Lundi Qui chasse le requin en Suisse n’a pas toute sa tête



En mai, va chasser le requin en Suisse
Rapporte en des parasites (invisibles)
Applaudis à tout rompre ta fille qui crame les planches.

En juin, applaudis, Guionnet, Barraud et Velazquez
Mais recolle les morceaux de ta fille,
Meilleure comédienne que cycliste.

2015 est une année de contraste, de noir et blanc mais de contraste, La Vie elle, s’enrichit, quoi qu’il arrive. Est-ce un mal ?
 

Dimanche En avril fais ce qu’il te plaît.



En avril, fais ce qu’il te plaît
La grimace
Et un beau voyage dans les Cévennes
En 2015, fais bien ce qu’il te passe par la tête
Et toute ta Vie moque-toi bien de ce qu’on t’en dit.
 

Mercredi Départ anticpé et autre acte manqué réussi



Du 152 au 181 février, j’ai revu Blue Velvet de David Lynch avec Madeleine, punaise !, je me suis lamenté sur mon sort et sur le fait que l’animation cela prenait beaucoup de temps à faire, punaise !, j’ai lu avec ravissement le Ravissement de Britney Spears de Jean Rolin, punaise !, j’ai vitupéré contre la représentation photographique, punaise !, j’ai bien diverti le fantôme du garage, punaise !, je suis allé visiter l’exposition de Velazquez, punaise !, je me suis imaginé que Dieu était parmi mes lecteurs, punaise !, je me suis interrogé à propos du sentiment d’imposture, punaise !, je suis allé écouter un concert de Jean-Luc Guionnet et Seijiro Murayama, punaise !, je suis allé à une lecture rencontre avec Mona Chollet à la librairie Mille pages de Vincennes !, Adèle a eu un petit accident de vélo, plus de peur que de mal, punaise !, je suis allé voir la Loi du marché de Stéphane Brizet, punaise !, j’ai fait un tour d’avion avec Nathan, punaise !, j’ai lu l’Organisation de Jean Rolin et j’ai fait et réussi un clafoutis aux abricots, punaise !, j’ai lu le texte intitulé Bye-bye Saint Eloi des inculpés de l’affaire de Tarnac, punaise !, j’ai vu Trois souvenirs de ma jeunesse d’Arnaud Desplechin, punaise !, j’ai fait venir l’exterminateur chez moi parce que j’avais des punaises de lit, j’ai revu Requiem pour un massacre d’Elem Chlimov grâce aux discussions d’après ciné-club au Kosmos avec Nicolas, j’ai relu l’Explosion de la durite de Jean Rolin, j’ai fait 40.075 kilomètres avec ma voiture, soit le tour de la terre, j’ai fait une photographie de groupe de plusieurs centaines de personnes très indisciplinées à la chambre pour les 70 ans de l’école Decroly, R., le père de L., est mort, j’ai lu les lettres de Neal Cassidy, j’ai fait un acte manqué très réussi en arrivant en retard à la mise en bière de R., je suis parti prématurément dans les Cévennes, je suis allé passer un week end à Bruxelles avec Adèle chez Anne et Bastien, c’était merveilleux, j’ai prêté mon appareil-photo à Adèle pour ses observations, en lisant le journal je me suis interrogé à propos du capitalisme.

PS : Ne soyez pas trop pressé pour ce qui est de la période du 182 au 213 février 2015, elle a été riche en images à traiter, canaliser et monter, déjà pour ce qui est du 152 au 182 février il a fallu cravacher, pour ce qui est du 182 au 213, je préfère ne pas y penser
 

Mercredi Une photographie divine



Angoulême, Reims, Strasbourg, Laon, mais aussi, il y a très longtemps, Cologne, Canterburry, et Arles le matin même, étaient des cathédrales ou des églises dont je pouvais dire, jusqu’à maintenant, les avoir vues de mes yeux vues. Et pour certaines d’entre elles, comme Laon ou Angoulême, je les avais photographiées et même un peu étudiées, assez, pensais-je, pour pouvoir au moins les reconnaître dans un lot de cartes postales ou même encore pouvoir expliquer leur singularité, le portail-collage d’Angoulême et son style romano-byzantin unique, le plan au sol gigantesque de Laon en forme de croix aux extrémités ornées. Et pourtant dans l’exposition des façades de Markus Brunetti aux Rencontres Internationales de la Photographie d’Arles, rare moment de grâce dans une édition admirablement médiocre et terriblement rétrograde, je n’ai pas reconnu ces édifices et chaque fois j’ai été interloqué en lisant sur le cartel le nom des villes. Et on ne peut justement pas dire que c’est du fait d’une volonté de défiguration de la part du photographe, puisqu’au contraire la volonté de neutralité de ces images est impressionnante.

Markus Brunetti parcourt l’Europe apparemment en compagnie et en collaboration avec sa femme, mais nulle trace de ce crédit, dans un camping car de belle taille transformé, pour les besoins de son projet, en véritable atelier numérique ambulant. Les étapes de ce voyage sont déterminées par les grandes façades d’églises et de cathédrales de l’Europe, tout du moins, pour le moment, l’Allemagne, un peu, la France, l’Italie et l’Espagne, beaucoup. Ces édifices remarquables sont alors photographiés selon une technique qui n’est pas spécifiée, ou très imprécisément, en tout cas on finit par le comprendre notamment à la lecture du catalogue, laquelle technique consiste en un relevé méthodique et extrêmement précis en de très nombreuses vues, des centaines, parfois des milliers, qui, collées et raboutées, avec un soin maniaque, finissent par dessiner le collage parfait représentant, toute aberration de perspective éliminée, chaque façade dans des proportions exactes, sans distorsion, mais aussi sans passant, sans véhicule sans fils électriques, de même sans panonceaux sur les portes des églises, sans pièges à pigeon dans les niches des grandes façades, en un mot, des vues parfaites, lesquelles sont produites dans une neutralité d’éclairage qui n’est pas sans rappeler le projet des époux Becher, projet auquel celui de Markus Brunetti semble faire une référence directe, tout en y incluant un savoir faire technique supérieur et avec ce dernier une réflexion plus profonde encore à propos de statut de l’image photographique.

De fait là où les Becher procédaient avec une chambre 13x18 en noir et blanc, avec quelques astuces de développement et de tirage pour neutraliser les possibles écarts de lumière entre les différentes prises de vues, cela restait, malgré tout, de la photographie analogique : leur point de vue existait vraiment, en se trouvant là où ils avaient planté leur trépied, on peut imaginer que l’on voyait l’édifice représenté justement tel qu’il avait été photographié. Dans le cas de Brunetti, il n’existe pas une seule vue de chaque façade, mais la vue retenue est la somme de nombreuses autres vues, cela permet, entres autres choses, de représenter, en dépit d’une taille gigantesque et d’un recul insuffisant, la cathédrale telle qu’on pourrait la voir de très loin, d’assez loin pour gommer les effets de la perspective, ce qui dans la réalité notamment d’Angoulême ou de Laon est rigoureusement impossible. Donc le premier paradoxe des photographies de Markus Brunetti c’est qu’elles sont le mélange d’une objectivité irréprochable et d’une impossibilité matérielle, elles sont, en quelque sorte, des photographies imaginaires au même titre qu’il existe le dessin d’après nature et le dessin imaginaire. En cela on peut se demander quel est le point de vue de ces photographies qui montrent donc ce que l’on ne peut pas voir, une manière de réalité photographique, inventée de toute pièce pour coller au dessin même de la cathédrale, le dessin de ses architectes en somme. Devant ce premier paradoxe, le spectateur attentif doit se demander quelle est la part de fabrication de telles images physiquement impossibles et pourtant présentes, et par là quelle est cette même part de fabrication de toutes les images photographiques.

S’agissant de la précision de ce relevé photographique, les tirages tels qu’ils sont présentés à l’exposition d’Arles sont d’assez belle taille, certains font largement deux mètres de haut et en s’approchant des images on peut constater que la résolution est splendide et que le niveau de détail est féérique. L’exposition d’Arles en ce sens ne donne aucune idée que ce relevé est incroyablement plus précis que cela en fait, ce que révèle le catalogue en montrant un détail de la cathédrale Santa Maria Assunta d’Orvieto sur lequel on peut voir distinctement les petits carreaux d’une mosaïque très haut perchée. Or tout l’édifice a été documenté avec ce niveau de détail, ce qui laisse à penser qu’il serait techniquement possible de proposer un tirage en 300 dpi de chaque façade à l’échelle 1.

A la fin des années 90 du siècle dernier, la cathédrale Notre Dame de Paris a connu un grand chantier de rénovation, mon ami Pascal qui y travaillait m’avait invité à le rejoindre en haut d’un des échafaudages internes au fond de la nef où il travaillait au nettoyage des pierres et des vitraux. La dernière rénovation de Notre Dame remontait à Viollet-Leduc. Dans un premier temps j’avais été étonné de voir la nef de Notre Dame depuis une certaine hauteur. Puis remis de ce spectacle, Pascal m’avait montré le détail très étonnant des vitraux, insoupçonnable depuis le sol. Le soin de chaque visage était admirable et n’avait sans doute jamais été vu par d’autres personnes que les constructeurs de la cathédrale, les ouvriers qui avaient participé au chantier de Viollet-Leduc et désormais des artisans qui travaillaient au dernier chantier de rénovation. J’oubliais surtout quelqu’un, Dieu lui-même, dont je ne pouvais pas douter que de plaire à ses yeux avait du être le souci, sinon la motivation, des artisans verriers du temps de la construction, qui devaient bien se douter que la minutie dont ils faisaient preuve n’aurait qu’un seul public, Dieu donc.

Or le point de vue de Markus Brunetti, lequel pourrait très bien être appliqué à toute sortes d’autres édifices, constructions ou même accident géologique, n’est autre qu’une manière de point de vue photographique divin. Je ne dis naturellement pas que Markus Brunetti est un photographie divin, mais un photographe dont l’œuvre, finalement au même titre qu’une cathédrale, ne peut être entièrement comprise et vue que par Dieu lui-même. Et c’est sans doute la particularité de ce point de vue qui rend ce travail tellement étrange aux mortels que nous sommes, n’étant pas doués de vision divine nous-mêmes, devant ces photographies nous ne parvenons pas à envisager et à reconnaître ce qu’elles représentent. Finalement la seule église que j’ai reconnue était une église que je n’ai jamais vue en vrai, seulement, d’une part en photographie et autres représentations graphiques, mais surtout en moulage à la Cité de l’architecture à Paris, c’est-à-dire le tympan du jugement dernier de Conques. Il aura donc fallu que je passe par le truchement de représentations plus humaines, par le dessin notamment, pour mieux me figurer ce que je regardais. De la même manière finalement, que je préfère cent fois un ouvrage mycologique avec des dessins plutôt que des photographies, ces dernières représentant un seul spécimen de champignon tandis que le dessin de telle ou telle espèce représente, à lui seul, tous les spécimens de la même espèce. Une pièce supplémentaire à verser au dossier de la faible aptitude de la photographie à représenter son sujet. Dans le cas présent, au contraire du dessin.

La leçon théorique de Markus Brunetti, ce n’est pas le moindre de ses mérites, démontre, une mauvaise fois pour toutes, à quel point on confie à mauvais escient à la photographie une mission de représentation.

Dans le catalogue de l’exposition, une double page représente le détail sidérant de la mosaique de la cathédrale Santa Maria Assunta d’Orvieto au bas de laquelle on peut lire le nom de son restaurateur qui serait, sans ce relevé photographique de Markus Brunetti, parfaitement inaccessible. Lorsque je suis monté sur l’échafaudage dans le fond de la nef de Notre Dame, mon mai Pascal fut assez prompt, avant que je ne redescende, à me montrer un autographe très émouvant, un certain Julien, dans une écriture cursive parfaite avait gravé son nom et la date, 1843, dans un endroit improbable et inatteignable dans le fond de la nef alors qu’elle était restaurée par Viollet-Leduc. Et à côté de ce dernier, il y avait le nom de Pascal et la date, 1998. Lorsque je suis redescendu de l’échafaudage, j’étais un peu tourneboulé, ce que j’ai attribué à une certaine forme de vertige, je faisais erreur, ce déséquilibre venait, je le comprends aujourd’hui devant les photographies de Markus Brunetti, que j’avais vu, pendant quelques minutes cruciales de mon existence, ce que seul Dieu voit, et mon regard de mortel athée peinait à s’en remettre.

Et je m’en vais de ce pas écrire à Markus Brunetti, dans mon allemand de lycée, pour lui proposer de créer une page html, utilisant un système de leaflet, une page html qui aurait la taille de la cathédrale de Cologne.
 

Mardi Le retour de la photo de Papa



Rappelez-vous c’était il y a cinq ans, des photographes manifestaient assez pleutrement dans les rues d’Arles pendant la semaine d’ouverture des Rencontres, ils criaient à leur mort, et même jusqu’à la mort de la photographie, en cause l’exposition From here on qui avait été montée par l’étonnant quatuor, Parr/Kessels/Cherroux/Fontcuberta, et qui faisait la part belle, et c’était une première, à une pratique de la photographie non seulement entièrement numérique mais connectée. Il y a quatre ans je dois dire que la chose m’avait bougrement diverti, je pleurais de rire en voyant les photographies de leur petite manifestation — à l’époque j’avais écrit une petite chronique, naturellement je n’y étais pas allé de main morte.

Je ne ris plus

Les photographes ont gagné, on leur a rendu la photographie. A Arles la photographie est de nouveau une affaire de photographes, de vrais photographes. Pas des rigolos de peintres ou de je ne sais quels artistes, non, de la vraie photographie faite par de vrais photographes. Manquerait plus qu’il y ait de la vidéo, de la peinture, des installations ou même encore de la sculpture, pire du webart, aux Rencontres Internationales de la Photographie.

Pendant douze ans avec une belle opiniâtreté, une certaine habileté, et de façon fort sinueuse, François Hebel était parvenu à tirer les Rencontres vers une représentation tellement plus ouverte de la photographie, la photographie plasticienne était nettement plus représentée, les questionnements du numérique véritablement interrogés avec notamment cette exposition qui fera date, From here on. Apparemment cela ne faisait pas que des contents et François Hebel ne devait pas avoir que des amis dans le milieu étriqué de la photographie. Son successeur, Sam Stourdzé a du recevoir des délégations et des délégations de ces pauvres photographes auxquels le précédent directeur des Rencontres avaient causé tant de mal et tant de peine, et il semble qu’ils ont été entendus. Virage à droite toute, on retourne à la photographie de Papa et plus vite que cela.

Alors pour commencer on va bien rassurer tout le monde, deux expositions du patrimoine, et quel, celui de la MEP haut lieu du conservatisme en photographie, et donc vous reprendrez bien une part de Cartier-Bresson, Avedon — et évidemment pas l’Avedon de the American west, Penn, Klein, avec, pour caution morale, le Robert Frank des Américains, naturellement pas celui des Lines of my hand qui ferait de nouveau rentrer le loup de la photographie plasticienne dans la bergerie désormais sous bonne garde de la vraie photographie. Et à ’létage du Méjean, Nan Goldin, Nicholas Nixon et Joël Sternfeld sont ici pour assurer le côté contemporain, sans compter le Bernard Plossu, et naturellement l’Oncle Raymond de la qualité française (et son célèbre reportage correspondance new yokaise des années 80 pour Libération) et même, même !, Ralph Gibson, encore un petit effort et on aura droit à une grande rétrospective de David Hamilton, sans doute pour l’année prochaine. Donc le patrimoine étant remis au goût du jour qui doit définir les grandes lignes de ce que sera désormais la photographie, on va pouvoir en voir de nouveau de la vraie photographie.

Donc quel est l’heureux gagnant de la grande rétrospective cette année ? Stephen Shore. Stephen Shore c’est du sérieux, de la photographie, de la vraie, pensez, du 20X25 en couleur. Cette exposition est par ailleurs magnifique, notamment ses deux premières salles. Dans la première on découvre un jeune Stephen Shore , brillant étudiant qui se cherche et du coup fait de fameuses recherches, ainsi The circle qui n’est pas sans faire penser à tout un pan de la photographie conceptuelle pionnière, Robert Cumming, et aussi à toute sa série de photographies du vernaculaire américain des années septante, petites photographies en couleurs saturées et exacerbées par le flash, American surfaces, puis la salle des grands paysages américains dans la plus pure tradition des nouveaux documentaristes américains, croisement entre les photographes de la FSA et les premières photographies couleur de William Eggelston, Uncommun places. N’empêche c’est assez risible qu’une telle rétrospective apparaisse en 2015 comme une découverte d’un travail qui était déjà collectionné par les musées américains il y a quarante ans. On découvre en France depuis peu cette veine avec une trentaine d’années de retard, c’est un retard coupable et le crime d’ailleurs profite ouvertement depuis tant d’années à l’Oncle Raymond de la qualité française et son maniement suiviste du grand format en couleur, voir la France rance de l’Oncle Raymond de la qualité certifiée française. Mais je m’emporte. Au moins cela ferait plaisir à mon ami Daniel. Mais souvent je m’interroge de savoir ce que l’on continuerait de méconnaître en matière de photographie américaine contemporaine (et même moins contemporaine) si Marta Gill ne présidait pas le Jeu de Paume.

On reconnaîtra qu’il est assez judicieux d’exposer, même si c’est avec un biais et dans un gros plan discutables, le travail de Walker Evans, la filiation est patente, indiscutable. Mais exposer Walker Evans aux Rencontres en 2015 a-t-il encore un sens si la but affiché de ces dernières Rencontres est de de donner à voir la photographie qui est littéralement en train de se faire, la photographie contemporaine ?

La chapelle Sainte-Anne réserve quelques belles surprises avec les travaux de Kou Inose, Issai Suda et Daisuke Yokota mais je serais ces deux photographes, je ne suis pas certain que je serais ravi d’être inclus dans une exposition qui compte aussi les travaux indigents de Sakiko Nomura au motif que nous partagerions la même nationalité japonaise.

Et puis c’est bien tout. Oui, c’est à peu près tout ce que vous auriez à retenir des Rencontres de cette année pour la partie intramuros, pour ce qui est des entrepots, il y aura bien Markus Brunetti et son oeuvre immense qui mérite une véritable analyse tant cette oeuvre offre un questionnement remarquable sur le statut même de la photographie, en revanche on en peut pas dire que son exposition soit une réussite pour ce qui est de mettre le spectateur sur la voie de cette réussite plastique exemplaire. Parce que le reste des expositions plonge dans l’embarras et même l’ennui. Par exemple, deux photographes italiens pleins d’un courage méritoire, Paolo Woods et Gabriele Galimberti s’engagent dans un combat moral contre le capitalisme contemporain, et le résultat est assez pitoyable, images de la domination, selon les rites picturaux même de la domination, mises en scène flatteuses, portraits psychologiques, images léchées, qui feraient bonne figure en couvertures des bilans financiers des établissements qu’elles entendent dénoncer, n’étaient-ce les légendes simplistes de ces photographies qui devaient réorienter notre regard et nous dire ce que nous devrions voir dans ces images compassées. Seulement voilà on ne fait pas une image avec une légende, telle serait la terrible leçon d’un Alfredo Jarr révélé il y a trois ans aux même Rencontres et dont on prend enfin la mesure de l’importance de son oeuvre en France depuis quelques années seulement, là aussi avec un retard remarquable, et mettre en regard l’exposition de ces deux photographes italiens avec Alfredo Jarr est sans doute cruel, il n’empêche cette différence de puissance est exemplaire de ce que les Rencontres auront perdu en une seule année.

A-t-on par exemple besoin d’une exposition lénifiante à propos de la photographie telle quelle est utilisée pour les pochettes de disques. La photographie sort-elle grandie de mettre pareillement en avant par exemple le travail d’un Francis Wolf honnête artisan du noir et blanc dont le seul mérite finalement est de nous donner à voir les visages des grands du jazz avec une certaine qualité et aussi, c’est agréable et appréciable, une vraie tendresse, la photographie de Coltrane sur la pochette de Soultrane est très émolliente pour ce qu’elle représente le grand Coltrane dans une pause tellement réflexive, mais si on ignore qui est John Coltrane est-ce que cela reste une grande photographie ? Et dans cet assaut graphique digne d’une chambre d’adolescent des années septante, pas le moindre recul critique, très peu de détournement à l’exception, et elle n’est pas non plus très critique de Jean-Marie Delbes et Hatim El Hihi qui fait disparaître des pochettes de disque très connues justement les disparus, sur le passage clouté d’Abbey road ne restent plus que Paul et Ringo. On peut surtout reprocher à cette exposition de vouloir de nouveau ranger la photographie dans une case qui lui est toute désignée celle de prestataire de service, en cela on en revient à l’année tellement méprisante où l’on avait demandé à un marchand de chiffons de nous donner sa vision de la photographie.

Les entrepôts sont donc désormais remplis d’une photographie qui n’est qu’elle-même, une collection d’images sans intelligence collective, sans le ciment qui fait les séries américaines, l’image pour l’image, l’image comme quête de sa propre perfection, la fameuse photographie parfaite, le passant de la gare du Nord de Cartier Bresson n’a toujours pas atterri de l’autre côté de la flaque. Et dans ce vol maintenu artificiellement tout ce qu’il y aurait d’intelligent notamment dans les logiques de flux est bloqué, retenu, la photographie de nouveau arque boutée contre elle-même, ce qu’elle pourrait devenir et qui serait tellement libérateur. Deux expositions, une intramuros et l’autre aux entrepôts nous servent une soupe très indigeste de néons de Las Vegas, on l’a compris l’édition de cette année est une édition pour rassurer les photographes : on va de nouveau mettre à l’honneur leurs stéréotypes à la fois dix-neuvièmistes et clichés cinématographiques, cinéma américain de préférence, la photographie va redevenir cet entre-soi étroit, on va de nouveau pouvoir sa jauger les uns les autres à la longueur de nos gros zooms. Misère. Pitié.
 

Jeudi To be Ornette to be





C’était, je crois, le plus beau concert de ma vie. Une première partie avec le Brass Fantasy de Lester Bowie avait galvanisé la salle du Grand Rex à Paris, énergie folle et festive, du cuivre, encore du cuivre toujours du cuivre et quels cuivres !, au milieu d’eux, Lester Bowie dans son habituelle tenue de laborantin, blouse blanche, petites lunettes, trompette, qui allait bien pouvoir jouer après pareil déluge d’énergie joyeuse et somme toute mélodique après que la douzaine de musiciens se retirent d’une scène archicomble de matériel, de percussions, de pupitres et de perches à microphones ? Oui, qui ?

Un entracte de très courte durée si l’on juge par la nécessité de ranger tout le foutoir laissé derrière par le Brass Fantasy, et l’installation sur un petit tapis au centre de la scène, les grands rideaux de scène entièrement retirés, d’une batterie, mais une batterie de peu de choses, la grosse caisse, le charleston, la caisse claire, un petit fût médium, un gros tome et une cymbale crash et c’était bien tout, il y avait déjà là un contraste saisissant d’avec la cohue qui avait précédé et dont le souvenir visuel finalement s’estompait dans ce retour à la simplicité.

Ils sont arrivés, ils étaient quatre, des hommes déjà un peu âgés, pas le grand âge, mais déjà une certaine prestance dans des costumes aux coupes discutables, mais tout à fait le genre d’habits que l’on voit sur les hommes dans les quartiers noirs des grandes villes américaines le dimanche matin sur le chemin des églises. L’un des quatre avait une allure plus juvénile, et portait, lui, au contraire, des vêtements amples et une écharpe, les bras croisés il tenait une manière de trompette de poche, comme d’aucun, un peu dandy, tienne leur cigarette, ostensiblement en l’air, le bras qui porte le mégot calé par l’autre bras sous le coude. Le contrebassiste était une homme blanc au physique assez quelconque et était habillé comme n’importe quel informaticien qui sortait du boulot et qui le soir jouait du jazz pour se détendre, il ramassa sa contrebasse couchée sur le petit tapis qu’il partageait avec le batteur, donna deux ou trois tours de clefs plus précis pour l’accord de cette contrebasse, qui droite, et debout désormais, le rendait, lui, le contrebassiste, petit, presque. Le batteur donnait l’apparence d’un homme assez commun quoique plus souriant que les trois autres, il s’est assis derrière ses fûts comme d’autres se plantent devant leur ordinateur en arrivant au travail le matin, encore qu’à l’époque nous n’étions pas nécessairement très nombreux à nous planter devant un ordinateur en arrivant au bureau. Le patron, parce que qu’on voyait tout de suite que c’était le patron, a murmuré deux ou trois instructions à ses coéquipiers, a planté ses deux pieds dans des marques presque, devant le microphone, il a ajusté la bretelle de son saxophone alto à l’apparence matte, pour être, de fait, un saxophone en plastique. Et tout d’un coup, sans crier gare, les quatre dans une simultanéité qui force un peu le respect tout de même, pas des rigolos, ils sont partis plein pot, et ont, deux heures durant, dans cette immobilité des corps, peut-être pas, des pieds en tout cas, joué le plus débridé des jazz.

Un jazz déconstruit, dont on voyait bien qu’aucun des quatre ignorait les habituels sillons, mais bien au contraire tous les quatre étaient lancés dans un effort collectif de déconstruire tout ce qui aurait pu ressembler, même de très loin, à de l’habitude. Parce que le jazz, ce que l’on appelle le jazz à la papa, et qui représente la quasi entièreté de la production de cette musique, est une affaire terriblement ennuyeuse dans laquelle le plan justement consiste à exposer tutti le thème, puis les solistes se succèdent soutenus dans leurs plus ou moins grandes tentatives d’écart, par la section rythmique, la contrebasse, la poutre, la batterie, les solives annexes et quand il y en a un, le piano, la déco. Un morceau sur quatre on laissera une huitaine de mesures au contrebassiste, parfois seulement quatre, pour, au choix, continuer ce qu’il faisait depuis le début, mais cette fois seul, solo, ou, plus audacieux, pas toujours heureux, tout un chacun n’est pas Charlie Haden, justement le type habillé en informaticien qui sort du boulot, étoffer ce qu’il faisait jusqu’à présent dans le but que les autres brillent. Et pour vous dire à quel point tout ceci est convenu, il est attendu que le public montre sa compréhension de ce qui n’est pourtant pas très mystérieux, en applaudissant quand le témoin passe d’un musicien à l’autre, ce qui, invariablement recouvre entièrement ce qui pourrait être sauvé de cette routine, le passage du thème d’un musicien à l’autre. A vrai dire cette forme a été produite et déclinée, avec une maestria inégalée depuis, par le sextet de Miles Davis dans Kind of blue et dispense d’écouter tout ce qui procède du même mouvement et qui n’a pas, loin s’en faut, la même grâce que cet album admirable. D’ailleurs pour montrer à quel point ces quatre-là d’une part n’ignoraient pas ces us-là, mais avaient, d’autre part, surtout décidé de les bousculer, après avoir exposé le thème de The face of the bass, ils se turent tous les trois pour laisser la place au solo de contrebasse habituellement relayé au xième rang d’un concert. On commencerait donc par la contrebasse.

Et tout dans ce concert était de ce bois-là, une entreprise à la fois savante de déconstruction et à la fois un recensement appliqué des possibles une fois que cette base a été nivelée. Le contrebassiste, informaticien de jour, ne coupait pas ses notes, comme font généralement ses collègues pour donner cet élément qui porte le joli mot de swing, mais qui peut rapidement devenir une dictature, mais, au contraire, ne manquait jamais une occasion de laisser les notes de cordes à vide sonner dans une rondeur tout à fait voluptueuse, un certain Charlie Haden donc. Avec une économie gestuelle très curieuse à voir tant elle était peu synchrone de la musique effectivement jouée, le batteur créait une féerie de rythme, de contre-rythme et surtout une palette remarquable de couleurs, atteignant de ce fait une musicalité souvent étrangère aux batteurs de jazz, un type appelé Billy Higgins, un type qui avait surtout l’air d’être charmant, le trompettiste aux allures de joueur de basket à la ville, à la différence des trois autres arpentait nonchalamment la scène et ponctuait cette promenade de phrases à la fois rapides mais aux notes parfaitement détachées, un chat à la cool répondant au nom de Don Cherry, quant au saxophoniste à l’instrument en plastique et à la sonorité de ce fait sans grande longueur, il compensait remarquablement cette absence de couleurs, manifestement refusée par fuite de la facilité, et la compensait donc par une gamme très riche, une manière de système à lui qui s’interdisait de jouer une note si les onze autres de la même gamme et leurs demi-tons n’avaient pas toutes été jouées elles aussi une fois : Ornette Coleman, les deux pieds collés au sol, droit comme un i et d’une folie à la Burroughs, une vraie folie déguisée en absolue normalité.

Ce sont des années et des années plus tard que retombant sur des galettes de Lester Bowie j’avais ce sentiment étrange de déjà entenduI have this strange feeling of déjà entendu — pour finalement me souvenir que cela avait été le concert qui précédait le quartet mythique d’Ornette Coleman, lequel avait tout de même réussi à effacer de ma mémoire une aventure de Lester Bowie.

Et aujourd’hui dans l’espace ouvert pas très ouvert, j’ai appris la mort d’Ornette Coleman, à mon travail, et j’ai dit, soudain fort triste, Oh Ornette Coleman est mort, et mes collègues informaticiens se sont retournés vers moi pour me répondre qui ça ?.

J’ai répondu l’inventeur du free jazz pour faire court, binaire presque. J’ai attendu d’être seul dans mon garage ce soir pour sortir le vieux Beauty is a rare thing de son coffret, ce morceau qui, déjà du vivant d’Ornette Coleman, me tirait des larmes. Les artistes, les vrais, sont également très rares. Nous venons d’en perdre un.

Photographie de Lee Friedlander
 

Dimanche En découdre avec la machine à coudre



En mars, ne sois pas chiffoné
Apprivoise une grande timide
Et patiente aux carrefours.
En 2015, n’arrête surtout pas de travailler
toute ta Vie tu auras à en découdre avec la machine à coudre.
Chargement de la suite
Le bloc-notes du désordre