Samedi 2 août 2008



Sous la tente, j’ai bien du mal à trouver le sommeil, non d’ailleurs qu’il y ait une agitation fébrile au camping qui est plein, mais ce sont essentiellement des gens en transit, qui se couchent tôt pour repartir tôt le lendemain matin. Ce n’est pas non plus le clapotis de l’Allier ou encore le chant des crapauds ou même celui des grands oiseaux, non, je suis rentré de vacances et je vois bien comme je suis déjà en train de combler l’absence de travail ces derniers temps. Un mois sans écrire autre chose que des notes en fin de journée à propos du jour tout juste écoulé, quelques photographies, mais c’est bien tout le travail, et mon esprit est fort occupé à dessiner à vide de nouveaux projets. Il y a la vingtaine de planches à l’invitation de L.L. de Mars pour le Terrier, mais aussi des couvertures pour publie.net et me dire que je devrais sans doute tenter de toutes les reprendre dans le désordre, histoire de montrer leur unité, sans doute pas entièrement perceptible autrement, et puis cette idée que j’ai derrière la tête depuis quelques temps, de reprendre la page index du site, de lui donner une allure définitivement hors de tout contrôle de ma part, et puis après on verra bien quelle sera la prochaine étape. Et de travailler du chapeau comme cela sous la tente, c’est sans doute fort tard dans la nuit que j’ai fini par trouver le sommeil.
 

Vendredi 30 novembre 2007







J’ai achevé cette journée de visites d’expositions — principalement Larry Clark à la MEP et Giacometti à Beaubourg — en tentant de rentabiliser mon billet d’entrée et d’aller visiter les collections contemporaines du Musée d’art moderne. Ces derniers temps c’est avec un peu de tristesse que je m’aperçois que mon acuité visuelle n’est plus la même, pour regarder certaines toiles de Giacometti, je suis obligé de porter mes lunettes et alors celles-ci me gênent pour prendre du recul, mais surtout je suis obligé de constater que mon regard ne reconnaît plus nécessairement des formes avec lesquelles il avait pourtant grandi. Bref, j’ai confondu une oeuvre de Jannis Kounellis avec une oeuvre d’Eva Hesse et j’ai eu du mal à reconnaître une sculpture de Richard Deacon. Je suis triste de ces déconvenues, de découvrir que cette intelligence s’émousse déjà ou encore comme je le remarque de plus en plus souvent, j’ai le sentiment que pour accueillir toute nouvelle connaissance, je suis obligé d’en oublier certaines anciennes, en cela je dois singer le fonctionnement d’un disque dur trop plein, duquel il faut éliminer d’anciennes données pour en accueillir de nouvelles, mais là où la comparaison perd de son à-propos, c’est que pour faire de la place sur un disque dur on se sert généralement d’utilitaires avec lesquels on peut choisir les fichiers que l’on abandonne et élimine. Mais dans le fonctionnement de ma mémoire je n’ai pas le sentiment d’avoir le choix des données que je consentirais volontiers d’oublier et de perdre. Or j’ai peur que celles des connaissances qui s’abiment de la sorte soient en fait parmi celles auxquelles je donnerais le plus de valeur, comme cette connaissance intime que j’ai pu avoir de l’oeuvre d’Eva Hesse par exemple. Il est possible également que la difficulté que j’éprouve à acquérir de nouvelles connaissances soit lié directement à mon hésitation devant le choix inconscient de celles de mes connaissances anciennes que j’accepte de perdre. Ainsi l’année dernière lorsque je m’astreignais à une étude moins superficielle de l’histoire de la destruction des Juifs d’Europe, quelles sont les oeuvres de l’expressionisme abstrait américain dont j’ai sacrifié le souvenir ? Au point par exemple, de ne plus comprendre l’intérêt de cette peinture très grise de Cy Twombly à Beaubourg, intérêt dont je me souviens que je le comprenais parfaitement parce qu’alors je pouvais mentalement la rattacher à d’autres oeuvres de la même période, ce que je ne parviens plus à faire de mémoire.

La tristesse prédomine dans ces constatations. Notamment dans la compréhension que je suis sans doute parvenu à une manière de sommet dans mes connaissances, sommet dont je ne me satisferais jamais tant j’ai si souvent le sentiment, au contraire, d’ignorer l’essentiel de tant de sujets qui pourtant auraient toutes les chances de m’intéresser. Par exemple, je peux facilement ne pas regretter que j’ignorerai toujours tout des systèmes d’inéquations et de leur résolution géométrique, notamment les volumes que dessinent les systèmes de trois inéquations à trois inconnues — c’est le souvenir d’une conversation avec une autostoppeuse apparemment brillante étudiante en mathématiques qui me permet de donner cet exemple — en revanche il y a tant d’oeuvres dont j’ignore encore tout et dont je ne suis pas certain que j’aurais un jour la possibilité de les comprendre, de les faire miennes, et dont je pressens pourtant l’importance centrale, notamment dans l’histoire de l’art. Je pensais même que je devrais sans doute mettre en garde les plus jeunes que moi de ce mécanisme limitatif et les exhorter à bien choisir les savoirs qu’ils mémorisent, de ne pas s’encombrer de ce qui est futile et d’au contraire donner de la valeur aux oeuvres et aux connaissances importantes. Rétrospectivement, bien sûr, j’en voulais à quelques professeurs des Arts Décoratifs d’avoir placé si haut des photographes aussi négligeables que Cartier-Bresson, dont j’ai, malgré moi aujourd’hui, appris l’oeuvre, et au contraire je déborde de reconnaissance pour mes professeurs américains de m’avoir pouvert les yeux sur des artistes aussi important que John Baldessari.

En sortant de Beaubourg, j’étais vraiment attristé par la découverte de ces limites qui sont les miennes, j’étais même en train de faire un inventaire mental de celles des oeuvres de Giacometti devant lesquelles j’avais passé davantage de temps à les étudier du regard, je cherchais mon stylo pour prendre quelques notes et j’allais même m’agacer que sur le parvis une vieille gitane râclait les boyaux de son violon admirablement désaccordé selon des mouvements d’archer mécaniques et répétitifs, la sonorité était hideuse, métalique, quand je fus immédiatement contredit dans cette colère sans véritable objet par le jeu d’un saxophoniste ténor qui d’une autre partie du parvis entonnait des mélopées, entièrement improvisées semble-t-il, et qui n’étaient pas sans rappeler certaines compositions d’Anthony Braxton, quand je remarquais, en étant à équidistance des deux instruments que la superposition de leurs deux jeux, celui assez savant et éduqué du saxophoniste, même si je le trouvais un peu limité, et celui rudimentaire à l’extrême de la vieille violoniste tsigane, combien cette superposition était heureuse, je regrettais même de ne pas avoir avec moi mon enregisteur de mini-disques, quand un troisième instrument se déclara, et pour celui-là aussi j’étais parfaitement placé à une distance qui ne nuisait pas aux deux autres instruments, une joueuse de didjeridoo entamait elle aussi sa lithanie. Je ne pense pas que les trois musiciens entendaient ce que les deux autres musiciens jouaient ni même a fortiori, se rendaient compte du caractère volontiers miraculeux de leur association imprévue, en tout cas je connus une demi-heure de grande félicité à les écouter. Ce qui avait un effet très positif sur mon humeur, j’étais en fait très content de cette curiosité qui était la mienne, comme rassuré qu’elle existât en dépit d’une mémoire visuelle qui foutait le camp.

Finalement, la vie valait d’être vécue.
 

Jeudi 10 août 2006

L’écoute, en pleurs, de l’émission de radio à propos des enfants et de la psychiatrie et son volet à propos de l’autisme — ce qui prouve bien, d’ailleurs, cette compréhension encore très imparfaite de l’autisme qui précisément ne relève pas a priori de la psychiatrie &#151, lors du débat je manque à plusieurs reprises d’éteindre le poste parce que décidément le ton coutumièrement pédant et auto-concerné de France Culture me sort désormais par les oreilles, mais voilà, au détour d’une phrase, ou d’un autre, j’apprends tel petit détail que j’ignorais encore, alors j’endure le discours des spécialistes qui ne sont pas modestes et au contraire, je prête une attention particulière à ceux qui sont humbles, à la fin du débat tout est balayé par le témoignage de cette mère qui me prend directement à la jugulaire, mère d’une jeune femme autiste de 33 ans qui ne peut absolument pas se passer d’elle, cette mère, cette femme, que j’entends dire avec une voix franche, comment peut-elle avoir un tel courage ? — les femmes vraiment ! &#151, que quand l’heure sera venue pour elle de mourir, elle préférerait sans doute emmener sa fille avec elle parce qu’elle n’a évidemment aucune confiance dans notre société pour la prendre en charge.

J’ai arrêté l’année dernière de me faire ce genre de noeuds au cerveau à propos de Nathan parce que justement ils assombrissaient l’horizon immédiat qu’il importait précisément de distinguer avec justesse, et Nathan n’a que six ans et Anne et moi la quarantaine, alors ça laisse encore un peu de temps pour y penser. Mais d’entendre cette voix de femme poser la même question pour sa fille qui a 27 ans de plus de Nathan ! Je sais maitenant que ce que nous faisons aujourd’hui, pourquoi nous nous acharnons, c’est dans l’espoir de ne pas avoir à se poser ce genre de questions dans 25 ans, de pouvoir mourrir tranquille.

Je sais aussi que par le biais du bon référencement de ce site et de son bloc-notes, ce n’est pas vantardise, mais les visiteurs du site arrivent de toutes sortes d’endroits en quête de décidément toutes sortes de choses, il y a des parents d’enfants autistes qui échouent sur ces pages, certains souvent désarçonnés d’ailleurs par le site, par son organisation inhabituelle, eux qui sont à la recherche d’informations structurées sur ce qui n’a pas d’ordre, on s’excuse, et d’autres parents avec lesquels nous avons de temps en temps un dialogue — malgré mon aversion des commentaires de blog, d’ailleurs ces personnes ne sauraient que faire de ces commentaires publics — pour ces parents, qui sont passés à côté de l’émission, et des fois que la longévité des archives de France Culture ne passe pas la fin de l’été, j’ai enregistré l’émission, un mail et je vous l’envoie.

 

Mercredi 1er avril 2009



Mes poussins s’étaient un peu fait marcher dessus samedi lors de leur dernier match, et comme je leur demandais ce qui d’après eux n’avait pas été, ce que l’on devait travailler en regard de ces trois matchs difficiles, l’un d’eux, plein d’esprit, m’a répondu qu’il leur avait surtout manqué vingt centimètres et vingt kilos par joueur. Et contre cela il semble qu’il n’y ait pas grand chose à faire. C’est vrai qu’à leur âge le physique varie du tout au tout, mais j’aimerais quand même leur donner quelques armes contre les colosses d’en face. Alors j’organise deux ateliers, un de placage et l’autre de soutien, je fais travailler le placage aux plus petits en leur envoyant les gros sur le râble et je les oblige à faire face, d’abord en reculant un peu, puis en me plaçant juste derrière eux, je les contrains à avancer sur les impacts en les empêchant de reculer, les chocs sont durs, mais de temps en temps, il y a un gros qui se fait couper en deux ou qui se fait retourner, alors cela donne du courage aux autres et bientôt tout le monde plaque tout le monde. J’augmente l’exercice, le joueur plaqué doit être soutenu et je mets les gros derrière les rucks, et j’attends d’eux qu’ils y aillent, ça gémit un peu mais je vois des ballons sortir proprement. Alors je leur fais remarquer que ce que nous venons de faire aujourd’hui est plutôt moins compliqué à faire que le placement, par exemple, ou les courses lancées et les avancées en ligne, c’est juste que cela leur demande plus de courage. Ça me donne parfois le vertige, cette confiance qu’ils me font, vaillants petits soldats, prêts à en découdre avec la machine à coudre, et foncer en baissant la tête. Je suis sûr qu’il doit y avoir des officiers de l’armée qui jouissent d’envoyer leurs troupes au feu, pour ma part, cela me remplit surtout d’interrogations et de peur aussi, et si l’un d’eux se cassait quelque chose — comme c’est arrivé l’année dernière — par exemple ?

Le soir, j’emmène Adèle se faire retirer les fils de sa cicatrice de la semaine dernière et m’assurer que tout va bien. Au mur du cabinet du médecin, une très belle fresque de François Matton (et une très belle toise aussi dessinée elle aussi à même le mur). Et c’est comme cela que notre médecin, est devenue lectrice du bloc-notes, qui leur avait été recommandé par un ami à elle, François Matton, et elle avait ri parce qu’elle me connaissait en tant que patient.
 

Mardi 1er avril 2008



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Lundi 20 novembre 2006

Rien de cette journée, passée à somnoler un peu à tout moment, puis à tomber dans un sommeil profond l’après-midi, pour finalement aller me coucher avec les poules ou presque. Quelle difficulté inédite cette semaine de récupérer les heures de nuit au travail !

Si tout de même, ceci, Madeleine en rentrant de l’école qui vient me réveiller en me faisant un câlin, le plaisir de ses cheveux mouillés par la pluie.

Remarquant en me réveillant qu’il fait nuit, le souvenir intact des semaines de nuit à Portsmouth, couché au matin quand il ne faisait pas encore jour et réveillé l’après-midi quand la nuit tombait déjà, l’impression alors de vivre plus au Nord. En plein hiver. Des nuits qui duraient toute la semaine du graveyard shift (l’horaire du cimetière).

 

Dimanche 18 octobre 2009



Regarder, assis comme au spectacle, à une terrasse de café déserte, le spectacle incomparable de la lumière du couchant se retirant de la façade de la cathédrale de Laon. Alliage assez parfait du spectacle de la nature dans sa grandeur et de la beauté façonnée par l’homme. Ca rend lyrique ces choses là, peut-être même un peu stupide. N’empêche.
Le bloc-notes du désordre