je tenais pour vrai, réalisant enfin toute la fragilité de ces connaissances, certaines anciennes, peu revisitées, j’ai même accepté l’idée que ma vie ne serait peut-être pas assez longue pour refaire le tour de cet ancien savoir, de ce qui m’a mené jusqu’ici.

Et pourtant cet étonnant voyage je l’ai accompli en un rien de temps, assis dans le fauteuil de l’atelier de Martin, fauteuil dont je me moquais enfin de cet amusement simple qu’il était effectivement représenté dans le tableau même que j’étais en train de regarder, détail récursif sur lequel je me serais volontiers apesanti, un autre jour, au point finalement de trouver naturel que cette toile, par ailleurs, comporte un cerf au beau milieu de la toile, la tête en bas. Assis dans le fauteuil au milieu de l’atelier, j’étais aussi sot que ce cerf égaré.
 

Vendredi 5 mars



Quand je viens à Autun c’est souvent que Martin ou Isa me font une petite place pour que je puisse brancher mon ordinateur portable et travailler comme cela, dans un coin de leurs ateliers. Et je suis souvent médusé de constater à quel point cet effet de coucou est bénéfique pour mon travail. L’été dernier, j’ ai écrit, dans l’atelier d’Isa la première version du Déluge de Pâques (dont je dois préciser ici que l’éditeur a été assez grossière — et stupide — pour m’en avoir passé la commande, accepté le texte original, mûr de six mois de travail, et après m’être plié de bonne grâce à toutes ses corrections — que je n’approuvais pas toutes — de refuser de publier le texte en m’envoyant un mail lapidaire, ce qui en plus d’être extrêmement mal poli est de la dernière lâcheté, une dernière tentative de sauver ce texte est en cours, je ne peux pas dire que je place beaucoup d’espoirs dans cette tentative — la preuve ! — il est donc plus que probable, que je finisse par mettre ce texte en ligne, mais éditeurs de ce bas-monde, sachez que dorénavant les règles avec moi vont changer : je me fous éperduement de vos quelques centaines de lecteurs, âprement apportées selon des pseudo-stratégies petit-bras, quand j’ai des lecteurs par milliers — une Fuite en Egypte a été, à ce jour, téléchargé, approximativement, 2500 fois, certes gratuitement, mais mon tambour n’a pas non plus la taille du votre — comme je me fous amplement des quelques centaines d’euros que ces faibles droits d’éditeur — je propose une mauvaise fois pour toutes que l’on appelle désormais un chat un chat et que l’on fasse tomber en désuétude complète l’expression "droits d’auteur" trop malhonnête — me promettent, je constate que chaque fois que j’ai eu affaire à votre profession de publicaitaires littéraires, je n’ai eu droit qu’à la lâcheté et la plus crasse incorrection, à de rares exceptions près — non que je veuille ménager quiconque, l’honneteté intellectuelle m’oblige à préciser qu’Irène Lindon des Editions de Minuit et Bernard Wallet à Verticales ont tous les deux dialogué avec beaucoup d’intelligence, de courtoisie et se sont montrés sincèrement encourageants — donc, si d’aventure l’un de vous avait encore la folie de croire qu’il puisse "travailler" avec moi, sachez que ce sera d’après mes règles, vous commencerez par payer et je travaillerai ensuite ; je ne fais pas commerce avec les morts et c’est justement ce que vous êtes, des morts-vivants). Mais revenons à nos moutons, bien que je constate que je me sens nettement mieux, allégé, après ce suicide éditorial en règle. Je parlais donc de cette curieuse notion de transposition de mon atelier dans celui de mes amis.

Nos ordinateurs portables permettent justement ceci, un coin de table et nous voilà au travail. Et de même qu’il fait bon marcher une après-midi en forêt après une semaine de travail, il est décidément très sain de changer d’air, de quitter le garage, son confinement sans grand confort, pour des lieux aux respirations plus amples.

Je m’amuse d’ailleurs que la photographie que Martin n’a pas manqué de faire de moi avec mon appareil-photo, au travail, sur le coin de table de son bureau ressemble à s’y méprendre à celle faite par L. la semaine dernière à Bruc-sur-Aff, dans des conditions analogues de travail en bout de table.

Sans doute aussi qu’il est important pour cette symbiose, cet échange de biotope — pour qu’il soit possible — qu’il y ait assez de confiance entre nous. Ce n’est pas tout le monde à qui je confierai les clefs du garage, pensez les enfants n’ont pas le droit d’y descendre, et pourtant l’été dernier, tandis que j’étais des les Cévennes, j’avais plaisir à savoir que L. et C. séjournaient à la maison et le soir sans doute travaillaient dans le garage.

Aujourd’hui j’aurais pris beaucoup de plaisir à cette session de travail sur les photographies du Quotidien des deux dernières années, leurs mise en page et leur mise en ligne tandis que du coin de l’oeil je pouvais amicalement épier la lente progression d’une toile de Martin, qui justement représentait son atelier. Je savais qu’il était important de ne pas proférer une parole, de ne pas troubler les quelques moments pendant lesquels Martin s’interrompait pour s’asseoir à bonne distance de ces deux ou trois toiles qu’il faisait progresser de front, prenant le nécessaire recul pour évaluer l’équilibre des masses de chacune de ses toiles.

Plus tard redescendu tous les deux faire du thé, remontant avec nos tasses respectives, nous pouvions discuter un peu, plaisanter même, comme de lui suggérer un effet récursif sur cette toile représentant son propre atelier. Plaisanterie dont je m’amusais en allant me coucher ce soir de constater qu’elle avait été acceptée et même tentée.




Photo ci dessus, L.L. de Mars, Bruc-sur-Aff, photo ci-dessous, Martin Bruneau, Autun



 

Jeudi 4 mars



Toujours mon étonnement à mon arrivée à Autun, surtout en arrivant de Clermont, du travail, de son excitation parfois mauvaise, de trouver instantanément un sentiment d’appaisement, dont la cuisine de sorcière d’Isa n’est sans doute pas totalement étranger. Oubliés en un instant la fatigue, l’énervement, les soucis, évaporés. Et l’entrée de plain-pied dans un monde de peinture et d’images amies.

Même si je reconnais, pas toujours de bonne grâce, la nécessité du travail alimentaire, je réalise souvent à ces occasions à quel point les habits du travail rénuméré ne sont pas à la bonne taille pour moi et que je m’en trouve chaque fois comme endimanché et engoncé.

Le soir, dans l’immensité de cathédrale de l’atelier de Martin, à la faveur d’une ampoule minuscule, je poursuis ma lecture lente de Choir d’Eric Chevillard, au dessus de moi la charpente gémit sous les bousculades répétées d’un fort vent.
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Le bloc-notes du désordre