Samedi Samedi 22 avril 2006



 

Vendredi Un vieux con égaré au multiplexe



C’était la semaine dernière, je dois avoir un peu de mal à m’en remettre. Mon grand garçon voulait aller voir les Huit salopards de Quentin Tarantino, opération pieds de plomb pour moi, mais les désirs exprimés de Nathan sont suffisamment rares (bien que de plus en plus fréquents) pour que je ne l’exauce pas. A ma grande surprise sur la trentaine de salles en région parisienne qui donnaient le film, seules une demi-douzaine le donnaient en version française, condition sine qua none pour aller au cinéma avec Nathan, les sous titres étant bien trop rapides pour lui : mon choix s’est donc arrêté sur le multiplexe de Rosny-sous-bois.

Je suis un enfant gâté du cinéma, les deux salles les plus proches de chez moi, le Kosmos à Fontenay et le Méliès à Montreuil sont toutes les deux des salles parfaites, qualité de la projection, du son, de la programmation et aussi des animations et des débats avec des invités de qualité. Autant vous dire que je n’ai aucune raison de fréquenter des multiplexes. C’était donc la première fois que je me rendais dans un tel établissement depuis des lustres.

Samedi soir séance de 22 Heures. Multiplexe. Rosny-sous-Bois.

Nous entrons dans une salle à la saleté sidérante, maculée de pop-corn et jonchée de gobelets renversés, par chance il reste deux places mitoyennes au premier rang, avec Nathan c’est le premier rang ou rien, toutes les deux indemnes de pop corn et de soda. Derrière nous un groupe de jeunes gens s’installe très bruyamment, ils sont une vingtaine, ils n’ont pas toute la même opinion à propos de l’endroit où ils veulent s’asseoir, ils s’invectivent abondamment, apparemment l’humanité se divise en deux parties, les fils de pute, les plus nombreux, et eux. Ça commence à agiter un peu Nathan qui de sa grosse voix pas très contrôlée fait remarquer que cela ne se fait pas de traiter les gens de fils de pute. Dans l’agitation un des mômes me touche l’épaule, à force de faire le con il perd l’équilibre et se rattrape donc sur mon épaule. Il ne semble pas impératif pour lui de s’excuser, en bon rugbyman je sens que c’est le moment de faire respecter ma partie du terrain, je me lève et je lui dis que tout ceci ne va pas le faire et qu’il doit se calmer direct — je m’étonne moi-même de ma capacité à adapter ma langue à mon interlocuteur — il me tourne le dos, façon il ne me calcule pas, je suis sur le point de l’attraper par l’épaule pour le retourner, un vigile intervient (j’apprends en un seul regard qu’au multiplexe il y a des vigiles en uniformes siglés SECURITE qui enjoint mon interlocuteur à s’excuser auprès de moi, les excuses ne sont évidemment ni très sincères, ni polies et pas très audibles. On n’avait même pas envoyé la réclame. Ça commence fort me suis-je dit.

La réclame, on y arrive, trente-cinq minutes de spots publicitaires, le volume sonore est assez élevé, n’ayant pas la télévision et ne fréquentant pas les grands multiplexes, le volume des réclames étant volontairement réduit au Méliès où j’ai mes habitudes et les publicités étant l’exception au Kosmos, où j’ai mon siège réservé à mon nom, j’exagère à peine, je suis mal préparé pour ce déluge. J’imagine que je dois également au fait de ne pas avoir la télévision que je sois scotché à ces écrans publicitaires, dans la salle nul ne semble y prêter la moindre attention, le son fort des réclames commande aux uns et aux autres de parler plus fort pour se faire entendre, bref, il y a un brouhaha impressionnant dans lequel les seules conversations que je distingue avec un peu de netteté ne me donnent pas du tout envie d’en entendre davantage, juste derrière moi un couple médit à propos d’un autre coupe de leur connaissance qui se sépare, et à ma droite un autre couple au contraire semble ne pas profiter entièrement de son samedi soir pour se détendre un peu et sont apparemment tous les deux employés par la même entreprise, et donc échangent à propos de ce qu’ils appellent des sujets.

Le noir finit par se faire au bout de trente-cinq minutes que Nathan et moi sommes déjà assis, je rappelle à Nathan ma recommandation de ne pas parler trop fort s’il a quelque chose à me dire pendant le film et de venir me le chuchoter à l’oreille, il vient me dire à l’oreille d’accord, mais avec sa grosse voix puissante et mal contrôlée. A vrai dire c’est étonnant que Nathan comprenne cette nécessité de faire désormais le silence parce que nul autour de nous semble avoir même remarqué que le film avait commencé, au delà même de la succession de plus en plus longue désormais des logos en animation des différents producteurs du film, j’imagine qu’en 2152 cette succession sera plus longue que le film en lui-même, les quelques paysages silencieux qui s’enchaînent pour ce début de film ne constituent nullement pour nos contemporains dans cette salle le signal qu’il faille désormais se taire, ce qui finit plus ou moins par se produire quand même quand arrivent les premiers dialogues du film et que donc cessent, par endroits, ceux de la salle.

Pendant la première demie-heure du film, une bonne douzaine de spectateurs en retard vont passer devant l’écran, en général assez décontractés des pattes arrières pour se planter devant l’écran et profitant de sa luminosité, identifier les dernières places libres dans cette salle de bien 2100 places quasi combles.

Huit salopards est un film interminable et très chiant, je me garderai bien d’en faire la chronique, je ne saurais même pas par où commencer pour en faire la nécessaire critique tant ce film, comme les précédents du même auteur, est à l’image de son réalisateur, un adolescent boutonneux qui se croit très fort et pousse du col à tout va. En fait Tarantino ne se suffit plus de plagier le cinéma d’autres réalisateurs de films de genre, notamment du côté du western spaghetti ou encore du film d’arts martiaux, désormais il se plagie lui-même, c’est aussi grossier que de rire à ses propres blagues, et c’est un peu ce que fait Tarantino adoptant une trame qui serait la transposition de Reservoir dogs dans un décor de western et cumule d’être assez con pour nous gratifier sempiternellement de ces fameux effets deflashbacks pour nous expliquer les tenants et les aboutissants de son intrigue avec force bourrage de nos côtes, vous avez vu comme je suis fort, le pauvre ne comprendra donc jamais qu’un vrai cinéaste n’a pas besoin de faire cela pour justifier son intrigue, parce que cette dernière tient la route très bien sans cela merci, et que des clefs de compréhension sont habilement placées à quelques endroits du récit, sans ostentation. Bref on devrait se cotiser pour que Tatantino assiste à une master class de Farhadi, peu de chance pour qu’il saisisse de quoi il est question.

Par ailleurs Tarantino s’aime et telle une Sofia Coppola, il aime par dessus tout ses rushs indigents — comme d’autres éprouvent de la difficulté à se séparer de leur matière — dans lesquels il peine à couper, et nous avons droit à force dialogues lénifiants avec des acteurs qui partagent avec leur réalisateur de se croire très forts, ça cabotine tant et plus, c’est d’un chiant à peine moins pire qu’un débat politique entre deux types de droite. Et cet ennui finit par atteindre la troupe d’une vingtaine de jeunes gens qui se font de plus en plus bruyants, les pauvres ils s’ennuient, c’en est même à se demander s’ils comprennent de quoi il est question, Nathan finit par me glisser dans l’oreille, pourquoi il n’essaient pas de s’accrocher un peu, et au moment où je lui explique que sans doute ils s’attendaient à ce qu’il y ait plus d’action, non sans s’en prendre à tous leurs voisins dans la salle, les vingt collégiens décident de mettre les voiles, se lèvent de concert, en ayant apparemment réglé ce départ synchronisé, par échanges de messages textuels de messageries de téléphone portable, et donc se rassemblent devant l’écran avant effectivement de quitter les lieux après une demi-heure seulement, croisant les deux dernières personnes arrivant dans la salle, avec finalement seulement une heure de retard sur l’horaire de la séance. Deux ou trois personnes vont s’enhardir à leur demander de se presser de sortir, elles seront fraîchement gratifiées d’allusions au fait que leurs mères ont été péripatéticiennes et qu’elles sont le fruit de ces accouplements tarrifés.

Nathan s’exclame dans mon oreille mais c’est du gâchis, le film il a à peine commencé !, oui Nathan mais pour nous c’est une bonne nouvelle on est débarrassé d’eux.

Cette fois-ci c’est la bonne on pourrait presque regarder le film, n’étaient-ce ça et là, et notamment juste derrière moi un concert de mastication de popcorn impressionnant et une fouille ininterrompue dans des sachets aux emballages de cellophane qui ne se laissent apparemment pas ouvrir si facilement, j’en viens presque à regretter de n’avoir pas pris mon enregistreur certains bruits sont stupéfiants. Les choses auxquelles on pense au cinéma à la séance de 22 heures un samedi soir.

Le téléphone de poche de ma voisine sonne, une sonnerie qui ressemble étrangement à celui de mes grands-parents au début des années septante, elle prend l’appel, certes avec discrétion, mais finit par conclure que ben non désolée mais là je ne peux pas trop te parler, je suis au cinéma. Elle en profite pour consulter ses mèls, ses messages textuels de messagerie de téléphone de poche et semble-t-il aussi, ses fils de réseaux sociaux.

Après deux heures de dialogues à la con, c’est quand même drôle un adolescent boutonneux américain qui se croit écrivain, l’action s’anime un peu et on comprend que cela ne va pas cesser de croître en intensité, la mastication ne faiblit pas, des doigts de plus en plus fébriles et tremblants peinent aux ouvertures des emballages de cellophane. Ma voisine désormais met à jour son profil et son fil de réseau social, je me demande même si elle ne serait pas en train de tenter de trouver sur le réseau la bande annonce du film que nous sommes en train de regarder. Elle n’a mis qu’une seule oreille de ses écouteurs, je comprends bien l’intérêt pour elle, suivre à la fois le film et son téléphone de poche intelligent, je dois dire que je commence à être un peu distrait par le grésillement électronique qui s’échappe malgré tout de l’oreillette vacante.

C’est un samedi soir. La séance de 22 heures. Multiplexe. A quelques encablures seulement de grandes cités de Rosny-sous-bois. Dont mes parents me rappellent souvent que ce fut là qu’ils eurent leur premier logement vraiment à eux et où j’ai vécu les deux premières années de ma vie.

Enfant je me souviens que le cinéma était une fête, un truc à ne pas rater, quelque chose de rare aussi, on n’allait pas au cinéma tous les mois non plus, les sièges étaient confortables, la plupart du temps il y avait un documentaire, j’ai des souvenirs visuels très précis de certains d’eux, notamment l’un à propos de courses de dragsters aux Etats-Unis, j’ai le souvenir de cette lumière de fin de journée en été aux Etats-Unis dans les années septante. Et puis il y avait le film et la joie qui était la notre, la tristesse aussi quand on sentait que le film commençait à toucher à la fin. En sortant nous étions surexcités de ce que nous avions vu, mon frère et moi, et c’était souvent que ma mère nous achetait une glace ou un palmier que nous partagions en deux.

En plus de cinquante ans, il m’est arrivé une fois de sortir avant la fin du film. La Mouche de Cronenberg et sa scène de l’accouchement du monstre.

En sortant, ça t’a plu Nathan ? Ouais. C’était un peu long non ? Ouais mais c’est important pour bien comprendre la fin. Loué soit Tarantino ce sale connard pour avoir réussi cela avec Nathan
 

Jeudi Jeudi 12 avril 2007





Anne et moi avons accepté ces questions pour une recherche à propos de la scolarisation des enfants autistes en milieu scolaire classique. Nous devions répondre à cet entretien séparément.

Je ne diffuse que mes réponses, je n’ai pas enregistré celles d’Anne. Mais j’ai connu un grand plaisir d’apprendre de la psychologue que nos réponses avaient été très cohérentes. Du coup je me dis qu’avec Anne nous sommes en plein accord sur l’essentiel, et que là où nous ne sommes pas d’accord, ce ne sont que détails et petites choses de moindre importance.

C’est une heureuse nouvelle, non que j’ai eu besoin de cet entretien pour le savoir, je m’en doutais bien, mais j’aime le mouvement très singulier de mon humeur aujourd’hui.
 

Mercredi En juillet apprivoise les requins



En juillet, laisse-toi endormir par la Loire et la douceur angevine,
apprivoise des requins
et regarde la mer se démonter.

N’empêche c’est déjà la moitié de l’année qui a filé et tu n’as pas toute la vie.




Nouvelle mise à jour de la chronique photographique de
la Vie

 

Mardi Mardi 15 janvier 2008



Au milieu de la ville c’était comme si nous formions un îlot, François, Lucien et moi attablés aux Fous d’en face, François et Lucien se rencontraient pour la première fois, Lucien je l’avais déjà croisé il y a cinq ans au Triangle à Rennes. Un îlot dans lequel nous discutions en bonne intelligence de ce que, somme toute, la vie nous laissait de vacance et donc de travail, l’espace dans lequel nous tentions nos expériences, Lucien, ses livres et ses lectures, livres dont il venait de comprendre récemment qu’il en avait fabriqué pas loin de dix mille, François et l’aventure publie.net, et qu’est-ce qu’on risque ? — et en ce moment aussi l’écriture du livre à propos de Led Zeppelin. J’avais vraiment plaisir à entendre le paisible accent ch’timi de Lucien — dont j’avais gardé en souvenir ému qu’au Triangle il avait lu le poème du concert de Patti Smit et son album Bidets — mais j’avais plaisir aussi de voir François avoir franchi de nouveaux paliers avec publie.net et déjà ce qui devait être montré l’était, démontré, au moins sur le principe. Qu’il était paisible cet îlot, garanti de la laideur du monde et de son agitation factice, mais, de fait, dès que nous nous sommes séparés, Lucien vers la Seine, François et moi vers les Halles, nous retrouvions cette abondance de ce qui nous agresse tous les jours : ces cloportes que l’on nous fait prendre pour des étoiles &#151 j’eus l’occasion, rien qu’en compagnie de François pendant cette courte marche, d’ajouter quatre nouvelles couches à la surexposition. Le dégoût que nous inspire tout ceci, à propos duquel nous avons échangé quelques paroles, le côté irréparable de ce qui est commis, tous les jours, par ce gouvernement d’extrême droite. Nous nous sommes quitté avec François, sans doute avions nous gagné de part et d’autre des forces pour retournuer dans nos ateliers, et surtout se dire qu’il ne faut pas tarder pour se revoir bientôt, reformer l’îlot.




Photographie de Patrick Devresse, poème de Lucien Suel, livre offert ce midi par Lucien, Les terrils ombre et clarté

Et le soir même Lucien m’avait également envoyé ce lien dusque on peut l’entendre lire le poème de Patti Smit
 

Lundi Lundi 2 octobre 2006



Discussion âpre avec Benjamin, l’éducateur de Nathan. Pendant que nous bataillons ferme, Nathan est assis à la même table que nous et dessine. Parce que nous faisons encore attention à lui tout en dicustant avec fermeté de part et d’autre, nous ne sommes pas d’accord et nous ne lâchons rien, Nathan dessine des traits sans ordre qui se revouvrent tous, un crayonnage absent qui rappelerait de très loin les oeuvres de Hans Hartung. La discussion s’anime de plus en plus et nous ne faisons plus du tout attention, ni l’un ni l’autre à Nathan, Benjamin comme moi sommes des passionnés, si nous ne sommes pas d’accord, nous avons tout de même de la sympathie l’un pour l’autre, c’est dire si cela barde des deux côtés de la table. Et quand nous levons enfin les yeux vers ce que Nathan dessinait pendant que nous échangions vivement, Nathan a dessiné une voiture, tirant ses traits droits avec un double décimètre comme nous n’arrivions pas du tout à lui faire faire quelques vingt minutes plus tôt et c’était justement le point de départ de notre discussion &#151 pour tout dire, je défends la thèse que nous surmenons Nathan et que nous attendons trop de lui, ce qui est tout entier contenu dans cette comparaison, Nathan serait dans un fauteuil roulant on ne lui demanderait pas de marcher, Benjamin est de ces êtres exceptionnels qui, à force d’acharnement patient, rend la parole à ceux qui ne l’ont pas, et tant d’autres exploits qui sont ceux de Benjamin.

C’est Nathan tout craché, qui jamais ne nous restituera ce que nous lui apprenons, mais absorde lentement ce que nous lui donnons et, en secret, exerce ses nouvelles connaissances. Avec Nathan le plus sage est encore de le laisser faire, de ne pas intervenir, de ne rien dire. De lui faire confiance. Le monde de Nathan est un monde sans témoin. Et les dessins de Nathan sont des dessins avec des moments, des moments où la ligne répond à sa volonté et d’autres où il est encombré par ses propres gestes. Je suis devenu optimiste le jour où j’ai perçu derrière le fouillis des hachures de Nathan la ligne qui représentait un rectangle. Je me souviens de mon professeur de dessin aux Arts Décos qui nous exhortait à dessiner à l’encre nous assurant que de toute façon l’oeil allait vers les traits justes et faisait abstraction des traits qui n’étaient pas à leur place dans la représentation. Je voudrais prendre les dessins de Nathan, les apporter à son école, où les enseignants doutent depuis deux semaines du bien fondé de sa scolarisation et leur montrer le rectabgle sous les hachures.

 

Dimanche Dimanche 29 juin 2008



Dans images malgré tout Georges Didi-Huberman observe avec une minutie remarquable les quatre photographies que les membres de Sonderkommandos de Birkenau sont parvenus à réaliser, en août 1944, dans une tentative de documenter leur épouvantable besogne. Son texte ayant par la suite créé une polémique assez minable aux Temps modernes, notamment de la part de Gérard Wajcman et Élisabeth Pagnoux qui se font très complaisamment les disciples intégristes de Claude Lanzman, auquel nul ne songerait à reprocher un seul plan de Shoah, mais dont les positions véhémentes sur le sujet de la Shoah justement ne sont pas toutes intelligentes, loin s’en faut, Didi-Huberman y répond et pousse d’ailleurs la réponse bien au delà du devoir qui lui était moralement imposé, jusqu’à parfaire sa première analyse de ces quatre images et de l’inclure également dans une réflexion évidemment de fond à propos du montage, notamment, cinématographique des images.

C’est une réflexion brillante, qui a l’immense mérite de rendre le meilleur des hommages possible à ces hommes qui ont pris des risques insensés, au péril d’une mort certaine d’une part, mais d’autre part aussi dans un luxe de souffrances promises à chaque fois aux membres des Sonderkommandos, dès qu’ils furent surpris dans leurs efforts de lever le voile opaque que les SS maintenaient sur leur épouvantable industrie. Hommage parfait parce qu’il poursuit leur volonté de témoigner au delà de leur situation précaire, mais qui n’aura pas été entièrement enterré leur volonté d’hommes, capables, quel courage !, de s’adresser à leurs semblables au delà de leur mort certaine. En la matière les vitupérations de Wajcman et celles de Lanzman contre Didi-Huberman sont infamantes vis à vis de ces hommes courageux, surtout venant de personnes qui se poseraient volontiers en gardiens du temple.

Je ne pense pas qu’il soit possible d’ajouter quoi que ce soit au texte de Didi-Huberman à propos de ces quatre images, ce serait courir le risque d’avancer une connerie ou encore de ne faire que reprendre une des avancées à la fois savantes et prudentes de Didi-Huberman. En revanche, il me semble que ce dernier éclipse un peu rapidement, dans son analyse, en un seul paragraphe, une des quatre images. Il s’agit de la photographie "ratée" au point qu’il soit difficile de dire vraiment ce qu’elle représente.

Le danger de la situation, la surveillance harcelante sous laquelle vivaient et travaillaient les membres des Sonderkommandos, explique sans difficulté qu’ils n’aient pu prendre que quatre photographies — il semble à ce sujet qu’il était également possible que ce soit les seules quatre vues qu’il restait dans l’appareil-photo qui avait été fourni en sous-main par la résistance polonaise. Les deux premières vues représentent des membres des Sonderkommandos s’affairant au milieu d’un tas de cadavres, qu’ils sont en train de brûler, dans une des fosses à ciel ouvert qui avaient été ménagées, dans le fond du camp de Birkenau, quand les cadences de mises à mort étaient telles que les fours crématoires fermés prévus pour incinérer les corps ne suffisaient plus à absorber le nombre terrible des morts. Ces deux premières photographies se ressemblent, la première, par ordre chronologique, est légèrement floue, la seconde plus précise qui représente sensiblement la même scène, ces deux vues ayant été prises le plus vraisemblablement, d’après les recherches historiques autour de ces quatre images, depuis la chambre à gaz même, pour se tenir à l’abri de la surveillance des SS. La troisième image est plus aventureuse encore puisque le photographe clandestin s’est risqué à l’extérieur et a tenté de prendre en photo un groupe de femmes promises à la mort par les gaz, la plupart sont nues et se dirigent vraisemblablement vers la chambre à gaz. Le cadrage de cette photographie est très maladroit et déséquilibré, ce qui indique sans doute qu’à la différence des deux vues précédentes prises depuis la chambre à gaz, cette image et sa suivante ont au contraire été prises sans regarder dans le viseur de l’appareil, au jugé. Or cette photographie ne montre ce qu’elle entendait représenter que dans le coin en bas à droite de l’image, à savoir les femmes nues qui se dirigent vers la chambre à gaz.

La quatrième et dernière de ces photographies est à la limite du lisible, on y reconnaît la silhouette partielle d’un arbre et de ses branches désordres, l’image pour sa plus grande partie est surexposée et côtoie l’abstraction de formes. Elle est ratée dans ce qu’elle ne rejoint pas les intentions de son photographe, celle de faire une deuxième vue de ce groupe de femmes, puisque c’est également parmi les arbres du fond du camp qu’elle a été le plus vraisemblablement prise, mais à la fois le cadrage très incontrôlé, le contrejour et la mauvaise exposition ont fait de cette image une photographie ratée.

D’un strict point de vue historique on peut regretter qu’elle soit ratée. Elle aurait peut-être apporter quelques lambeaux supplémentaires de la réalité de l’extermination dans les camps de la mort, nous aidant dans cette tâche difficile mais indispensable de tenter de se représenter les usines de la mort.

En revanche c’est une image qui n’est pas sans qualité.

Si, non par un mauvais esprit, ce qui serait très déplacé dans ce contexte, on s’attache à considérer cette image en tant qu’image, ou même abstraction photographique, il n’est pas difficile en fait de lui reconnaître des vertus plastiques. Didi-Huberman parle, trop rapidement d’après moi, de cette image comme étant celle de la peur, celle du photographe clandestin peinant à concilier son forfait (aux yeux des SS) et produisant une image toute de tension, finit par représenter davantage son sentiment intérieur (celui de la peur des risques encourus) que ce qu’il voit et veut donner à voir.

En cela cette image est alors à rapprocher, toutes proportions gardées, de certaines images des Américains de Robert Frank, celle par exemple du bar à Gallup dans le Nouveau Mexique ou encore celle du couple de Noirs à San Francisco, toutes les deux obtenues sans regarder dans le viseur au jugé et toutes les deux affligées d’un cadrage penché et maladroit, ces deux images parvenant malgré tout à représenter ce qu’elles voulaient montrer, représentation qui s’augmente d’une tension graphique du cadrage et d’une ambiance chaloupée qui sont toutes les deux très disantes de l’étrangeté de la situation, de ce qu’elle contient peut-être pas d’illicite, mais d’inaccoutumé, nombreux sont les photographes qui ont connu ces situations qu’ils auraient aimé photographier mais dont l’acte de photographier les aurait mis en péril, dans le cas du photographe clandestin de Birkenau, s’il avait été découvert, la mort immédiate certaine et très probablement dans des douleurs atroces pour servir d’exemple à ses codétenus.

La peur d’ailleurs n’était peut-être pas la seule des émotions qui aient mis en péril la réussite de cette photographie. Il est même raisonnable de penser que cet homme photographe était également en proie à des émotions tout aussi intenses, notamment celle du désespoir de photographier des femmes qui n’avaient plus que quelques minutes à vivre, émotion sans doute compliquée par le fait qu’il savait aussi qu’il aurait à travailler à cette mort et à leur incinération. Emotion aussi vis à vis de ces victimes, en étant victime soi-même, compassion, émotions à leurs combles et qui en plus de la peur, de la clandestinité de la manœuvre, font échouer le projet de cette quatrième photographie.

D’une certaine façon je comprends la réticence de Georges Didi-huberman à développer à propos de cette image parce que pour ce qu’elle tient d’irreprésenté et par ricochet d’irreprésentabilité, elle peut gêner ce que justement il s’efforce de faire dire, avec beaucoup de clarté, aux trois autres images, et plus outre encore que la notion d’inimaginable ou d’irreprésentable sont en fait des signes de paresse intellectuelle, notamment vis à vis de ces hommes, les membres des Sonderkommandos, qui se sont évertués, dépouillés à l’extrême, de laisser au delà de leur mort quasi certaine des témoignages de qu’ils vivaient, dans toute son horreur qui à eux n’étaient pas irreprésentable, puisque c’était depuis cette horreur même qu’ils tentaient de témoigner. Et pourtant il semble que l’abstraction involontaire de cette quatrième image tienne en elle une représentation inconsciente de cette horreur.

La considérant comme telle, une image abstraite, pour ses qualités plastiques qui sont assez remarquables, il n’est pas impossible non plus de la rendre à son contexte historique. Elle acquiert alors une autre dimension, celle d’une relique, comme d’autres documents photographiques, qui ne paraissent pas représenter efficacement ce qu’ils photographient sans leur légende qui est alors indispensable pour leur rendre leur efficacité, je pense par exemple aux photographies aériennes de Sophie Ristelhuber des stigmates de la première guerre du Golfe en 1991, ou même encore, des photographies d’apparence banale, les paysages traversés par Richard Long et qui valent non pour l’image du paysage qu’elles représentent mais pour être la trace d’une œuvre immatérielle, ou bien encore, nous sommes ici à la limite du raisonnement des photographies de performances qui sont souvent des captations maladroites et très incomplètes surtout si on les ampute du descriptif de la manifestation.

Quel devient alors le sort de cette photographie abstraite si on lui fait porter la légende de tentative de représentation partielle de la mise à mort de nouveaux arrivants dans le camp d’Auschwitz-Birkneau, août 1944 ?

Cette quatrième image, ratée, a priori, tient en elle des plis dans lesquels il est hasardeux sans doute de s’engager, parce que les significations qu’elle contient sont incertaines, mais elle ne peut pas être écartée d’un geste trop rapide, et je regrette aussi que Georges Didi-Huberman, dans ces explications éclairantes de la seconde partie de son livre, à propos de montage, et d’associations d’images, ne profite pas là d’une possibilité véritable de racheter cette image, parce qu’effectivement associée aux trois autres images, elle produit également un effet narratif, comme le font les inserts. Dans le cas présent, montée avec les trois autres images elle raconte aussi ce qu’il y avait d’irreprésentable, malgré tout, dans la tuerie à vaste et industrielle échelle de l’entreprise nazie, la démolition progressive de tout ce qui faisait encore des Sonderkommandos, des hommes malgré tout, dont les émotions étaient toujours atteignables par les horreurs au milieu desquelles il vivaient — survivaient — pour la plus grande part d’entre eux, la fin de leur vie. C’est dire si Primo Levi se trompait à leur sujet ne leur prêtant plus la moindre humanité.

Enfin, il est évidemment risqué de trouver dans cette quatrième photographie, les qualités d’une oeuvre, même involontaire et que son auteur n’aurait peut être pas su reconnaître, pourquoi cette filiation est-elle si difficile quand dans le même temps, on n’est moins hésitant à considérer les écrits de Zalmen Gradowski comme de la littérature ? C’est un peu, sans doute, parce que depuis Baudelaire, on ne parvient toujours pas, inconsciemment, à racheter vraiment la photographie, sans cesse rejointe par ses origines douteuses et son mauvais genre.
Le bloc-notes du désordre