Lundi Serrano, je te pisse à la raie



Je me suis trompé. Pendant longtemps. A propos d’un de mes photographes-héros.

En 1989, il y a eu aux Etats-Unis un scandale dit des attributions des bourses d’aide nationales à la création (National Endowment for the Arts), le sénateur de la Caroline du Nord, un facho bon teint, Jesse Helms, a tenté de conditionner leur attribution à des codes de bonne conduite artistique, autant dire que les artistes qui auraient reçu de telles bourses (qui est une sorte de Saint-Graal pour les artistes américains, parce que souvent cela leur permet la réalisation d’un projet trop coûteux sans cette aide financière ou l’absence temporaire, parfois définitive, de leur travail alimentaire, voire professoral) auraient été moralement et contractuellement liés à ne plus rien produire qui soit, même de très loin, vaguement dérangeant. Dans mon souvenir une des artistes que Jesse Helms prenait comme exemple de dépravation morale indigne de recevoir une telle bourse, n’était autre que Nan Goldin, que nombre de musées dans le pays, au premier rang desquels le MOMA et son département photo présidé alors par John Szarkowski, s’arrachaient pour tenter de constituer des collections. Quant au conservateur du musée d’art moderne de Cleveland dans l’Ohio, il eut à répondre devant une cour de justice du bien fondé d’exposer les derniers travaux de Robert Mapelthorpe (très franchement quand bien même je pense que rien ne justifie d’exposer le travail indigent de Mapelthorpe, je pense qu’il est déraisonnable que le conservateur de Cleveland ait eu à répondre de son manque de jugement esthétique devant une cour de justice). Cette polémique a produit dans le milieu de l’art aux Etats-Unis une véritable onde de choc et un climat délétère, et nombre d’artistes dans le pays se sont évertués à produire des œuvres en réponse à la bien-pensance républicaine, à l’époque ce n’était que cela, votre serviteur a produit, à cette occasion, Mail Pornography qui fut exposé à la Randolf Street Gallery de Chicago en compagnie d’artistes du cru pareillement révoltés, pas le truc dont je suis le moins fier, autant le dire tout de suite.

C’est dans ce contexte troublé qu’un jeune photographe new-yorkais, d’origine cubaine, Andres Serrano a lui produit son célèbre Piss Christ, photographie d’un crucifix noyé dans un bocal d’urine, ce qui lui aura valu une carrière longue de péripéties, et, naturellement, une popularité irrésistible dans les écoles d’art dans tout le pays, le Piss Christ et son cortège de scandales sont rapidement devenus l’emblème de la révolte, l’exemple de toute argumentation sur le sujet, l’argument-massue anti-censure d’alors. Etudiant d’une école d’art américaine, j’avais rangé Serrano dans mes petites fiches parmi les good eggs. Et vous auriez raison de penser que je suis capable de la mentalité simpliste d’un rugbyman : ceux qui portent la même couleur de maillot que la mienne sont mes copains, quoi qu’il arrive. Ce n’est pas ce dont je suis le plus fier (et je tente de m’émanciper, à bientôt 50 ans, de cette façon manichéenne de voir les choses)

Aussi quelques années plus tard quand j’ai découvert à l’occasion de je ne sais plus quelle exposition à Paris la série des cadavres du même Serrano, j’avais été assez prompt à en faire les louanges, c’était d’autant plus tentant de le faire qu’une fois de plus je pouvais me targuer de connaître un photographe dont personne n’avait entendu parler jusqu’alors en France. J’imagine que ce snobisme me dispensait de nourrir la moindre pensée critique à propos de ce travail à la morgue, qui est pourtant, je m’en aperçois avec le recul, pour le moins problématique.

Par la suite, je peux dire que j’ai un peu perdu le fil de la carrière d’Andres Serrano, on pourrait presque me soupçonner du snobisme d’avoir perdu de l’intérêt d’un photographe qui était désormais connu de ce côté-ci de l’Océan Atlantique. Pour ma défense je peux arguer qu’Andrès Serano a peu exposé à Puiseux-en-Bray où j’ai résidé pendant cinq ans. Bref.

Le mois dernier je suis tombé sur un article élogieux à propos de sa dernière exposition à Paris, à la galerie Yvon Lambert, suffisamment laudateur pour que j’ai envie d’aller y jeter un œil, quand bien même, le sujet, Cuba, en tant que tel, ne me paraissait pas, d’emblée, être un sujet plastique porteur : je me méfie beaucoup de ces photographes plasticiens qui sur le tard reviennent à une forme de photographie classique, quand ce n’est pas du sous-photoreportage, manière d’asseoir leur autorité de grand photographe au sein d’une population complexée, les photographes, incapables de ne pas se reposer sans cesse la question de savoir si la photographie est un art à part entière, au même titre que la peinture, etc... jusqu’aux éternelles lamentations sur le fait que les œuvres photographiques ont une valeur financière tellement ingrate en comparaison des peintures etc...

Je suis donc allé voir cette exposition, et j’ai alors eu à rougir, seul, fort seul dans cette grande galerie, de constater que le héros (un de mes héros) de ma jeunesse de photographe était juste un tâcheron prétentieux, bouffi d’orgueil, en plus d’être un très sale con.

Je ne m’énerve pas, j’explique.

La petite trentaine d’images exposées chez Yvon Lambert ne vaut rien. Ce sont des images sans intérêt, absolument sans intérêt. Mais sans intérêt, pas comme le seraient par exemple, de façon passionnante, des photographies de Beate Struli ou de Jean-Luc Moulène dont justement le sujet est une forme d’exhaustivité dans l’ennui, non des images dénuées de la moindre créativité, des photographies voulues rares et exemplaires sorties d’une masse qui doit être fort pauvre pour produire aussi peu. Devant les photographies de la série de Cuba d’Andres Serrano, on peut résolument dire qu’il ne s’y passe rien, dans la rue, des Cubains sont attablés à une partie de domino sur un trottoir, image vue sans doute cent fois, celle de Serrano prise de loin, comme si le photographe avait eu quelque peur à aller prendre en photo ces joueurs de domino, image sans relief aucun et qui raconte absolument rien. L’image suivante est celle d’un intérieur, c’est mal cadré de façon frontale, mal exposé aussi, la différence de lumière entre le devant de l’image et et son arrière-plan est très mal négociée, c’est une image d’intérieur qui ne dit rien, en dépit de son petit portrait de Fidel Castro jeune, accroché au mur du fond et qui vaut à cette image vide de tout son titre de portrait de Fidel, des fois qu’on n’ait pas mis ses lunettes pour regarder cette photographie de très grand format un 60X80 (approximativement). N’est pas Jean-Pierre Tingaud qui veut. Et tout le reste est à l’avenant, l’exposition passe par une mosaïque de neuf portraits de Cubains, n’importe quel photographe de quartier fait mieux. Et elle se termine par un diptyque, une photographie prise dans une morgue vraisemblablement, des restes humains baignent dans du formol et une photographie de cimetière qui touche au sublime de non-photographie, chaque année des milliers d’apprentis-photographes vont dans les cimetières se frotter aux représentations mortuaires et religieuses et font cent fois mieux.

C’est ni fait ni à faire, et la taille des tirages et leur qualité laissent bien supposer que ce petit monsieur se croit très fort. D’ailleurs, information obtenue d’une conversation entre le galeriste et un client, les "petites" photos c’est mille dollars. Si vous avez vraiment mille dollars (ou beaucoup moins) à perdre, je peux facilement vous conseiller d’autres dépenses. On attendra avant de le faire que le fourbi soit réparé.

On l’aura compris cette exposition est vraiment nulle, de là à dire qu’Andres Serrano est un très sale con, on va encore penser que j’exagère.

L’exposition montre également en boucle dans un espace qui doit bien faire soixante mètres-carrés vide de tout mobilier, une vidéo — je ne sais pas comment font les autres artistes vidéos qui ne disposent pas de 60 m² pour projeter une vidéo — qui passe en boucle, et qui n’est autre que la succession à un rythme très rapide de photographies de panonceaux, dont le générique de début de la vidéo nous apprend qu’ils ont été achetés par Andres Serrano (le générique ne dit pas combien, ni même s’il les as achetés en personne — pour être attentif moi-même aux personnes sans abri, je ne suis pas certain d’en croiser à moi tout seul autant en un seul mois, mais je ne vis pas à New York — de là à penser que c’est à ses assistants que Serrano a confié cette tâche ingrate, forcément ingrate, je ne suis pas loin de le penser) à toutes les personnes sans abri qu’il a pu trouver dans les rues de New York pendant le mois d’octobre, panonceaux sur lesquels on peut lire, pas toujours en entier tant le rythme de montage est rapide, le message par lequel ces personnes sans domicile tentent, parfois avec humour, souvent sans aucun humour, d’attirer le regard des passants et de leur demander un peu d’argent pour vivre.

Le rythme de montage est important parce que justement il ne laisse jamais au spectateur le temps de lire entièrement le texte de chaque panonceau, et encore moins de laisser son message agir sur le spectateur. S’il fallait attendre une preuve (inutile) de l’indifférence de Serrano envers les personnes auxquelles il a "acheté" ces panonceaux, elle est tout entière contenue dans ce montage qui dit que l’artiste est uniquement intéressé par ces panonceaux en tant qu’artefact, objet de sa collection perverse. Un tel rythme de succession des panonceaux dépersonnalise dépersonnalisant irrémédiablement leurs auteurs, une personne sans abri étant assimilable à une autre personne sans abri, les sans abri ne valant que comme donnée statistique du paysage urbain. L’effet produit par ce montage dit assez que son auteur dérobe à ces personnes sans ressource leur dernier bien, leur parole. Voler les personnes sans abri, je trouve cela plutôt très mal.

Quant au fait que le grand artiste a acheté ces panonceaux, quelle générosité tout de même !, pour en faire, ce qu’il appelle pompeusement une oeuvre d’art, cette dernière exposée chez une des plus riches marchands d’art de la planète, dans une ville, peut-être même inconnue des vrais auteurs de cette oeuvre (si tant est que cela en soit une), parce que j’ai décidé de m’épargner l’analyse de tous les impensés d’une telle obscénité, cela n’appelle qu’une seule réponse : Serrano je te pisse à la raie ! (Oui, je suis désolé, je parviens à m’extraire à grand peine de ma mentalité juvénile de rugbyman, le langage suivra, mais une autre fois)

Le bloc-notes du désordre