Vendredi Formes d’une guerre, Lyon, 8 décembre 2011, 20h00



Formes d’une guerre sera rejoué au théâtre Kantor à l’Ecole Normale Supérieure de Lyon, le jeudi 8 décembre à 20h00.

Formes d’une guerre

Dominique Pifarély, violon et traitements numériques du son.
Michele Rabbia, percussions, traitements numériques du son.
François Bon, texte et lecture.
Philippe De Jonckheere images.
Sébastien Michaud, scénographie, lumières
Christophe Hauser, son, multidiffusion
Virginie Crouail, production, catherine

Formes d’une guerre, comme si vous y étiez

Pour imprimer notre flyer et le diffuser.



 

Mercredi Nanti de mon diplôme de décorateur



Allez, je peux bien vous le dire, mon rêve ce serait que les trains en France soient entièrement recouverts et habillés avec mes collages de photographies floues de mes Talus. J’imagine sans mal ces trains rangés, tous parallèles dans les grandes gares, immobiles mais portant tous les traces des paysages flous qu’ils traversent si rapidement toute l’année. Ou au contraire les mêmes trains filant au travers de ces mêmes paysages immobiles, et le train encore plus flou, comme s’il allait encore plus vite. Ca aurait de la gueule non ? Quelqu’un connait une personne hautement placée à la SNCF ?, je voudrais leur écrire, nanti que je suis de mon diplôme de décorateur, je suis certain que cela fera vive impression.

En l’absence de réponse favorable de leur part, j’imagine que je n’aurais plus qu’à m’acheter un train électrique et le décorer et m’amuser seul dans le garage. Après tout n’est-ce pas là mon véritable lot, et il est enviable, il ne faut pas croire : dans mon garage, je règne. Et je m’amuse beaucoup.  

Vendredi Edvard Munch n’a pas dû rire tous les jours



Edvard Munch n’a pas dû rire tous les jours, c’est tout du moins ce qui ressort de sa biographie, dont j’ai photographié la chute de chaque paragraphe, telle qu’elle était écrite sur les murs de son exposition à Beaubourg.




Edvard Munch n’a pas dû rire tous les jours, une nouvelle série de photographies numériques dans le Désordre.

 

Jeudi Music Covers ! au Point éphémère à Paris.



Je suis invité à participer à l’exposition Music Covers au Point éphémère, du 2 décembre 2011 au 14 janvier, Point éphémère, 200, quai Valmy à Paris. Vernissage le jeudi 1er décembre 2011 à 18 heures. Je tâcherai d’y être. Si je trouve un baby-sitter. Et si je ne traîne plus cette maudite crève.  

Lundi Trouvé sur une clef USB, un diamant incomparable



Les révolutions tout juste passées, en cours, ou à venir, du printemps arabe offrent un éventail large et complet de dynamiques qui sont, somme toute, assez compliquées à décortiquer, celles des révolutions. Et sans doute aussi, si des autopsies précises pouvaient en découler, nombreux seraient les peuples opprimés qui pourraient calculer au plus juste leurs chances d’aboutir dans leurs destinées révolutionnaires et d’émancipation. On a cependant le sentiment que l’embrasement ne ressort pas du calcul, mais bien davantage de l’intuition, par nature insaisissable. A contratrio, je me suis toujours demandé de quelle façon également intuitive, et insaisissable donc, fonctionnaient les dictatures dans leur écrasement du peuple, quelle était leur solidité effective, ou au contraire leur fragilité.

Je ne doute pas, naturellement pas, des grandes facultés de violence et de terreur dont un Etat tout-puissant et totalitaire est capable, en revanche il me semble que tout Etat puissant et totalitaire qu’il soit, il ne peut parvenir à dominer totalement son peuple, que la notion même de peuple contient la résistance nécessaire au pouvoir, à plus ou moins brève échéance, cela s’entend. La domination étatique ne peut pas être tellement nombreuse qu’elle s’étend absolument dans toutes les couches de la population de façon égale, allant jusqu’à tracasser ses citoyens, plus sûrement ses sujets, jusque dans l’accomplissement naturel de leur existence. Je me souviens par exemple qu’à Brno, certains de mes collègues tchèques les plus âgés étaient tout à fait capables de me parler de moments agréables et mémorables de leur existence tandis qu’ils vivaient sous le joug d’un régime communiste particulièrement autoritaire, régime qu’ils condamnaient par ailleurs sans équivoque et dont ils ne manquaient jamais de redire à la fois l’absurdité, mais surtout la crainte qu’il inspirait.

J’imagine que la question que je me pose, c’est de savoir à quelle distance raisonnable on peut se tenir du pouvoir étatique dans sa volonté d’opprimer en pouvant s’imaginer vivre, à la fois en résistance, mais dans l’abri hypothétique d’être suffisamment fondu dans la masse.

Le film Au revoir de Mohammad Rasoulof semble répondre avec précision à cette question : en fait les dictatures, ici le régime totalitaire de Mahmoud Ahmadinejad en Iran, ont un pouvoir proliférant qui va un peu au-delà d’une terreur induite et imaginée par ceux qu’elle opprime — attention, je ne pense pas, absolument pas, que les personnes vivant dans des régimes de dictature, imaginent les violences dont ils souffrent ou qu’ils ont à craindre, pitié !, ou encore, même, je ne sous-entends pas que le pire soit la crainte que de tels régimes inspirent, plutôt que sa matérialisation, son avènement. Cette étendue de la terreur est en fait telle justement que le moindre geste de la vie quotidienne comprenne toujours sa part de risques d’une part, mais d’autre part il est chaque fois urgent de le rendre le plus conforme possible à la norme en vigueur si on ne veut pas attiser, quasi immédiatement, les soupçons d’une surveillance très intimidante.

Et c’est sans doute là, dans cette terreur des gestes de tous les jours, qu’est contenue l’efficacité terrifiante d’une telle dictature. Et quiconque nourrirait le projet de quitter le pays, le fuir, d’une façon ou d’une autre, a toutes les chances de rencontrer très rapidement les traces d’une surveillance, qui, si elle n’est pas omniprésente, parce qu’elle n’en a sans doute pas les moyens matériels, n’en est pas moins très alerte. Et les difficultés qui seraient inhérentes à un tel projet de fuite paraissent se multiplier d’elles-mêmes si la personne qui tente de fuir est une femme.

La stratégie de fuite du personnage principal d’Au revoir est celle d’un recours administratif. Avocate ou juriste, impliquée dans la défense des droits de l’homme, elle a compris, sans pouvoir se méprendre, la nécessité de la fuite pour elle. Et décide donc d’employer une voie administrative pour laquelle elle engage les services d’un avocat spécialisé qui monte un scénario sensé épouser les lignes de contour de lois nécessairement liberticides mais qui prévoient néanmoins des interstices au travers desquels il paraît extraordinairement compliqué de se faufiler. Dans le cas du personnage interprété par Leyla Zareh, la stratégie de son avocat consiste à faire valoir qu’elle est enceinte et également invitée dans par une institution étrangère pour une conférence suite à un article qu’elle aurait écrit, qu’elle n’a d’ailleurs pas écrit, l’article en question est une fabrication de son avocat, la grossesse, si elle est bien réelle, a été entièrement voulue pour suivre le scénario.

Et suivre cette stratégie paraît déjà extrêmement complexe et ne tarde pas à lui valoir un regain d’intérêt de la part des services de police. Ce qui n’est jamais bon.

La tension du film est croissante, c’est un très merveilleux numéro d’acteur que nous livre ici Leyla Zareh, qui joue une forme angoissée de l’impassibilité tenace — on aimerait pouvoir envoyer Ryan Gosling, l’acteur désespérant de Drive (1) de Nicolas Winding Refn prendre quelques leçons de jeu, notamment pour cette impassibilité à la fois très crédible et dans laquelle s’insinue lentement le couteau de la peur — qui paraît franchir une à une les très nombreuses formalités qui vont lui permettre de prendre cet avion pour l’étranger. Le parcours est semé d’embûches, c’est le moins que l’on puisse en dire, toutes qui doivent être franchies et auxquelles, c’est là le plus terrible en somme, s’ajoutent les difficultés personnelles, la grossesse se complique et en parallèle des formalités légales, elle requiert également son lot de rendez-vous médicaux, parmi lesquels une amniocentèse qui ne sera pas porteuse de bonnes nouvelles, la relation avec un mari-fantôme s’étiole, sa mère s’inquiète, les voisins posent aussi des questions, le propriétaire fait des misères pour rendre la caution et au travail cela ne va pas fort.

Avec un courage extraordinaire, le personnage paraît réussir dans sa très lente extraction de la société iranienne, chaloupant entre un danger qui se rapproche, un premier contrôle à son domicile lui vaut une amende pour possession d’un démodulateur pourtant inopérant à capter les programmes satellitaires, puis ce sera une visite plus musclée des forces de l’ordre, en civil, qui aboutira à la confiscation de son ordinateur personnel, et une entraide irrégulière des uns et des autres, la secrétaire de l’avocat, qui ne refuse pas les bakchichs mais qui semble honnête et sincère en poussant son dossier, le portier de l’hôtel qui accepte de l’héberger les dernières nuits à Téhéran avant son départ, en dépit de l’absence remarquée de son mari ou, par défaut, de son autorisation écrite, soutiens qui ne sont jamais permanents, tout concourt à rendre le projet de fuite de plus en plus fragile. La construction lente, précise dans les détails, n’épargnant pas au spectateur des temps d’attente, par exemple le temps qu’il faut à la secrétaire de l’avocat pour se lever de son bureau, frapper à la porte de son patron, attendre qu’il veuille bien faire signe d’entrer, entrer, refermer la porte, poser la question, ce que l’on ne voit ni n’entend, écouter la réponse, rouvrir la porte, sortir du bureau de l’avocat, en refermer la porte, retourner s’assoir à son bureau et finalement répondre à la question, qui d’ailleurs, une fois, en appelle une autre et une comparable attente, cette construction désespérante tant elle est laborieuse et lente épouse à merveille la sinuosité du chemin de croix du personnage principal.

Et pourtant il y a quelque chose de tenace, de têtu presque, dans ce personnage de femme en fuite. De cette ténacité admirable, la même qui aura été celle de Mohammad Rasoulof et de son équipe, qui seront parvenus à la réalisation de ce film, avec des moyens qu’on devine ne pas être pléthoriques, mais pauvreté n’est pas misère, si l’éclairage est parfois réduit — ce dont le chef-opérateur se joue très bien en plongeant ses personnages dans des ombres opaques et inquiétantes — les compositions du cadreur sont également des merveilles de simplicité élégante, en dépit de difficultés que l’on imagine insurmontables, le film, apparemment, est arrivé en Occident, et ses festivals autocélébrateurs, via une clef USB, ce qui paraît dérisoire, mais le signe remarquable d’une ténacité qui utilisera des fentes particulièrement étroites pour fuir et résister à une dictature épouvantable.

C’est à la fois démoralisant de voir la pieuvre de ce pouvoir disposer de tentacules si pénétrantes pour tyranniser son peuple, mais c’est aussi un sentiment d’admiration sans borne de constater l’opiniâtretré de ce qui s’y oppose, malgré tout. La résistance de Mohammad Rasoulof et de son équipe peut paraître dérisoire dans ce qu’elle parvient à garantir de la dictature. Après tout, un film de fiction, c’est, pour nous les Occidentaux, auxquels il est adressé, peu de choses, chaque semaine nous apporte une douzaine de nouveaux films de fiction, et c’est à la fois un diamant brut et dense, que l’on ne peut, même à l’aide d’une forte et lourde presse, démolir et encore moins rayer. Un diamant, c’est tout petit, cela tient sur une clef USB, mais c’est d’une inestimable valeur et d’un éclat incomparable.

(1) En fait Drive de Nicolas Winding Refn est un film tellement mauvais qu’il résiste à la chronique, j’ai essayé, mais on ne peut pas se battre avec une amibe. Quand je pense aux critiques louangeuses que j’ai pu lire à propos de ce produit dérivé de Taratino ! Déjà Tarantino c’est au-dessus de mes forces, alors, pensez !, un suiveur pas bien malin ni très adroit...






Cet article est repris dans le Portillon, sous le titre Trouvé sur une clef USB, un dimant incomparable.

 

Dimanche Ce que l’on pardonne à ceux qu’on aime



Faut-il que nous aimions le cinéma de Philippe Garrel pour parvenir à tant lui pardonner. A lui pardonner sa direction désastreuse des acteurs, ou la distribution de ses films récents, à lui pardonner des dialogues en bois, dans lesquels les simplifications sont coupables, à lui pardonner son recours quasi-systématique au suicide comme un ressort de narration refuge, qui lui permet, si souvent, de ne pas avoir à conduire entièrement les situations qu’il a créées, à lui pardonner une certaine forme de ressassement, l’impasse dans laquelle sont systématiquement maintenus les sentiments entre hommes et femmes, à lui pardonner un plagiat souvent éhonté de ses maîtres, en tête desquels, ici, dans un été brûlant, Jean-Luc Godard, le Godard du Mépris. A lui pardonner bien d’autres choses encore, le script flottant, les très mauvaises peintures de son personnage principal, les raccourcis grossiers de la narration et ses stéréotypes — la très épouvantable scène de la pharmacie pour le test de grossesse.

Et pourquoi, et au nom de quoi peut-on pareillement et tant pardonner — surtout quand on se montre si terriblement sévère envers d’autres cinéastes qui ne commettent pas le dixième du quart de ces maladresses ?

Cela tient à des éléments minuscules. La façon dont les personnages de Philippe Garrel n’ont jamais à justifier de quoi que ce soit de socialement cohérent. Prenez a contrario un acteur comme Vincent Lindon. Mettez-lui une blouse blanche, il sera médecin (la Permission de minuit), enfilez-lui des tongues, un maillot de bain et un tshirt également blanc et il fera illusion en maître-nageur (Welcome), un costume et une cravate, celles de l’emploi, et vous en faites un premier ministre crédible (Pater). Les personnages de Philippe Garrel n’ont pas cet aplomb social, de Benoît Régent dans J’entends plus la guitare, à Daniel Duval et Xavier Beauvois dans le Vent de la nuit, ce sont des hommes errants, presque sans qualité. Les voilà qui butent plus rapidement sur les limites immédiates de leur être, sans doute cela d’ailleurs qui les conduit à ces fins en queues de poisson. Philippe Garrel l’a déjà dit dans maints entretiens, sa défiance vis-à-vis du capitalisme est totale, il ne sera jamais là pour accompagner ses personnages dans une quelconque individuation sociale. D’ailleurs, il ne sera jamais question non plus de débarrasser la table ou de faire la vaisselle, comme le dit Angèle (interprétée par Monica Belluci) s’adressant à Elisabeth, (Céline Sallette), il y a quelqu’un pour cela. Ou encore, plus loin, un des personnages principaux que l’on a vu faire bombance au restaurant, on apprend qu’il n’était pas prévu qu’il paye sa part. Il n’a qu’à dire qu’il n’a pas d’argent.

Non, ce qui intéresse Philippe Garrel dans son cinéma, c’est justement le cinéma. Et c’est précisément pour des moments de grâce tels que l’enchaînement de trois plans au début du film, que l’on trouve, c’est très personnel, toutes les raisons de lui pardonner les approximations qui vont suivre — sans doute parce que le cinéaste nous aura montré, de façon définitive, le mensonge de tout ceci. Soit une scène dans laquelle un metteur en scène explique nuitamment à son acteur, un officier de la Résistance en France, la scène qu’il va devoir jouer, description complète qui ne néglige aucun détail, ton fusil s’enraye alors du dégaines ton pistolet — et de s’adresser à l’accessoiriste, tu pourrais lui trouver un Luger ? — mais surtout tu es très calme pendant toute la scène. Comme si quiconque restait très calme, tiré du sommeil en pleine nuit pour livrer bataille contre une colonne de soldats allemands approchante. Et la scène ensuite, du cinéma, du vrai cinéma, ce n’est plus un acteur que l’on regarde jouer le rôle d’un officier de la Résistance en pleine nuit, mais véritablement cet officier de la Résistance, on a beau à la fois connaître le déroulement de la scène au complet, ses parcours, ses accessoires et ce que l’acteur doit jouer des directives de son réalisateur, ce que l’on voit, c’est bel et bien cette scène de cinéma, comme si elle était raccordée à un tout autre film que le nôtre, un film d’action. Bref, on se fait avoir, ce que Philippe Garrel ne manque pas de nous faire remarquer sur le plan suivant, une nouvelle scène du film fantôme se déroule sous nos yeux, mais cette fois on voit les mouvements de la caméra posée sur ses rails, on voit les rails, on a donc confondu. Il est étonnant de voir comment la succession de ces trois scènes n’a rien de surprenant, aucune scène que nous n’ayons déjà vue, celle d’un réalisateur donnant ses consignes à son acteur — que l’on pense aux premières scènes de The Party de Blake Edwards, cet exemple choisi parmi tant d’autres pour le plaisir de ce rapprochement très improbable entre les cinémas de Blake Edwards et de Philippe Garrel — et pourtant cette succession touche au mystère même du cinéma de fiction, une fabrication à laquelle on s’efforce de croire.

Dans un registre légèrement différent, mais tout aussi cinéphile — et là on pense au Fellini d’Intervista, à l’envers des décors de Cinecitta menacés par la ruine — c’est déjà plus crédible et convenu comme référence cinéphile pour Garrel, avec Blake Edwards, je me demande si je ne me suis pas un peu laissé entraîner — on goûte cette autre scène de cinéma dans le cinéma, plutôt vers la fin du film quand le personnage de Frédéric (Louis Garrel) se rend sur les lieux de tournage de sa femme actrice, Angèle, interprétée par Monica Belluci, pour y voir non seulement sa femme, entre les mains de son rival, le réalisateur de ce film dans lequel elle tourne, mais une reproduction de ce que ce jeune homme vit ces derniers temps, la fin de sa relation avec sa femme, mais jouée, par sa femme même, actrice, le tout dans un film de cape et d’épée, en costumes donc. En soi les glissements entre l’histoire, le récit qui est porté à l’écran, le film Un été brûlant et les scènes de cinéma fantôme que le film contient, ces glissements ne sont pas inédits, en revanche c’est le mystère même de la façon dont ils opèrent qui demeure très déconcertant, et dont on sent bien comment c’est cela même que Philippe Garrel s’est donné de capturer, de tenter de capturer, d’effleurer, plus sûrement, dans ce film, dont par ailleurs il semble se moquer grandement de lui conférer la moindre vraisemblance.

Et la boucle merveilleuse avec la dernière scène, le personnage de Frédéric meurt, lui apparaît son grand-père — Maurice Garrel, c’est-à-dire le véritable grand-père de Louis Garrel (Frédéric) — qui lui raconte l’histoire vraie ? de sa vie sauve grâce à un miracle lorsqu’il était résistant, son fusil s’étant enrayé, il avait fait bouclier d’une balle qui aurait dû lui être fatale. Ce qui naturellement est le récit mis en cinéma au début du film. Grandiose.

Le reste, c’est du bavardage, il ne fait aucun doute que si le film était plus soigné dans son traitement, les efforts commis à cette plus grande application priveraient le réalisateur de forces dont il doit absolument disposer pour ces scènes plus évasives. Et c’est pour cela, en somme, qu’il lui sera beaucoup pardonné.




Cet article est repris dans le Portillon, sous le titre ce que l’on pardonne à ceux qu’on aime.

 

Samedi exercices orthophoniques pour ministre autiste

Monsieur le Ministre des affaires étrangères.

Vous êtes un con.

Je ne peux pas dire les choses autrement. Mais à vrai dire, je ne m’en excuse pas. En tout cas ne comptez pas sur moi pour vous expliquer que vous êtes une personne non-comprenante.

Il y a deux semaines déjà, je relevais dans une émission de radio sur France Culture que c’était une mauvaise idée de qualifier Kadhafi d’autiste. Je ne vais pas réexpliquer encore et toujours les mêmes choses. Ce que vous allez faire, c’est un petit exercice de transposition. Il paraît que vous êtes très fort. Un cerveau dit-on. Un super-calculateur. Vous ne seriez pas autiste vous-même ?, Non je demande cela parce que c’est souvent que les personnes particulièrement efficientes intellectuellement ignorent qu’elles sont autistes. Donc, revenons à nos moutons, vous allez prendre cet article, et à la place des mentions d’adresse au journaliste-chroniqueur de France culture, vous allez remplacer par vous-même, Monsieur le Ministre des affaires étrangères, et à la place de "Kadhafi" vous allez mettre "Bashar Al-Assad". Je vous donne un exemple, là où il est écrit : "Et la chose lui paraissait singulière, voire emblématique du tyran, notamment du fait que ce dernier n’adhérait pas parfaitement au réel, ignorant des autres, en un mot, celui de notre chroniqueur, Kadhafi était "autiste"". ", vous lirez : "Et la chose lui paraissait singulière, voire emblématique du tyran, notamment du fait que ce dernier n’adhérait pas parfaitement au réel, ignorant des autres, en un mot, celui de notre ministre des affaires étrangères, Bashar Al-Assad était "autiste"".

Vous pensez que vous allez y arriver ?

Et sinon, je me demandais, cette arrogance du pouvoir syrien, son autisme dites-vous, cela ne vous rappelle pas l’attitude du premier ministre français en décembre 1995 face aux manifestations contre son grand train de mesures antisociales ? Je me souviens qu’alors il était sacrément autiste, le premier ministre.

Tenez, ne repartez pas si vite, je vous donne un autre exercice, un peu plus difficile, parce que cette fois il y aura peut-être des changements de conjugaison : prenez votre propre allocution à propos du pouvoir syrien et remplacez Bashar Al-Assad, par le premier ministre français en 1995. Je ramasse les copies dans une heure.

Faites-nous plaisir : dégagez ! Vous et cette clique de non-comprenants que nous avons pour gouvernement.


J’emprunte l’image de Juppé fatigué au Tampongraphe Sardon

 

Vendredi Faire théâtre de tout, mais pas n’importe comment



Faire théâtre de tout, revendiquait Antoine Vitez.

Prenez une idée merveilleuse. Le Méridien de Paris, cette ligne droite, dont le segment compris entre Dunkerque et Barcelone, passe, comme son nom l’indique, par Paris, et dont la stricte division en un million d’unités allait donner le mètre universel, et non plus la mesure du bras du Roi, entre l’index et l’épaule royaux. Le mètre universel serait désormais une fraction infime de méridien dont chacun pourrait, sur ce méridien même, s’estimer propriétaire. Et l’arpenter.

Deux siècles plus tard, le même méridien ne recèle plus de mystère scientifique, si ce n’est peut-être le paradoxe entre la rigueur désormais de l’étalon, coulé dans le platine, et la fausseté et l’approximation, avec lesquels fut obtenue sa mesure, ce même Méridien de Paris, en confier l’exploration à des arpenteurs contemporains, qui ne se soucieraient plus de la justesse des mesures, mais bien plutôt se livreraient à une exploration davantage à hauteur d’homme, et non plus des clochers et autres promontoirs desquels les arpenteurs révolutionnaires, Jean-Baptiste Delambre et Pierre Méchain, brûlaient des feux pour leur travail de triangulation nocturne. On prendrait sept arpenteurs, des personnes d’horizons divers, aux champs de connaissances différents, l’un serait architecte, un autre musicien, un autre encore plasticien etc..., à chacun on confierait une portion du méridien, à lui ou elle de collecter un matériau riche d’exploration et d’observation, on pourrait même leur donner une contrainte, une seule ?, oui, une seule, celle par exemple de ne jamais manquer de soumettre leurs semblables rencontrés sur le méridien de Paris à une question : qu’avons nous à faire ensemble ?

Pourquoi pas ? Cette question ou une autre. Mais un fil sémantique conducteur en lieu et place des mesures d’un très grand segment de droite, cela paraissait une très bonne initiative.

Et en guise de synthèse de tous ces matériaux accumulés par les arpenteurs, faire un spectacle dont la scénograpie serait assez ingénieuse pour donner à voir la richesse de telles sources sur une scène de théâtre. Confiez, de fait, une telle idée, généreuse et poétique à un scénographe talentueux qui trouvera quelques idées de schématisations hardies de l’espace et nul doute vous devriez assister à un petit miracle de théâtre, une modélisation de l’espace, un grand moment de scène, de ceux qui élargissent et agrandissent l’espace même du théâtre. Ici, je remarque que je reste marqué, comme au fer rouge, par la mise en scène d’Hamlet par Daniel Mesguish au théâtre de la Métaphore à Lille et comment il avait littéralement ouvert toute la scène, les cintres, jusqu’à la porte de sortie de secours, dans la scène pédagogique de la troupe expliquant au prince Hamlet ce jeu des illusions au théâtre. Faire entrer tout un méridien dans un théâtre, celui de l’Aquarium à Vincennes, cela paraissait prometteur.

Et maintenant, principe de réalité oblige, cette idée lumineuse, poétique en diable, les moyens même de la produire, confiez-les à quelques acteurs pesants, incompétents, contents d’être là, peut-être pas indoctes de la richesse de l’idée même de ce spectcle, mais tout à fait incapables, à une ou deux exceptions près, de faire décoller un spectacle, des acteurs en bois qui ne se départiraient jamais des caricatures du genre, déclamations, effets, afféterie, rire contraint, farce pas drôle. Ajoutez à leur incompétence manifeste, des difficultés d’élocution ou de mémorisation d’un texte et vous assistez au lent naufrage en deux heures, un assassinat en règle de ce qui aurait dû être un moment de rêve.

Parce que les Arpenteurs de Stéphane Olry, c’est justement cela, c’est le théâtre que l’on assassine, l’idée de rêve, de spectacle même. A force de tirer toutes les formes vers le commun, rien n’y fait le spectacle s’embourbe et ses seules tentatives crédibles de s’extraire de cette gangue tirent naturellement du côté du rire, de la blague manquée, manoeuvre dérisoire pour mettre les rieurs avec soi.

Et sans doute une des raisons, parmi les plus coupables de ce crime, demeure dans l’incapacité du metteur en scène, de l’auteur, en fait de toute cette troupe, de ce petit monde de théâtre, de s’extirper, un peu, des ornières coutumières et si fréquentes du spectacle, du théâtre : ici nous resterons englués dans le monde du nombrilisme. C’est à ce point consternant qu’une bonne moitié du spectacle s’essaye, d’une part à la récursivité en nous montrant tous les petits tracas de la scène — sans nous épargner les plantages, les pains, nombreux, semblent vouloir être excusés par des sourires de connivence avec le public auquel il sera beaucoup demandé, de patience — manière de nous expliquer à nous, le public, qu’un spectacle c’est tout un travail, de préparation notamment, dont le démarchage et la comptabilité ne sont pas étrangers, sans compter les revendications des uns et des autres — Ah ! les revendications de l’écureuil, un grand moment de bêtise crasse — et que voilà, on est entre gens qui se pensent brillants, qui sont capables de créer tout un monde à partir des plus viles viscitudes, du moins s’en croient-ils capables, et, d’autre part encore, la distanciation dont, ici, les effets seront toujours indigents, et le prétexte à masquer la médiocrité, à l’exception du passage de l’arpenteur musicien qui nous fait écouter ses captations sonores, seul moment du spectacle qui serait conforme à l’idée même que l’on se fait d’un spectacle avec de telles ambitions. Ce passage vaut d’être décrit, parce qu’il n’est pas simplement drôle, il contient surtout la seule chance encore vivante des possibles de ce spectacle. L’éclairage de la scène est alors réduit à la presque seule lampe frontale de l’arpenteur musicien, qui avait choisi de marcher nuitamment, il s’affaire derrière une petite console dont on imagine qu’il tire les sons et les extraits dont il commente les conditions d’obtention. C’est plein d’autodérision, cet arpenteur était sans doute le plus radical dans son approche, la marche nocturne et les captations sonores brutes, et ce qu’il nous fait entendre justement c’est le caractère dérisoire de ce qu’il a rapporté, mais qui est néanmoins incarné : il y a véritablement de la matière d’arpenteur qui finit sur la scène. Et ce sera la seule occurence d’une telle réussite, qui au vu du reste du ratage, paraît extraordinaire, quand cela ne devrait être qu’un tableau parmi tant d’autres de ce spectacle.

Et de façon inouie, tel un lapsus !, pas une fois ne sera fait mention de ce que les habitants du Méridien auraient eu à répondre à cette question un peu sentencieuse pourtant promise comme un leitmotiv au début du spectacle, qu’avons-nous à faire ensemble ?, — Ah ! la géénreuse idée ! — en fait, cette troupe se moque éperduement du reste du monde, elle évolue à quelques centimètres seulement du nombril de son auteur, ne comprend pas l’intérêt d’ouvrir son petit monde étriqué à un espace plus large, plus ouvert. Où, voilà comme on brade l’idée généreuse du début, en l’oubliant tout à fait, en oubliant ses intentions premières, cet oubli est tellement révélateur : la troupe de ce spectacle n’est ici que pour son médiocre plaisir d’être sur scène. On ne saurait trop recommander de ne pas aller voir ce spectacle, il est doûteux que la troupe s’apercevrait qu’elle joue tous les soirs devant une salle vide.

Faire théâtre de tout, on entend bien comme Antoine Vitez aurait aimé cette idée des arpenteurs d’une scène qui se serait élargie aux dimensions même d’un pays, en revanche, il aurait sans doute été horrifié de constater à quel point il avait été si mal compris par une troupe imbécile, qui, lorsque le sage montre le Méridien sur une carte, regarde les mains du maître qui déplient la carte, sans pouvoir comprendre que la carte n’est qu’une figuration du territoire.

Et l’on voit bien aux réactions des spectateurs de ce pauvre microcosme, qui ne tardent pas à rentrer chez eux, dès la fin du pitoyable spectacle, comment dans leurs conversations, ils sont déçus, certains même en colère, amateurs de théâtre, ils ont pu assister impuissant à son massacre. Des fois il faudrait se lever et hurler aux personnes prétentieuses sur la scène que cette insulte à l’intelligence, au théâtre même, non, n’est pas supportable.




Cet article est repris dans le Portillon, sous le titre Faire théâtre de tout mais pas n’importe comment.

 

Vendredi Travailler au Désordre



Piano préapré



Pour Daniel, en toute amitié


#1


Voilà bien le désordre des choses. Et comment elles se font dans le désordre. Et dans le site Désordre.

#21


Une chose en entraîne une autre.

#14


Il y a quelque temps j’avais mis en ligne la série des Fruits mûrs. Je pense que j’avais été un peu vite en manœuvre.

#13


La semaine dernière, dans mon effort de ne pas me laisser trop distancer dans les projets sur le long terme, je décidais de travailler deux petites heures à mon projet de film d’animation pour le laboratoire collectif d’Elémarsons. Le scénario initialement prévu est en train de gentiment voler en éclats, parce que pour cela aussi, je travaille dans le plus grand des désordres, plus exactement je passe très souplement d’une idée à l’autre, l’association régnant sans partage.

#16


Cette semaine, après avoir travaillé sur les trajectoires confuses de médicaments, d’abord circoncises par un lde mes jeux de labyrinthe, puis à même mon vaste cyclo artisanal — c’est-à-dire dans la courbure d’une feuille de papier blanc de 40X50cms — je voulais expérimenter avec des trajectoires nettement plus aléatoires et quoi de mieux que d’utiliser les dés à jouer dont j’ai une petite réserve dans un pot à yaourt sur une des étagères du garage, d’où sortent ces dés ?, plus aucun souvenir. Je les avais déjà utilisés pour la couverture de Précipités de Claude Favre chez Publie.net.

#17


Cent cinquante photos plus tard, je maudis la personne qui m’aura mis le pied à l’étrier de ces histoires d’animation, comme si je n’avais pas déjà suffisamment la propension à confondre photographie et cinéma, je traitais à la hâte les images, les retaillais pour les entrer dans le programme d’animation. Ça, c’est le moment que je préfère, après deux heures d’un travail fastidieux et méticuleux — après tout, ce projet d’animation est pour un groupe de punk méticuleux, soyons méticuleux — voir sous mes yeux ces petites choses acquérir une vie insoupçonnée me met chaque fois en joie, l’animation, nul doute, c’est le remède le plus efficace que je connaisse contre les syndromes dépressifs. Je compte prochainement écrire au ministère de la Santé — encore une de mes lettres mortes aux administrations de ce pays, des fois je me fais l’impression du duo Alain Cavalier - Vincent Lindon dans Pater, que des bonnes idées, aucune chance pour qu’elles soient un jour mises en pratique — pour encourager le recours à la thérapie de l’animation pour toute personne atteinte de dépression, plutôt que de dépenser des fortunes en antidépresseurs aux efficacités douteuses, achetons un appareil-photo numérique et un trépied aux dépressifs.

#18


Cette fois plus qu’une autre, je ne suis pas très satisfait de ce que j’ai fait, c’est trop linéaire et la nature même des objets que je viens de prendre en photo me met sur la voie de l’amélioration, faire entrer de l’aléatoire : je renomme prestement les cent et quelques fichiers grâce à un petit script aléatoire et j’obtiens une nouvelle animation qui me paraît plus surprenante.

#19


Tout à la satisfaction de cette petite image animée, je réalise que je dispose désormais d’un peu plus de cent variations de la même image, celle de mes dés jetés sur une feuille blanche, image que j’avais utilisée donc pour la couverture du texte de Claude Favre mais aussi comme élément signalétique de la série des Fruits mûrs. Et je souriais à l’idée qu’il était urgent de remettre un peu de désordre dans tout cela, parce qu’une photo unique d’un jet de dés dans le Désordre, cela faisait ordre.

#20


Je constituai un petit réservoir de ces images de jets de dés et j’ajoutai dans la balise d’insertion de l’image un script que je dois naturellement à Julien de telle sorte qu’à chaque appel de la page en question l’image du jet de dés ne soit jamais tout à fait la même.

#10


Du coup, je remarquai que même si je continuais de trouver valide l’idée de la série des Fruits mûrs, je trouvais que je ne l’avais pas poussée assez. Et qu’elle gagnerait sûrement à être enrichie de nouvelles associations, cela tombait bien, j’avais fait tellement de nouvelles séries cet été, je me mettais donc au travail.

#11


Plus proche dans le temps que cet été, il y avait de nombreuses photographies que j’avais prises la semaine passée, des photographies de feuilles d’automne, les prenant, c’était un matin dans le bois de Vincennes, je venais d’emmner les enfants à l’école, la lumière était magnifique et rasante, j’étais donc parti me promener dans le bois une paire d’heures plutôt que de rentrer directement à la maison m’enfermer dans le garage, c’était on ne peut plus sain, prenant ces photographies je me fredonnais l’air des Feuilles d’automne de Prévert. Revenant à la maison, je me faisais une tasse de thé tout en installant dans la platine — autrefois on disait "sur" la platine — mon interprétation préférée d’Autumn Leaves, celle du trio Jarrett/Peacock/De Johnette à son apogée, celle, longue, du coffret du Blue Note, une merveille, enfin, surtout quand Gary Peacock décide d’emballer les choses et entraîne ses deux camarades dans un de ces moments d’improvisation collective si fructueux et dont on se demande toujours pourquoi de tels moments ne peuvent démarrer sans le détour obligatoire par quelques mièvreries à la Cole Porter, des standards éculés, ici les Feuilles d’automne, Autumn leaves.

#12


Descendant dans le garage, je me suis mis au travail tout de suite traitant toutes les photographies prises ce matin, tout en écoutant d’autres morceaux fameux du même disque et j’allais mettre en ligne le défilement automatique de toutes ces images, comme j’ai pu le faire d’autres séries d’images, récemment, comme les Talus ou les traversées en train, quand je me fis la réflexion que je pouvais peut-être inclure dans ce défilement lent le morceau d’Autumn leaves justement.

#13


Mais je trouvais à la fois le défilement lent et à la fois l’association entre la musique et les images bien trop littérale. J’étais déçu parce que je ne pouvais pas exaucer ce désir récent — d’avoir travaillé à Formes d’une guerre a, en quelque sorte, aiguisé ce désir, de même qu’un projet encore balbutiant avec Dominique Pifarély — de mettre de la musique sur les images. Et c’est cette expression, pas très heureuse, de "mettre de la musique sur les images" — c’est presque aussi idiot comme formule que celle, très contemporaine, qui veuille que l’on ait à gagner des choses en "mettant des mots sur un ressenti", je n’insiste pas, je ne m’égare pas, je ne pars pas dans toutes les directions, je fais en sorte que l’on puisse me lire, mieux, comprendre ce que j’essaye de dire, dans le cas présent, cette façon très désordonnée qui est la mienne au travail — cette expression bancale donc, trouva un écho singulier dans une série d’images dans un répertoire voisin, celui de la veille en fait, images, très rapprochées les unes des autres, du défilement d’un fichier sonore dans le logiciel des traitements de son — ce jour-là nul doute, j’avais dû travailler à l’Image enregistrée. Et pourquoi je m’obstine à prendre de telles séries, pléthoriques, de ces images ?, il se trouve que depuis le début de l’année, je travaille aussi à un projet d’animation d’images fixes, mais je n’en dis pas plus, mon affaire n’étant pas encore très au point — pour les curieux à forte connexion, cliquer-droit ici en faisant enregistrer sous, vous en prenez pour 600 mégaoctets et c’est vraiment un brouillon, vous êtes prévenus. Finalement, je n’avais qu’à utiliser cette façon aléatoire d’associer deux images de tailles différentes que j’utilisais dans la série des Fruits mûrs et de faire en sorte que sur mes images de sous-bois d’automne, s’affichent aléatoirement dans leur choix et dans leur placement dans la page, des photographies de ce défilement d’onde. Mettre de la musique sur des images donc.

#3


Et qui dit coaxer le hasard avec la musique, naturellement on ne peut que penser à John Cage.

#4


Ma connaissance de l’œuvre de John Cage s’est faite en deux temps. Dans un premier temps, c’est Barbara Crane, à Chicago, qui m’a parlé de son œuvre. Je me souviens comment elle m’expliquait — je crois pour me défaire de l’influence de l’œuvre de Robert Frank sur mon travail, la pauvre, elle eut à blémir peu de temps après que j’avais remplacé Robert Frank par elle, influence d’autant plus tenace et donc difficile à s’en dépendre qu’étant également son assistant je vivais dans le voisinage même de sa production pléthorique et imprévisible — comment elle-même puisait son inspiration dans bien d’autres domaines que celui de la photographie, tout particulièrement dans la peinture et la musique me disait-elle, et, elle mentionna d’emblée l’œuvre de John Cage, dont certes j’avais déjà entendu parler, mais s’en faire expliquer les ressorts et leur fonctionnement par Barbara Crane, c’était tout à fait autre chose, notamment dans cette exhortation jamais démentie de faire une place, la plus large possible, au hasard, non sans en corriger les copies. Ainsi j’entendis parler de nombreuses œuvres de John Cage dont Barbara Crane m’expliquait les principes de production, les méthodes de préparation des pianos, les schémas de répartition spatiale des interprètes, bref tout un monde foisonnant de possibles qui m’émerveillait.

#5


Oui, mais. J’étais tellement marqué par la beauté conceptuelle de cette œuvre, dont j’admirais absolument les détours intellectuels si féconds que je ne pris jamais, je sais c’est complétement idiot, la peine de m’intéresser à la musique elle-même telle qu’elle était ainsi composée et inventée par John Cage. C’est souvent que je passe comme cela à côté de choses sublimes par manque de curiosité ou surtout d’approfondissement.

#6


Ce n’est qu’à mon retour en France que je découvrais, grâce à mon ami Daniel, notamment les pianos préparés et la musique pour Marcel Duchamp. Ce fut un choc immense. Au point qu’encore aujourd’hui il n’est pas rare que je puisse me réfugier dans l’écoute systématique des œuvres pour piano préparé pendant des heures, que je m’en charge, en quelque sorte, avant de me mettre au travail.

#7


Ce que j’ai du apprendre entre-temps, puis désapprendre à nouveau, c’était que si c’était une bonne idée de faire toute sa place au hasard, de lui ouvrir en grand les portes, il restait important, parfois, de corriger ses copies. Le hasard ne faisait pas toujours bien les choses.

#8


Ce que j’ai du désapprendre ensuite, c’était que de trop corriger les copies du hasard finissait par en diminuer l’impact et la puissance, que cela finissait par confiner au geste décoratif, une association hasardeuse n’est pas très heureuse, ni une ni deux, on la supprime, et de ce fait on finit par raboter les scories qui dérangent le pire facteur de notre jugement, notre goût. Le goût, c’est le plus haut rempart qui soit à l’advention, aux trouvailles et à l’innovation. Il faut l’étouffer. Le goût, c’est le confort et la paresse. Le goût, c’est ce qui assure la continuité et l’analogie, pire, la conservation.

#9


La série des Fruits mûrs — en fait ce sont, dans mon esprit, les fruits mûrs du hasard — est mon point d’arrivée dans cette réflexion : il n’est pas question de mégotter ni de biaiser avec le hasard. Et justement advienne que pourra. Et alors ce que l’on pourra m’opposer, c’est de savoir où est encore ma part de responsabilité dans tout cela ? Elle est, tout simplement, dans le geste, d’une part d’ouvrir les images au hasard, et de définir les canaux par lesquels ce dernier peut exprimer ses surprises. Dans quel but ?, surtout celui d’éduquer encore et encore mon regard de ce qu’il peinerait sans cela à entrevoir et imaginer. Par ailleurs endiguer le hasard, en veillant à la définition cohérente des paramètres de chaque script y recourant, est un travail, dans le site, qui est souvent mitoyen de celui de l’orientation des flux d’images.

#2


Et donc, Mycologie aléatoire, mon modeste hommage à John Cage, manière de payer, un peu, ma dette.




Les Fruits mûrs, Autumn Leaves et Mycologie aléatoire, trois nouvelles séries de photographies numériques dans le Désordre.

 

Dimanche Le crocodile n’est peut-être pas la meilleure métaphore qui soit du ventre et du sexe de la mère



La propagande est consubstantielle au comportementalisme. Voici une doctrine qui sait parfaitement mettre en branle ses théories boiteuses. Le réflexe conditionné donc. A force de creuser de profonds sillons pavloviens, on finit toujours par influer sur le comportement des patients, des parents des patients, des éducateurs, prodigieuse récursivité du phénomène, de tous. Et plus on se convainc que c’est la bonne méthode, plus la méthode est efficace et plus elle est efficace et plus elle est convaincante. Sans compter que, pour aider à la conviction de chacun, rien en vaut la construction d’ennemis, et les comportementalistes en ont un de choix, la psychanalyse. Ajoutez à cette cristallisation pas très saine une pincée de complexe de persécution, et une théorie devient une doctrine parfaitement aliénante, de laquelle il est impossible de s’extraire tant elle s’auto-alimente.

Dans mon petit travail de veille sur la question de l’autisme, j’ai un onglet intitulé Psychologie pour chiens qui me permet de surveiller un peu cette peuplade et ses drôles de mœurs, ce n’est pas celui que je consulte le plus souvent, lui préférant de beaucoup toute une galaxie de sites qui gravitent notamment autour du blog de Michelle Dawson — dont je dois dire ici que souvent je m’inquiète quand elle n’écrit pas pendant un moment, c’est le cas ces derniers temps. Dans cette veille artisanale, je bénéficie en plus de l’aide inestimable de ma petite notoriété de grand détestateur de la paire Pavlov-Skinner, et c’est souvent que mes antennes me renvoient des informations précieuses.

Un ami m’a donc signalé cet article de rue89 qui lui met rend compte d’une polémique éclose autour d’un film coproduit par Autismes sans frontières. Le film de Sophie Robert est intitulé Le Mur ou la psychanalyse à l’épreuve de l’autisme. Au moins cela a le mérite d’être clair. On sait d’où on parle dans ce film.

Le monde des comportementalistes, à force de s’abreuver à une source intarissable de schématisations, est un univers simple, construit de positions tranchées, nettes dans leurs contours et avec des marges larges qui permettent de s’orienter et de choisir son camp sans pouvoir se tromper. S’agissant des grandes thérapies révolutionnaires vieilles de trente ans que ces psychologues pour chiens nous proposent, il faut retenir leur point d’ancrage nodal : la psychiatrie et la psychanalyse mélangées ne font, de fait, qu’un et, représentent le Mal. Le comportementalisme et ses méthodes à deux balles — en fait, à deux balles, c’est mal dire les choses, en plus d’être inefficaces et totalitaires elles sont fort coûteuses, tant qu’à faire, mais passons — c’est le Bien, et en plus c’est le Bien opprimé, le Bien qui n’a soi-disant pas le droit de s’exprimer, bref toute ressemblance avec les grandes imprécations de la famille Le Pen qui n’aime rien tant que de se représenter baillonnée et de crier à cette injustice terrible qui leur est faite, toute ressemblance donc, n’est peut-être pas entièrement farfelue ni fortuite.

Le Mur ou la psychanalyse à l’épreuve de l’autisme est construit sur cette opposition simple des forces en présence.

D’un côté, une cohorte de psychanalystes, tous plus célèbres les uns que les autres, Esthela Solano Suarez, Eric Laurent, Alexandre Stevens, Laurent Danon-Boileau, Geneviève Loison, Aldo Naouri, Bernard Golse, j’en oublie sûrement, et parmi lesquels ce n’est pas du tout un hasard si l’on retrouve, figure quasi-centrale, Pierre Delion, le bouc-émissaire de choix des comportementalistes. Toutes ces éminences de la psychanalyse devisent aimablement à propos de l’autisme, s’essayent à des définitions, des théories et des débuts d’explications. Grâce à un très grossier travail de montage au sécateur, le spectateur attentif remarquera que les propos sont tous tronqués — c’est quand même très souvent que l’image saute, il faudrait leur dire, à ces apprentis faussaires, qu’à la fin on finit par renifler quelque chose de pas bien propre, quand l’image saute, la personne interviewée mais pas le décor, la caméra posée sur un pied, que le son est happé en fin de phrase, à l’oral, une virgule et un point ne produisent pas le même son, j’en passe — ce qui bien généralement les prive de leur contexte.

En fait, cela va au-delà du détournement de sens, c’est proprement haineux à bien des endroits, rapprochement de la caméra pour souligner tel défaut physique, travelling et panoramique pour trouver dans les bibliothèques des psychanalystes interrogés les figures honnies de Freud et de Lacan, manière de les montrer tels des fétiches — en fait, c’est étonnant comment une caméra comportementaliste voit dans ces deux portraits des totems pour des personnes, les psychanalystes, pour lesquelles ce n’est sans doute qu’un signalement, personnellement dans ma bibliothèque, si petite soit-elle, on y voit des portraits de Beckett, d’Artaud, de Michaud et Robert Frank, mais je jure que je ne fais aucune prière devant ses portraits le matin — sans compter que l’on a peu de mal à soupçonner une certaine haine naturelle de la figure de l’intellectuel et de sa bibliothèque. Ben oui, un psychanalyste, c’est souvent que cela lit, et d’ailleurs ce n’est pas toujours dans le seul champ de la psychanalyse, pour ma part j’ai plaisir de remarquer dans les rayonnages de l’un d’eux, je ne sais plus lequel, une monographie de Degas — en y repensant la même tranche du même livre figurait en bonne place dans l’abondante bibliothèque de ma seconde psychanalyste, je trouvais cela rassurant, ne cherchez pas à comprendre. Quand le montage est expéditif pour sampler littéralement les propos des uns et des autres, il prend au contraire un malin plaisir à s’attarder sur les blancs et les hésitations, qui plus est par le biais d’un très élégant fondu de laisser penser qu’aucune réponse n’a été finalement donnée à la question, ainsi à la question cruciale de la réalisatrice à propos de la cohérence de la psychanalyse en tant que théorie devant l’énigme de l’autisme on voit le professeur Bernard Golse réfléchir longuement avant de répondre, en fait avant de ne pas répondre, parce que le montage laisse tout le temps à cette hésitation pour se dérouler et finalement fondu au noir, le professeur Golse ne sait pas répondre à cette question, plus sûrement sa réponse a sauté au montage. Bref, toutes les ficelles du montage partisan y passent. Et ce sont de très grosses ficelles, qui retiendraient sans mal des navires à des bittes d’amarrage.

On donne un exemple de ce que l’on peut faire dire de cette manière. Un livre s’ouvre sur la photographie de Bruno Bettelheim, le nom de ce dernier apparaît à l’écran, de même que ses dates de naissance et de décès. Sommairement, une voix off explique que Bruno Bettelheim a été une grande figure de la psychanalyse et qu’il s’est principalement intéressé aux autistes en les comparant à des détenus des camps de concentration nazis, ça au moins c’est pas réducteur pour deux sous et tout le monde peut le comprendre. Plan de coupe, le professeur Delion explique que Bruno Bettelheim est une figure qui a été grandement victime d’injustice historique, il tente d’argumenter que Bettelheim a été l’un des touts premiers à s’intéresser aux enfants autistes en proposant une première piste de réflexion, l’autisme serait inhérent à une carence lourde dans la très petite enfance, laquelle serait comparable à celle des détenus des univers concentrationnaires, et Bettelheim ayant été lui-même un ancien détenu, c’est par cette empathie un peu particulière qu’il en est venu à ce début de théorie. Je ne vous fais pas un dessin, plan de coupe et la voix off reprend le pouvoir pour décerner un merveilleux point Godwin à ce pauvre Bettelheim qui n’en demandait pas tant, et pendant qu’on y est, dommage collatéral, cela permet d’écorner durablement la crédibilité du professeur Delion, lui aussi n’en demandait sans doute pas tant, il doit avoir tellement l’habitude que je suis toujours surpris de le voir se prêter pareillement à ce genre d’entretiens piégés. Pierre Delion n’aura donc pas le loisir de développer que si cette démarche n’était sans doute pas la meilleure, elle avait le mérite d’être la première initiative un peu innovante. Mais vous l’avez compris, la bienveillance ne sera pas de mise dans ce documentaire à charge.

De la même façon, la décontextualisation des concepts fonctionne à bloc. Dites le mot phallus dans trois circonstances, dans une assemblée de psychanalystes, dans la rue et dans une caserne, le même mot risque d’éveiller des images assez différentes dans l’esprit des interlocuteurs de ces trois contextes. Dans le cas qui nous occupe, lorsque Laurent Danon-Boileau ou Geneviève Loison parlent de phallus, ils ne peuvent pas savoir prospectivement que le public de leurs propos entendra "grosse bite". En substance, la psychanalyse étrangement accouplée avec la psychiatrie dans ce film, c’est le Mal. Les psychanalystes étant au mieux des allumés et des illuminés se gargarisant de formules choquantes, "l’inceste maternel", "l’enfant-phallus" et j’en passe, de telles formules prises en dehors de leur contexte psychanalytique ayant tôt fait de de mettre les rieurs dans son camp. J’imagine qu’il serait inaudible pour ces évangélistes comportementalistes de leur rappeler que psychiatrie et psychanalyse sont des disciplines mitoyennes mais non strictement superposables, cela demanderait sans doute de trop à des esprits qui se satisfont vite de la stigmatisation à la fois de la psychanalyse — dans le jargon des parents d’enfants autistes passés du côté obscur du comportementalisme on dit la "psycacanalyse" — et par extension des intellectuels.

Sans doute dans une autre causerie, dans un autre temps, je prendrai le temps de ne pas manquer de faire les comptes avec la psychanalyse, un peu, et avec la psychiatrie, beaucoup, pour ces offres thérapeutiques et leurs compréhensions souvent très insatisfaisantes de l’autisme, mais cela demanderait nettement plus de temps et d’argumentation que cela m’en prend de démonter les grosses ficelles d’un film de propagande.

Donc d’un côté ce panel dégoûtant de vieilles peaux caricaturées à l’extrême dans leur engoncement de psychanalystes, de l’autre les familles Courage, de celles qui ont eu la ténacité d’affronter une faculté vacillante bien qu’autoritaire et qui se sont tournées vers le milieu associatif, entièrement trusté par les comportementalistes, lequel vivier associatif leur a permis de sauver leur enfant. Ici on remarque que la famille d’enfants autistes, c’est toujours la famille Courage. Le désespoir profond, la dépression, le découragement devant cette épreuve qu’est l’autisme quand il advient dans une famille, il en est rarement fait mention, ou alors, dans un documentaire d’obédience comportementaliste, pour signifier que c’est là du passé, du temps où la famille était aux mains de vilains psychanalystes. Et je préfère dire tout de suite que j’ai naturellement une profonde sympathie pour ces deux familles, du respect et de l’admiration. L’image de la famille Courage, ce n’est pas leur fabrication, mais celle du film qui les montre.

Donc opposition.

Alors là, inutile de vous dire que, du point de vue du montage, cela marche du tonnerre, d’un côté les cols roulés et les calvities des intellectuels, et de l’autre des gens comme vous et moi qui se promènent à la campagne pour aérer les gosses, câlins, sourires, courses le long de la rivière, ambiance de dimanche après-midi, je suis comme vous, je préférerais cent fois passer l’après-midi avec de tels semblables à la campagne plutôt que d’écouter de vieilles barbes pérorer à propos du désir dévoyé, de la folie maternelle et autres grossièretés freudiennes.

Dans ces images du film, on sent une bien plus grande bienveillance, la réalisatrice et les parents se tutoient, ces personnes sont manifestement à leur avantage, il y a bien un ou deux détails qui clochent, mais l’ensemble est assez cohérent. Et cet ensemble sous-tend une dichotomie assez odieuse à l’intérieur même de ce qui l’oppose aux autres images, celles des chauves gris et poussiéreux, il y a deux enfants autistes, l’un s’appelle Guillaume, le bon autiste, et l’autre Julien, celui qui n’a pas reçu les soins providentiels du comportementalisme. Guillaume est désormais parfaitement intégré socialement, si toutefois cette notion a une quelconque signification, et il réussit à l’école, où il est un très bon élève, surtout en maths, allez savoir pourquoi ? Julien, lui, est incontinent, n’ayant qu’un accès très limité à la parole et apparemment il évolue dans un monde qui est sans grande adhérence avec le nôtre. Et on nous explique bien que c’est parce qu’il n’a pas eu accès aux soins miraculeux, à la fois par manque de place dans un centre idoine et aussi par manque de moyens de sa maman. Voyez comme la vie est injuste.

Le manque de précision du film sur certains points nous contraint d’extrapoler un peu. On peut se tromper. Guillaume et Julien sont tous les deux autistes. Soit. En revanche, il est manifeste qu’ils ne souffrent absolument pas du même type d’autisme. Ses excellentes notes en maths, une façon un peu pompeuse et convenue pour son âge de s’exprimer de même qu’une certaine capacité au retour sur lui-même et sur son autisme, laissent à penser que Guillaume serait plutôt un autiste Asperger ou dit de haut niveau. En revanche Julien-qui-ne-parle-pas, comme l’appelle justement Guillaume, serait plutôt un autiste de type Kanner. Attention, cela n’est pas un diagnostic, je n’ai naturellement aucune compétence pour en formuler un. Mais ce que j’essaye d’expliquer ici, c’est que l’on compare deux enfants qui ne souffrent absolument pas de la même forme d’autisme, un peu comme si, l’image est pénible, on comparaît l’autonomie d’une personne entièrement paralysée avec celle d’une personne qui ne le serait que des membres inférieurs, et qu’on en déduisait, très hâtivement, que les médecins de la personne paralysée des jambes sont de meilleurs médecins, plus compétents, que ceux qui soignent la personne entièrement paralysée. Et c’est terrible à dire, mais c’est à peu près toute la rigueur scientifique et intellectuelle dont ce film fait preuve.

Parce que c’est finalement là, sur cette étrange opposition, celle des deux familles Courage contre la tribu des zouaves psychanalytiques, que le film s’articule. Comme raisonnement, c’est aussi pertinent que de multiplier des pommes avec des oranges. Mais c’est là une articulation fréquente de la propagande comportementaliste, en matière d’autisme ce sont toujours les familles qui ont raison, envers et contre tous, singulièrement les très vilains psychanalystes, qui en plus sont très méchants parce qu’ils disent que l’autisme, c’est de la faute des parents. Voir chapitre sur la folie et l’inceste maternels, et on s’empresse de préciser que les pères ne sont pas en reste dans les manquements et les carences qui sont la cause de l’autisme.

C’est le même stratagème qui consiste à décontextualiser les paroles de nos psychanalystes, ici en les opposant à la gentille famille Courage. La famille Courage, elle, ne prend pas la pose devant sa bibliothèque, elle est juste composée d’adultes comme vous et moi, qui parlent une langue compréhensible par le commun des mortels, bref ce ne sont pas de ces coupables intellectuels qui vivent dans un monde déconnecté, et c’est naturellement nettement plus sympathique que la petite bande de rats de bibliothèque au teint cireux et poussiéreux à force d’avoir le nez dans tous ces vieux grimoires.

Et cette opposition est particulièrement opérante parce qu’elle s’appuie précisément sur une faille. Celle du malentendu profond qui existe entre les familles, les parents surtout, des enfants autistes et les psychanalystes, en grande partie dû au fait que ces derniers, lorsqu’ils reçoivent leurs petits patients, prennent en compte justement ces jeunes patients, et non leurs parents ou leur famille. C’est ce qui transparaît dans la remarque de Laurent Danon-Boileau lorsqu’il tente d’expliquer que, recevant un enfant autiste, il se met dans une très étrange position qui est atemporelle et la plus débarrassée qui soit des contingences sociales, voire familiales. Or ce que la psychanalyse ne pourra jamais prendre en compte, est-ce un problème de périmètre, de pratique ou tout simplement de définition ?, je ne sais, je l’avoue, c’est l’aspect collectif, familial, de la douleur et de la souffrance face à l’autisme. Pour les parents, c’est déjà assez difficile, lorsqu’ils prennent le chemin du cabinet de psychanalyse pour leur enfant autiste, de comprendre qu’ils devront rester au seuil, alors si en plus ils entendent les psychanalystes qui reçoivent leurs enfants développer des théories dans lesquelles, eux parents, n’ont pas le meilleur rôle, et ont, en fait, une grande part de culpabilité, pas nécessairement de responsabilité, on comprend comme toute parole psychanalytique est absolument inaudible par ces parents.

Et très franchement, si je devais adresser un reproche définitif à la psychanalyse devant l’autisme, tout du moins aux psychanalystes, c’est de ne pas comprendre cet antagonisme et de ne pas agir en conséquence. Ce faisant, ils font le lit de leurs adversaires directs, les comportementalistes, qui n’ont, vieille habitude propagandiste, aucun scrupule à exagérer cette faille pour rallier de nouvelles convictions, et partant, de nouvelles victimes pour la mise en application de leurs théories boiteuses.

Un dernier détail qui révèle en creux la manipulation de ce film, les méthodes données pour alternatives sont seulement mentionnées, pas la moindre explication — si ce n’est cette explication sommaire de la maman de Guillaume qui évoque les premiers pas de PECS. C’est une étrangeté habituelle de ces documents de propagande de la cause comportementaliste, ils sont souvent très silencieux ou opaques sur leurs propres méthodes et préfèrent, de loin, s’exprimer contre leur adversaire juré. J’ai ma petite idée sur cette curieuse discrétion.

Sigmund Freud par Andy Warhol  

Mardi Hotel California



Hotel California



Pour B.


Je n’ai jamais beaucoup aimé le jeu de la séduction. Sans doute parce que je n’ai aucun talent pour cela. Ce dont je me souviens le plus, finalement, c’est la façon, toujours cuisante, adolescent, avec laquelle mes premières avances, sans doute maladroites, empressées et surtout pas très malines, auront été éconduites. Et c’est cette marque au fer rouge des premières fois qui aura finalement déterminé, par la suite, la prudence excessive, la maladresse, la timidité ou encore l’abrupteté sidérantes avec lesquelles je me serais illustré, très rarement, on l’aura compris, avec succès. C’est amusant parce que j’en ai discuté avec ma fille Madeleine ces derniers temps, dont je ne peux douter que la motivation soudaine de ses questions trahit, sans pouvoir s’y méprendre, un intérêt neuf et vif à la fois. Et comme je lui expliquais à quel point j’étais si peu doué pour ce jeu de la séduction, il m’est revenu en mémoire ces moments d’angoisse qu’étaient les slows — mot extrêmement pratique au scrabble, c’est bien tout ce que je lui trouve. Les slows, c’était classiquement le moment de se lancer, mais quand se lancer ? Et souvent c’était trop tard, surtout qu’on n’était jamais tout à fait à l’abri d’un disc-jokey facétieux — ce que je comprends rétrospectivement aujourd’hui — qui vous shuntait le solo de guitares d’Hotel Califonia.

Bref, je me suis décidé à réparer mon tourne-disque. C’est pas encore au point. Du coup, ça vous laissera plus de temps pour réunir votre courage pour vous lancer, ou, au contraire, si vous êtes comme moi, être dévoré par l’angoisse. Ou pire, encore, ce que je ne vous souhaite pas, de repenser à vos propres interminables hésitations.

J’en profite pour signaler que j’ai fait une très ample mise à jour de l’Image enregistrée, presque une centaine de pages désormais à cette rubrique, du coup j’ai dû reprendre un peu sa structure et sacrifier, je me déteste, à l’empilement vertical.




Nouvelle mise à jour de l’Image enregistrée

 

Dimanche La perruque du directeur de cabinet



Hier soir je suis allé voir l’Exercice de l’État de Pierre Schoeller, dont je dois dire que j’ai peu goûté la complaisance à l’égard du pouvoir, notamment la servilité avec laquelle ce film voudrait nous faire croire que nos hommes politiques, singulièrement ceux de droite, c’est-à-dire, ceux qui sont au pouvoir depuis 1958, avec une parenthèse enchantée entre 1981 et 1983, qui brillent surtout pour leur incompétence, seraient ces surhommes au sommeil rare, survolant littéralement les affaires d’un œil vif et que leur vie trépidante est en fait un sacrifice qu’ils nous font d’eux-mêmes, à nous leurs administrés — sacrifice dont on préférerait qu’ils nous épargne, mais que voulez-vous ils sont comme ça, nos édiles. Après les journalistes embarqués, le cinéma embarqué.

Et je m’interroge tout de même, trouvant les critiques louangeuses à propos de ce film, que toutes soient, en plus d’être conquises par le film, en pâmoison devant la scène d’ouverture du film, dans laquelle on voit une femme nue entrer dans la gueule d’un crocodile, ce qui, en fait, n’est qu’un rêve, ce que l’on comprend, ouf !, en découvrant à l’écran le personnage principal, en fait endormi, — et ithyphallique — dont on apprend rapidement qu’il est ministre des transports. D’ailleurs on aimerait dire à la critique que la scène onirique qui débouche sur une scène de réveil est en fait un peu une tarte à la crème du montage. Ou est-ce que la critique officielle découvrirait soudainement un des plus anciens possibles du cinéma ? Mais passons. En revanche, dans ce concert d’éloges, pas une mention, à propos de cette scène, de son origine. Parce que voilà, autant vous le dire tout de suite, cette femme qui entre dans la gueule du crocodile ne vient pas tout à fit de nulle part, mais d’une photographie d’Helmut Newton qui lui-même photographiait là une scénographie de Pina Bausch. Non pas que cela soit condamnable de la part de Pierre Schoeller de se permettre cette citation, en revanche je suis perplexe quant à la naïveté de la critique qui s’en émerveille, tant cette image a l’air neuve pour la critique. Personnellement plutôt qu’un fantasme un peu court, emprunté dans l’imagerie tellement sexiste de Newton, ce qui m’aurait plus frappé, cela aurait été une citation de Joel-Peter Witkin par exemple, mais soyons raisonnable, j’imagine que c’est déjà un très bel exploit que la femme nue qui rampe dans la gueule du crocodile ait un âge comparable à celui du personnage du ministre.

Pour ma part cela aurait plutôt tendance à invalider la critique, que je trouve singulièrement peu docte sur ce coup-là, et de m’interroger alors sur la compétence de cette dernière quand elle encense un film, qui s’il n’est pas maladroit par endroits — la scène du coup de fil interrompu par l’accident de voiture sur une autoroute désaffectée est une merveille, c’est un peu dommage en revanche qu’elle soit si pesamment symbolique, on avait bien compris que notre personnage principal était ministre des transports, on a bien suivi le film, merci —, n’en est pas moins complaisant et servile, j’irai même jusqu’à y voir un certain éloge de la politique telle qu’elle est pratiquée par notre gouvernement d’extrême droite actuel, ce dont, je n’en doute pas, Pierre Schoeller se défendra. Mais avec une telle sympathie pour ses personnages qui sont autant de figures de la Sarkozie, on est en droit de se demander si le réalisateur ne s’est pas laissé contaminer par le langage dominant, la propagande, celle de l’activisme et de la communication omniprésente, et en dernier lieu par les personnages justement de la Sarkozie, le directeur de cabinet soit-disant cultivé, nous y reviendrons, la charmante chargée de communication flagorneuse dès les premières heures du matin, les jeunes dents longues qui écrivent les discours et qui jouissent manifestement beaucoup de leurs modestes prérogatives, ceux qui s’enhardissent à une initiative et qui se font reprendre sèchement et qui y reviendront dès le lendemain, pas dégoûtés, bref je ne fais pas un inventaire, vous lisez le journal et écoutez la radio comme moi, vous cumulez peut-être même la télévision, grand mal vous en fasse. Ce sont autant d’éléments visuels et de petits ressorts narratifs qui fonctionnent comme les fameux éléments de langage de nos hommes politiques, on ne peut que regretter que voulant montrer les coulisses de cet exercice nocif Pierre Schoeller ne s’autorise pas justement à bousculer un peu cette grammaire visuelle, allant jusqu’à recourir, de nombreuses fois, à cette belle superposition des écrans, notamment de téléphones de poche et autres ardoises numériques sur les images du film, apparitions brèves destinées à nous faire prendre la mesure de cette soi-disante complexité du travail de nos édiles, parant toutes les urgences, aucune ressemblance avec l’obsessionnelle (maladive ?) utilisation de cet artefact par Sarkozy, n’étant tout à fait le fruit du hasard, lui qui s’échine à nous faire croire qu’il est l’homme pressé par excellence, sans cesse connecté à son téléphone de poche, mais qui, au fond, tel le commun des mortels en profite surtout pour envoyer et recevoir des messages d’ordre personnel. Tout ceci n’est pas fondamentalement critique, en dépit des ambitions affichées par le film.

Enfin j’ai quelques questionnements, mais je me demande si ce n’est pas justement le manque de culture de la critique, qui m’y mène, quant à la pertinence de certains marqueurs culturels justement. Est-ce volontaire de la part de Pierre Schoeller de nous laisser penser que ses personnages n’ont de fond culturel qu’un vernis ni très épais ni très résistant. Le ministre lui-même ne prise pas beaucoup Wagner à l’opéra, et au contraire a besoin de ses chansonnettes de variété — Alain Souchon, c’est ça ?, j’avoue que je ne suis pas très sûr —, pour s’apaiser en voiture ? Son directeur de cabinet, lui, aime écouter le discours chevrotant de Malraux pour l’entrée au Panthéon de Jean Moulin, en buvant du Chassagne-Montrachet de 2000, sur des œufs au plat, ce qui est une faute de goût absolue, non, pas le millésime, irréprochable pour les Bourgogne blancs, mais les œufs pour boire du vin, quelle horreur ! pourquoi pas une petite salade vinaigrette pour aller avec ça ? (je dis ça mais en fait je n’y connais rien). On ne voudrait pas croire que les dernières péripéties de notre pauvre président tâchant de se donner les apparences d’un homme cultivé, ce qu’il n’est pas, et ce qu’il ne sera jamais, autrement plus sincère quand il commettait ses sorties à propos de la princesse de Clèves, ait quoi que ce soit à voir avec ces annotations, ces touches culturelles ? Est-ce que ce ne serait pas là, finalement, dans les détails, que se cache, pas très bien, la complaisance de ce film, qui à d’autres endroits aimerait nous faire croire qu’un ministre a la moindre chance de savoir mettre en route une bétonnière, ni même savoir à quoi cela sert, et qu’il faut mettre du sable dedans pendant qu’elle tourne, un peu comme notre président de petite taille fait les fiers-à-bras devant un manifestant à bout qui l’insulte, tout entouré qu’il est, petit bonhomme, d’un très nombreux service d’ordre.

Un élément donné pourtant comme central dans le film, la communication, est en fait très peu apparent, il s’agit de la meute de journalistes qui vivent au crochet des hommes politiques, les fameux journalistes embarqués, certes on les voit dans un ou deux points de presse, justement là où on les attend, mais on est loin, très éloigné en fait, de cette meute qui enregistre servilement, dans la porosité volontaire des genres, les faits annexes, les petites phrases et anecdotes, qui sont en fait le lieu même de la tricherie et du trucage. Cette absence dans le film, qui ressemble fort à l’absence de photographes, de cameramen et de perchmen dans les photographies lisses du pouvoir dans son exercice, trahit, en creux, que le film de Pierre Schoeller ne s’est pas affranchi d’une certaine fascination pour son sujet. Il règne dans ce film une odeur tenace de cette collusion, ce sont les coulisses du pouvoir, certes, mais les coulisses du pouvoir que le pouvoir acceptent de nous donner à voir — j’apprends de la critique nécessairement proche de la communication du film, loin de moi l’idée d’imaginer là aussi une quelconque pollution, pensez !, qu’une part de la trame de ce film a été écrite par un directeur de cabinet sous pseudonyme, je ne tiens pas à faire du mauvais esprit en toutes circonstances, mais est-ce que cela n’annule pas un peu le récit et sa tentative d’emphase sur le dévouement de ces hauts fonctionnaires allant jusqu’à la très grande privation de loisirs que de se dire qu’un directeur de cabinet a trouvé, apparemment, le temps, et le loisir justement, de collaborer extra-professionnellement à un tel projet ? (ou encore est-ce que cela n’était pas, au contraire, du travail de directeur de cabinet, précisément dans l’exercice de ses fonctions ?, je sais je suis terriblement soupçonneux).

C’est embêtant tout de même, pour un film qui se donne de montrer les coulisses du pouvoir, et même d’en offrir une certaine forme de critique, de tomber pareillement dans la contamination des apparences mirages de son sujet. Parce que naturellement on ne peut que soupçonner le syndrome de Stockholm, le réalisateur, avec les meilleures intentions du monde, de tomber sous le charme de son ravisseur. En effet cela ne fait que rajouter à l’épaisseur du mensonge constant une nouvelle couche de manipulations.

Mais peut-être qu’une œuvre de fiction nécessairement menteuse n’était pas le meilleur vecteur pour les objectifs affichés par le réalisateur. Une œuvre de fiction peut en revanche grandement aider pour fouiller la psychologie de ses personnages et développer des archétypes, on ne pourra pas, dans l’Exercice d’État, bénéficier d’une telle vue aidante, les personnages du film étant des caricatures lisses de ce que l’on imagine très bien des hommes de pouvoir, et pour cela nul besoin de ce récit et de sa fiction décidément faibles. Mais est-ce une surprise si un réalisateur se laisse souffler son œuvre par un directeur de cabinet ministériel que cette dernière soit médiocre ? Et contaminée.

L’émancipation politique est encore lointaine. Très.



Au passage je signale l’invraisemblable ressemblance entre l’affiche de l’Exercice de l’État et celle de De bon matin, on ne doit surtout pas y voir comme une difficulté à s’extraire de certains carcans, certains stéréotypes, mais c’est tout de même curieux.




Cet article est repris dans le Portillon, sous le titre La perruque du directeur de cabinet.

Par ailleurs il est tout à fait possible, et même recommandé de faire une lecture croisée de cet article avec celui-ci de Rémy Besson dans Culture Visuelle sur le même sujet, presque le même sujet  

Lundi La découverte désarçonnante du travail de Dove Allouche



Kadhafi autiste



Finalement je suis parvenu, grâce à la sagacité d’une fidèle lectrice — merci Laurence — à retrouver l’extrait de la matinale de France Culture de vendredi matin.

Quant à la photo je l’ai prise hier dans les rues étroites du centre médiéval de Clermont-Ferrand, dans lesquelles je trouve souvent d’étonnants collages pas tous volontaires. Celui-ci m’intriguait tout particulièrement tant il paraissait être une représentation très graphique de la forêt de mélèzes en chemin vers le Puy de Jumes que j’avais déjà beaucoup photographiée. J’avais dans l’idée que je pourrais tisser une sorte de parallèle entre ces deux forêts, mais je dois reconnaître que j’en suis, après coup, incapable. Pas davantage, pour le moment, de faire la chronique de l’exposition de Dove Allouche au FRAC d’Auvergne, tant cette dernière me désarçonne, je peine effectivement à formuler ses principes et surtout à en penser quelque chose de constant. En effet je ne cesse d’osciller entre une admiration folle pour ce travail fou d’assiduité, et ce que cela engendre de questionnements, notamment photographiques, à propos de l’origine des images, et la tentation par moments aussi de disqualifier sommairement ce travail, dont je trouve l’objet laborieux. Mais voilà je ne peux pas faire des remontrances à un chroniqueur, fut-il célèbre, de France Culture en lui intimant notamment de ne pas céder aux simplifications et aux raccourcis, et moi-même, dans le même temps, me rendre capable d’une disqualification hâtive. D’autant que plus j’y pense et plus je me dis que ce qui me pousserait à cette stigmatisation, ne serait autre qu’une certaine forme de crainte, celle que le travail de Dove Allouche, par certaines de ses propriétés, invalide certaines facilités auxquelles mon propre travail cède parfois, comme, notamment de jouer du grand nombre des images et de la facilité qui est elle de tous désormais pour produire de telles images.

Ainsi, et je ne tente pas de rapprocher absolument le travail de Dove Allouche et le mien, ce serait malhonnête, on ne joue pas dans la même catégorie, je me pose sérieusement la question de savoir si cette admirable épaisseur que prennent les images et les dessins de Dove Allouche ne viennent pas d’une volonté, quasi surnaturelle, de leur auteur, à les sortir du lot, de l’immense ensemble, informe à force d’être pléthorique, des images qui constituent ce qu’il convient d’appeler désormais notre consommation d’images, toutes indifférenciées, davantage flux, que capables de sortir du lot, aucune exceptionnelle. Et dans cette immense volonté est-ce que l’on ne trouve pas la marque exemplaire d’un véritable artiste ?

Et n’ai-je pas reçu une manière de décharge hier en regardant les quatre tirages — de procédé Fresson, ce que souvent je balaye d’un geste, qualifiant de telles images de picturialistes, ce qui m’intéresse peu au XXIème siècle — qui étaient extraits de la série Melanophila, images qui n’étaient pas sans me rappeler, dans leurs enjeux, mes propres photos de la série Talus. Or voilà, je vois bien comment ces images floues, dans l’œuvre de Dove Allouche, participent d’un questionnement très profond et très ample, dont les visées sont terriblement ambitieuses tant elles se donnent de saisir ce qui justement résiste beaucoup à la capture, de quelle que manière que ce soit.

En effet le travail de Dove Allouche s’attache à traquer des mouvements tout à fait infimes, de ces strates de temps parfaitement invisibles à l’œil, à moins justement de recourir à des procédés qui donnent une épaisseur au temps. Ainsi la série des livres entièrement constitués de fiches de retour de livres en bibliothèque, quelques deux mille receuils de poésie empruntés sur plus de quarante ans à une bibliothèque parisienne, livres rares, précieux et exigeants qui ne sortent pas beaucoup et dont on devine, dans les plis, qu’ils laissent des sillons infimes dans les âmes-fantômes de leurs emprunteurs. Toutes ces fiches qui laissent voir le titre de l’ouvrage et donc les dates auxquelles leurs emprunteurs étaient tenus de les rendre, sont reprographiées et réunies dans une douzaine de livres. Des effets infimes donc. Tout comme cet autre projet qui consiste à retourner dans le terrain vague qui a servi à Tarkovski pour filmer Stalker, et ce sont des photographies aux apparences faussement tranquilles, le décor n’a pas changé et du coup, trente ans plus tard, on finit par prêter à ces endroits indifférenciés les propriétés étonnantes du récit de la "zone", le personnage principal de Stalker.

Infime aussi paraît le travail méticuleux et lent de reprographie manuelle que Dove Allouche effectue de ses propres photographies, c’est la série Melanophila, par exemple, ou encore de plaques exposées par d’autres photographes en d’autres temps. En effet que nous dit Dove Allouche dans cette reprographie maniaque ? Dans la série Melanophila, son patient travail à la mine de plomb est un incendie sur l’incendie. Ayant photographié une forêt d’eucalyptus qui venait juste de brûler entièrement, les 140 images prises dans un intervalle de temps très court, une dizaine de minutes, sont ensuite, dans l’atelier, entièrement redessinées, vue après vue, la mine de plomb repassant sur les traces de calcinations photographiées, produisant des images extrêmement sombres et dans la contemplation desquelles le spectateur s’abyme, peinant au discernement dans tant de noir pour être finalement happé par ses vues de petites taille et donc, si sombres.

Pareillement les vues de chutes d’eau, de la série Surplombs semblent avoir demandé un travail considérable, cette fois-ci en lavis, et comme pour les vues très fouillées de Melanophila, on se prend à se demander, très prosaïquement, quelle est l’utilité — ose-t-on vraiment cette question en de pareils termes ?, cela paraît terrible — de recourir à ce procédé si laborieux et qui ne donne pas nécessairement une autre impression visuelle que celle d’une photographie ?

Et ce n’est pas tant la très délicate texture des "tirages" de Dover Allouche qui permet de justifier cette démarche écrasante de travail, non, il est matériellement impossible de se détacher de ce questionnement de savoir l’à-quoi-bon de la démarche même. Mais alors, naturellement, que l’on trouve, ou non, une réponse satisfaisante à cette question, les images que l’on regarde dans l’exposition acquièrent in fine l’épaisseur même de cette question.

Et pour cette fragilité, la profondeur du questionnement, la très remarquable détermination de l’artiste, on ne peut qu’être admiratif, de cette admiration qui nous pose bien des questions dans notre propre travail de plasticien. A la réflexion, les expositions qui nous poussent pareillement dans nos derniers retranchements ne sont peut-être pas si nombreuses. Espérons juste que l’on ne s’en trouve pas inhibé. Ce n’est pas toujours bon d’être trop profondément admiratif.



 

Dimanche Ici on noie les Algériens, et là l’histoire.



Quelle déception qu’Ici on noie les Algériens de Yasmina Adi ! Voilà un film qui passe complétement à côté de ses enjeux, alors même que l’on ne pouvait pas soupçonner, un seul instant, le caractère louable de ses intentions.

Dans le contexte haineux de la Guerre d’Algérie, et de ses répercussions à l’intérieur de la métropole, une manifestation d’Algériens contre le couvre-feu inique qui leur était imposé donne une occasion épouvantable aux policiers parisiens de donner libre cours à un déluge de violence : presque cinq cents Algériens trouveront la mort le 17 octobre 1961 et dans les jours qui suivront, nombreux d’entre d’eux étant par la suite jetés, morts ou blessés, dans la Seine depuis les ponts de Paris.

Yasmina Adi a retrouvé une quinzaine de témoins, très majoritairement des victimes, de ces faits abominables et se donne de retracer les événements, d’une part du 17 octobre 1961 mais aussi des jours sombres qui lui firent suite, en recoupant ces témoignages avec des images d’archives. Fort bien. Etant donné la volonté jamais tout à fait éteinte de l’Etat français, à l’époque également coupable des faits, peut-être pas en les organisant entièrement, mais en réunissant leurs conditions et en les favorisant, d’étouffer cet événement "inadmissible mais secondaire", selon l’expresion de De Gaulle, il est effectivement utile de faire, au contraire, toute la lumière sur leurs circonstances.

Sauf que l’on ne pourra jamais pardonner à Yasmina Adi son amateurisme au mieux, au pire, sa volonté de faire de l’histoire en ne se branchant qu’à une seule source, celle des témoins. Raul Hilberg, historien autrement plus chevronné, avait coutume de dire, par provocation, mais pas uniquement, qu’il préférait de ne pas écouter les témoins, le moins possible, parce que ces derniers l’empêchaient de mener son travail d’historien calmemement à force d’émotions. Raul Hilberg ayant travaillé toute sa vie sur la destruction des Juifs d’Europe par les Nazis, on comprendra que cela valait comme conseil pour tous les historiens. Ici on noie les Algériens est la preuve manifeste que n’écoutant que les témoins, on accouche d’une histoire pour le moins incomplète, quand ce n’est pas entièrement frauduleuse.

Et Yasmina Adi est sans doute elle-même trop prisonnière de ses émotions, en situant le tout début de son film au soir du 17 octobre 1961, comme un fait établi, elle démontre son désir trop ample de communiquer son émotion. Ce faisant elle passe à côté d’un enjeu essentiel de ces événements occultés, justement de les mettre objectivement, et historiquement, à jour. Ce début maladroit montre qu’elle n’entend pas pondérer, d’aucune façon, ce qu’elle tient pour une responsabilité unilatérale. Il ne s’agira pas ici, dans cette chronique à propos de d’Ici on noie les Algériens de Yasmina Adi, de remettre en question cette écrasante responsabilité de l’Etat français dans les massacres de cette semaine sanglante, qu’on se rassure. En revanche l’absence de situation dans un contexte un peu précis de ce film en fait rapidement un film coupable de simplifications, mais aussi de manipulations grossières, ce qui naturellement affadit son propos, quand cela ne le rend pas très discutable. Pas une seule fois le commentaire ou les témoignages receuillis dans le film ne font mention de la Guerre d’Algérie en Algérie, quelles sont alors les chances de comprendre les circonstances et le climat de ce qui était majoritairement, en métropole, comme le rejaillissement du conflit armé et dont le 17 octobre 1961, mais aussi Charonne, le 8 février 1962, furent les excroissances les plus saillantes ? Sans aucune recontextualisation, Yasmina Adi assigne au spectateur de prononcer une culpabilité à l’aulne seule d’une poignée de témoins tous concordants. C’est malhonnête.

Ce serait déjà en soi une très mauvaise chose, mais le film finit par employer des moyens particulièrement manipulateurs. Ainsi ne s’étant approvisionnée qu’à un seul terreau d’informations, Yasmina Adi est contrainte, lorsqu’elle veut décrire ce qu’il se passait à la préfecture de police de Paris, d’inventer de toutes pièces des dialogues — le pathétique "Ici les Renseignements Généraux" — qu’elles donnent à jouer à des acteurs contemporains, et pour maquiller ce subterfuge grossier, elle s’emploit à manipuler ces enregistrements d’aujourd’hui, à les travestir pour leur donner cette sonorité nasillarde et péremptoire d’époque — ces choses-là sont bien indiquées dans le corps du générique de fin, c’est assez discret pour passer inaperçu, et ce n’est pas non plus indiqué avec une grande clarté. Comparablement, presque tous ces témoins algériens ont manifestement été recquis de s’exprimer en arabe, ce qui n’est pas condamnable en soi, mais la façon dont ils laissent souvent passer des phrases en Français laisse croire qu’il y a peut-être là quelque chose de factice et de fabriqué.

La rigueur scientifique qui serait la qualité de tout historien un peu sérieux ne sera jamais de mise ici. Dans un montage pas très adroit, laborieux par endroits, expéditif à d’autres, réutilisant les mêmes images d’archives à des points différents du récit, les témoins se succèdent, pas un seul qui soit identifié, via un sous-titre, par son nom et le rôle qui était le sien à cette époque, ainsi ce n’est qu’à sa cinquième apparition à l’écran que l’on comprend que tel témoin était infirmier militaire au Palais des sports et que c’est en cette qualité que ce dernier a été le témoin des exactions des policiers français. De même nous écouterons le témoignage d’une personne ayant travaillé à l’hôpital psychiatrique de Sainte-Anne, sans jamais savoir quelle était alors sa fonction, son degré de responsabilité ce qui ne permettra pas de savoir quel était le niveau de complicité de l’administration et de la hierarchie de l’hôpital envers les femmes algériennes indûment internées. Ce qui est dommage.

Le film ne manque pas non plus de tomber dans quelques écueils très décoratifs, comme la petite animation à partir de planches-contacts sur lesquelles on voit Ray Charles dans les coulisses du Palais des Sports quelques jours seulement après la concentration des Algériens dans la même salle. Et c’est bien pire encore quand la même astuce minimale d’animation est utilisée avec les photographies identitaires des Algériens arrêtés, Yasmina Adi et son monteur ne se rendent-ils pas compte qu’ils participent symboliquement à l’indifférenciation des visages et des personnes qui furent massacrées et dont on s’est débarrassé du corps précisément dans la plus grande indifférenciation ?

Un film aussi partial naturellement passe entièrement sous silence le nom même du F.L.N. au point qu’on se demande quel fut la compétence de ses documentalistes, dont la réalisatrice fait partie, ce que l’on apprend du générique également.

Les intentions de ce film médiocre, aussi bienveillantes soient-elles, en étant pareillement incomplet, biaisé et tout bonnement manipulateur à bien des égards, participent à une certaine invalidation de son propos de nous édifier à propos de ces massacres. Ce sera sans doute très difficile de l’entendre, mais quand bien même la culpabilité de l’Etat français le 17 octobre 1961 et les jours qui ont à la fois précédé et suivi, cette culpbabilité ne fait aucun doute, que ce soit une souffrance indicible que cet état continue de nier sa culpabilité, il n’en demeure pas moins que cette culpabilité se trouve, même dans une mesure infiniment diluée, aussi dans l’organisation même de la manifestation par le F.L.N. Le passer sous silence, oublier de le dire, ou même ne pas le savoir, l’ignorer tout à fait, met en grave danger toute tentative de démonstration. C’est par exemple, pour la même période, sur un sujet voisin, le grand mérite d’un film comme l’Ennemi intime de Patrick Rotman, d’être sans faux-fuyants, et de montrer justement que de tenter de savoir qui a provoqué l’escalade de la violence, du côté français ou du côté algérien est vain. Chaque entretien est contextualisé, et chaque plan est destiné à accoucher de l’aveu de la violence de part et d’autre, chaque plan pouvant ensuite être réinterprêté à l’aulne d’une vision plus large, un véritable documentaire historique.

Donnons, en revanche, un exemple des omissions du film de Yasmina Adi.

Le comportement de la police française ces jours sombres-là ne peut être excusé ou même minoré. En revanche, il faut aussi savoir que dans son organisation des manifestations du 17 octobre 1961, le F.L.N. avait anticipé que d’assez nombreuses arrestations auraient lieu, de telle sorte qu’avant même les manifestations du 17 octobre, étaient déjà prévues celles du 18, du 19 et surtout celle du 20, celle des femmes, destinée à faire libérer les hommes arrêtés lors des manifestations du 17. La manifestion du 17 octobre avait été organisée comme une immense provocation faite aux forces de police. Ce que le F.L.N. n’avait pas prévu, en faisant un peu plus que de jouer avec le feu, c’était l’ampleur de la répression. Et longtemps le F.L.N. fut destabilisé et discrédité par la magnitude des répercussions de leur création.

Cette omission n’est qu’un exemple parmi de nombreux autres des inexactitudes de ce film, je n’ai pas le coeur de révéler toutes celles que j’ai décelées, j’aurais le sentiment de me rapprocher du voisinage révisionniste tellement salissant. Et c’est justement le danger d’un film aussi mensonger, il servira de munition au révisionnisme tant sont nombreuses les brêches dans lesquelles les historiens peu scrupuleux pourront s’engouffrer. L’imprécision est de trop nombreux plans d’Ici on noie les Algériens, qui ne bénéficie d’aucun appareillage historique, et de ce fait est réalisé avec une une indigence coupable. Avec les meilleurs intentions du monde. Mais il ne suffit pas de piocher dans des images d’archives et agiter ces images telles des fétiches pour pouvoir témoigner.




Cet article est repris dans le Portillon, sous le titre Ici on noie les Algériens, là l’histoire.

 

Vendredi Kadhafi n’était pas autiste



Kadhafi autiste



Pendant que je buvais mon café ce matin, je prenais les informations sur France Culture. Les informations étaient pleines à craquer de la mort de Kadhafi. J’étais stupéfait d’entendre à quel point on disposait finalement de peu d’informations en dépit de la volonté des différents chroniqueurs et autres intervenants de faire une place maximale à cette information, qui, c’est vrai, est importante, mais ne tient-elle pas dans sa simple énonciation ?

Et sans doute dans l’obligation de combler, j’entends un chroniqueur habituel de cette tranche horaire — dont je préfère dire tout de suite que je ne goûte habituellement pas les interventions, qui ont quelques étonnantes composantes, il est spécialiste de tout et semble par ailleurs incapable de donner son avis sur quel que sujet que ce soit sans raconter quelque partie de son existence — expliquer que lors de ses rencontres avec Kadhafi — ne vous étonnez pas ce type a manifestement serré la main de toute la Terre — il avait remarqué, chaque fois, ce travers de l’ancien dictateur de ne jamais regarder son interlocuteur dans les yeux. Et la chose lui paraissait singulière, voire emblématique du tyran, notamment du fait que ce dernier n’adhérait pas parfaitement au réel, ignorant des autres, en un mot, celui de notre chroniqueur, Kadhafi était "autiste".

Alors monsieur le chroniqueur de France Culture, j’aimerais vous expliquer deux ou trois choses. Dans un premier temps, il est toujours bon d’éviter les stigmatisations qui, nul doute, font du tort aux personnes qui sont déjà suffisamment victimes de l’objet-même de cette stigmatisation. De dire d’une personne qu’elle est autiste, parce qu’on ne le dit jamais en en pensant objectivement du bien, est blessant pour toutes les personnes autistes, parce que cela équivaut à dire que ces personnes ne peuvent être que des porteurs de leur symptôme, systématiquement négatif — sur ce point on remarque d’emblée qu’il est rare que l’on qualifie un quidam d’autiste, pour admirer ses capacités extrêmes de concentration, son hypermnésie visuelle, sa capacité de calcul ou d’autres choses encore, je n’insiste pas —, lequel devient synonyme d’un grave défaut, dans le cas présent, celui d’être indifférent à leur entourage. Nul ne se résume à ses seuls symptômes. Quant à dire d’une pourriture comme Kadhafi qu’il était autiste, revient à assimiler les horreurs associées à cette ordure, et elles sont pléthoriques, à une certaine forme d’autisme.

Vous allez m’objecter monsieur le chroniqueur-star de France Culture que je réagis trop fort, en grande partie parce que je suis directement concerné par l’autisme. C’est vrai. Mais est-ce que cela invalide mon cheminement logique ?, je ne le crois pas.

L’expression "autiste" est largement passée dans le langage courant. Comme de qualifier de schizophrène une personne qui présenterait des inconstances de points de vue, ou encore une autre personne débordée par ses émotions, d’hystérique. D’autres exemples existent, aveugles et sourds en prennent pour leur grade tous les jours. Ces pseudo-diagnostics psychiatriques sont légion dans la conversation courante, ils ont en commun leur volonté de disqualification des personnes qu’on enferme dans de pareilles approximations. Intellectuellement, je n’aurais pas de mal, monsieur le chroniqueur quasi-permanent de France Culture, à vous démontrer que de tels diagnostics sauvages ne sont pas pertinents, terriblement imprécis et réducteurs. Finalement chaque fois qu’une telle stigmatisation est employée cela trahit surtout l’opinion courte de celui ou celle qui l’emploie, et sa paresse, ou son incapacité, à donner une vraie profondeur à son argumentation. Alors je vais tâcher d’être bref.

Il se trouve que, dans le cas de l’autisme, la réalité soit extraordinairement complexe, aux antipodes des schématisations de son emploi dans le langage courant. Ne m’en voulez pas monsieur le chroniqueur omniprésent de France Culture, mais avec un peu d’expérience dans le domaine, couplée à une certaine volonté militante, notamment pour éviter les stigmatisations, dont l’exclusion finit toujours pas être la forme ultime, j’ai appris qu’il était important de toujours reprendre point par point le langage dominant. Et en l’espèce, vous êtes le langage dominant, cela devrait vous donner des responsabilités, des devoirs, celui de ne pas céder à la facilité du langage courant justement.

Votre emploi de "l’autisme d’expression courante" pour dire de Kadhafi que ce dernier n’avait pas une perception très ample de son entourage, d’Autrui, pour faire court, est on ne peut plus incohérent. Dire ou sous-entendre que la personne autiste ne perçoit pas ce qui lui est extérieur est une erreur, ou plus exactement une simplification coupable. Les personnes autistes perçoivent avec, au contraire, une immense acuité le monde qui les entoure, cette perception équivaut à une sorte d’apprentissage par coeur de cette perception dont elles finissent par être envahies au point, selon les cas, de peiner à la différencier de la perception qu’elles ont d’elles-mêmes. Une personne autiste n’est pas indifférente au monde qui l’entoure, elle peut paraître indifférente, la réalité est infiniment plus compliquée, et on peut souvent comprendre qu’envahie par cette perception au point de ne faire qu’un avec ce qui l’entoure, la personne autiste ne se comporte pas comme une personne attentive à cet alentour. Vous comprenez, j’en suis sûr, monsieur le chroniqueur omniscient de France Culture, que la nuance est importante, et que d’une certaine façon elle abolit le jugement de valeur. Dans le monde terriblement objectivé des autistes, les hierarchies sont faibles, utiliser nos propres échelles d’évaluation, à nous les neurotypiques, est, par définition, voué à l’échec.

Sur la question du regard, je vous renvoie avec plaisir à cette conférence donnée au Collège de France fin 2008 par Monica Zilbovicius de l’INSERM, dans laquelle elle explique que la fuite du regard de la personne autiste n’est pas une fuite à proprement parler, mais une absence de repères, un glissement bien davantage qu’une fuite, glissement qui échoue justement à s’arrimer à ce qui constitue, pour nous les neurotypiques, le point d’encrage de notre regard sur le visage de notre prochain, justement le regard de l’autre. Ce qui fait de ce point central le siège d’une convention, il est de bon ton de ne pas fuir le regard de son interlocuteur. Encore que ce soit là une politesse qui n’est sans doute pas entièrement partagée dans le monde et ses différentes civilisations, sur ce point, monsieur le grand reporter aux innombrables tampons dans le passeport, je m’efface devant vous, vos connaissances étant sans doute plus larges que les miennes.

Monsieur le grand reporter maintes fois primé, chroniqueur régulier de France Culture, je ne vais pas développer plus avant, je me doute bien que pour continuer d’être le spécialiste de tous les domaines ou presque, il est important de ne pas vous encombrer de telle sorte que vous puissiez rester à la surface d’entendement des choses. Ce n’est sans doute pas votre volonté à vous d’être pareillement placé dans une situation dans laquelle vous ne pouvez qu’échouer : devoir avoir un avis sur tout, même sur ce que vous connaissez finalement mal, votre employeur n’aimerait sans doute pas que vous restiez silencieux sur de nombreux sujets. En revanche gardez-vous des raccourcis, celui que vous venez d’emprunter ce matin ne mène nulle part.

Enfin, les mots ont un sens. Ou encore, comme le note Sigmund Freud, l’inconscient c’est le discours de l’Autre. Je vous laisse donc à l’examen de conscience auquel, nul doute, vous aurez à coeur de vous livrer.

Une prochaine fois ne soyez pas "autiste" avec les autistes. Ils pourraient vous en être reconnaissants, savez-vous ?

Je m’excuse ne pouvoir fournir l’enregistrement de l’extrait en question, mais cette partie du programme matinal sur France Culture n’était pas podcastée. Si d’aventure un lecteur disposait d’un enregistrement de cette émission, merci de me contacter, petite récompense.

Les lecteurs de ce bloc-notes me stupéfient chaque fois par leur réactivité, on me signale ce que sans doute je n’ai pas su voir dans ma colère, l’émission est podcastable dans son entier à cette adresse. Je ne dispose pas pour le moment des outils ad hoc pour en extraire le passage incriminé, je pourrais le faire dès lundi.
(mise à jour lundi 24 octobre 2011, son inclus)
 

Jeudi Quand De Jonckheere fâché, señor, lui toujours faire ainsi



A la pinacothèque de Chantilly, énervé par les conditions déplorables d’exposition, on enverrait volontiers les gens du château de Chantilly en stage au Musée National d’Art Catalan de Barcelone pour prendre quelques leçons d’éclairage et de muséographie, agacé donc, je finis par détourner ma colère de son objet en me lançant dans une série de photographies des reflets dont je fait mon impossible, perversement, pour les exacerber.

Quand De Jonckheere fâché, señor, lui toujours faire ainsi.

La photographie m’aura tiré de tant d’ornières personnelles.




Les Croutes dorées, une nouvelle série de photographies numériques dans le Désordre.

 

Mercredi La photographe du cauchemar américain



Une fois de plus le Jeu de Paume réussit une scénographie très remarquable, dans le cas présent pour nous faire toucher au plus près le mystère de Diane Arbus. Le visiteur est invité à entrer dans l’exposition par une première salle de petites dimensions dans laquelle sont exposées une petite huitaine de photographies parmi les plus connues de Diane Arbus, à la fois des portraits, tout à fait majoritaires et une photographie du château de Disneyland. Les dates de ces premières photographies sont assez variables comprises entre le début des années 60 et 1971, date à laquelle décède Diane Arbus. Sortant de cette petite salle apéritive, aux murs blanc cassé, on débouche dans la succession de deux salles plus vastes aux murs anthracites sur lesquels sont exposées une quarantaine de photographies des débuts de Diane Arbus, période durant laquelle on remarque une jeune photographe se cherchant encore, au travail, à l’aide d’un 24x36, tentant diverses choses, de la photographie de rue, surtout, du portrait plus rapproché, déjà, quelques photographies de commande, et une étonnante diversité de photographies aux recherches plus spécifiques, comme celles d’un cirque, et, déjà, plus assidûment les coulisses que la piste, mais aussi d’autres photographies dont on pressent, leur seul point commun, qu’elles tentent de donner à voir l’envers du décor et la fausseté des choses — l’une des toutes premières images est celle d’un immense écran de cinéma de plein air, un drive-in sur lequel est projeté l’image d’un ciel ensoleillé, lequel se détache naturellement sur un ciel nocturne ou de début de soirée.

Dans l’ensemble de ces deux premières salles, on entendrait presque les conseils de Lisette Model à sa jeune protégée qui ne va pas tarder à la dépasser tout à fait — en matière d’histoire de la photographie, il y aurait à dire à propos de ces couples de photographes, le premier ouvrant la voie à un photographe plus jeune qui finit par le dépasser dans l’explosion d’un talent que le premier n’avait pas nécessairement, je donne quelques exemples, Walker Evans et Robert Frank, Lisette Lodel et Diane Arbus, donc, Gary Winogrand, et Lee Friedlander, William Eggelston et Stephen Shore, Aaron Siskin et Barbara Crane, et sans doute plus tendancieux, Robert Heinecken et John Baldessari. Parce que finalement Diane Arbus finit par trouver une forme et un contenu qui lui deviennent propres au point de devenir sa signature, le format carré du 6X6, le portrait très centré — mais elle sait se garder d’en faire un système, le modèle n’est jamais strictement centré, quelques écarts sur la gauche ou la droite, ce qui est assez casse-gueule en 6X6, soit dit en passant, permettent, avec une infinie subtilité d’introduire le malaise, ce fameux malaise qui est en fait le véritable sujet de Diane Arbus, au-delà, bien au-delà, des personnes qu’elle photographie. D’ailleurs, c’est très personnel, mais si je devais isoler une seule photographie de Diane Arbus, comme l’étendard même de son travail, ce serait la photographie de l’arbre de Noël qui était trop haut pour entrer dans le salon de particuliers qui ont donc du l’étêter. C’est ce malaise, en fait la faiblesse de ses modèles, dont Diane Arbus abuse, flattant leur vanité pour les persuader de les prendre en photo, et c’est cette vulnérabilité qui finit par être photographiée et qui finit par devenir ce qui saute au visage du spectateur dans chaque photographie de Diane Arbus — on note qu’à la fin de sa vie Diane Arbus connaissait toutes sortes de tracasseries juridiques, poursuivie qu’elle était par des modèles qui ne goûtaient pas d’avoir été pareillement photographiés, leur acquiescement valant pour une toute autre image d’eux, celle qu’ils se faisaient d’eux-mêmes. En soi la méthode a fait florès, elle était singulièrement à la mode récemment, il ne faudrait pas qu’il s’en sente trop flatté, mais Olivier Roller a bâti son travail sur cette méthode, il lui manquera cependant toujours l’ingrédient essentiel et rare qui fonctionne admirablement dans chaque photographie de Diane Arbus.

Et c’est une chose que l’on peut découvrir graduellement au cours de toutes les autres salles de l’exposition aux murs redevenus blancs, et dans lesquelles on retrouve, à une très écrasante majorité, le corpus très complet des portraits de Diane Arbus.

Lorsqu’il a écrit la Chambre Claire, Roland Barthes aura donné à tout spectateur un outil d’une très redoutable précision pour regarder des photographies. Ce qui se trouve être d’abord une intuition chez lui, devient, en étant très finement développé l’outil même dont les sémiologues ne sauraient plus jamais se passer : les notions entrecroisées de studium et de punctum. Pour la clarté du raisonnement, j’en cite un passage dans la Chambre Claire.

Dans cet espace très habituellement unaire, parfois (mais, hélas, rarement) un détail m’attire. Je sens que sa seule présence change ma lecture que c’est une nouvelle photo que je regarde, marquée à mes yeux d’une valeur supérieure. Ce détail est le punctum (ce qui me point).

Il n’est pas possible de poser une règle de liaison entre le studium et le punctum (quand il se trouve là). Il s’agit d’une co-présence, c’est tout ce qu’on peut dire ... (...) ... mais de mon point de vue de Spectator, le détail est donné par chance et pour rien ; le tableau n’est en rien composé selon une logique créative ; la photo sans doute est duelle, mais cette dualité n’est le moteur d’aucun développement, comme il se passe dans le discours classique. Pour percevoir le punctum, aucune analyse ne me serait donc utile (mais peut-être, on le verra, parfois, le souvenir) : il suffit que l’image soit suffisamment grande, que je n’aie pas à la scruter (cela ne servirait à rien), que, donnée en pleine page, je la reçoive en plein visage.

Très souvent, le punctum est un détail, c’est-à-dire un objet partiel. Aussi, donner des exemples de punctum, c’est, d’une certaine façon, me livrer.

Dans la Trés Petite Bibliothèque du désordre, je donne deux exemples de punctums, qui font des merveilles et des étincelles pour le référencement du site.

Restons sérieux.

Un spectateur de l’exposition de Diane Arbus qui serait donc nanti du très remarquable couteau suisse sémiologique de Roland Barthes, ne manquerait pas de se livrer à une petite chasse aux punctums des photographies de Diane Arbus.

Au risque de me livrer donc, je donne quelques exemples saillants des punctums que j’aurais (re)trouvés dans les photographies de Diane Arbus hier soir. L’index pointu de la stripteaseuse qui soulève légèrement son sein gauche. La lèvre inférieure pincée sur le visage ravagé par l’acné du jeune patriote avec son drapeau américain, les chaussettes rouléee et le trou dans la jupe de la jeune femme trisomique dans la terrible série Sans titre, la feuille blanche froissée parterre dans le portrait de la veuve dans sa chambre, le petit doigt pas solidaire des autres doigts de la main de la serveuse dans sa chambre avec un souvenir, l’ongle cassé de la mère qui tient son bébé pleurant, les dents sales de l’homme du couple de Juifs dansants, la prise électrique incrustée dans le papier peint d’un hall d’immeuble, la prise est dans l’eau du lac, prête à électrocuter son prochain utilisateur. Je crois que l’on a compris ce que je voulais dire.

On pourra facilement m’objecter que c’est là une réflexion a posteriori, a fortiori que Diane Arbus n’avait pas pu lire la Chambre claire dont elle n’est pas contemporaine. Je maintiens. Il y a dans la démarche de Diane Arbus une qualité qui va au-delà de la frontalité, Diane Arbus est la photographe de l’angle aigü, de l’angle d’un seul degré, et c’est sur ce point, entre autres qualités indéniables, que l’exposition du Jeu de Paume permet de se faire une idée très nette.

Dans les deux premières salles au murs anthracites, on voit une jeune Diane Arbus à la recherche de son sujet, de sa méthode, elle ratisse assez largement avec un penchant, nous l’avons vu, pour l’envers du décor. Elle trouve au tout début des années 60 sa méthode, le 6X6, le sujet centré, je n’y reviens pas. Plus tard, pour des photographies dans une ambiance lumineuse trop sombre, elle est contrainte d’utiliser le flash — j’invente peut-être, je ne suis pas très sûr de ce que j’avance — et découvre en développant ses bobines de 120 la propriété étonnante du flash à objectiver, à augmenter le piqué, et à figer, elle intègre immédiatement cet outil précieux et finira même pas l’utiliser en extérieur, de façon de plus en plus compulsive. Ce faisant elle focalise de façon encore plus centrale, elle approfondit sa quête. Pour aller vite, elle atteint un nouveau niveau d’approfondissement un jour qu’elle photographie de jeunes adultes handicapés mentaux en institution — c’est la photographie isolée, au premier de laquelle un nain noir tente de faire une galipette pour, apparemment, le plus grand bonheur de ses cothurnes. C’est cette image qui fait le passage vers l’une des dernières de ses séries, Sans Titre, des personnes handicapées mentales sont photographiées, nombreuses d’entre elles le jour d’Halloween, elles portent des masques de sorcières qui ne masquent pas entièrement leur handicap et finissent par ajouter au malaise qu’inspire leur handicap. En ne variant pas d’un iota dans cette focalisation centrale, Diane Arbus, a fait le tour de la Terre, ne quittant pas son méridien d’origine, et se retrouve là où elle voulait toujours être, à l’envers du décor, à l’envers du décor de ses premières photographies. Ce faisant elle est devenue la photographe du cauchemar américain, au-delà-même d’avoir eu pour modèles ce qu’elle appelait elle-même les freaks, bêtes de foire, travestis, prostitués, drag-queens, la félûre que Diane Arbus a photographiée c’est celle-même de l’Amérique, et par extension, la nôtre, ses spectateurs.

Et ce serait déjà tout ce que l’on pourrait attendre d’une remarquable exposition rétrospective de Diane Arbus, mais une immense suprise attend le spectateur, une reprographie d’un des "murs" de Diane Arbus. Immense collage de photographies, principalement des images de Diane Arbus, mélangées à des coupures de journaux ou encore des photographies historiques, la célèbre photographie qui précède de peu leur exécution d’une rangée de Juis aux bras levée devant le mur de leur fusillade.

J’aime accrocher des choses au mur autour de mon lit, des images de moi que j’aime et d’autres choses, et je change l’accrochage plus ou moins tous les mois. D’étonnantes choses subliminales se produisent. Ce n’est pas le fait de les regarder, c’est le fait de les regarder sans vraiment les regarder, et ça finit par agir sur vous d’une façon très étonnante. Pas très sûr de ma traduction, je vous donne la version originale : I like to put things up around my bed alle the time, pictures of mine that I like and other things and I change it every month or so. There’s some funny subliminal thing that happens. It ins’t just looking at it. It’s looking at it when you’re not looking at it. It really begins to act on you in a funny way.

Les artistes ne sont pas toujours clairvoyants à propos de leur propre travail, il est étonnant de voir pour moi que lorsqu’elle meurt, Diane Arbus est à la tête d’un corpus extrêmement cohérent et dont elle ne semble pas nécessairement capable d’agrandir le périmètre sans se parodier elle-même, se trouvant là dans une position tout à fait comparable à celle de Robert Frank après la sortie des Américains. Robert Frank s’essaiera au cinéma un temps, avec des succès inégaux, le chef d’oeuvre de Pull my daisy ne trouvera jamais vraiment sa suite, et sans doute conscient que cela ne fonctionne pas très bien pour lui le cinéma, il inventera une nouvelle grammaire photographique celle des collages, des associations d’images ou encore des interventions graphiques à même ses tirages. Diane Arbus, elle, avait cette voie possible pour elle-même littéralement devant les yeux tous les jours, elle y travaillait tous les mois, sans s’apercevoir qu’elle détenait sans doute la clef d’une oeuvre nouvelle. Et nous les spectateurs ne connaîtrons jamais qu’un seul de ces grands tableaux.




Cet article est repris dans le Portillon, sous le titre La photographe du cauchemar américain.

 

Vendredi Les formes d’une guerre, c’est du travail



C’est à cela que vont ressembler les prochaines Formes d’une guerre, à Lyon, le 8 décembre — je vous en reparle plus précisément dès que je dispose de toutes les informations. En attendant cela n’a l’air de rien, un petit croquis sur une nappe de restaurant, en coin de table, mais cela me donne un travail considérable. Au point qu’après trois jours à ne faire que cela, reprendre de fond en comble mon interface et les pages sur lesquelle elle débouche, j’en avais un peu assez et j’avais besoin d’une récréation. Aussi ai-je mis à jour l’image enregistrée.




Nouvelle mise à jour de l’Image enregistrée

 

Lundi Dix mille photographies, en un peu plus d’un mois



Entre le 13 juillet et le 20 août, cet été donc, j’aurais pris dix mille photographies. C’est excessif, nous sommes bien d’accord. Et ce ne serait sans doute pas exagéré de dire que je confonds mon appareil-photo avec une caméra. Dans pareille pléthore, le choix pour arranger les collages de la Vie devient vite épineux. Et surtout c’est du travail. Ce qui explique que cette chronique ait tant de retard.




Nouvelle mise à jour de la chronique photographique de
la Vie

 

Dimanche Duchamp au coeur de la nuit



Duchamp au coeur de la nuit



Je suis à mon travail, toute la nuit, mais pas à Clermont-Ferrand, non, dans mon garage. Seul à la maison. Et cela me fait une drôle d’impression d’être pareillement seul, au milieu de la nuit, chez moi. Et dans les heures creuses de la nuit, pour me tenir un semblant de compagnie, j’ai allumé la radio dans la pièce au-dessus du garage, pas trop fort, de risque de déranger mes voisins, non comme des voix, j’ai mis France Culture — je pense à Philippe Didion qui l’écoute en dormant, le volume au minimum, en espérant, ainsi, paradoxalement, n’en rien manquer — dans la pièce au-dessus pour rompre avec la solitude. Et ça marche. Je ne peux pas dire que j’écoute vraiment ce qu’il se dit, j’en capte quelques fragments sans plus — je comprends mieux la tentative de Philippe, et comment elle n’est pas nécessairement vouée à l’échec, en définitive. C’est juste un peu de compagnie. Et c’est étonnant d’ailleurs parce que ce sont des programmes du coeur de la nuit, des programmes pour insomniaques, ce sont des archives. Et je suis saisi, en remontant me faire une tasse de thé, quand j’entends et réalise, in fine, que la voix qui me berce depuis une petite demi-heure au milieu de la nuit, c’est la voix de Marcel Duchamp.  

Vendredi Talus



Talus, une nouvelle série de photographies numériques.




Talus, une nouvelle série de photographies numériques dans le Désordre.

 

Jeudi Les journalistes sont des poètes suréalistes, des fois



Sur France Inter ce matin.





Sur France Inter ce matin.





Sur France Inter ce matin.



On dira ce qu’on voudra mais les informations à la radio, ils ont un classement très sûr des informations par ordre décroissant d’importance.

Juste avant "notre" petit reportage à propos du manque d’Auxiliaires de Vie Scolaire à l’école Decroly, c’était quand même très grave : de nouveaux attentats en Somalie, apparemment parmi les plus violents dans ce pays depuis de nombreuses années, étonnant d’ailleurs que cela ne soit pas tout de même un peu plus développé, on ne voudrait pas croire que la région, voire, et surtout, ses habitants, importent peu, du fait d’on ne préfère même pas savoir, puis c’est "notre" tour, et ensuite, on enchaîne, on enchaîne, le dernier téléphone portable à la mode n’est pas une révolution. Cette dernière nouvelle n’est pas, je ne pense pas, une information, mais de la réclame mal placée dans un intervalle de temps dévolu normalement aux informations.

Parfois je me demande quel effet cela finit par produire sur mes contemporains de recevoir ce grand désordre d’informations. Tout mélangé, mais tout taillé plus ou moins au même format.

Et on ne voudrait pas non plus paraître des hôtes douteux de la bonne grâce qui nous a été accordée de faire partie de l’information — ce qui n’a pas manqué d’aboutir au résultat escompté, l’inspection académique semble réagir, on aurait bien envie de leur dire, à l’inspection académique, qu’on se passerait bien de devoir passer à la radio, et de faire en sorte de répondre plus naturellement à nos demandes — mais quand même mardi soir, à la sortie de l’école, le journaliste présent devant le portail de l’école et qui nous a questionnés, devant les demandes pressantes et insistantes de la petite Thelma, a fini par avoir la bonne idée de l’interviewer elle, et alors nous avons tous assisté à ce petit miracle de sagacité, Thelma, cet enfant handicapée qui expliquait avec des phrases bien tournées à quoi ça lui servait d’avoir une A.V.S., et bien on se demande pourquoi ça a sauté au montage. Non pas que l’on est nécessairement benoît devant cette petite fille, qu’on la porte, nous parents d’enfants handicapés de l’école Decroly à Saint-Mandé, dans notre cœur, mais on se demande pourquoi cette voix d’une personne handicapée est remplacée par la voix de nous les adultes valides : les personnes handicapées, fussent-elles handicapées mentales, n’ont pas besoin d’interprète, surtout quand elles parlent dans une langue aussi intelligible que celle de Thelma.

Pour illustrer cet article, j’ai piqué une photographie sur le site du Monde, c’est pour compenser la photographie qu’ils m’avaient prise en D.R. il y a quelques années, comme ça on est quittes.  

Mercredi Quand le manque d’A.V.S. à l’école devient un marronnier de la rentrée scolaire.



Sur France Inter ce matin.



Extrait du reportage de France Inter à propos de la carence des A.V.S. (Auxiliaires de Vie Scolaire) dans l’Éducation Nationale, mardi 5 octobre 2011, 16H30 devant l’école Decroly. Malheureusement on n’entend pas dans ce reportage l’interview admirable de la petite Thelma qui a expliqué avec une éloquence remarquable à quoi ça servait les A.V.S.

Quand le manque d’A.V.S. à l’école devient un marronnier de la rentrée scolaire.  

Mardi Cartes postales de Catalogne



J’ai fait un très beau voyage cet été. A barcelone. Je vous en ai rapporté quelques cartes postales. Que vous pouvez d’ailleurs envoyer à vos proches.




Les cartes postales catalanes, une nouvelle série de cartes postales électroniques dans le Désordre.

 

Samedi Dans le bordel des images



Nul ne ressort indemne de l’Apollonide, maison close bien tenue par une mère maquerelle dans les beaux quartiers de Paris, à l’aube du vingtième siècle, fréquentée par des amateurs bien mis et suffisamment riches pour se payer, pour certains, des nuits entières près des prostituées de la maison. Les clients n’en sortent pas indemnes au point que l’un d’entre eux, un matin, ait bien du mal à rejoindre son domicile. Les prostituées n’en sortent pas du tout, la liberté c’est dehors, pas, par définition, dans une maison close. Et nous les spectateurs ? Pour nous c’est bien pire, tant nous sommes rendus à nous-mêmes et principalement à un examen de conscience amer, quant à notre époque, paradoxalement, s’agissant d’une maison close du début du XXe siècle, notre comportement, notre vie sexuelle, nos fantasmes, et surtout nos images.

L’Appolonide, souvenirs de la maison close, le dernier film de Bertrand Bonnelo, est un film à la structure entièrement enfouie dans ses images, cachée par elles en même temps que construites par elles, qui comparablement à ses films précédents, De la guerre, ou encore du Pornographe, préfère, une peinture impressionniste dont la succession des touches débouche sur un tableau à la lumière sans cesse mouvante, à une peinture plus emportée et dont les effets de surprise seraient moins nombreux sans doute. Un spectateur inattentif aura probablement l’impression d’un film alangui et lent comme le sont les filles qui descendent dans le salon attendre les clients et qui prennent des pauses aguichantes sur les divans du boudoir. Le thème du film est précisément le jeu des apparences avec, pour motif, le miroir sans tain, révélateur des trompe-l’œil.

La maison close est un piège. Une jeune femme de seize ans écrit à la mère maquerelle pour y entrer, dans l’espoir d’une émancipation qu’elle vient chercher au mauvais endroit, sans comprendre que par le jeu d’une comptabilité à double tiroirs, elle se constitue, en fait, prisonnière d’une mère maquerelle, qui aura désormais la main mise absolue sur son existence, pouvoir qu’elle semblera exercer, en apparences seulement, avec bonhommie et bienveillance, femme perverse terriblement manipulatrice qui instrumentalise même ses deux enfants pour s’attirer une compassion très usurpée.

Une fois les femmes piégées, elles deviennent, au sein même de la nasse, de terribles prédatrices, excellant, bien entendu, dans l’art de farder les réalités, l’une d’elles dans le rôle de la geisha, est même capable de faire admirablement semblant de parler japonais, ce qui semble produire un effet très puissant sur son client, le japonisme alors faisait fureur, que l’on repense aux toiles des impressionnistes contemporains. Le monde aux mille faux reflets, que les prostituées créent pour envouter leurs clients est épié au travers de miroirs sans tain par la mère maquerelle, qui parfois y invite un client, plus fidèle que les autres sans doute, maintenant de la sorte des frontières floues à cet univers conçu pour la jouissance des uns et pour être la prison sans barreaux des autres. Rien dans ce monde n’est à sa place définitive. Et le film joue de cela en pratiquant la surenchère d’invraisemblances typiquement cinématographiques, le faux japonais que la jeune Pauline de seize ans improvise pour faire plaisir à son client amateur de japonisme, est vraisemblablement une véritable tirade de japonais. Ce dont nul, à moins de parler japonais, peut apprécier la véracité.

Et une chose dont le film se garde bien, c’est de la complaisance, selon un procédé qui joue à la fois sur un montage qui paraît fort libre et qui est en fait d’une précision chirurgicale, mais aussi sur la peur du spectateur : une des prostituées est défigurée par un client maniaque, parmi les premiers plans du film, et cette scène primale qui n’est jamais totalement éloignée, qui revient de temps en temps par le biais de flashbacks inattendus, instille chez le spectateur la peur sans cesse de la revoir : on est au bordel, les femmes y sont belles, très dévêtues, tout est douceur apparente, on se laisserait volontiers charmer, mais en fait on vit dans la peur de notre confrontation d’une part de la scène de la défiguration qui menace sans cesse de revenir, convoquée de façon inattendue par des effets de mémoire involontaire, mais aussi appeuré par les apparitions de Madeleine, celle que l’on surnommait autrefois "la Juive", la plus belle femme du XXe siècle, désormais monstre défiguré et que l’on appelle maintenant "la femme qui rit", totem d’apparences, celle qui est affligée d’un rictus permanent est une femme cassée, au malheur éternel, comme l’est "l’homme qui rit" de Victor Hugo.

Les prostituées sont des prisonnières infiniment martyrisées, seulement entre elles sont-elles capables de douceur et de prévenance, de se prendre dans les bras l’une de l’autre pour un réconfort passager et chaleureux, la morale s’arrange de leur esclavage en prétendant fort autoritairement qu’elles sont, de toute manière, anthropologiquement plus faibles, elles possèdent, une étude très sérieuse en témoigne, des crânes plus petits qui sont plus étroits parce qu’ils habitent nécessairement des cerveaux nains dans lesquels l’idiotie et la sottise sont les hôtes les plus fréquentes. Troublante scène que celle de la prostituée algérienne qui pleure en lisant cette étude que lui a fait passer un client, même sans perversité, juste sûr de son bon droit de domination économique et donc sexuelle. Nous y reviendrons.

Outre la terreur sourde qui règne sur le film et qui menace sans cesse de nous repasser devant les yeux la scène de la défiguration, Bertrand Bonello ne s’attarde pas de trop à nous installer dans cette douceur inquiétante, pour, au contraire, nous tendre le miroir, c’est la scène du déjeuner entre les prostituées, l’une d’elles s’amuse de l’idée de créer sa propre maison close, mais pour des clientes, et dans laquelle les hommes seraient les prostitués et seraient des hommes bien faits, propres, et dociles au point de bander dès qu’on l’exigerait d’eux. Idée réfutée par une de ses consœurs, les clientes ne seraient jamais assez stupides pour se comporter comme les hommes le font au bordel. Qui se serait senti même vaguement émoustillé par les images précédentes, qui aurait réussi à s’abstraire de la terreur de la scène sanglante, qui serait parvenu à s’en dédouaner, même momentanément, ne pourra pas faire l’économie de cette douche, et se sentira alors triste, de cette tristesse post-coïtale typique : encore sous l’emprise du désir et prêt à mille bassesses pour l’assouvir, le fruit consommé, flasque, hideux et bien sot. Ridicule même.

Dans l’univers clos du bordel, nul ne dispose véritablement d’une vision d’ensemble qui lui permettrait de s’orienter fiablement dans ce monde d’apparences toutes trompeuses, sauf sans doute la geôlière. Ici je voudrais avancer, avec extrême prudence, que cette geôle, justement par le truchement des points de vue incomplets, est, sans doute, dans l’intention du réalisateur, une métaphore, pas seulement de l’enfermement, mais de l’univers concentrationnaire. Et que c’est peut-être le véritable tour de force du film de Bertrand Bonnello que de choisir un univers diamétralement éloigné de celui, dont, in fine, il finit par nous parler, pour nous le donner à voir là-même où nous ne regardons plus. Par correction je préviens également que pour tisser ce fil, je vais avoir besoin de déflorer la chute du film, donc si vous ne voulez pas la connaître ne lisez plus, cliquez-là je vous emmène ailleurs.

Le titre même du film est une référence aux Souvenirs de la maison des morts de Dostoïevski. Dans ses souvenirs d’ancien détenu d’un bagne de Sibérie, Dostoïevski décrit avec patience, une centaine d’années avant Une journée d’Ivan Ivanovitch de Alexandre Soljenitsyne, le quotidien des bagnards et comment ce dernier à force de privations, de mauvais traitements, et l’extrême rudesse de l’hiver sibérien, rend la frontière entre les bagnards et l’animal jamais très franche. Plaidoyer pour ces hommes auxquels les geôliers se sont appliqués à retirer repères et humanité, ils n’en restent pas moins des hommes, notamment capables de rédemption, chemin du retour vers la communauté des hommes qui leur fait justement dépasser en humanité leurs geôliers. Non seulement les prostituées de la maison close ne sont pas inférieures à leurs clients, mais elles ont assez d’intelligence pour les maintenir dans cette croyance fausse. Qui sont alors les vrais prisonniers de la maison close, les prostituées qui à l’évidence y sont enfermées, ou leurs clients qui tombent dans les filets de leurs favorites ?

Dans l’univers de l’enfermement, la proximité des prisonniers et des gardes déteint sur ces derniers, qui finissent presque autant enfermés que les prisonniers — il est regrettable que les gardes ne soient jamais capables, au contraire, de partager un peu de leur liberté avec ceux qu’ils gardent, la frontière n’est, hélas, poreuse, que dans un seul sens.

L’une des toutes premières scènes du film montre la mère maquerelle trafiquer ce qui lui tient lieu de livre de comptes, alourdissant artificiellement la dette de l’une d’elles, vraisemblablement pas tout à fait choisie au hasard, elle aurait déplu récemment, une remarque, je ne sais quoi, et l’arbitraire règne sans partage. Dans le cas présent, la dette c’est le lien qui entrave les prisonnières, elles le répètent assez tout au long du film, elles sont tenues à Madame par leur dette, dont jamais d’ailleurs elles ne semblent savoir, ou avoir besoin de savoir, quel en est le montant exact ou même si elles sont plus ou moins endettées, à savoir si leurs entraves sont plus ou moins lâches. De cela elles n’ont pas besoin de s’enquérir, les limites de leur prison sont intériorisées au point qu’elles n’aient pas besoin d’être visibles. La mère maquerelle dispose donc du pouvoir supérieur de serrer ou de desserrer les liens des prisonniers, pouvoir qu’elle exerce arbitrairement, ancienne prostituée elle-même, elle est la figure du kapo, le détenu expérimenté, mais qui est enfermé ici pour des raisons de droit commun. Par ailleurs le pouvoir de ce prisonnier aux droits apparemment plus étendus que celui des autres, connait des limites immédiates : la mère maquerelle se verra refuser l’aide du véritable pouvoir, le préfet la lui refusera à la fois pour ne pas se compromettre et aussi dans un exercice du pouvoir justement qui consiste à rappeler aux moins gradés que le pouvoir n’est tenu à rien.

Comme on l’a vu la détention des prostituées repose sur une théorie fragile qui établit l’infériorité des prostituées qui finalement ne peuvent prétendre qu’à une hypothétique, et très fuyante, demande en mariage par un client. En ne leur supposant qu’un embryon d’humanité et d’intelligence, mère maquerelle et clients s’estiment tous les droits sur elles. Pourtant ce pouvoir n’est jamais très assis. Dans le jeu des apparences trompeuses, les clients oublient souvent que leur domination n’est qu’économique, elle leur offre la jouissance du corps des prostituées, mais les sentiments de ces dernières leur seront à jamais interdits, et dans les relations de certains habitués avec leurs favorites, on voit comme cette limitation les fait davantage souffrir qu’elle ne leur permet d’accéder à leur véritable désir. En définitive, les prostituées sont souvent promptes à rappeler que cette relation porte un nom, celui de commerce. Ce qui est très décevant pour ces hommes.

Dans la maison close, la mise en scène est reine, elle ne saurait commencer avant que les actrices ne soient parfaitement fardées et habillées, descendues au boudoir, et alors la mère maquerelle peut ouvrir son négoce en allumant la lanterne rouge. C’est sur ce point que le miroir se creuse à l’intérieur du film. Le film est une mise en scène d’une mise en scène, une mise en abyme, dont la vertu, comme souvent les mises en abyme, est d’être vertigineuse de soi. A l’intersection avec l’écran frontal sur lequel est projeté le film, se trouvent les nombreux plans des miroirs sur les murs des chambres, dont on apprend vite qu’ils sont sans tain et que c’est souvent dans cette observation des clients à l’œuvre que s’inverse les rapports de force. Il y a également les effets de démultiplication de ces miroirs, dont on retrouve l’écho au montage dans la division de l’écran en quatre registres simultanés pour des effets de montage parallèle. Et, spectateur du film on peut ignorer, dans une certaine mesure, que tous les rôles des clients sont tenus par des cinéastes contemporains, Jacques Nolot, Xavier Beauvois, Pierre Léon, Vincent Dieutre, pour ceux que j’ai reconnus ou retenus du générique. Ce n’est pas juste une coquetterie.

Ces metteurs en scène et cinéastes contemporains sont les héritiers de ce monde d’apparences, ils sont les papes aujourd’hui d’un monde d’images, dont ils sont les fabricants les plus renommés. Ils sont les artisans de ces nombreuses images piégeuses qui jonchent notre vie et rendent si souvent notre émancipation difficile, justement parce qu’il n’est pas aisé de s’orienter dans pareille friche aux signaux. Et parmi ces images, il en est un type dont l’omniprésence est insidieuse, l’image pornographique. On lèvera les yeux au ciel si on veut, mais qu’on m’explique comment il devient de plus en plus difficile pour un publicitaire de vanter les mérites de je ne sais quel produit en nous épargnant une image dont le contenu est devenu systématiquement sexuel. Ce qui n’était autrefois que les jambes galbées d’une femme sculpturale pour s’assoir sur le bord du capot de la voiture à vendre, est devenu à force de démissions d’un côté, et de surenchère de l’autre, l’image même de l’éjaculation pour vendre un soda — à la couleur fécale. Vous ne me croyez pas sans doute ?, voir l’image au bas de cet article.

Tout comme il arrive régulièrement que des malfrats plagient des idées à des cinéastes pour attaquer banques ou guichets, les pornographes sont prompts à recevoir les encouragements inutiles des publicitaires et l’évolution naturelle de l’imagerie pornographique dans le temps la fait désormais déboucher vers l’obsession collective de couvrir le corps, et singulièrement le visage, des femmes de sperme. Dans Le Pornographe, le personnage du vieux pornographe sur le retour — interprété caricaturalement par Jean-Pierre Léaud —, ne parvient pas à imposer ses vues à la production, il demande à son actrice de ne pas porter de vernis à ongles parce que cela l’écœure et aussi, dans la scène de la fellation, d’avaler le sperme de son partenaire. La production reprend la main et naturellement ongle vernis et la scène se termine dans un déluge de sperme sur le visage de l’actrice. Dans L’Appolonide, souvenirs de la maison close, ce sont des larmes de sperme qui coulent sur le visage de Madeleine.

La balle est dans le camp des publicitaires. Le retour ne tarde pas. Cette photographie de Monica Belluci. Pour vendre quoi ? Du miel ? Des produits de beauté ? Ou tout simplement Monica Belluci elle-même ? Voir l’image plus bas.

La mise en scène dans la maison close, et plus encore lors d’une partie fine de l’aristocratie dans un hôtel particulier, tire sur le grotesque abouti et vire tout à fait à la torture, une vieille aristocrate contemple le corps offert de Madeleine et son rictus-balafre pour assener sèchement, les lèvres serrées : "pince-lui les tétons pour voir si elle rit encore".

Bertrand Bonnelo prend tous les risques à la fin de son film en lui faisant subir une très âpre transition, les images douces du monde clos avec des éclairages à la Barry Lyndon de Stanley Kubrick sont tout d’un coup suivies des images médiocres d’une caméra vidéo contemporaines, qui soulignent bien l’aveuglement qui se produit quand on passe d’une scène obscure à une fortement éclairée, du dedans au dehors généralement : on découvre la place Clichy aujourd’hui, du vieil immeuble qui abritait la maison close ne reste plus que la lanterne qui n’est plus rouge. Les prostituées ne sont plus dans les alentours de la place Clichy mais jetées dehors sur les boulevards extérieurs. Les liens qui les entravent ne sont plus les dettes faussent contractées auprès de la mère maquerelle, mais la dépendance tout aussi écrasante de la toxicomanie. Les maisons closes ne garantissent plus des regards cette exploitation de corps vivants, mais il y a longtemps, de toute manière, que nous sommes aveuglés, notamment par les images d’un monde qui n’existe pour personne, pour pouvoir encore se rendre compte qu’aux portes mêmes de nos villes, des bagnardes vivent l’enfer.

Il est décevant de ne pouvoir faire autrement que d’écrire cette chronique pour rendre compte de L’Appolonide, souvenirs de la maison close de Bertrand Bonnelo, d’en décortiquer les rouages et la structure quand Bertrand Bonnelo aura tout fait pour les enfouir à l’intérieur même des images et les recouvrir de tous ces artifices trompeurs, suprême intelligence de ce film que de montrer en images trompeuses les faux-semblants des images justement.

Sur France Culture j’entendais récemment un chroniqueur parler du film de Bertrand Bonnelo, lui reprochant son manque de sens. Je serais charitable en renvoyant ce chroniqueur à son biotope, celui de la radio, monde de ce que l’on entend, parce s’agissant du langage des images ce dernier a montré son incompétence à les déchiffrer. Les images ont un sens, il est moins linéaire peut-être que celui de l’écrit ou du discours, il n’empêche, les images ont un sens. Ce qui les rend particulièrement trompeuses c’est notre cécité.








Cet article est repris dans le Portillon, sous le titre Dans le bordel des images.

 

Samedi Demain sera aujourd’hui même si tout s’arrête



Qu’on se le dise. Demain sera aujourd’hui, même si tout s’arrête.




Demain sera aujourd’hui même si tout s’arrête, une nouvelle série de photographies numériques dans le Désordre.

 

Vendredi Nouvelles images de la Vie



Quelques nouvelles images dans la Vie




Nouvelle mise à jour de la chronique photographique de
la Vie

 

Mardi Les oreilles, elles, se portent à merveille.



La tête, désormais, ça va. Ce sont les jambes, qui, maintenant, ne veulent plus avancer. On fera sans elles. Les oreilles, elles, se portent à merveille.




Nouvelle mise à jour de l’Image enregistrée

 

Lundi La vie reprend ses droits



La vie reprend ses droits, du coup la Vie est à jour.




Nouvelle mise à jour de la chronique photographique de
la Vie

 

Vendredi Difficile retour



Finalement quand cela ne va pas bien fort, la seule chose à faire, c’est encore de travailler dans le garage, mais alors regretter que ce ne soit pas avec davantage de joie. Tant pis. Le travail est fait. Tout pareil finalement.

J’ai mis à jour l’Image enregistrée, chronique qui devrait reprendre de façon plus constante, sachant que j’ai récupéré mon petit appareil enregistreur oublié chez L. cet été.




Nouvelle mise à jour de l’Image enregistrée

 

Dimanche Elle n’ira pas. Non non non.



Depuis quelques années déjà, lorsque Nathan fait de l’obstruction, qu’il refuse tout ce qu’on lui propose, je lui chante, de façon un peu moqueuse, l’air de Rehab d’Amy Winehouse, No no no. Et ça détend souvent l’atmosphère. Surtout que Madeleine et Adèle ne sont jamais très lentes pour ce qui est de faire les choeurs. Et on finit par bien rire ensemble.

Comment je vais faire pour expliquer aux enfants qu’Amy Winehouse est morte ?

Je me souviens que la première fois que j’ai entendu Amy Winehouse chanter, c’était à la télévision de mon hôtel à Brno, en juin 2007. Je venais d’arriver, je dépliais mes affaires, j’allumais le téléviseur par réflexe et je zappais au travers de son nombre pléthorique de chaînes, et sur une chaîne américaine, j’entends un acteur américain très célèbre, Bruce Willis je crois, enfin je n’en suis pas sûr, le type qui joue le rôle principal dans Twelve monkeys de Terry Gillian, bref il présente la chanteuse qui va suivre, et qui apparemment vient de gagner je ne sais pas quel prix de l’autocélébration de l’industrie du disque, en expliquant que si vous ne la connaissez pas encore c’est que vous avez du vivre sur une île les deux dernières années, j’apprenais donc que j’avais effectivement vécu sur une île les deux dernières années. Je pense d’ailleurs que je n’ai pas du quitter cette île depuis. Et là je vois cette jeune femme à l’apparence absolument impossible, trois coupes de cheveux en une seule, maquillée comme Cléopatre, et tatouée comme un mafieux russe, les yeux verts, un décolleté impressionnant et une voix grave, et je suis resté comme un con avec la télécommande dans la main sans appuyer sur le bouton de la chaîne suivante et j’ai même écouté la chanson en entier. Parce qu’en plus d’être cette admirable bombe, cette femme à la différence de ses consoeurs sur ce genre de scène de pacotille, savait chanter, mieux, j’avais le sentiment d’entendre une réincarnation d’Ella Fitzgerald, je sais j’exagère, mais alors une Ella saoûle, avec l’accent cockney, qui chaque fois manquait de tomber, et bien pire de trébucher dans les mesures qu’elle chantait en véritable équilibriste, une funambule qui aurait fait exprès de se mettre systématiquement en déséquilibre pour mieux faire peur à son auditoire et qui chaque fois au moment de tomber tout à fait se serait reprise et aurait rétabli une balance en péril. C’était la première fois que j’entendais Rehab.

Je ne suis pas souvent sorti de mon île, mais il m’est quand même arrivé d’apercevoir la silhouette assez remarquable d’Amy Winehouse à la télévision, dans mes chambres d’hôtel, et surtout à la une de tous ces magazines principalement intéressés par la vie des étoiles, non que cette dernière me passionne, mais pour faire des relevés des unes pour ma série Surexposé, mon terrain de chasse de prédilection étant le kiosque de la gare de Clermont-Ferrand, je passe devant de nombreuses des unes de ces feuilles de choux à la merde. Et chaque fois ce que je percevais de la vie d’Amy Winehouse était désolant, il n’était pas permis de douter que les paroles de la chanson Rehab avaient été écrites par une autre. Cela m’attristait. En plus elle avait l’air de maigrir considérablement, ce qui ne lui allait pas du tout.

Hier soir j’ai donc appris qu’elle avait été retrouvée morte à son domicile. De façon inexpliquée. C’est ce que disait le site de l’Independant. Sentiment de gâchis. Dans les différents articles annonçant ce décès, nombreux étaient ceux qui donnaient le lien de vidéo-clips d’Amy Winehouse. Notamment celui de Black to black, où l’on voit Amy Winehouse aller à un enterrement. Et comme souvent sur les sites de partage de vidéo, un bandeau publicitaire ciblé, à la pertinence robotisée, apparaissait au bas de l’écran. Pour un centre de désintoxication. Monde de merde.

Puisqu’elle vous a dit qu’elle n’irait pas. Non non non. Pouvez pas la laisser tranquille maintenant ?

La vidéo que j’ai finalement choisie est celle d’une improvisation unplugged sur la chanson Valérie. Juste pour montrer la funmabule quand elle est systémtiquement sur le point de se casser la gueule.  

Dimanche Les photographes sont des singes habillés



Julien me passe ce lien amusant, pour les non-Aglophones parmi vous, je tente de résumer ce dont il y est question. Un photographe animalier, du nom de David Slater, lors d’un reportage dans une réserve, se fait dérober son appareil-photo par de grands singes qui poussent la facétie jusqu’à prendre quelques images avec l’appareil dérobé. L’histoire ne précise pas comment le photographe a récupéré son appareil, ou juste la carte-mémoire, toujours est-il qu’il récupère l’un ou l’autre, ou les deux, et rentre à son agence en racontant avec plaisir cette histoire, et de publier les photographies prises par les singes. Ces photographies sont alors frappées du signe de copyright de l’agence de presse dont dépend le photographe, l’agence Caters News Agency.

Et apparemment l’agence en question n’a pas trop l’air de plaisanter quant à ce copyright. Or, le droit américain, en la matière, est apparemmement formel, seule la personne qui a effectivement pris la photo détient les droits de cette image. Donc le singe. Imaginez que vous êtes à Barcelone, vous aimeriez avoir une photographie de vous avec votre compagne ou votre compagnon devant la Sagrada Familia, un quidam sentant votre embarras à être des deux côtés de l’appareil-photo se propose gentiment de vous obliger, vous photographie donc et vous rend, enfin c’est ce qu’on espère dans ce genre de cas, votre appareil-photo, par politesse, numérique permettant, vous lui montrez la photographie qu’il a prise de vous, vous échangez un sourrire ou une poignée de main, sachez que cette personne détient logiquement les droits de cette image.

Que fait cette agence de presse en s’appropriant indûment les droits de cette image ? Est-ce qu’elle ne dit pas in fine que les photographes qu’elle représente sont apparentables à des singes habillés ? Et est-ce que ce n’est pas là le dernier avatar de cette merveilleuse course dans le mur des tenants des droits d’auteur, du copyright et autres vieilles lunes d’un autre siècle désormais, et que les usages numériques et la mise en réseau invalident tous les jours ?

Je reviens à l’exposition à Arles cette année, From here on, et du tollé qu’elles ont suscité. Il fallait voir la pathétique manifestation de ces photographes inquiets pour leur sacro-saint copyright. Ils sont mignons, les photographes, dans leurs grandes tuniques noires, leurs pancartes de pacotille avec leurs slogans écrits dans des encadrés noirs pour imiter les publicités anti-tabagie — ce qui commence à être une sérieuse stéréotypie en matière de communication visuelle —, mon slogan préféré, Utiliser des images libres de droit nuit gravement à la créativité, ne commencez pas, on aimerait tellement entendre la démonstration théorique qui sous-tend ce slogan, et toutes les images de cette très grosse manifestation dûment copyrightées, pas une d’ailleurs de ces photographies qui s’éléverait au dessus du lot de ces images généralement prises par des amateurs à l’aide de leur téléphone de poche, ce qui, à mon sens, est la pire démonstration qui soit de l’inaptitude des professionnels de la profession de se démarquer justement de l’imagerie amateur.

Finalement je la trouve vraiment remarquable, emblématique, cette photographie autoportrait de singe, "singeant" justement cette habitude de mes contemporains de se servir de leur téléphone de poche pour se prendre en photo — je ne sais plus où j’ai lu que la focale des téléphones de poche était justement prévue pour cet usage principal — à la première occasion, généralement avec des poses d’hystériques en pleine crise, la bouche généralement grande ouverte — ce que finalement ils sont sans doute au delà de ce que ces autoportraits montrent.

Nous sommes tous des singes photographes. Et les photographes sont une espèce en voie de disparition, c’est triste, mais pas dramatique.




Cet article est repris dans le Portillon, sous le titre Les photographes sont des singes habillés.

 

Samedi Considère la fin



Je travaille en ce moment à une série de photographies de vanités. Une première sélection de ces images ont été réunies dans une manière de séquenceur, mis en musique par L.L. de Mars (clarinette) et C. de Trogoff (harpe). Considère la fin.




Considère la fin, une nouvelle série de photographies numériques dans le Désordre, musique de L.L. de Mars (clarinette) et C. de Trogoff (harpe).

 

Jeudi La mort paisible



Lucien Freud est mort.

Paisiblement, c’est ce que tous les articles que je lis sur le sujet, s’accordent bizarrement à souligner.  

Samedi Le kolkhoze d’animation de Bruc-sur-Aff



Guy Delisle a parlé avec éloquence des ateliers-usines d’animation décentralisés à Pyongyang et Shenzhen, dans ses deux albums de bandes dessinées éponymes. Réalité effrayante s’il en est. On préfère sans doute s’imaginer que l’animation en France relève d’une ambiance de travail plus douce. Il n’en est rien, comme j’ai pu le constater cette semaine au kolkhoze d’animation de Bruc-sur-Aff. Cinq jours de travail acharné pour accoucher d’une misérable poignée de secondes d’animation qui ne serviront peut-être pas au montage final. Je crois que je viens de découvrir, en avais-je vraiment besoin ?, l’activité humaine la plus chronophage, l’animation.

C’est l’occasion pour moi de vous signaler le projet collaboratif et expérimental d’animation autour des morceaux du deuxième album d’Elémarsons. Depuis cette page, on a une vue imprenable sur les forçats en plein travail.

Mes trois poignées de seconde sont ici, et . Les plus observateurs parmi vous, auront reconnu que ce dernier extrait est une nouvelle version de la même animation qui sert aussi dans Formes d’une guerre. Mais en nettement mieux.




Dans le Terrier, le laboratoire vidéo collectif Elémarsons.

 

Vendredi Les Rencontres Internationales de la Photographie à Bruc-sur-Aff



Les Rencontres Internationales de la Photogrpahie de Bruc-sur-Aff présentent, pour leur quatrième édition, les Eaux du Fleuve, une collaboration photographique avec L.L. de Mars, C. de Trogoff et Philippe De Jonckheere (en maillot de bain donc).




Dans le Terrier, les Eaux du fleuve IV.




Les Eaux du fleuve IV, une nouvelle série de photographies numériques dans le Fourbi

 

Dimanche A mort les photographes



Une polémique enfle à propos de l’exposition, From Here On aux Rencontres Internationales d’Arles, je suis très amusé de lire certains se gonfler d’orgeuil, la photographie numérique et son corrolaire de mises en réseau, est enfin considérée intitutionnellement — ce qui n’est pas obligatoirement une heureuse nouvelle —, ce ne sont pas d’ailleurs nécessairement les plus adventices dans ce débat que l’on entend le plus fort, et je suis encore plus amusé d’entendre les profesionnels de la photographie déplorer que c’est signer la mort de leur belle profession. Etonnant d’entendre de telles jérémiades, de quoi se plaignent-ils ces photographes professionnels dont ils auraient pu prédire pourtant l’arrivée il y a quinze ans ? : leurs vieilles recettes esthétisantes, et copieusement fondées sur la maîtrise technique d’un outil, sont obsolètes, les petits rois sont nus. Quelques artistes placent le champ de leur recherche dans celui de la critique des images et voilà toute la profession deshabillée, sinistrée, c’est risible.

Honte aux photographes de n’avoir pas vu il y a déjà une dizaine d’années que les images étaient devenues le langage, honte à eux d’avoir tenté de nous imposer une grammaire pauvre, faite essentiellement de pâles copies des habitudes de la peinture classique, beaucoup plus rarement celle des Impressionnistes — ce qui aurait déjà été bien — et de Degas et de Toulouse-Lautrec en particulier. Et honte à eux de n’avoir pas justement agi en grands frères, d’avoir jalousement gardé les clés du temple, de n’avoir jamais fait l’effort pédagogique en direction de ceux auxquels l’accès au temple était barré.

D’ailleurs les vrais photographes, les vrais artistes, longtemps qu’eux savent et jouissent au contraire des magnifiques ouvertures offertes par la numérisation du support. Quel plaisir de voir, d’un seul coup, toute cette population de photographes à la componction affectée devant des tirages argentiques magnifiquement encadrés dans des marie-louises d’un autre âge, d’un autre siècle, celui justement de l’invention de la photographie, ces photographes désarçonnés par des tirages de supermarché, des images pixellisées, trop gonflées au tirage à jet d’encre, et des vignettes, mais qui brillent d’intelligence, et de prendre cette explosion, ces flux d’images, en pleine poire : Eh oui !, messieurs-dames les photographes, l’image longtemps qu’elle n’est plus une icône mais qu’elle est davantage un flux. Et cela fait longtemps que les photographes plasticiens, ceux auxquels des artistes comme Robert Heinecken ou John Baldessari ont ouvert la voie, savent tout cela, s’en réjouissent et produisent des oeuvres incroyablement novatrices.

Quel plaisir d’entendre Joan Fontcuberta, lui qui, dans les années 1980 déjà — je suis assez bien placé pour le savoir pour avoir subi, trop brièvement, son enseignement à Chicago — posait, bien seul, des questions infiniment perçantes à propos de la véracité des images, de l’entendre dire de façon gourmande — je crois que c’est la première fois que je vois cet homme à l’humour ravageur, sourire —, aujourd’hui : "La meilleure façon de connaître l’avenir, c’est de l’inventer." Evidemment ça souffle, sans doute un peu trop fort pour les photographes.

En marge des Recontres, dont l’exposition From Here On fera date, ou pas, ne minimisons pas le poids des atavismes, il y a également, cette année, la double exposition dont une toute petite partie est à Arles, celle de Cy Twombly, à la fois commissaire d’exposition — et c’est une vue remarquablement neuve sur les possibles de la photographie qui est ouverte ici, d’Étienne Carjat à Doulas Gordon, en passant notamment par Sol Lewitt et Louise Lawler — et photographe — la très grande partie des photographies de cette exposition se trouve à la galerie Yvon Lambert, à Avignon. Et c’est comme toujours un émerveillement de constater que les peintres font de la photographie comme rarement les photographes en sont capables. En grande partie en se contre-carrant de toute considération technique, en se moquant bien de l’aspect lisse que peut leur offrir la photographie, et en composant tout simplement. Avec un regard complétement libre — combien de fois ai-je eu sous les yeux la vue du cul de mon objectif au fond du soufflet de ma chambre 4’X5’ et pas une fois n’ai eu l’idée de le prendre en photographie ?

Je comprends mieux, après-coup, la coquetterie du scénographe de cette exposition qui en donne l’accès seulement au prix de monter et descendre un escalier qui ne fait que passer au dessus d’un grillage, dans lequel il aurait été pourtant simple de ménager une entrée moins fastidieuse, cette photographie était là sous nos yeux depuis des années, mais cela demande un effort, celui, symbolique, de gravir quelques marches et de les rededescendre, pour y accèder, de faire un pas de côté. Si l’on en juge par la violence des réactions des défenseurs de la belle photographie, cet effort n’est pas à la portée de tous. Tant pis pour eux.

Photographie en haut de l’article, de Corinne Vionnet, celle juste en dessous de ces lignes, est de Cy Twomby






Cet article est repris dans le Portillon, sous le titre A mort les photographes.

 

Jeudi l’artiste touché par la grâce



Je me souviens des heures passées à l’Art Institute de Chicago dans la contemplation de grandes toiles de Cy Twombly. Et tout ce bagage dont cela m’aura enrichi.

Curieuse impression celle de découvrir, le lendemain de sa mort, que Cy Twombly était aussi un très remarquable photographe, en plus d’être ce peintre et ce sculpteur admirable.  

Lundi Lundi 4 juillet 2011

Julien qui a l’esprit nettement plus organisé que le mien m’a fait remarqué que ce serait sans doute une bonne idée d’indiquer à mes lecteurs, que si le bloc-notes ne connaîtra plus son rythme quotidien de mises à jour, il est possible de s’inscrire sur la liste de diffusion du Désordre pour recevoir ses petits bulletins qui signalent les nouveautés. Voilà, il vous suffit de cliquer sur le petit bouton rouge de l’enregistrement et de me confier votre adresse de mail, je l’ajoute à cette liste anonyme, et vous recevez, environ toutes les trois semaines un bulletin pour vous signaler les nouveautés. Comme cette nouvelle série de photographies numériques, intitulée, les Fruits mûrs, et dont le principe est assez simple, puisqu’elle propose d’associer, sous la forme d’inclusions, des images de tailles différentes, le tout, entièrement confié aux caprices du hasard, on ne se refait pas. Les pages se rafraichissent tous les 8103 millièmes de secondes et vous proposent de nouvelles associations. A bientôt.


Les fruits mûrs, une nouvelle série de photographies numériques dans le Désordre.

 

Dimanche Dimanche 26 juin 2011



J’arrête.

J’arrête le bloc-notes du Désordre. Naturellement, je vais garder en ligne ce travail vieux d’un peu plus de neuf ans. Mais je ne l’alimenterai plus comme je le faisais. De temps en temps j’y mettrai une photographie, un dessin, un extrait sonore, que sais-je ? même une chronique qui me tiendra à cœur, mais rien de plus. L’astreinte du quotidien, je n’en veux plus. Je n’y prends plus aucun plaisir. Sans compter que cela fait déjà un ou deux ans que je n’écris plus avec la même franchise.

Rédiger le bloc-notes me prend un temps considérable. A son tout début je considérais le Bloc-notes comme les coulisses d’un plus vaste projet, le site en lui-même ; le Bloc-notes du désordre était un peu le cahier de brouillon du Désordre, ou encore son carnet de croquis. Mais je suis obligé de constater que ce qu’il m’arrive d’ébaucher dans le Bloc-notes et qui devrait trouver, dans le même mouvement, une suite plus développée, plus travaillée, cette esquisse ne trouve jamais sa suite ni son développement, ce qui chaque fois me laisse cette désagréable impression de ne pas approfondir. En grande partie parce que l’astreinte quotidienne de tenir le brouillon à jour ne me laisse pas le loisir de travailler à ce qui m’importe pourtant le plus.

De façon caricaturale, j’ai passé les deux dernières semaines à mettre au point la page, en mode Ursula des Formes d’une guerre, pendant lesquelles je me faisais du souci parce que je prenais du retard dans la rédaction du Bloc-notes du Désordre, jusqu’à comprendre que c’était idiot de se faire un tel tracas, et que ce qui était important, c’était effectivement de travailler à cette interface dont le développement était sinueux et par endroits complexe.

Je suis bien conscient que ce n’est pas la première fois que je menace de faire cette chose, mais en fait là, ce n’est pas une menace, c’est la décision effective d’arrêter. J’ai déjà donné des signes de faiblesse, de découragement, et chaque fois je retournais à la tâche de la rédaction des billets du bloc-notes avec le sentiment que je ne pouvais pas rendre orphelins les billets des années précédentes. C’est idiot. Les billets précédents sont là, dûment archivés. Que pourrais-je craindre pour eux ? qu’ils ne soient plus consultés parce qu’à la surface de cette petite mer, c’est le calme plat. Je remarque au contraire que, quelle que soit l’agitation du dernier état visible des billets du bloc-notes, de la surface, les archives sont très peu consultées, cela n’intéresse personne, si peu de monde en fait. Ce que je ne déplore pas. Ce que je déplore, c’est l’absence d’égalitarisme entre ce qui est neuf et ce qui l’est moins. Cette manière d’injustice, toute relative et certainement pas dramatique, me saute d’autant plus aux yeux que lors de mes propres consultations des archives, le plus souvent à la recherche d’une date ou d’un détail, ce que j’en perçois me paraît meilleur que ce que j’ai pu faire dernièrement. Finalement, en mettant fin à l’expérience du Bloc-notes, je rends aux archives, aux billets passés leur vraie place, fut-elle celle d’une consultation très épisodique. De toute façon le succès ne m’a jamais intéressé, et ce n’est pas là une coquetterie, chaque fois que je frôlais un surcroît d’intérêt pour mon travail en ligne, j’en concevais surtout une trouille phénoménale, grandement motivée par le sentiment d’imposture.

Encore une fois, je préfère, et de loin, travailler à des projets plus permanents. Je me trompe peut-être. Je m’en moque un peu. Je n’exclus pas, de toute manière, qu’effectivement ce à quoi je travaille sur le long terme ne soit pas d’une valeur plus grande que ce que je faisais jusque-là, à l’état d’ébauche, dans le Bloc-notes. Ces choses-là de toute manière, je les fais très égoïstement. Pour mon propre plaisir. Et dans l’illusion d’une tentative d’émancipation pas nécessairement couronnée de succès.

Je vois bien aussi que dans ces petites différenciations que je fais ici, il y a la question de mes lecteurs ou encore de mes visiteurs. Curieusement, le Bloc-notes me donne souvent l’impression qu’il est lu, que ses lecteurs sont nombreux, à la différence des visiteurs du reste du site qui, on l’aura compris, m’importe davantage. Et finalement, j’ai le sentiment que le nombre de ces lecteurs me donne des responsabilités que je n’ai pas toujours envie d’endosser. Nombreuses furent les fois pendant ces neuf ans où un billet écrit dans le bloc-notes m’a effrayé pour le retentissement, malgré tout très raisonnable, qu’il déclenchait. Pour plusieurs raisons. Souvent parce que j’estime que mon point de vue sur certains sujets n’est pas meilleur que celui de l’homme de la rue, ce que je suis finalement, et rien de plus. Récemment, une connaissance était invitée dans une émission de radio pour parler de son domaine de spécialité et dans lequel j’estime que cette personne a effectivement des compétences à revendre, mais voilà, les médias sont ainsi faits qu’actualité oblige, on a demandé à cette personne quelle était son opinion à propos de l’affaire Strauss-Kahn. Et cette connaissance a commis l’irréparable, plutôt que de décliner l’invitation, de refuser de répondre à cette question, elle a donné effectivement son opinion personnelle sur ce sujet dont elle ne savait pas davantage qu’une autre, ce n’était pas très brillant. Je n’aurais pas fait mieux, sans doute même moins bien, il faut dire que ce sujet m’indiffère entièrement, et surtout ce qui s’est passé, c’est que lorsque cette connaissance a fini par être interrogée sur des sujets sur lesquels elle dispose effectivement de connaissances, elle est devenue inaudible, son discours était invalidé par la faiblesse de son opinion à propos de ce qui occupait le premier plan.

Les opinions m’indiffèrent, la mienne en premier.

Et je me méfie beaucoup de la mienne. Plus que d’aucune autre. Récemment, mes amis du Monde Diplomatique avec lesquels j’avais travaillé à l’iconographie du numéro 109 de Manière de voir, Internet, une révolution culturelle, m’avaient dit leur souhait que j’écrive un article à propos de l’autisme, j’avais plus ou moins libre choix de l’angle d’attaque. Bref, le rêve. Cela fait plus d’un an maintenant et j’en suis bien incapable parce que justement, singulièrement sur ce sujet, je me méfie des opinions et de ce qui n’est qu’opinion. Après tout, qui suis-je pour écrire à propos d’un tel sujet ? Le père d’un enfant autiste, c’est-à-dire, une personne particulièrement mal placée pour parler de tout cela en dehors de la sphère des simples opinions. Sur le sujet de l’autisme, j’aurais le sentiment de beaucoup trahir. Et pareillement sur bien d’autres sujets, certains que je n’ai pas refusé d’aborder d’ailleurs — ce qui à mon sens était une erreur, je ne suis pas mieux placé qu’un autre pour prendre la parole. Et pourtant, combien de fois me suis-je autorisé à me hisser sur ma boîte à savon pour proférer des énormités ? Admettons que je n’aime vraiment pas l’œuvre de Cartier-Bresson, est-ce une raison, sur ma seule recommandation, pour la brûler ? Sans doute pas. Souvent, j’étais conduit à de telles fanfaronnades à la fois du fait même de la forme du blog mais aussi parce qu’en dépit de mes dénégations, j’avais parfaitement conscience que ce serait lu, et même signalé et qu’il se trouverait toujours quelqu’un, voire plusieurs personnes, pour m’encourager dans des voies qui ne sont pas toutes saines — je rassure tout un chacun, je persiste et signe en ce qui concerne Cartier-Bresson, ou Raymond Depardon.

Par ailleurs, j’ai déjà dit de nombreuses fois à quel point la forme du blog m’était insupportable, comment je la considérais comme grandement responsable d’une bonne partie de la baisse de la créativité en ligne. Je continue de croire qu’il y a eu un moment, dans l’histoire encore naissante du médium, une période où toutes les formes restaient à inventer — je crois d’ailleurs que c’est toujours le cas — ce à quoi s’employaient les plus créatifs d’entre nous, avec des succès exemplaires, ce qui rendait tout à fait crédible qu’effectivement une révolution esthétique était en marche, quelque chose qui aurait malmené le livre, le tableau et les images, dans leurs carcans trop bien établis. Mais las, en 1999 aux Etats-Unis et en 2002 en Europe, est arrivée la forme blog, et j’ai pu voir, avec désespoir, vraiment, des personnes dont j’estimais infiniment le travail jusqu’alors, des défricheurs de formes et de vocabulaire, y sacrifier en s’engouffrant dans cette forme peu satisfaisante de l’empilement vertical, le tout avec des maquettes tellement normatives. Et je ne suis pas exempt de ce reproche que je ne me permettrais pas d’adresser à la cantonade s’il ne me concernait pas un peu aussi. En arrêtant le Bloc-notes du Désordre, j’éprouve une certaine joie parce que j’ai le sentiment de mettre mes actes en conformité avec mes pensées. Et de remarquer que ce n’est sans doute pas quelque chose que je fais aussi souvent que je le devrais.

La forme blog est aussi devenue le théâtre d’une lutte d’influences et de pouvoirs, dont je me suis efforcé de me tenir à distance, mais à laquelle il m’est malgré tout arrivé, comme à tout à chacun, de céder. Je ne veux d’aucun pouvoir. D’aucune influence. Je n’en suis pas digne et cela ne m’intéresse pas. Or il m’arrive de percevoir que certaines de mes chroniques sont perçues comme participant à cette mêlée collective. De cela je ne veux plus. Je suis souvent peiné de constater que ce qui ne sont que des outils de marketing, statistiques de fréquentation, outils de ranking, d’analyse de pertinence ou de référencement sont le fait d’empoignades entre des personnalités qui devraient vraiment reconsidérer ce à quoi servent, en réalité, de tels outils. Et fuir ce monde de publicitaires.

Pour compléter ce tableau de l’Internet vu par un de ses plus vieux cons, passéiste et nostalgique, je suis obligé de constater comment pendant longtemps Internet était le mauvais genre par excellence, et pourtant nombre de ses pratiquants qui sans cesse se désolaient du peu de considération que l’ancien monde avait justement pour cette vie et cette création en ligne. Avec toute l’inertie dont le vieux monde est capable, l’arrivée fut tardive — je garderai toujours un souvenir estomaqué des gesticulations d’un Pierre Assouline invité à Bruxelles à discourir avec Hafid Haggoune et moi-même de l’Internet littéraire, dont il ignorait tout puisque d’après lui, l’histoire de ce dernier commençait avec l’ouverture de son blog, qui était alors vieux de cinq mois ; l’histoire se passe en avril 2005, elle est symptomatique. Le vieux monde est finalement arrivé en ligne, et ce n’est pas un bien, puisqu’il importe avec lui ses modes de masse. Avec des stratégies propres aux divisions de chars d’assaut, il a fini par recouvrir par son vacarme tout ce qui avait trouvé vie avant qu’il n’arrive.

La semaine dernière encore, lors d’un débat à la BnF, à propos de la relation entre les auteurs et les éditeurs, à une table à laquelle n’étaient assis pour ainsi dire que des éditeurs, leur question était comme désespérée : quel est était mon modèle économique ? seul moyen pour eux d’évaluer mon projet. Je n’ai pas de modèle économique, je ne parle, n’écris et ne crée qu’au nom de moi-même ; encore une fois, tel est mon bon plaisir, ma raison d’être, mais il y a bien longtemps que j’ai perdu de vue l’idée de vivre d’une telle façon de mener mon existence.

Mais ce n’est pas tout. Avec les logiques de masse, sont arrivées aussi des transformations radicales de l’univers dans lequel tant de choses étaient possibles et qui ont été depuis étouffées par le bruit. La pire d’entre elles, sans doute, les réseaux sociaux. Ces deux dernières années, j’ai été interdit de constater que toutes les conversations dans lesquelles j’étais engagé jusque-là avaient été happées dans cette saloperie de FACEBOOK et ses déclinaisons, qui sont désormais autant d’icônes que l’on attache à la fin d’un article dans l’espoir que ce dernier fasse grand bruit, le tout abrité par le verbe de "partager", curieuse notion du partage, celle qui entend surtout imposer son point de vue. J’avais dû grandement lasser mes interlocuteurs, ou encore mes lecteurs, puisque ceux-ci disparaissaient. En même temps que ce sentiment de gâchis et d’occasion manquée, je constatais, on me le disait tellement souvent, que le contenu du Bloc-notes du Désordre continuait d’alimenter les conversations, sur FACEBOOK, qui désormais se tenaient sans moi. Après tout, pourquoi pas ? mais alors qu’on ne m’en veuille pas si j’en viens par prendre, moi, congé d’une conversation qui finit par ne plus me concerner vraiment. Sans compter que le chemin que j’avais sciemment barré, celui du bavardage des commentaires, trouvait une façon de pousser ailleurs, comme en dehors de mon autorisation.

Tout ceci n’est pas non plus étranger à une autre impression mauvaise, le Bloc-notes du Désordre était devenu très visible, parfois semble-t-il l’objet de jalousies très mal placées — des fois, je pensais même à cette campagne de sensibilisation à la cause des handicapés et la nécessité de leur laisser les meilleurs places de parking, "si vous prenez ma place alors prenez aussi mon handicap" — d’autres fois encore, le sujet de commérages. Je suis navré de le dire mais je n’ai jamais eu d’intérêt pour le bavardage. Arrêter de tenir en ligne la chronique de mon existence me permet ipso facto de me soustraire à la portée de ce bavardage. Pour moi c’est un bien. Désolé d’être tellement auto-centré.

Il y a bien d’autres éléments de réflexion qui m’ont conduit à cet arrêt, je ne suis pas certain qu’il est intéressant de les développer tous, citons-en quelques autres : l’embrigadement, notion qui m’est tellement étrangère, l’urgence avec laquelle on écrit, qui n’est pas garante de qualité, je m’en rends compte chaque fois que je recherche une information dans mes archives, et de fait l’absence de recul. Et c’est justement ce à quoi j’aspire aujourd’hui, au recul et à une respiration à la fois plus lente et plus profonde. Comme d’être capable aussi, désormais, de lire un livre, voir un film, écouter un concert ou visiter une exposition sans être, dans le même temps, partiellement occupé à tisser les paragraphes d’une future chronique, ce que je me suis une nouvelle fois surpris à faire en visitant l’exposition d’Anish Kapoor, et de constater justement que je ne savais plus le faire.

Je ne voudrais cependant pas partir sans dire ma dette et mes remerciements à de très nombreuses personnes, qui ont, en dépit de mes réserves actuelles, contribué à faire de cette expérience une aventure qui valait la peine d’être vécue. Julien. Sans qui. François, pour l’opiniâtreté de ses encouragements. L’équipe toujours bienveillante de remue.net. Les amis de rezo.net qui ont si souvent attiré les regards vers mes meilleures chroniques. Mes amis du Monde Diplomatique pour leur remarquable confiance pour le numéro 109 de Manière de voir. Les parents d’enfants autistes qui m’ont soutenu et défendu quand j’ai pris des positions aventureuses contre les comportementalistes. Mon ami L., pour la vivacité de ses critiques. Les cinquante-sept personnes qui m’ont racheté un appareil-photo, il y a trois ans quand je m’étais fait voler le mien dans le train. Mon ami Berlol, pour m’avoir donné la parole dans des endroits prestigieux et à l’écoute bienveillante. Dominique Pifarély et Michele Rabbia, avec lesquels, en compagnie de François déjà mentionné, nous sommes engagés dans une aventure merveilleuse, celle de Formes d’une Guerre. Cécile, Alice et Sarah qui se sont succédé à des époques différentes pour tenter d’endiguer le flot admirable de mes coquilles, et dire que je n’ai presque jamais remarqué quand elles le faisaient, mais conscient de ce que je leur dois, cela oui. Les Bonobos, pour leur accueil indéfectible dans le Portillon. Mes enfants, qui souvent par leurs paroles inattendues et touchantes m’ont permis d’alléger la teneur de ce qui s’est joué ici. Et B., pour m’avoir longuement écouté, à Maubuisson, réfléchir à haute voix à propos de l’opportunité de cette fin, tandis que nous visitions l’exposition de Jan Kopp, dont je ne vais pas commencer à faire la chronique ici, plus maintenant.

En tête de cet article, une Vanité de mon ami Martin Bruneau. Et que j’ai désormais tous les jours sous les yeux. Histoire, justement de ne pas perdre de vue que tout ceci est vain.

Et je laisse le mot de la fin à François Bon à qui je dois tant, avec cet extrait de Formes d’une guerre.

Formes d’une guerre.

 

Jeudi Jeudi 9 juin 2011



L’exposition de François Morellet à Beaubourg est pathétique. Tout ce qui pouvait encore être sauvé de cette oeuvre inégale, parfois intelligente, mais le plus souvent complaisante, a finalement été bazardé dans une exposition, où sont mises en avant des oeuvres pitoyables — Ah !, les oeuvres de néon avec deux interrupteurs que le visiteur peut actionner, ce qui fait varier l’allumage d’une forêt de tubes fluorescents — au point qu’elles cacheraient presque les deux seules sculptures qui mériteraient encore d’être sauvées du naufrage. Et en plus les organisateurs de cette exposition ont eu la merveilleuse idée de reprendre dans le vocabulaire formel de François Morellet ce qu’il y avait de plus décoratif pour en faire une manière de papier peint, qui par ses lignes directives, est sensé orienter le visiteur au travers de l’exposition, heureusement vers la sortie, effet de signalétique qui finit par démontrer à quoi exactement l’oeuvre de François Morellet pourrait servir, et en quoi elle est donc tout à fait décorative. C’est à la fois dommage pour les deux belles oeuvres ici présentes — une forêt de néons inclinés dans des sens tous différents, mais dont le sommet de chacun décrit un plan incliné, merveilleuse illustration de la ligne de plus grande pente et cette autre sculpture de bois, reprise dans le champ des lignes qui l’ont fait naître, si tant est que ce ne soit pas le contraire — et à la fois une consécration justement dans le champ du décoratif.






Nouvelle mise à jour de l’Image enregistrée, et nouvelle maquette

 

Mercredi Mercredi 8 juin 2011

Je reste sans voix devant Léviathan d’Anish Kapoor. Rarement oeuvre m’aura parlé de cette façon à la fois évidente et riche. Trois fois que je reprends le brouillon de ce que je souhaiterais en dire, chaque fois rattrapé par ce que je m’interdis habituellement de faire, une chronique qui ne fournirait pas un angle d’attaque un peu inédit. Je pense à l’Atelier de Giacometti par Jean Genet, à ce passage : "Afin de mieux apprivoiser l’oeuvre d’art, j’utilise d’habitude un truc : je me mets, un peu artificiellement, en état de naïveté, je parle d’elle — et je lui parle aussi, sur le ton le plus quotidien, je bétifie même un peu. D’abord je m’approche. Je vous parle des oeuvres d’art les plus nobles, — et je m’efforce de me faire plus naïf et plus maladroit que je ne le suis. J’essaie de me défaire de ma timidité.

« Ce que c’est rigolo... C’est rouge ... C’est du rouge ... et ça c’est du bleu... Et la peinture on dirait de la boue... ».

L’oeuvre perd un peu de sa solennité. Par le moyen d’une familière reconnaissance je m’approche doucement de son secret... Avec l’oeuvre de Giacometti rien à faire. Elle est déjà trop loin. Impossible de feindre une gentille connerie. Sévère elle m’ordonne de rejoindre ce point solitaire d’où elle doit être perçue. "

Et ce point duquel l’oeuvre doit être perçu est particulièrement intangible dans le cas de Léviathan d’Anish Kapoor.

Je me tais donc. Et j’admire.




Quelques nouvelles images de la série Hommage à Henri Cartier-Bresson, photographies numériques dans le Fourbi

 

Mardi Mardi 7 juin 2011



Les amis de mes amis ne sont pas mes amis. Et mes amis sont-ils encore mes amis ?

Encore une de ces invitations que je reçois dans mon courrier électronique pour devenir l’ami d’une personne dont je pensais justement qu’elle était, en vrai, mon ami. Mais l’invitation vaut pour un autre monde, un réseau social dont je n’ai naturellement cure, et à laquelle, je vais m’empresser de ne pas répondre. La seule réponse adéquate, à mon sens, à une telle invitation, c’est d’envoyer la personne au diable, mais le système apparement ne donne pas la possibilité d’une telle réponse, le système en question fondant justement son intérêt sur le fait que nous soyons tous amis. La seule réponse sensée et permise donc dans ce monde de FACEBOOK©®™ est l’absence de réponse.

J’ai très mauvais caractère et oui, je suis grossier. Mais je ne suis pas le plus grossier de nous deux. Je considère que toute personne qui m’invite à rejoindre cette vaste fumisterie qu’est FACEBOOK©®™, est vraiment stupide de penser que je sois à ce point désoeuvré pour perdre mon temps à regarder mon nombril et celui de mes amis. Sans compter que je ne pourrais jamais assez la remercier, cette personne amie, de confier à FACEBOOK©®™ mon adresse de mail, et je ne sais quelles autres informations me concernant.

Et naturellement on me rétorquera que je suis vraiment un vieux con au point de ne pas savoir que ces invitations, sont, pour les plus nombreuses d’entre elles, automatisées par je ne sais quel script de malheur et que donc ce n’est pas de la faute de mes amis. Parmi ces amis, qui me veulent nécessairement du bien, j’en connais qui seraient bien du genre à se saisir d’enveloppes en affranchissement libre, adressées aux sociétés qui pratiquent la publicité par courrier et d’envoyer, par retour de courrier, à ces sociétés, leur façon de parler, moi-même, je goutte toujours ce plaisir, une enveloppe avec son gros T de pré-affranchissement et je ne manque jamais d’y mettre la dernière ordure que j’ai jetée à la poubelle et hop, j’envoie Nathan à la boîte aux lettres au bas de la rue, maintenant, il fait cela en vélo, pour son plus grand plaisir. Et bien ce sont les mêmes personnes, sur la boîte aux lettres desquelles, on peut lire, de façon parfois même humoristique, que non, merci, pas de publicité, les mêmes donc, dont je reçois, de temps en temps, les invitations pour que nous devenions amis, ce que, chaque fois, donc, je prends en assez mauvaise part, n’étions-nous pas amis ? Non, ce n’est pas vrai, on n’est pas obligé de faciliter les choses à ces sociétés tentaculaires. De même que nul ne vous oblige à porter des habits estampillés, toujours très visiblement, du logo de leur fabricant, il n’est pas obligatoire de se rendre complice de ces menus larcins, appartenir à la communauté toujours grandissante des no-life qui ont un profil FACEBOOK©®™.

Alors c’est souvent que mes amis m’objectent qu’en n’étant pas dans FACEBOOK©®™, comme ils disent, je me prive d’une formidable caisse de résonance, qu’il faut voir l’affaire comme un amplificateur, que si je branchais un site comme le mien à FACEBOOK©®™, cela ferait un tabac, et toutes sortes d’arguments de ce genre, façon vendeur de lessive. Je ne fume pas de ce tabac, en fait je ne fume pas du tout. Gardez votre putain de barril d’Ariel. Et je me dis que c’est justement le moment rêvé pour préciser quelque chose. Ce que je tente de produire, dans le plus clair de mon temps, je le fais, très égoïstement, avant tout, pour mon propre plaisir, pour ma propre élévation, en grande partie guidé par l’idée que c’est encore de cette façon que j’emploie le plus utilement mon temps libre, et dans un sens plus large, mon existence. Que le fruit de ce travail plaise à une dizaine, une centaine, voire, soyons fous, à un millier de personnes, qu’est-ce que cela peut bien me foutre ? Je vous le demande un peu.

En revanche, je note ceci. C’est souvent que l’on me demande où est-ce que je trouve le temps de faire tout ce que je fais ? Jusque là, ma réponse, à cette question, que je comprends à peine, était que je n’avais pas la télévision et que du coup cela me laissait pas mal de temps vaccant, je me demande si je ne devrais pas désormais mettre à jour mon statut et répondre que comme je n’ai pas de profil FACEBOOK©®™, et bien je dispose d’un temps libre suffisant pour me permettre cette modeste tentative d’émancipation qu’est le site du Désordre. Parce que je suis aussi obligé de constater ceci : les quelques bribes que j’ai perçues de FACEBOOK©®™, chaque fois qu’un ami m’en montrait le fonctionnement au travers de son profil, ces aperçus m’ont fait frémir. Immanquablement ce que j’y ai vu m’a dégoûté. Tel proche, parce que les proches de mes proches ne s’éloignent pas tant que cela, se sert de son téléphone de poche ultra sophistiqué pour mettre à jour son profil FACEBOOK©®™ et indiquer qu’il s’ennuie dans le train et rapidement 12 personnes aiment ça, en voilà un à qui je vais pouvoir offrir toutes sortes de livres pour que justement il ne s’ennuie plus dans le train. S’ennuyer dans le train ! Je ne m’ennuie jamais dans le train. Telle autre tente désespérement d’attirer l’attention de son millier d’amis, vous vous rendez compte ?, mille amis mille sabords, sur le dernier post très ingigent de son blog, et va même jusqu’à démarrer le flux des appréciations positives en déclarant aimer ce qu’elle vient d’écrire. Et rapidement n-1 personnes aiment ça aussi. Je dois être très con parce que je ne m’imagine même pas tenter d’attirer l’attention de mes amis à propos de la dernière de mes réalisations tant je trouve le procédé obscène (mes amis savent très bien où je range mes dernières réalisations, dans un site internet, consultable à toute heure, ils y vont bien quand ils veulent, et si ils veulent), alors essayer, en plus, d’influer leur jugement sur cette dernière réalisation de façon positive, pour moi cela tient de la schizophrénie, ce pour quoi, je pense que je ne suis pas mûr. Telle autre connaissance est lancée dans le combat singulier de créer un mouvement de solidarité virale pour une cause idiote qu’il trouve sans doute très désopilante, le-groupe-des-gens-qui-en-ont-assez-des-pères-Noël-qui-pendent-aux-fenêtres-dès-le-mois-de-novembre et 28 personnes aiment ça, à lui j’indiquerais bien quelques initiatives solidaires où sa, par ailleurs, grande intelligence ne ferait pas défaut et serait sans doute bienvenue.

Et pendant que ce petit monde fort sot et fort important s’ennuie en se donnant, au contraire, l’impression de beaucoup s’amuser, vous ne devinerez jamais ce à quoi j’occupe, par exemple, mon temps ? Et bien je suis dans mon garage, je travaille, je tente de nouvelles choses en photographie, je prends des notes à propos des dernières expositions que j’ai vues, des livres que j’ai lus récemment et des films que je suis allé voir ou que j’ai téléchargés, j’ajoute de nouvelles galeries à mon petit Désordre, je potasse le mode d’emploi de mon nouvel appareil enregistreur de sons, payé grâce aux clients du Fourbi, merci à eux, et je profite justement d’un temps mort pour rajouter quelques images à la série des hommages à Henri Cartier-Bresson dans le Fourbi, et je tente de trouver des façons inédites pour mettre tout le fruit de ce travail en ligne. Et heureusement que je le fais, avec quelques-uns de mes semblables, parce que si nous le faisions pas, je me demande bien de quoi vous pourriez causer sur FACEBOOK©®™ ? Certainement pas de ce que vous, vous tentez de faire. Parce que cela fait bien longtemps que vous ne savez plus, amis artistes, ce que c’est que de travailler, de passer de longues heures concentré dans votre atelier et d’avoir le courage d’essayer de nouveaux pas de côté, vous êtes devenus de simples spectateurs, honte à vous. Et il y aurait aussi à dire à propos de cette phagocie dégoûtante du web, par aspiration indiscernée, par FACEBOOK©®™ et ses sectaires, mais voilà j’ai un peu mieux à faire que de tâcher d’une part d’y penser et, dans une deuxième temps, de mettre cette réflexion en forme.

Il y a aussi ce dernier argument que j’entends régulièrement, grâce à FACEBOOK©®™, la révolution a triomphé en Tunisie et en Egypte, c’est rigoureusement exact — bien que très exagéré —, comme il est rigoureusement exact que les pouvoirs totalitaires encore en place dans cette région du monde, et en lutte contre leurs propres peuples, savent désormais très bien s’adapter à cette propagation, ainsi en Syrie la police torture les personnes qu’elle arrête pour obtenir leurs codes d’accès à leurs profils FACEBOOK©®™ et autres réseaux sociaux. De là à penser que cela aide grandement le pouvoir totalitaire à rester en place et à matter cette révolte.

Bon j’ai fait un peu le tour non ?

En fait non, pas tout à fait. Parce que ce n’est pas suffisant, l’ennui régnant sans partage dans FACEBOOK©®™, et ce dernier étant couplé avec l’incurable maladresse de mes contemporains pour l’informatique, ce qui était déjà un bourbier devient aussi, au point de devenir sa fonction propre, une décharge absolument puante, dans laquelle les ragots, la calomnie font tous les jours des victimes, parce que réunissez quelques milliers de pauvres personnes désoeuvrées et leur premier réflexe sera de créer lentement les conditions de la prochaine guerre mondiale, créer des clans dont on prétend faussement que ce sont des communautés d’affinités, quand en réalité ce sont surtout des sections claniques à but pervers. A propos des affinités, avant de vous récuser, trier par sexe vos centaines, voire vos milliers d’amis et notez comment c’est beaucoup le sexe opposé qui compose la longue liste de vos amis — inverser la donne si vous êtes homosexuel(le). La notion d’amitié devient un errement merveilleux, on est l’ami d’une marque de chaussures — j’exagère à peine, j’ai un ami qui est ami avec la Maison Européenne de la Photographie, ce dont je ne pourrais jamais me prévaloir, j’en ai bien peur — on compte ses parents, ou même ses enfants, parmi ses amis, là franchement je m’incline, je pensais avoir des rapports sains avec ma famille, mais j’étais loin du compte, vous, vous êtes arrivés à créer les conditions de l’amitié à l’intérieur d’une cellule familiale, des gens qui ne peuvent pas se sentir dans l’existence suite à des fâcheries sans fin, se voient régulièrement proposer des demandes d’amitié de ces mêmes personnes ennemies par le truchement de ces foutus scripts à la pertinence douteuse, on drague, on se fait draguer, en plein jour, au vu et au su de ses centaines d’amis, comme c’est romantique !, allez je vous laisse à vos PQR — Plans-cul Réguliers. Et on désamifie. A l’intérieur même de fratries. Je me disais aussi cette notion d’amitié à l’intérieur même du cercle familial, cela n’avait rien de très naturel.

Et très franchement, de tout cela, je n’en avais pas vraiment grand chose à foutre, je me désolais seulement de constater que certains proches étaient pareillement embarqués, mais après tout cela les regardait, et pour ma part j’aurais désormais beaucoup de pitié pour eux quand je les entendrais dire qu’ils n’ont pas le temps de se faire correctement à manger. Ca ou autre chose.

Alors pourquoi je m’énerve aujourd’hui ?

Parce que je viens de comprendre qu’une de mes récentes tracasseries émanait justement de cet océan de merde qu’est FACEBOOK©®™ : une tentative assez vaine de calomnie et de diffamation — pour laquelle je réfléchis au bien-fondé de poursuites. Ce que je suis parvenu à déterminer, en l’espace d’un petit mois, en créant une fausse identité. Vous feriez bien de vérifier dans vos longues listes d’amis, de savoir si vous êtes bien certain de la bienveillance de chacun d’eux, parce que j’ai pu vivre dans la peau d’un autre au vu et au su de beaucoup de gens qui me connaissent pourtant, et qui vont probablement conclure prochainement de mon silence sur FACEBOOK©®™ que je suis morte. Et je conseillerais vivement à tous mes amis qui, de temps en temps aimeraient, me convaincre des fortes potentialités de l’outil FACEBOOK©®™ d’y réfléchir à deux fois, parce que je ne les ai pas vus souvent se servir de FACEBOOK©®™, ces derniers temps, pour autre chose que de vraies trivialités.

Mais surtout ce que vous feriez bien de faire, une mauvaise fois pour toutes : écraser vos données FACEBOOK©®™, aller prendre l’air et redevenir les personnes brillantes que pour, nombreux d’entre vous, vous êtiez avant de devenir des légumes, non plus assis devant votre téléviseur, mais devant vos statuts.

Et nous pourrions être amis. A nouveau. Je promets même de redevenir poli et courtois.

En toute logique ce billet de très mauvaise humeur du bloc-notes devrait me valoir de nombreuses demandes d’amitié sur FACEBOOK©®™ : vous n’avez vraiment que ça à foutre ?

Je me souviens qu’au lycée, une vanne que l’on lançait, pas très finement, aux collants, c’était : "tu cherches des amis ?" Et vous, vous cherchez des amis ?  

Lundi Lundi 6 juin 2011



Je retrouve ma maison après deux semaines d’absence et de travail quasi déconnecté de toutes préoccupations quotidiennes, les lieux sont métamorphosés, un peu vidés, mais pas entièrement, de la vie brouillonne qui est celle de ma famille entre ces murs. J’en retrouve vite quelques traces éparses, mais je n’ai pas bien le temps de les considérer aussi benoîtement que je le voudrais, il y a une assez conséquente pile de courrier que je dois d’abord éplucher, écouter une bonne dizaine de messages téléphoniques, tous périmés en fait, le téléphone c’est décidément pas une invention pour moi, au contraire du mail.

Elle est tout de même incroyable la pile des tracasseries auxquelles j’ai échappé pendant les trois dernières semaines, certaines deviennent même pressantes, au bout de deux semaines d’absence seulement, je trouve cela grotesque, si ce n’est déplacé, ainsi la compagnie de distribution d’eau qui m’envoie un rappel pour non-acquittement de ma dernière facture, quand en fait c’est cette même compagnie de distrbution des eaux qui peine depuis six mois à me rembourser un trop perçu considérable de presque trois cents euros, je résiste in extremis à commencer par cette correspondance-là, ne gâchons pas immédiatement le bénéfice d’avoir été coupé de tels tracas pendant trois semaines, en succombant à la tentation de conversations mauvaises, haineuses. Mais quand même, comment se fait-il qu’à chacune de mes absences, même pas très longue, je sois pareillement assailli par tous ces comptes d’apothicaire, ces relances, ces flux médiocres ? Ou est-ce au contraire que je ne m’aperçoive pas, habituellement, à quel point le quotidien est tressé de ces allées et venues électroniques, d’argent principalement, et de toute une paperasse qui les soutient ?

On se moque si facilement de nos adolescents lorsque rentrant un jour du collège ou du lycée, ils déclarent, nouveau mot dans leur vocabulaire croissant, qu’ils veulent vivre en autarcie. Souvent qu’on leur demande s’ils savent où c’est l’autarcie ? Et nous est-ce qu’on ne ferait pas un peu mieux justement de regarder sur une carte si des fois on a bien balayé tout le territoire à la recherche de cette autarcie dont on déclare, martiaux, qu’elle n’existe pas. A la cmpagnie d’eau, je brûle de répondre que voilà, désolé, mais je suis parti vivre en autarcie dans les Cévennes, où précisément, mes besoins en eau sont entièrement satisfaits par le captage d’une source. Et je ferai bien de m’en souvenir, d’ailleurs, la prochaine fois que je peste, justement, en arrivant dans les Cévennes, parce qu’il faut réamorcer ce captage, et que ce n’est pas toujours de la tarte.  

Dimanche Dimanche 5 juin 2011



Une fois levé, en ce début de dimanche après-midi, j’ai dirigé un peu mes pas, accessoirement la voiture dans un premier temps, au hasard, pour tomber sur un pays parfaitement anachronique, un grand plateau au dessus de Chateaugay, une terre plate en Auvergne, et tellement striée par des chemins en tous sens, et aucun indiqué, que j’ai pu m’y perdre très facilement, et sans doute, beaucoup tourner en rond, j’ai accueilli ce sentiment d’errance, sans vrai but, avec plaisir, comme rarement en marche, après ces deux semaines pendant lesquelles j’avais été tellement déterminé, il était bon de ne faire aucun effort d’orientation et de se laisser faire, entièrement, par le hasard. Après tout cette récréation n’était certainement pas volée et pouvait même s’annoncer comme le prélude à de nouvelles directions auxquelles j’aspire.  

Samedi Samedi 4 juin 2011



M’écrire pour obtenir cette chronique


 

Vendredi Vendredi 3 juin 2011



On prend de sacrés risques tout de même, tous ces câbles, toutes ces connections, tous ces réglages patients, méthodiques, lents et compétents, tant de réseau et tant d’électricité, un minuscule incident et cela pourrait basculer en naufrage. Dominique a du lire dans mes sentiments inquiets pour plaisanter : de toute façon, si on n’a plus de jus, on a toujours le recours du solo de batterie. Avec un percussionniste comme Michele, on est tranquille, on peut faire face à un déluge de déréglements, lui saura tenir la salle en haleine, avec son admirable fourbi de petits objets dont lui seul sait tirer ces sonorités minuscules, les assembler et raconter tout un monde.

Mais ça serait mieux sans panne. Et le miracle se produit. Il n’y pas un seul incident technique pendant tout le spectacle.

Lorsque je rejoins les musiciens sur scène pour saluer, dans la pénombre des sièges, à contrejour, je distingue les mines réjouies de Madeleine et de B., comme je suis fier !

On descend de la scène, sans tomber, et on prend le chemin des coulisses sombres, dans l’obscurité, on s’étreind, et on est rudement content d’avoir fait cela ensemble. On se congratule, on est en nage, épuisés, mais terriblement heureux. Il n’y pas eu de solo de batterie.


Les photographies de Formes d’une guerre, dans le Désordre.





 

Jeudi Jeudi 2 juin 2011

Je ne sais pas à quel point c’est perceptible par le public, mais tout l’agencement des images pendant le spectacle fonctionne comme un site internet, au travers duquel je navigue pendant le spectacle et c’est cette navigation qui sert de narration en images pendant le spectacle. C’est rustique. D’ailleurs Sébastien, notre éclairagiste, ne manque jamais une occasion de râler à propos de cette façon rudimentaire de faire et il n’a sans doute pas tort. Pas sur tout en tout cas.

Il existe probablement de meilleures solutions techniques, des programmes et des applications qui permettent de faire tout cela avec davantage de souplesse, et notamment celle de pouvoir réagir très rapidement à un changement pendant le spectacle, avec les trois individus qui sont sur cette scène, ce ne serait pas du luxe, tant ils sont tous les trois, dans leur domaine, des spécialistes de l’improvisation, et donc du changement de dernière minute, et comme ils s’entendent bien, c’est régulièrement que je me fais piéger, mais j’ai mes petites parades à moi.

En revanche il y a deux avantage majeurs à cette programmation un peu archaïque, je peux facilement la publier et en tirer un très bon parti, avant le spectacle, pour échanger avec les membres de l’équipe, et après-coup, pour rendre compte du spectacle, mais aussi je la domine. Je lui fais faire un peu ce que je veux. Je peux régler de façon très fine les scripts aléatoires qui sont à l’oeuvre, pas seulement dans la page matrice. Une fois de plus, redire ma dette à Julien, qui chaque fois, est sollicité, pour des besoins de scripts de dernière minute. Bref je peux facilement trouver des équivalents visuels à ce que mes camarades tentent sur scène, souligner leur travail, ou au contraire aller contre, pas vraiment contre, mais dans une contradiction constructive, ainsi dans le final, un passage musicalement lent et sobre, c’est ce moment là du spectacle que je choisis pour envoyer dans les trois vidéo projecteurs une véritable débauche d’images, toutes animées, qui tombent sur le spectateur comme une avalanche, à cet endroit du spectacle, musicalement plus calme, je ne risque pas d’imposer aux spectateurs une surdose, et quand François entre dans le dernier texte, je peux laisser ces pages animées et désordonnées en continu, le spectateur a fini par les apprivoiser.

Dans toutes les pages html qui défilent pendant le spectacle, presque toutes, notamment celles qui s’enchaînent automatiquement les unes aux autres selon des intervales de temps prédéfinis et qui sont calculés sur une durée totale toujours légèrement inférieure au morceau auquel elles se rapportent, j’ai installé des sécurités, un double-clic (onDblClick="window.location.href='../index001.htm'"> dans la balise body des pages), n’importe où dans la page, préférablement en dehors de ce qui est visible pour le spectateur et je reviens à la matrice. De laquelle je peux normalement, si l’aléatoire ne se fait pas trop taquin, en enfouissant trop profondément les vignettes opérantes, retrouver le fil de n’importe quel tableau du spectacle.

Par rapport au spectacle tel qu’on l’a joué à Montbéliard, j’en garde beaucoup sous le pied, je ne suis plus dans cette fourniture permanente d’images ce qui finissait par noyer tout à fait le spectateur, du coup le stock de ce que je peux, à tout moment presque, envoyer, reste conséquent et me sert de matelas pour des effets d’improvisation, oui, Dominique, tu ne voudras pas le croire, mais il m’arrive d’improviser, de faire des associations qui ne sont ni prévues, encore moins progammées. Cela allège considérablement le fardeau du spectateur, et à Poitiers, je découvre sur l’écran central, la possibilité d’une obturation totale du vidéo-projecteur par le biais d’un gros interrupteur. C’est idiot bien sûr, mais je comprends vite, mais un peu tard tout de même, le parti que je peux tirer de cette interruption, de ce silence des images, pour, notamment, laisser la place aux lumières de Sébastien, condamné par les lieux à de très faibles intensités. Note pour la prochaine fois : disposer d’un obturateur pour les trois vidéo-projecteurs, cela couplé avec une navigation par cadre pour éviter les intrusions inopinées du curseur sur les écrans, et nous devrions avoir un climat de paix durable entre l’éclairagiste ombrageux et l’encombrant projectionniste.




Les photographies de Formes d’une guerre, dans le Désordre.





 

Mercredi Mercredi premier juin 2011



Pour mon amie Cécile, qui m’avait donné un gage


Soudain je réalise que certaines des images que j’utilise pendant le spectacle sont très anciennes, notamment tous les rayogrammes, et parmi ces rayogrammes ceux des ampoules et comment cette image connait, incluse dans le spectacle, de Formes d’une guerre sa troisième mutation, la première avait été la réalisation initiale de ces images, le rayogramme d’ampoules, certaines inactiniques, pour cela qu’elles apparaissent noires, sur une feuille de papier photo-sensible, puis dès mes premières tentatives de traitement numérique de l’image, j’avais eu l’idée de scanner ces rayogrammes et de les retravailler, toutes individuellement, pour finalement les reprendre dans des structures plus larges, dans des collages. Voici ces mêmes images qui amorcent une quatrième mutation, celle de leur projection sur les parois concaves du planétarium, reprises dans l’éclairage savant, en très basse intensité, de Sébastien, et au service du spectacle. C’est étonnant pour moi, comme voyant ces images projetées, immenses, au milieu du spectacle, je revois le spectacle infiniment modeste de l’ampoule posée au milieu d’un rond de lumière dans le petit laboratoire-photo exigu comme un sous-marin de l’appartement de l’avenue Daumesnil. Vingt ans de maturation pour cette image. Et le sentiment diffus d’être, à la fois en plein accord avec ce que je tentais alors, et ce que je tente aujourd’hui.




Formes d’une guerre, comme si vous y êtiez, en mode Ursula





 

Mardi Mardi 31 mai 2011



La fatigue domine rapidement les journées, les moments creux ne sont pas les plus nombreux, loin s’en faut, mais quand ils se produisent, généralement quand l’un de nous est devant une difficulté technique à résoudre, ils ne sont pas les moins fatigants. Dans les allers-retous entre la régie et la scène (et ils sont fréquents les premiers jours), la fatigue est telle que lorsque je passe rapidement devant les sources lumineuses de projection, j’en perçois parfaitement la séparation des couleurs : nous vivons cette semaine dans un monde additif, en Bleu-Vert-Rouge.


Formes d’une guerre, comme si vous y êtiez, en mode Ursula







 

Lundi Lundi 30 mai 2011



La première journée commence par une déception, il faut reconstruire sa cabane, on était si bien installé à Montbéliard. Et cela paraît un travail considérable et presque décourageant de s’y mettre, mais le découragement ne dure pas, tant chacun semble parfaitement connaître les tâches qui lui incombent et cette progression collective est incroyablement rapide, la scène vide encore ce matin pendant la séance de planétarium à laquelle je voulais assister pour prendre quelques photos, dans l’idée de faire un effet de mise en abyme pendant le spectacle dans cette salle si particulière, à cause de cette demi-sphère posée au dessus de la scène. La scène est en train de se peupler, des pieds de micro et le pupitre qui accueille l’ordinateur de Dominique, puis la grosse caisse de Michele, qui est un peu sa grosse poêle dans laquelle il cuit presque tout, et tout son incroyable attirail d’objets divers tous susceptibles de produire de ces sonorités qui seront entièrement dénaturées une fois qu’elles seront tellement amplifiées, ça y est, on y est, on est au travail, et c’est justement ce que l’on est venu faire à Poitiers, travailler.

Et la cabane quand elle commence à être un peu reconstruite, c’est tout de suite qu’on s’y sent chez soi. Immense plaisir de se rendre compte que la conversation reprend là-même où on l’avait laissée à Montbéliard, nous en avions déjà fait le bilan, et tous arrivent ici le bilan fait justement, et entament le travail dans la pleine conscience de ce qu’il a à modifier, revoir, reprendre, bref retravailler. Pour moi, la première difficulté, celle de réduire la distance qui m’éloigne de la scène. Je dois être plus à l’aise que la fois dernière parce que c’est de temps en temps qu’il m’arrive de les interpeller depuis la régie.


Formes d’une guerre, comme si vous y êtiez, en mode Ursula







 

Dimanche Dimanche 29 mai 2011



Je profite du dernier moment de calme pour la semaine, dernier moment où j’aurais effectivement le temps de mettre les pieds (et surtout les mains) dans le Bloc-notes du Désordre pour rappeler que vendredi 3 juin, vendredi prochain, donc, à 20H30, sera joué le spectacle Formes d’une guerre au Lieu Mulitple, à l’espace Mendès-France de Poitiers.

Formes d’une guerre

Dominique Pifarély, violon, traitement numérique
Michele Rabbia, percussions, traitement numérique
François Bon, texte, lecture
Philippe De Jonckheere, images, projections
Sébastien Michaud, lumière, scénographie
Christophe Hauser, son, multidiffusion
Virginie Crouail, production, catherine

Du travail préparatoire de Dominique sur ce spectacle, on peut s’en faire une idée en écoutant ici et ici, liste de liens non exhaustive.

Du texte de François, on trouve des extraits ici et (pour le texte complet).

Du travail de Michele, il est difficile de juger sans être dans la salle, mais il y a ici et des vidéos qui en donnent une bonne idée tout de même.

Et enfin on peut tenter de piloter soi-même ma propre matrice pour le spectacle.

La plupart des liens concernant ce spectacle sont répertoriés sur Tracé provisoire.

 

Samedi Samedi 28 mai 2011



Les frères Dardenne sont tombés sur la tête et ils prennent des produits. Encore un petit effort dans cette direction et il y aura bientôt des disques des bandes originales de leurs films dans les bacs, des acteurs américains en guest stars et un happy end unilatéral.

Oui, enfin la route est encore longue. Et une hirondelle ne fait pas le printemps, trois très courts extraits d’un mouvement lent de Beethoven (la Symphonie héroïque ?), comme une manière de chapitrage, ne font pas encore des frères cinéastes des équivalents belges de Tarantino, mais on ne manque pas, quand même, de remarquer cet inédit musical. Mais peut-être est-ce un piège. Un leurre pour nous faire croire que cette histoire d’enfant abandonné connait un dénouement heureux, quand en fait la fin est nettement plus ambiguë — comme l’était la fin du Silence de Lorna —, une fin dans laquelle les personnages du film sont tous renvoyés surtout à leurs contradictions.

Si on veut résumer le récit du film, on peut faire très court, très direct (et se tromper complètement, en passant à côté de toutes les subtilités du film) : suite à une rencontre fortuite, un orphelin, Cyril, est progressivement adopté par une jeune coiffeuse, Samantha — qui tient un petit salon, le Samantha Coiff, désolé, Philippe, j’étais fin prêt au cinéma, l’appareil prêt à être dégainé, mais pas de jeu de mots de merlan — qui va l’aider d’une part dans ses recherches de son père et d’autre part à retrouver le chemin d’une existence plus normée et d’une enfance qui ressemble effectivement à une enfance. Et cette adoption sera une réussite.

Ce serait très simple, manichéen à souhait, on tracerait une ligne au sol et d’un côté il y aurait les bons et de l’autre les mauvais. Bref du Tarantino. On parle souvent des frères Dardenne comme étant des cinéastes réalistes, et par ce réalisme on entend surtout que leur cinéma s’attache à montrer les recoins plus obscurs de nos sociétés, un cinéma qui en s’attardant sur des défavorisés nous montre des personnages qui doivent composer avec des réalités sociales épineuses, jamais simples, ce qui, toujours, entraîne des conflits moraux et permet parfois aux personnages de trouver des ressources inescomptées.

Dans le Gamin au vélo, les frères Dardenne jouent avec notre discernement et lui soumettent un archétype, une histoire d’enfant abandonné puis adopté, et éprouvent nos réflexes sentimentaux.

En tout premier lieu, il y a l’abandon. Le père abandonne son enfant, on nous fait croire que cet abandon est lâche, sans courage, et qu’en plus le père a vendu le vélo de son enfant. L’enfant est doublement abandonné, il découvre que les adultes qui s’occupent désormais de lui ne sont pas tous aussi opiniâtres dans leurs recherches, le personnel du centre n’a pas su retrouver le père, mais une coiffeuse, elle, a su le faire. Et conduit l’enfant vers ce père, en douceur, avec fermeté, on s’attend à détester le père, le ranger dans le camp des méchants, apparaît un très bel homme, apparemment calme et sans violence, mais néanmoins incapable de s’occuper de cet enfant : ce n’est donc pas si simple.

La coiffeuse qui adopte progressivement l’enfant est jolie, douce, tendre, calme, gentille, travailleuse et persévérante. Oui, mais, on peut se demander ce qui peut bien la motiver à plaquer le gentil garçon avec qui elle vit pour pouvoir vivre pleinement cette adoption, et de même quand Cyril lui pose ouvertement la question de ses motivations quant à son adoption, elle ne répond pas. Et quand enfin, à l’issue de son pugilat avec l’enfant en crise, elle s’effondre, nettement plus fragile que les apparences pourraient le faire croire, elle trouve vite le réflexe d’appeler au secours — abandonnerait-elle à la première vraie difficulté ? — les éducateurs du centre, que l’on avait rangés un peu rapidement du côté des pas vraiment bons, même un peu mauvais.

Même le personnage du voyou dealer n’est pas entier, certes il pervertit Cyril, mais il est doux, tendre et prévenant avec sa grand-mère impotente.

Quant à la demande d’adoption que Cyril finit par formuler auprès de Samantha la coiffeuse, elle est contrainte par les circonstances qui lui sont entièrement défavorables, son larcin a été démasqué par la police, et Samantha est bien prompte à accepter cette demande, ce qui continue de montrer que son désir d’adoption est sans doute motivé autrement que par de bons sentiments. Sans compter qu’elle paiera, rubis sur l’ongle, les frais pour disculper Cyril, en vingt mensualités (ce qui montre qu’elle n’en a pas les moyens à proprement parler, mais une surmotivation à cette adoption).

Et le grand pardon — selon la procédure judiciaire belge, tout à fait inédite, qui fait se rencontrer agresseur et victime pour tenter de dépasser les rancœurs — est entièrement vicié par le fait que le fils de la victime, également victime, refuse la procédure, et on sent bien à la réponse évasive du père que cette procédure embarrassante a dû être seulement acceptée par une motivation financière. Et d’ailleurs il nous est donné de voir que lorsque les cartes sont différemment distribuées la sincérité du pardon n’est pas étanche.

Bref, le gamin repart sur son vélo, il disparaît dans le paysage, mais la réussite de la coiffeuse est bien fragile. L’opposition entre la scène de la chevauchée en vélos sur le bord du canal en plein soleil — ce que les frères Dardenne ont fait de plus proche du happy end — et celle du gamin Cyril qui repart plus modestement sur son vélo, et son sac de charbon de bois sous le bras, est, sur ce point, éloquente. Un happy end unanime chez les frères Dardenne ce sera pour une autre fois, peut-être.

En revanche, ce que l’on pourra toujours attendre d’eux, ce sont des scénarios aux apparences simples et qui cachent une multitude de détails qui au contraire tissent la complexité de toutes les situations humaines. Et c’est, de ce fait, un cinéma fragile, auquel il est recommandé d’être terriblement attentif, la récompense de ce surcroît d’attention étant, chaque fois, de toucher au plus profond de l’humain, sans idéalisation et dans un partage souvent équitable, mais pas nécessairement juste, entre le bien et le mal. Et on ferait bien, en regardant de tels films d’en profiter pour se regarder soi-même. Pour y parvenir les frères Dardenne usent d’un cinéma dénué d’artifices, utilitaire, presque, aucun plan qui ne charrie pas sa petite pierre apportée à l’édifice, effort de neutralité qui garantit l’éclatant de la démonstration : rien n’est simple, nous ne sommes faits ni d’une seule pièce ni d’un seul bois.

Appel aux cinéphiles. Dans le Dernier Nabab d’Elia Kazan, un vieux réalisateur explique une histoire de petite monnaie qui est escamotée de l’écran ce qui permet justement de rendre une scène réaliste, je ne me souviens plus du tout des termes exacts de cette scène, or il me semble que la scène du Gamin au vélo des frères Dardenne, dans laquelle, le gamin oublie de ramasser la liasse de billets, opère comme une citation a contrario de cette scène du Dernier Nabab. Précisions bienvenues par mail




Cet article est repris dans le Portillon, sous le titre Le vélo volé.

 

Vendredi Vendredi 27 mai 2011



Aujourd’hui, sans doute plus qu’aucun autre, j’avais envie de voir la fin de cette journée au travail, retourner dare-dare à l’hôtel, et me mettre au travail pour Formes d’une guerre. Je regarde d’un œil seulement distrait la demi-finale qui oppose l’ASM à Toulouse, l’ASM figée par l’enjeu de cette demi-finale et les Toulousains s’étant manifestement beaucoup entraînés à défaire le jeu habituellement puissant de l’ASM, sans compter qu’on peut difficilement faire la loi sur terrain en étant pareillement enfoncé en mêlée, je ne lève l’œil que quand la voix de Philippe Sella s’emballe, mais à vrai dire je suis bien trop concentré, notamment dans le maniement des trois nouveaux scripts commandés à Julien et qui font des merveilles.

Comme cet affichage d’une div selon des intervalles de temps, un temps d’affichage et un positionnement aléatoires et qui devrait être un accompagnement assez parfait au passage instrumental du milieu du spectacle de Formes d’une guerre.

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   <title>Formes d'une guerre</title>
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A Noter que l’on peut, entre les balises body, faire un peu ce qu’on veut, les div viendront s’afficher par-dessus ce qui est inséré dans le corps de la page justement.

Et le javascript associé

Bref, avec un navigateur de pages html, on peut faire un spectacle. Non sans l’aide précieuse de Julien Kirch.



 

Jeudi Jeudi 26 mai 2011



Quand je me lève Dominique est parti depuis quelque temps déjà à Poitiers. Je me fais un très bon thé et je me colle au travail. Plus que le réseau encore, je me dis que les disques durs externes sont une belle invention qui permettent d’emporter avec soi son atelier. Bref, je travaille.

Je vais retrouver Dominique à Poitiers où nous allons prendre un peu nos marques au planétarium, je glapis à l’idée de cet espace de projection sphérique et me réjouis déjà de pouvoir en tirer parti. Cela devrait être du tonnerre, vraiment.

De retour à la maison, la fatigue de la journée déjà bien entamée sans doute, mais nous ne nous mettons pas tout de suite au travail et au contraire entamons une discussion dans laquelle j’ai le sentiment que nous faisons plus ample connaissance — comme de découvrir, pour l’un comme pour l’autre que le Weather Report a beaucoup joué dans nos appétits musicaux respectifs —, ce n’est peut-être pas du travail per se, mais je me demande si cette meilleure connaissance de l’autre ne va pas nous servir très activement la semaine prochaine. On dîne et on se remet au travail.

J’ai peine à croire que demain je serai de retour à Clermont-Ferrand.



 

Mercredi Mercredi 25 mai 2011

Séance de travail assez intense avec Dominique sur la préparation de Formes d’une guerre. Nos deux ordinateurs posés sur la table du jardin, sous le cerisier, dont les branches basses croulent sous les cerises, Dominique fait défiler la dernières vesion en date du texte de François, et je montre à Dominique les articulations prévues entre le texte et les images, de son côté Dominique annote son conducteur et m’explique les combinaisons musicales auxquelles il a songé, souvent en me jouant les boucles sur son ordinateur — et souvent aussi en mimant son propre jeu au violon. Hier soir, il me montrait comment les boucles en question étaient fabriquées, j’étais loin de savoir à Montbéliard que pour nombre d’entre elles, elles procèdent de l’aléatoire d’une façon qui ne m’est pas du tout étrangère, laquelle est d’ailleurs copieusement à l’oeuvre dans la structure des images de Formes d’une guerre. Quelle congruence ! Du coup j’ai le sentiment de pouvoir offrir davantage de passerelles à Dominique et les liens que nous tissons entre la musique et les images devraient être plus tendus qu’à Montbéliard, où les images étaient davantage en dialogue avec le texte, à quelques exceptions près, héritées du dialogue avec Michele à propos des fréquences d’images en relation avec son travail de percussion.

C’est comme si, en définitive, nous n’avions plus besoin d’interprète, et nous sommes tous les deux ravis de cette nouvelle clarté de dialogue entre nos deux langues. D’autant que nous découvrons, tous les deux, que les formes qui sont les notres se rejoignent souvent, comme le désir d’une introduction longue et lente, les effets de transitions très travaillés — soit lentes soit très brutales au contraire —, la mise en abyme ou encore une certaine récursivité.

Nous aurons passé toute la journée sur l’étroite table du jardin, et le soir je m’installe un coin de table sur lequel je commence à mettre en place certains éléments discutés dans la journée. J’entends par la porte ouverte de son atelier que Dominique est en train de travailler sur la boucle du début du spectacle, qu’il fabrique avec des éléments de la fin du spectacle.

Avant d’aller se coucher, on se dit tous les deux qu’on a drôlement hâte d’être la semaine prochaine, de retrouver François, Michele, Sébastien, Christophe et Virginie.



 

Mardi Mardi 24 mai 2011



Et mes semblables voudraient que je me procure un téléphone de poche.

Je n’aurai jamais de téléphone de poche.

Avoir un téléphone de poche me priverait de beaucoup de choses. Cela me priverait du sentiment qui m’est indispensable, c’est qu’on ne sait jamais trop où je suis. Aujourd’hui, sur la route entre Angoulême et chez Dominique que je dois rejoindre pour travailler les prochains jours à Formes d’une guerre que nous jouerons, surtout eux, à Poitiers, le vendredi 3 juin 2011, au planétarium, à l’espace Mendès-France (voir flyer plus bas). Cela me priverait de ma concentration, et ces prochains jours je vais en avoir drôlement besoin. Cela me chevillerait aux soucis qui sont les miens en ce moment, et ces derniers temps, je les cumule un peu, les tracas. Et ai-je besoin de me faire de tels soucis quand au contraire j’ai besoin d’être pareillement concentré, et laborieux ? Et cela me priverait sans doute aussi de passer des coups de téléphone depuis une cabine, de plus en plus sises, ces dernières, les cabines téléphoniques, près des toilettes des stations-service, d’où je peux voir le ballet des routiers de tous les pays de l’Europe, serviettes au cou, pendant que je téléphone à B.

J’emprunte l’expression téléphone de poche à Philippe Didion



 

Lundi Lundi 23 mai



Route longue, belle dans un premier temps, pour traverser le Massif Central d’Est en Ouest, et rejoindre Angoulême, où je dois retrouver mes amis Alain et Céline. Je découvre une ville métamorphosée par rapport au souvenir que j’avais gardé d’elle, c’est-à-dire, sous le double manteau de la neige et du Festival de bandes dessinées, nous buvons à une terasse ombragée, Alain m’explique qu’au moment du festival, cette place est en fait le centre du monde. Ni plus ni moins.

Quatre ans que je n’avais pas vu Alain et Céline, et pas un très grand écart dans notre relation, puisqu’elle a toujours été fondée sur cette fructueuse collaboration en ligne, l’aventure du Portillon. Donc pas besoin absolument de se voir pour travailler, mais cela fait quand ême rudement du bien de se voir, même pas très longtemps.

Je regrette de ne passer ici qu’une seule petite journée, et non comme la fois dernère, une semaine presque entière, parce que leur bibliothèque recèle de chefs d’oeuvre de graphisme et de bandes dessinées.

Nous passons visiter l’atelier de Céline à la Maison des auteurs, drôle d’endroit.

Céline m’offre son dernier album, Beauté fatale, dont le titre me fait rire d’avance. C’est un livre magnifique, en sérigraphies de très belle qualité, de même une petite boîte de ses Précieuses, je suis bien gâté.

Le soir je tombe de sommeil.



 

Dimanche Dimanche 22 mai 2011



Il fait un temps radieux, mais mon genou ne me permet pas de m’éloigner beaucoup et de partir marcher dans les volcans, s’il se bloque je m’imagine mal demander à des marcheurs qui passeraient par là de me porter jusqu’à ma voiture. Dans mes rêves, de me faire porter. Aussi je décide de me rabattre sur une promenade dans les rues de Clermont. Je passe devant le cinéma clermontois où j’ai mes habitudes, et je suis tenté par La Conquète, mais le film a déjà commencé, au contraire du dernier Woody Allan pour lequel je serais parfaitement à l’heure, mais j’ai promis une mauvaise fois pour toutes que je n’irai plus jamais voir le dernier film de Woody Allen, et ce n’est pas le regard rapide et en diagonale sur Vicky, Christina, Barcelona, récemment téléchargé, qui me fera changer d’avis, il y aurait bien The tree of life de Terence Mallick, dont one peut pas dire que le rabâchage de la bande-annonce me fasse très envie, mais j’avais beaucoup aimé de Terence Mallick the thin red line, il commence à faire une chaleur étouffante dans les rues de Clermont, j’ai mal au genou, j’ai mal dormi ce matin, je me décide pour The tree of life.

Quelle erreur ! On y voit Terence Mallick y faire sa prière pendant deux heures, c’est niais, prosélithe, ennuyeux à mourrir, et cela dès le début, si cela se trouve j’aurais mieux fait d’aller voir le dernier Woody Allen, je caresse d’ailleurs l’idée de changr subrepticement de salle. C’est quand même dommage d’ailleurs toutes ces images de volcans en furie et de grandes vagues filmées sous l’eau pour illustrer les prières des personnages, le tout sur du faux Brahms, mêlé d’une touche d’Arvo Pärt, parce que la révolte de l’adolescent contre son père, et comment il finit par faire vaciller son autorité, est admirablement dialoguée et filmée, de même tous les jeux des enfants qui sans cesse flirtent davantage avec le danger, mais voilà ce que l’on parvenait à pardonner dans the thin red line et qui justement donnait dans le préchi-précha new age, la nature idéalisée, parce que ce n’étaient que des motifs décoratifs emportés par le sujet principal, nettement plus pesant, la guerre de ces jeunes gens apeurés et envoyés à la boucherie pour des résultats stratégiques très discutables, cette décoration est devenue centrale dans the tree of life.

En sortant, il me reste assez de temps pour aller visiter l’exposition intitulée le Corps inattendu au FRAC d’Auvergne et dont j’attends beaucoup, las, je crois que c’est bien la première fois qu’une exposition au FRAC d’Auvergne me déçoit, et la raison en est fort simple, ce n’est pas parce que l’on réunit quelques grands noms de l’art moderne et contemporain autour d’un même thème, ici le corps, que l’on réussit une exposition, quand bien même elle contiendrait de merveilleuses sculptures de Giacometti, une très belle gravure de Lucian Freud, une toile de Tapiès, des dessins de Ernest Pignon-Ernest (de très beaux dessins, bien encadrés, mais qui justement, je ne crois, ne sont pas à leur place, autrement que sérigraphiés et collés sur les murs de la ville). Et je remarque qu’habituellement ces lieux fort accueillants le sont beaucoup moins aujourd’hui, on me prie de laisser mon sac à l’accueil des fois que je renverserais ou frôlerais une de ces oeuvres, dont presque aucune ne vient effectivement du FRAC, toutes empruntées, et sans doute assurées à prix d’or. Ce qui est d’ordinaire vivant en ces lieux, est absolument mort aujourd’hui, l’exposition un corps inattendu est aujourd’hui un cadavre.

Finalement, je trouve un coin d’ombre dans Notre Dame du Port, entièrement déserté où je commencer à lire Où vont les rennes après Noël d’Olivia Rosenthal, la journée n’est donc entièrement ce ratage mal entammé.  

Samedi Samedi 21 mai 2011






Nouvelle mise à jour de la chronique photographique de
la Vie

 

Vendredi Vendredi 20 mai 2011



Mon médecin m’explique avec force gesticulations ce qu’il se passe dans le corps lors de la transmission d’un message neuro-hormonal, dans le cas présent, ce qui provoque la sécration d’insuline, bref le dialogue entre le pancréas et le foie et comment le cerveau sert d’interprète entre ces deux organes. Et comment, notamment, on peut manger un peu ce qu’on veut tant que c’est sous la forme d’une soupe parce que le cerveau lit surtout le mot soupe et laisse donc passer le cortège des ingrédiens qui pourraient apporter leur excédent de graisses, qui passent donc la douane du pancréas comme des contrebandiers. Je l’interromps et lui fait remarquer qu’elle a sans doute du trop regarder All you ever wanter to know about sex de Woody Allen. Elle en serait presque rougissante d’avoir été démasquée, m’expliquant que c’est souvent qu’elle y pense quand elle donne de telles explications gesticulées à ses patients mais que je suis le premier patient qui remarque l’allusion.

N’empêche les deux types un peu paresseux qui passent la wassingue dans mon estomac, et qui rouspètent quand c’est de la pizza, j’aurais bien ou trois choses à leur dire.  

Jeudi Jeudi 19 mai 2011



La guerre n’était pas, comme on l’avait pensé autrefois, dans ces armes de destruction massive, ç’aurait été trop simple. La guerre se faisait de l’intérieur. La guerre se faisait d’une personne à une personne...

François Bon, Formes d’une guerre.

Le nombre d’éceuils qu’il faut sans cesse que j’évite dans la rédaction et le choix des images du bloc-notes devrait normalement me conduire à une manière d’impossibilité. Si je devais un jour en arriver à un arrêt, je préférerais que ce soit un choix nettement plus volontaire. Et non une fin par défaut.






Dans le Terrier, Destruction de la foule, fabrication des solitudes de l’Institut de Démobilisation.

 

Mercredi Mercredi 18 mai 2011



Les enfants sont adorables aujourd’hui, Madeleine travaille sans rechigner son crin-crin, et finit par ranger de fond en comble sa chambre comme elle s’y était engagée cette semaine avec moi — au nouvel agencement de sa chambre et au tri sévère des jouets et articles, il ne fait plus de doute que Madeleine bascule dans une autre tranche d’âge. Nathan répond aimablement à la plupart de mes demandes et même, j’ai peine à y croire, il propose son aide à Adèle, qui, elle miracle d’entre tous les miracles, range sa chambre, par effet de mimétisme de Madeleine. Bref c’est une belle journée, j’ai plaisir à leur confectionner un bon dîner, je dirais que c’est d’autant plus méritoire que je les regarde déguster un petit gigot quand je fais durer le plaisir de ma soupe de régime. Et le soir quand je vais les coucher, je remercie Adèle d’une telle sagesse, et malicieusement je lui demande qu’est-ce qui a bien pu les posséder à être pareillement sages toute la journée, Adèle de me répondre qu’ils s’entraînent pour la future semaine avec Grand-Père et Mamie ! Semaine de résidence au Lieu Multiple à Poitiers pour Formes d’une guerre. Avec une telle équipe qui me soutient, je n’ai pas intérêt à être médiocre.




Nouvelle mise à jour de l’Image enregistrée


 

Mardi Mardi 17 mai 2011

Des fois je dis vraiment des conneries obèses. Je suis régulièrement en train d’enfourcher mon vieux cheval de bataille qui supporte de plus en plus difficilement le poids de son cavalier et j’entonne le refrain qu’internet c’était mieux avant, que les blogs c’est vraiment la chienlit et que les réseaux socieux sont des lieux de perdition dans lesquels des esprits par ailleurs brillants perdent le plus clair de leur temps, quand ils feraient bien mieux de travailler à leurs oeuvres, plutôt que de se mirer dans des miroirs déformants en contemplant une image d’eux-mêmes aimant, et aimé. Et quand on m’écoute, je me lamente à la première occasion venue sur le fait que des sites qui sont de véritables signatures sont en train de disparaître et que mes découvertes sont de plus en plus rares. Bref, vous m’avez déjà entendu mille fois chanter faux de tels airs.

Ce matin j’ai croisé mon nouveau voisin, David Blair, et nous nous sommes salués, d’autant plus volontiers que nos enfants vont dans la même école et que nous prenons doucement l’habitude du covoiturage.

Je propose un café à David. C’est d’autant plus un plaisir qu’avec lui j’ai le loisir de parler un peu anglais. David est de Boston. Nous faisons un peu plus ample connaissance de cette façon américaine un peu moins figée qui prévaut généralement en France, et commentant les photographies accrochées aux murs du salon, David me questionne un peu à propos de ce travail, je lui propose donc d’emmener avec nous nos mugs de cafés dans le garage, où je lui présente brièvement le Désordre.

Je remarque d’emblée que David a une compréhension fluide des mécanismes du site et que la nature de ses questions montre clairement qu’il sait parfaitement comment on construit un site internet. Et pour cause, il me propose de me montrer le sien de site internet et singulièrement un projet sur lequel il a récemment travaillé.

Et je découvre un objet comme je n’en ai encore jamais rencontré, un film dont chaque plan est cliquable qui permet au spectateur une foule d’approfondissements et d’extrapolations.

La prochaine fois que l’on m’entend dire que les univers internet sont en voie de disparition il est tout à fait autorisé de me demander si, avant de faire de telles déclarations, j’ai bien sonné à toutes les portes de ma propre rue dans Fontenay-sous-Bois.




Nouvelle mise à jour de la chronique photographique de
la Vie

 

Lundi Lundi 16 mai 2011





Je n’avais plus mis les pieds aux Arts Décos depuis que j’en suis sorti, en juin 1990. Si, une fois rapide, l’année dernière, quand mon amie H. était opérée dans l’hôpital Curie en face et que j’en avais profité pour monter au troisième du bâtiment Ulm pour lui laisser un message de soutien qu’elle pourrait voir depuis sa fenêtre. Mais alors, j’avais procédé à toute allure, je ne m’étais pas attardé. Et il faisait déjà nuit.

Guillaume Pavageau est étudiant en dernière année et travaille en ce moment à boucler son mémoire de fin d’études, et m’a contacté récemment pour un entretien dans le cadre de ce mémoire dont les trois parties s’articulent de cette façon : Dessin, Dessin assisté par Ordinateur, Dessein assisté par Ordinateur. J’ai accepté avec une contre-partie, s’entretenir dans la cour de l’école avec un café imbuvable dans un gobelet en plastique, j’avais comme une envie d’humer les lieux à nouveau.

Les lieux n’ont plus rien à voir. l’ENSAD ressemble désormais à une entreprise de gens sérieux et ses toilettes contiennent à peine plus de graffittis que l’on peut en trouver dans les toilettes de n’importe quelle entreprise. Le projet architectural de Stark est naturellement imbécile, décoratif à souhait et très prétentieux, d’ailleurs on voit bien comme cela a, semble-t-il, gommé tout sens de l’humour, c’est un premier choc pour le vieux con en pélérinage que je suis.

La buvette est aussi peu chaleureuse que possible, un véritable restaurant d’entreprise en plus petit. Où sont passés les trois sortes de sandwich et le café en gobelet de la buvette d’antan. Je finis par me demander si c’est une si bonne idée que d’être venu là.

Je me suis trompé dans l’heure de rendez-vous du coup je poireaute un peu devant le portail de l’école. Me passeront devant le nez, sans un regard, sans même une hésitation, deux anciens professeurs, je n’ai donc pas du leur laisser un souvenir impérissable, pire, un professeur sort de l’école et pareillement me passe devant sans me remarquer, cette femme a mon âge, j’étais très amoureux d’elle quand nous étions tous les deux étudiants et que nous nous croisions le vendredi matin en gravure. Ben c’est mon égo qui en prend un sacré coup, là tout de suite.

Puis, j’ai un nouveau choc, une étudiante enceinte sort de l’école et je connais un très remarquable flash-back, en repensant à Isa qui était alors enceinte de Garance et dont le seul souvenir visuel que j’ai qui date de cette époque, c’est effectivement sur les marches du même perron. Et j’en suis là de mes rêveries quand Guillaume vient m’accueillir.

Nous déjeunons donc dans la cour, il fait une températeure très agréable, à une table voisine, je reconnais d’anciennes têtes, sur lesquelles un manteau d’une vingtaine d’années me rappelle utilement que la dernière fois que j’ai du voir ces personnes c’était il y a plus de vingt ans. Je décide de laisser de côté ces effets dignes de la cour de la Duchesse de Guermantes dans le temps retrouvé et de me concentrer un peu sur l’entretien avec Guillaume.

En réécoutant l’entretien, je me dis que je me suis bien trop pris au sérieux, que j’ai fait mon professeur, ce qui est l’aveu, inutile, que je regretterais toujours qu’il ne fut jamais donné suite à toutes mes candiatures pour enseigner dans cette école, que j’ai surtout aimée, en dépit de tout le mal que j’en ai souvent pensé. Les pélerinages de vieux con, c’est vraiment idiot. Je devrais le savoir depuis le temps.  

Dimanche Dimanche 15 mai 2011



 

Samedi Samedi 14 mai 2011



Quelle journée aujourd’hui au travail ! Remplie à craquer d’une tension à tout rompre, l’esprit s’y repère davantage en suivant les flux nerveux, j’en sors essoré et, comme souvent, me demandant si ce n’est pas un trop cher tribut à payer pour le reste de la vie. Mais alors, je pense à ce que le reste de la vie me réserve très prochainement, une semaine de répétitions avec Dominique, en amont de la semaine de résidence à Poitiers, au Lieu Multiple. Et tout d’un coup le poids insurmontable de cette journée s’allège considérablement.

 

Vendredi Vendredi 13 mai 2011



 

Jeudi Jeudi 12 mai 2011



L’homme d’à côté de Gaston Duprat et Mariano Cohn est un film à propos des faux semblants, habilement tricoté avec des faux semblants. Et c’est un récit qui est conté en images, elles-mêmes des mirages. C’est ce qui fait sa force.

La première image du film, en plus d’être formellement remarquable, contient à elle seule toute la symbolique du film. Le plan est divisé en deux parties égales, une blanche et l’autre d’un gris foncé bleuté. Le spectateur est d’ailleurs amené à croire que c’est là un effet purement graphique, décoratif, sur lequel le générique du film va défiler. Quand soudain une masse vient cogner dans la partie obscure de l’image. Et cogner. Et cogner encore : l’espace de l’image divisé en deux parties est en fait, croit-on, un mur dont toute une moitié est baignée dans une lumière aveuglante qui surexpose la pellicule et au contraire une autre partie dans l’ombre, dans laquelle un trou noir s’agrandit progressivement. Et dans la partie lumineuse, un effritement, puis une lézarde, naissent apparement des fortes vibrations sur le mur, mais en fait non, première illusion détrompée du film, les deux moitiés de l’écran sont bien le même mur, mais vu des deux côtés, en effet de split screen, sur un versant, celui de l’ombre, on frappe à la masse pour faire un trou, d’où jaillit la lumière, qui débouche dans l’autre moitié, lumineuse, de l’image, produisant l’effet d’un espace noir s’agrandissant.

Ce qu’il se passe, c’est ceci, un homme, Leonardo, est réveillé le matin par le bruit de la masse de son voisin, Victor, qui perce le mur d’une des pièces de son logement pour y construire une fenêtre. Ouverture qui va donner sur la cour intérieure d’une immense habitation occupée par la famille de Leonardo, qui ne l’entend manifestement pas du tout de cette oreille.

Présentation de Leonardo. Oui, c’est quasiment comme cela que vont procéder les deux scénaristes très habiles de ce récit. Leonardo, le personnage principal, nous est présenté, en tout premier lieu, par son site internet. Note homme est designer, de renom, et dont le travail le plus remarquable est un fauteuil aux formes aventureuses et qui s’est tout de même vendu dans le monde à 500.000 exemplaires. Et, à vrai dire, à la manière de ces sites, encore et toujours en construction, notre homme a réalisé très peu d’autres choses, des déclinaisons du même fauteuil semble-t-il, et son webmaster lui demande s’il ne faudrait pas mentionner son engagement social local auprès des populations indiennes, nous sommes en Argentine. Donc, le site internet de notre homme le met beaucoup en avant, à l’image de ce portrait très envahissant sur la page d’accueil du site, et très peu de contenu.

La famille de Leonardo, qui contient les autres protagonistes de cette affaire, nous est ensuite présentée au travers d’une caméra vidéo amateur, laquelle est, à l’insu de son opérateur, le grand-père maternel, en mode démo, c’est-à-dire que tout ce qu’il filme est affligé d’un échantillonage des filtres d’effets de la caméra, solarisation, retournement tête en bas, zoom sauvage, fondu au noir, etc... Cette famille est donc composée de grands-parents, les parents de Madame, Madame, qui donne des cours de yoga chez elle, et de Leonardo, ces deux derniers personnages ayant commis une jeune fille, adolescente, Lola. Ces quelques plans vidéographiques sont bluffants de virtuosité narrative, d’une part ils nous présentent sans équivoque les différents personnages du récit, dans des images hallucinantes, mais aussi ils nous donnent à voir combien cette structure familiale est fragile d’une part, mais aussi entièrement construite sur des apparences.

On goûte beaucoup à cette succession de plans du début du film, en grande partie parce que c’est assez rare finalement que le cinéma de fiction se risque au travers du prisme des outils contemporains de l’image, des écrans. Le reste de sa construction est nettement plus classique, ce qui n’est pas sans créer un vide chez son spectateur qui se préparait à un déroulement plus cahotique, et cette construction ne fait, en apparences, que prendre la forme un peu rabachée de l’intrusion d’un élément étranger destiné à éprouver ce qui est en place. Il y a quelques références cinéphiles, notamment du côté de Cape Fear de Martin Scorcese et de Funny games de Michael Haenecke.

Un dernier marqueur est fourni avant que le récit ne s’enclenche, l’immense maison dans laquelle vit ce couple de gens bien propres sur eux et aux moyens sans doute disproportionnés par rapport aux efforts qu’ils y consentent, cette immense maison a été construite par Le Corbusier, apparemment la seule construction de l’architecte-dictateur sur tout le continent sud-américain, il sera étonnant de voir à quel point les réalisateurs de ce film s’en moquent complétement, l’architecture de cette maison ne servant qu’à fournir un décor dans lequel le chef opérateur n’a pas du souvent manquer de recul tant il est vaste. La signature le Corbusier n’est finalement qu’un marqueur social, elle est aussi ostentatoire qu’une grosse voiture, ce dont dispose également, Leonardo, le personnage principal, designer à succès, designer d’un seul fauteuil.

Donc, le voisin d’en face qui a l’outrecuidance de percer une ouverture sur la cour intérieure de cette immense maison vintage, et le type en question est manifestement un rustre, baraqué comme un troisième ligne de rugby, sûr de lui-même, inculte et sans complexe. On pourrait croire, à tort, que le film soit un exercice de style et son sujet la perturbation d’une vie sans remous majeurs par un élément extérieur et comment un incident infime vient déstabiliser un bel édifice. C’est tellement plus complexe que cela.

En premier lieu, on assiste au difficile exercice du pouvoir quand ce dernier n’est pas assis sur une véritable autorité. La situation est tellement énorme du point de vue de Leonardo, percer une ouverture et dépareiller un ensemble dessiné par le Corbusier, il est tellement dans son bon droit que justement il ne parvient pas du tout à asseoir son autorité et faire valoir ses droits, pourtant avérés, et c’est sans doute parce que sa forteresse est en sucre, elle est construite sur des apparences, elle n’a de forte valeur que pour toute personne du sérail qui se doute un peu de la valeur culturelle d’une maison dessinée par Le Corbusier, et n’en a aucune pour un rustre qui ignore tout de l’architecture, du design et des codes sociaux. La même brute épaisse d’ailleurs trouve que son très riche voisin ne travaille pas beaucoup, chaque fois qu’il l’aperçoit, il le voit glandouiller devant son ordinateur quand ce n’est pas profondément assoupi sur sa prétendue table de travail.

La première démonstration est faite, le pouvoir de Leonardo n’est pas assis, mais ce n’est pas que cette illusion de pouvoir qui va voler en éclats, non seulement il n’est pas capable d’opposer fiablement ses arguments face à Victor dont il croit injustement que, inculte, il est dénué de toute intelligence, mais il n’est pas davantage à même d’imposer quoi que ce soit à son adolescente de fille, qui vit dans son monde rose de fille, de même il vit sous la domination à la fois silencieuse et colérique de sa femme — elle-même, montrant clairement les limites de son personnage, professeur de yoga aux nerfs fort courts — et pour concilier cette absence de pouvoir et d’autorité Leonardo ment. Et il cumule les mensonges, hélas pour lui, en tenant une comptabilité trop lâche du mensonge, ce qui lui vaudra dans une des dernières confrontations avec Victor, d’être entièrement déshabillé : incapable d’imposer son point de vue, il fait sans cesse valoir que c’est sa femme qui est inflexible, ou encore son beau-père, qui agit ici en tant qu’instance supérieure même de sa femme. Avec le mensonge et l’imposture, Leonadro cumule la lâcheté.

A l’image même de son site internet ronflant, Leonardo n’est que mensonges et faux-semblants, de même que tous les membres de son clan, notamment sa femme. Depuis le début il argue que le problème de cette ouverture est un problème de vis-à-vis, mais c’est lui qui espionne Victor quand ce dernier reçoit sa petite amie, et c’est encore grâce à cette ouverture que Victor se rend compte que sa fille, Lola, et la domestique, sont assiégées, et c’est en leur venant en aide que Victor est blessé. Et c’est une nouvelle et dernière fois que Leonardo est mis à nu.

Quant à la brute, elle nous aura donné bien des leçons de savoir-vivre, à l’image de ce premier plan dans lequel elle dit, "Commençons par le début, moi c’est Victor, je suis ton nouveau voisin", vistor aura payé un coup à boire à Leonardo dans une volonté d’apaisement, il aura accepté le compromis qui pouvait satisfaire tout le monde, il aura offert une de ses scupltures, et pas n’importe laquelle, celle du con de sa mère, il aura sauvé par son courage la fille de Leonardo et à la fin, dans le générique — idée géniale qui scelle définitivement l’attachement du spectateur pour ce personnage hors du commun — il est encore assez grâcieux pour nous donner sa recette de pâté de sanglier. Et dire qu’on l’a cru encore assez con pour ne jamais lui expliquer que cette maison, dans laquelle habitent ses voisins, a été dessinée par un architecte de renom, parce qu’à lui on ne confiera jamais ce code exclusif.

Dans le lent démontage de nos mensonges contemporains, nul spectateur de ce film n’est indemne, et l’effort qui est attendu de chacun, en plus de devoir décortiquer les lents rouages méticuleux et discrets à la fois de ce film, n’est rien moins qu’un examen de conscience. La figure de l’étranger, de l’Autre — avec un grand A, sinon cela ferait "utre", vous pouvez vérifier —, on ferait bien de s’y faire et de l’accueillir. On n’en serait que meilleur.




Cet article est repris dans le Portillon, sous le titre Ce que l’Autre nous dit de nous-même.

 

Mercredi Mercredi 11 mai 2011



Aujourd’hui, j’ai du accompagner Nathan au rugby et rester sur la touche. Mon genou est tel que je ne peux plus, pour le moment, entraîner les poussins. J’ai donc confié Nathan à mes collègues et à ses camarades.

Rien à voir.

Notre société bien pensante ne peut pas se permettre d’afficher clairement sa politique vis-à-vis des personnes handicapées, celle d’un désengagement progressif. Cela ferait mauvaise figure. Aucun programme électoral ne pourrait promettre en toutes lettres, que toute politique d’intégration des personnes handicapés va être abandonnée, ce qui devrait permettre de réaliser de très substancielles économies budgétaires : on imagine un peu le tollé que cela souléverait. Ou pas. Mais nul ne s’y risquerait en plein jour. Electoralement ce serait un désastre.

Et pourtant c’est à cela que concourre la politique, la vraie, pas celle des débats, celle du quotidien, celle des budgets véritablement alloués. Parce qu’un gouvernement, a fortiori de droite, est tout à fait capable d’expliquer qu’il s’engage à lutter contre l’exclusion des personnes handicapées, promulguer une loi prenant leur défense, la loi du 11 février 2005, et dans le même temps ne pas financer cette loi, les coûts de cette loi, et alors le résultat est sans doute bien pire, il vaudrait mieux, en fait, faire le contraire, ne pas créer de lois et financer, on comprend bien que ce n’est nettement plus difficile à faire.

Dans le combat quotidien d’une famille d’une personne handicapée, il y a la course permantente aux fonds et aux crédits. Il vous faut monter, tous les ans, des dossiers pour obtenir des soutiens, sans lesquelles vous ne pourrez pas aider la personne handicapée et pareillement il faudra se battre pour obtenir les services auxquels la personne handicapée a le droit. Le verbe "se battre" est ici à sa place, "mendier" conviendrait bien aussi, bref, vous avez des droits, mais vous avez drôlement intérêt à les faire valoir, d’une part, et d’autre part à relancer systématiquement les institutions qui vous les doivent, pour les obtenir effectivement. Vous avez des droits, mais vous devez sans cesse combattre pour les faire valoir : sont-ce vraiment des droits alors ?

La raison fondamentale pour laquelle vous êtes contraint de vous battre pour défendre vos droits, qui ne sont donc jamais acquis, est assez simple, vos droits ne sont pas financés. On m’objectera que je n’en ai aucune preuve, c’est rigoureusemen exact. En revanche je commence à avoir un peu d’expérience de ces parcours sinueux et semé d’embûches. Et c’est de plus en plus dur. C’était déjà le parcours du combattant, désormais les obstacles sont encore plus hauts. Ce qui est extraordinaire c’est comment vos interlocuteurs des différentes institutions sont devenus eux-mêmes des obstacles à franchir. Oui, je comprends bien mais vous n’êtes pas seul dans ce cas. Mais Monsieur, je ne peux tout de même pas vous donner ce que je n’ai pas. Les crédits que nous recevons sont à répartir sur tout le département. Bref, entendez, la personne handicapée dont vous faites valoir les droits coûte cher à la société et ce que vous demandez sera pris sur ce que l’on peut donner à une autre famille. Vous êtes donc coupable.

Je n’ai pas les preuves de ce que je vais avancer. Lors de nos difficultés à obtenir les heures de présence d’un Auxilaire de Vie Scolaire (A.V.S.) pour Nathan dans sa classe de CM1, j’ai perçu qu’une partie de la difficulté à les obtenir venait d’une ostracisation de son école, l’école Decroly à Saint-Mandé. La réputation de cette école n’est plus à faire et nombreux sont les parents d’enfants handicapés qui finissent par découvrir le projet decrolien tout simplement parce que ce dernier joue à fond la carte de l’intégration des enfants handicapés : la plupart des classes de cette école, qui va du jardin d’enfant au collège, compte au moins un, souvent deux, et même parfois trois enfants handicapés. On pourrait s’en étonner, ce serait une erreur, en fait cette école fait ce que toutes les écoles devraient faire. Et cela fonctionne très bien. Il y a là une volonté. Qui saute aux yeux, tellement nombreux sont les A.V.S. dans cette école, et très intégrés dans le paysage même de l’école. D’ailleurs cela fait partie des ressources de l’école que de mieux partager les ressources d’A.V.S. sur la totalité de l’école. Pour l’avoir vécu, ce n’est pas ce fonctionnement qui a été choisi par les autres écoles qui classiquement repoussent autant qu’elles le peuvent les enfants handicapés et ne les accueillent que contraintes et forcées par la volonté courageuse de leurs parents, et alors, de fait, l’accueil de ces enfants est compliqué et coûteux puisque aucune solution collective ne peut être mise en place. La raison voudrait que dans le partage des ressources de l’académie, singulièrement les heures effectives d’A.V.S., l’on favorise l’école Decroly justement parce qu’elle accueille, plus qu’aucune autre, des enfants handicapés, et que de ce fait, une expérience dans le domaine, de même que la mise en commun de nombreuses ressources rendent le projet cohérent et surtout le plus efficace et sans doute le moins coûteux. Or c’est tout le contraire.

L’école Decroly a de plus en plus de mal à obtenir les heures d’A.V.S. nécessaires aux nombreux enfants handicapés qu’elle accueille. C’est une volonté. Ce n’est pas un hasard. Lors de la dernière réunion d’équipe éducative, j’ai bien compris et remarqué que les arguments qui nous étaient opposés étaient systématiquement budgétaires, ce qui ne tient pas entièrement debout en début d’année. C’est l’arbre destiné à cacher la forêt. La forêt c’est que l’Education Nationale ne joue pas son rôle, vis-à-vis des enfants handicapés. C’est un non-dit, mais c’est aussi un impensé. En façade des gens d’apparente bonne volonté vous jureront leur grands dieux qu’ils ont à coeur d’accueillir les enfants handicapés, mais en réalité rien n’est vraiment fait, et tout repose sur l’essoufflement des familles à se battre. Le désengagement de l’Etat tentant de s’opérer de façon parallèle au découragement des familles.

Ce que l’on ne comprend pas.

On peut comprendre que les budgets ne soient pas infinis. En revanche combien coûtera à l’avenir un enfant handicapé pour lequel on n’aura pas fait tous les efforts qui soient pour qu’il devienne un adulte autonome ? : bien plus cher, et ce jusqu’à la fin de sa vie. Et l’argent dont l’Etat ne dispose pas aujourd’hui pour éviter cette catastrophe demain, qui nous garantit, aujourd’hui, que ce même Etat en disposera demain ?

C’est à tout cela que je pense cet après-midi radieux, derrière la main courante du terrain de rugby, étrange sentiment que d’être assis dans les tribunes avec les autres parents, quand ma place devrait être sur le terrain, en tenue, auprès des enfants, des poussins, jamais très loin de Nathan.

Assis dans les tribunes, ce que je peux voir c’est que je me retrouve avec mon enfant autiste sur les bras, errant, souvent à contresens, sur le terrain de rugby, parce que je ne suis plus là pour m’en occuper. Ca me tord le ventre, d’une part parce que j’ai sous les yeux l’image même de ses limites, et elles sont assez immédiates, et surtout ce que je peux voir c’est ce qu’il se passera quand je ne serai plus là pour l’aider.

Et le rugby ce n’est pas le plus grave. Evidemment.

Je suis découragé.




Nouvelle mise à jour de la chronique photographique de
la Vie

 

Mardi Mardi 10 mai 2001

Technique : Séquences sagittale, coronale et axiales RHO FAT SAT, séquence sagittale Tl.

Résultat :
Compartiment fémoro-tibial médial :

- Le cartilage d’encroûtement condylo-tibial présente quelques irrégularités témoignant d’une chondropathie débutante associée à une ostéophytose condylo-tibiale modérée.

- Le ménisque interne présente au niveau de sa corne postérieure, une discrète fissuration de son bord libre n’atteignant pas les surfaces articulaires (gradel).

- La face postéro-interne du plateau tibial présente un discret affaissement en regard d’un kyste épiphysaire tibial de 13 mmxlO mmxl2 mm. Il est en hypersignal T2, discret hyposignal Tl. Après injection de gadolinium, sa partie supérieure se rehausse sur 8x7 mm et sa partie inférieure présente uniquement un rehaussement circonférentiel.

- Intégrité du ligament collatéral médial.

Compartiment fémoro-tibial latéral :
Absence d’anomalie morphologique ou de signal du ménisque externe.
Intégrité du cartilage d’encroûtement condylo-tibial.
Pas d’anomalie osseuse condylo-tibiale.
Intégrité du ligament collatéral latéral, du tendon du biceps fémoral et de la bandelette ilio tibiale.

Pivot central :
Intégrité des ligaments croisés.

Compartiment fémoro-patellaire et articulaire :
La facette rotulienne interne présente des irrégularités du cartilage d’encroûtement évoquant une chondropathie modérée.
Ostéophytose fémoro-patellaire interne.
Intégrité des ailerons rotuliens.
Lame d’épanchement intra-articulaire.
Pas de kyste poplité.

Conclusion :
Kyste osseux tibial interne épiphysaire supérieur avec discret affaissement du plateau tibial en regard d’origine probablement dégénérative. Chondropathie fémoro-tibiale interne et chondropathie fémoro-patellaire interne modérées. Lame d’épanchement intra-articulaire.


Et puis, on change de technique d’images mais pas beaucoup de vocable :

Indication : Complément au vu d’une IRM du genou mettant en évidence une lésion épiphysaire tibiale postéro-interne.

Technique : GE Brightspeed Elite III. Acquisition hélicoïdale réalisée sur le genou avec reconstructions multi-planaires. PDL cumulé : 510 mGy.cm

Résultat :
Pincement et ostéosclérose modérés du plateau supérieur du tibia et inférieur du condyle fémoral du compartiment interne associés à une ostéophytose marginale. Ostéophytose marginale sans pincement de l’interligne f émoro-tibiale externe. Ostéophytose marginale tibio-f émorale postérieure. Présence d’une formation hypodense de l’épiphyse tibiale postéro-médiale, aux contours bien délimités et corticalisés mesurant 10 x 13 mm de diamètre dans le plan coronal. Mise en évidence d’une petite interruption corticale à la partie supérieure de la lésion. Cette lésion évoque une géode sous-chondrale en première hypothèse versus un kyste osseux. Arthrose fémoro-patellaire avec présence d’ostéophyte mais sans pincement de l’interligne articulaire hormis dans sa partie inférieure. Remaniements dégénératifs des épines tibiales.

Conclusion ¦
Remaniements dégénératifs de type arthrosique au stade modéré avec une lésion hypodense postéro-interne de l’épiphyse tibiale suspecte de géode versus kyste osseux simple.


Tout ceci pouvant, à peu de choses près, se traduire, par Putain qu’est-ce que j’ai mal au genou en ce moment !

Je dois être un type étrange, non seulement je me réjouis à lire ces lignes que je ne comprends pas du tout, mais en plus je me réjouis déjà d’avance de l’utilisation que je vais pouvoir faire des centaines d’images que l’on me confie là pour Formes d’une guerre.



 

Lundi Lundi 9 mai 2011



Ce sera au planétarium, faubourg du Poitiers, au Lieu Multiple.

On va rejouer Formes d’une guerre.

Formes d’une guerre, Dominique Pifarely, violon, traitement numérique, Michele Rabbia, percussions très diverses, traitement numérique, François Bon, texte, lecture, Philippe De Jonckheere, images, projection, Sébastien Michaud, scénographie, lumière, Christophe Hauser, son, multidiffusion, Virginie Crouail, production.

Donc, Formes d’une guerre, planétarium de Poitiers, Lieu Multiple, 3 juin 2011, 20H30, entrée libre, réservations fortement conseillées au 05 49 50 33 08.

Je vous ai préparé un petit flyer élecronique pour envoyer à vos amis.



 

Dimanche Dimanche 8 mai 2011



C’est souvent que je marche dans les rues des villes et que je me fais la réflexion de leur immensité humaine, immensité entièrement constituée d’étrangers, de personnes que l’on ne rencontre jamais, dont on ignore tout, dont le frolement de leur épaule dans une foule ne donne aucune idée du labyrinthe de leur existence. En se touchant les deux labyrinthes créent si rarement des dédales et des galeries communs.

Vous êtes dans le train, au même titre que quatre cents ou cinq cents personnes, vous avez une trajectoire commune pendant une paire d’heures, mais là aussi, le train transporte ces centaines de personnes, comme autant de labyrinthes et pourtant les segments communs à ces labyrinthes sont si rares. Quand bien même on partage une manière d’existence commune, puisque pendant ce trajet on traverse les mêmes paysages. Tous, nous passons devant ce champ incliné un peu avant la gare de Saint-Germain des Fossés. Ou même la centrale nucléaire de Neuvy-sur-Loire.

A Clermont-Ferrand, je connais très peu de personnes. Je connais un peu la ville. Mais je connais très peu de personnes, et toutes ces personnes sont, en fait, des collègues. A part Soanne et Bastien qui habitaient pas loin, à Chateaugay, au nord de Clermont. D’ailleurs c’est curieux, mais c’est en fait fréquent que justement dans Clermont-Ferrand je croise certains de mes collègues le plus fortuitement du monde. Mais je n’en déduirais pas que Clermont-Ferrand est une petite ville. Ce qui me rappelle que lors d’un très court séjour à Hasselt en Belgique, pour le travail, il y sept ans, le premier soir, j’avais croisé dans un restaurant la seule personne que je connaissais de toute la ville, le collègue belge avec lequel j’avais passé toute la journée au travail.

A Clermont-Ferrand, je sais m’orienter, mais je ne retiens presque jamais le nom des rues. Je sais par exemple que le nom de la rue de la gare est l’avenue de l’Union Soviétique et que la rue longue et un peu sinueuse qui conduit de la gare à mon travail est la rue de l’Oradou, mais c’est bien tout.

A Clermont-Ferrand, je n’ai jamais rien à faire précisément, et mes repères, finalement, sont plus les photographies que j’ai pu prendre de cette ville en marchant dans ses rues que quelques noms de rues ou même de quartiers. Ce sont des repères purement visuels.

A Clermont-Ferrand, je marche au travers de mes propres photographies.

A Clermont-Ferrand, je connais quelques visages, en dehors de celui de mes collègues, mais je ne sais pas nécessairement mettre un nom sur ces visages, ces personnes ont pour moi une fonction, la guichetière du cinéma où je vais de temps en temps, le plus souvent le samedi soir — il est donc possible que je ne connaisse pas sa collègue qui fait les entrées le mardi soir par exemple — il y a la serveuse du restaurant chinois où j’ai mes habitudes et collectionne les tickets de fidélité dans l’espoir, un jour, d’emporter le très kitsch grand vase au dessin de paon, 50 points, il y a le jeune homme qui prépare des pizzas en un tour de main, dans la rue de l’Oradou justement — donc pas rare que le menu de mon dîner le dimanche soir, ce soit pizza dans le train du retour, une semaine sur deux donc — et à la bonne humeur contagieuse, il y a la caissière du supermarché qui ressemble, sosie parfaite, à mon ancienne psychanalyste, il y a un joueur de l’équipe de rugby de Clermont-Ferrand que je croise parfois en faisant mes courses, le troisième ligne centre Vermuelen — si cela se trouve je croise aussi une star locale de football, mais là je ne saurais pas en reconnaître une seule, de même avec une star de la télévision, d’ailleurs cela m’est arrivé une fois, la dernière fois que je suis allé à Brno, dans l’avion pour Prague j’étais assis à côté d’une personne que tout le monde regardait, je ne comprenais pas pourquoi, elle-même, ne voyant aucun signe troublé de ma part avait fini par croire que j’étais tchèque et que sa renommée ne s’étendait pas jusqu’en Bohème, et elle fut très décontenancée quand je lui adressais la parole, je crois pour ramasser mon stylo qui était tombé de son côté, mais vous n’êtes pas tchèque m’avait-elle dit, ben non, mais qu’est-ce qui vous avait fait croire une chose pareille, mais alors vous ne me reconnaissez pas, ben non je devrais ?, on se connait ?, ben quand même je passe souvent à la télévision, ah mais oui, mais je n’ai pas la télévision, tête de la star de télévision — il y a la jeune femme derrière le bureau d’accueil au FRAC, il y a la boulangère à la belle coiffure punk péroxydée et à la voix rocailleuse, mais c’est bien tout. Ces personnes on ne peut pas dire que je les connaisse, mais je les reconnais chaque fois. Comme je suis très physionomiste, il m’arrive aussi assez souvent de reconnaître des personnes dans le public au cinéma, des habitués probalement, mais une chose est certaine, je pense qu’en dehors de mes collègues qui ont effectivement affaire avec moi, personne ne me reconnaît jamais dans Clermont-Ferrand. Ce qui tendrait à prouver que je n’existe pas à Clermont-Ferrand.

La semaine dernière j’ai reçu une commande au Fourbi — la commande portait sur justement deux photographies du champ incliné un pau avant que le train ne traverse la gare de Saint-Germain des Fossés — qui venait précisément d’une personne habitant à Clermont-Ferrand. J’ai porté la commande au labo et j’allais même l’envoyer directement par la poste en sortant du labo quand je me suis ravisé. A la maison j’ai regardé l’adresse de mon client dans googlemaps et, comme il se doit, j’ai découvert que cette adresse était toute proche de la gare, à ce point proche qu’il m’est arrivé une fois de garer ma voiture dans cette rue pour prendre le train.

J’ai donc décidé de faire la livraison en mains propres. Et j’ai bien fait. Puisqu’aujourd’hui j’aurais passé l’après-midi à me promener et à discuter avec Benoît.

A Clermont-Ferrand, pour une fois, j’avais de la compagnie. Et une bien agréable compagnie.

 

Samedi Samedi 7 mai 2011



 

Vendredi Vendredi 6 mai 2011



Il y a trois ans à une lecture croisée de mes amis Jean-Marie Barnaud et Phil Rahmy, j’étais arrivé en retard et en pénétrant en catimini dans le Centre Cerise, parmi les spectateurs à l’arrière de la salle, j’avais reconnu mon amie J., dont je ne pouvais pas douter de la présence à cette lecture, de même qu’un certain nombre de membres de l’équipe de remue.net, je m’étais avancé dans son dos, à pas de loup, et je l’avais embrassée par surprise sur la joue gauche pour réaliser, à sa surprise, que ce n’était pas du tout J., mais une autre femme qui lui ressemblait de dos, mais pas du tout de face. Je m’étais confondu en excuses — arriver en retard de façon aussi discrète à une lecture de poésie, on peut difficlement faire mieux. Et j’avais fini par trouver J. à qui je racontai immédiatement ma méprise à la fin de la lecture. Par curiosité elle m’avait demandé avec quelle femme je l’avais pareillement confondue, mais la dame en question avait du partir rapidement, elle ne faisait plus partie des auditeurs de la lecture.

Quelques temps plus tard, je me faisais voler mon appareil-photo dans le train, François organisait une quête qui rapidement me permit de racheter un appareil-photo comparable. J’avais été subjugué par l’élan de solidarité que tout ceci représentait. Cinquante-sept personnes avaient mis la main à la poche, toutes en fonction de leurs moyens. Peu de temps après avoir reçu le nouvel appareil, je proposais que les cinquante-sept personnes puissent me donner un gage, une photographie qu’ils auraient pu me commander. Façon de les remercier de cette désarmante générosité.

J. avait été la toute première personne à m’aider. Avant même l’appel collectif, en m’envoyant, le jour-même, un chèque.

Et lorsque j’avais offert à tous de me donner un gage, J. avait été également prompte à me demander de faire le portrait d’une femme que j’aurais pu confondre avec elle, évidemment en référence à cette méprise d’un soir. Autant vous dire que ce n’était pas le plus évident des gages qui me fut donné. Et je désespérais même d’y parvenir un jour. Consciente elle-même de la difficulté d’une telle entreprise elle était même disposée à me donner un autre gage, la photo d’un cèdre du Liban en bordure de je ne sais plus quelle autoroute.

J’avais rendez-vous aujourd’hui avec J., avec pour prétexte de lui livrer un tirage commandé par elle sur le Fourbi, à vrai dire, je peux bien le dire, la photographie que J. avait choisie pour la couverture de son très beau livre, Psy d’banlieue. J’étais un peu en retard aussi, quand j’approchais de l’endroit du rendez-vous, je trouvais J. de dos, et elle ressemblait étonnament à cette femme que j’avais prise pour elle lors de la lecture de Jean-Marie et Phil, celle que j’avais embrassée par erreur. Je pris donc cette photographie de J., ressemblant à une femme qui lui aurait vaguement ressemblé.

Je n’aurais jamais cru que je serais finalement parvenu à m’acquitter de ce gage.

J’invite les cinq-sept personnes, parmi lesquelles nombreuses ne m’ont toujours pas donné leur gage, mais celles aussi qui m’avaient donné un gage, de me relancer, je prends le temps de le faire, mais je finis par le faire.




Dans le Terrier, Le Village sous le choc de Jean-Christophe Pagès, épisode 2, trois fascicules imprimables de L.L. de Mars à télécharger en pdf : L’odre moral, et C’est un lézard ? Non, c’est un loup, 1 & 2., et dix nouveaux dessins du même dans la rubrique Au fil.

 

Jeudi Jeudi 5 mai 2011





Je reçois aujourd’hui la commande du petit appareil enregistreur sonore qui doit prendre la succession de l’enregistreur-lecteur de mini-disques, dont le fonctionnement est devenu un peu erratique ces derniers temps, et bien sûr je suis passé pour un idiot fini en tentant de le faire réparer, faire réparer un appareil électronique vieux de dix ans !, je marchais assurément sur la tête — par bonheur la fonction de lecture de l’appareil n’est pas défaillante elle, ce qui devrait me permettre la numérisation et la sauvegarde des enregistrements réalisés sur cet appareil vaillant pendant dix ans. N’empêche ces derniers temps quand je m’étais renseigné auprès de Christophe lors des répétitions à Montbéliard pour Formes d’une guerre et auprès de L., ils m’avaient tous les deux recommandé le même modèle, avec lequel ont donc été enregitrés à la fois le filage du 14 décembre de Formes d’une guerre, mais aussi mes aventures avec une harpe selon la partition de Jean-Luc Guionnet. Et voilà le petit boîter arrivé.

Je m’installe dans la chambre, à la table, studieux, pour potasser le manuel d’utilisation, et comme chaque fois en pareil cas, je suis assez admiratif de ce que les concepteurs de ce genre d’appareils sont capables d’offrir, pléthore d’options, avec un nombre très réduit de boutons, dont on comprend tout de suite l’usage et la fonction.

Je fixe l’appareil sur un trépied — voilà tout de suite qui me parle ce gros pas de vis au dos de l’appareil — et je me lance pour un essai. Et, à la question avec quoi je vais pouvoir faire du bruit ?, je m’amuse, en comprenant, entouré de tous mes livres, que je n’ai qu’à lire la page 48 d’un livre fétiche. Cela fera sans doute plaisir à Pierre Ménard. La page 48 des Saisons de Maurice Pons, donc. (Philippe, le fichier est , dis-moi s’il faut aussi scanner la page)

Après ma lecture, je prends une photo des deux micros croisés et je réalise que je suis en train de travailler à une très ancienne idée photographique, une idée que j’avais tenté de mettre en pratique du temps de l’argentique et donc de l’analogique pour ce qui était du son, l’association d’une image avec un extrait sonore, idée à laquelle j’avais renoncé alors faute des moyens techniques nécessaires à sa difficile réalisation analogique. Il ne faudrait pas s’étonner prochainement de retrouver dans la colonne de gauche du bloc-notes du Désordre un nouveau lien vers une nouvelle forme de chronique — dont je m’interdis immédiatement qu’elle soit quotidienne, si je veux avoir une petite chance de m’en sortir, de faire autre chose de mes dix doigts que de tenir toutes ces rubriques à jour. Le quotidien c’est que je commencerais à m’en méfier un peu.  

Mercredi Jeudi 4 mai 2011



Madeleine découvre les joies du Babintonne, et tous nous devons jouer avec elle de part et d’autre du filet tendu au milieu du jardin. Elle a l’air heureuse ma grande Madeleine, une semaine en tête-à-tête avec son père, Nathan et Adèle étant en classe verte toute la semaine. Quant à aller fouiner dans un magasin de fripes avec B. et sa fille, le programme semble lui convenir idéalement pour un mercredi après-midi. A son retour d’ailleurs je constate qu’elle a su tirer un très bon parti du billet du dix euros que je lui avait donné pour l’occasion.

Et le soir, je constate également que les seules photographies que j’ai faites de toute la journée sont celles des parties successives de Babintonne dans le jardin. Des fois, il n’en faut pas plus. A mon bonheur. Que celui de Madeleine.  

Mardi Mardi 3 mai 2011



Je devais passer au journal pour jouer les représentants de commerce pour Comment Betty vint au monde de L.L. de Mars, et, Guillaume et Philippe ne manquent pas de me charier un peu sur ce rôle que je joue en sus d’avoir écrit une chronique fort élogieuse de ce livre. Je croise brièvement Alice, à son bureau désormais dominé par une immense affiche pour une exposition de Jean-Michel Basquiat, une merveille.

Très agréable déjeuner avec Françoise, Philippe et Guillaume dans le petit restaurant près du journal, nous ironisons un peu sur le fait que la dernière fois le plan de la discussion nous avait été imposé par le fait que j’avais rédigé non pas le menu à l’avance, mais le programme complet de la semaine, et, de fait, je dirais que le cours de la discussion d’aujourd’hui est plus libre, c’est malin, discussion par exemple à propos de la notion de style en photographie, notamment avec Guillaume qui tente de défendre ce brave Raymond Depardon. On se marre bien quand même.

En revenant du déjeuner je croise Mona qui vient de rentrer, malheureusement nous n’aurons pas le temps d’un café.

J’ai le temps de rentrer et d’envisager le grand chantier de la semaine, le rangement du garage. C’est qu’il y a du pain sur la planche, d’ailleurs je commence par ripoliner une première couche de laque sur une vieille armoire que j’ai récupérée récemment. Je ne serai pas cette nuit dans la maison pour respirer les vapeurs de cette laque bon marché.

Et je file récupérer Madeleine à la sortie de l’école, nous traversons une circulation dense pour rejoindre Saint-Ouen l’Aumône où nous devons passer la soirée chez B. et ses enfants. Impression amusante de voir Madeleine évoluer dans un décor dont elle est habituellement absente. Même si nous ratons la séance de You Can’t Take It With You de Frank Capra, qui était un peu le faux prétexte de cette soirée chez B., nous passons une soirée très douce.  

Lundi Lundi 2 mai 2011

En fin d’après-midi, je me suis installé à cette table de travail, à laquelle je ne travaille pas très souvent, la table de travail dans ma chambre et sur laquelle, finalement, je ne fais que lire. D’ailleurs à la différence des tables du garage sur lesquelles prolifère souvent un désordre sans nom, sur cette table, il n’y a rigoureusement rien, pas un objet, aussi petit soit-il, qui soit posé dessus. En revanche c’est souvent que venant à cette table rase, j’y trouve une concentration, qui n’est pas toujours celle de la table de travail (dans le garage), sans doute, justement à cause de cet ordre, ce désert qui y règnent sans partage. La table est adossée à un mur, au dessus de la table, on trouve quelques sous-verres de photographies des enfants que Clémence m’a offertes pour trois d’entre elles et une quatrième dont je ne suis plus très sûr des circonstances mais qui me réprésente il y a une dizaine d’années tenant Nathan dans les bras, la tête de Nathan, en écharpe dans mon cou. Au dessus de cette rangée d’images, est accroché un cadre d’assez grandes dimensions, 80x120 cms, qui contient un triple collage de photographies qui datent du temps du premier hiver à Chicago, entre 1988 et 1989 donc. La première partie de ce collage est une image quadruple, quatre autoportraits dont deux flous, dans le petit miroir de la salle de bain de mon premier appartement à Chicago, 7936N Wolcott, j’y porte la barbe de ce premier hiver, une fausse bonne idée cela, la barbe, contre le froid puisque régulièrement, elle trimballait une véritable rangées de stalactites de glace, et je porte les cheveux longs, d’ailleurs c’est souvent que les enfants s’interrogent à propos de ce jeune homme peinant à croire que ce soit leur père, il y a très longtemps. La deuxième partie du collage est l’assemblage de quatre photographies prises avec la chambre 4’X5’ folding de mon ami Chris en Angleterre du côté de Norwich, dans la ferme de ses parents, le même hiver, passage éclair chez Chris avant de retourner à Chicago après deux semaines à Paris. En soi ce deuxième collage est un prélude très étonnant aux collages de la série Bush que j’ai entamée cet hiver. Et la troisième est une bande de sept images en séquence, qui, dans mon souvenir, davantage dans ce qu’elles représentent ont été prises lors d’un retour de deux semaines à Paris ce même hiver. Dans une bande noire de film vierge — parce que mes techniques de collages d’images en argentique étaient pour le moins rudimentaires, bien des fois je découpais les films négatifs au cutter sur une table lumineuse, il n’était donc pas rare qu’il y ait des chutes, ou encore des projections au delà des lames du margeur, que finalement je trouvais assez heureuses, en la matière on peut dire que Barbara Crane m’avait entièrement débridé — au feutre inactitinique, j’avais écrit le titre de cette série d’images, Looking at myself trying to be fair, Me regardant en tentant d’être honnête, tout un programme.

Je lève un peu le nez de ma lecture et je vois mon reflet, celui de l’homme d’aujourd’hui, imberbe, les cheveux mi-longs mais entièrement blancs, le visage fatigué, et je descends prende mon appareil-photo pour tenter de capturer ce reflet. Ce faisant je constate que mes gestes sont sensiblement les mêmes qu’il y a plus de vingt ans et même, même, que c’est le même objectif, le 24 mm f2, qui sert aux photographies d’aujourd’hui.

Finalement, n’étaient-ce les inévitables morsures de l’âge, je dirais que je suis resté assez fidèle à ce jeune homme. Et j’en suis tout de même un peu étonné.

 

Dimanche Dimanche premier mai



François Bon est en résidence à la Défense pour toute la semaine, c’est une résidence ouverte, avec possibilité de le rencontrer, d’échanger et de collaborer, les détails de l’opération sont ici

La Défense, c’est une partie de mon enfance. J’ai grandi à Garches, dans les Hauts-de-Seine, du balcon de chez mes parents on pouvait la voir parfaitement, d’ailleurs au début ce n’était pas grand-chose, un peu à droite du Mont-Valérien. Et au fil des années, la ligne de crêtes que faisaient les immeubles nouveaux refluait justement vers le Mont-Valérien au point, d’ailleurs, qu’à partir de la Grande Arche, les immeubles sont passés derrière le Mont-Valérien et seulement les plus hauts ont dépassé la butte de Suresnes.

Le premier souvenir de la Défense, c’était les vendredis soirs quand nous devions passer prendre mon père à son travail avant de partir dans le Nord passer le week-end. Enfants, mon frère Alain et moi, étions très excités à la perspective d’aller à Loos, dans la maison de Mon Oncle Michel, dans laquelle la discipline familiale se relâchait un peu et les grands cousins étaient toujours à ducasse de nous voir arriver. Mais avant cela, il fallait attendre au bas de la tour de l’UTA que mon père finisse par descendre de son bureau et que nous rejoignions vite l’autoroute du Nord. Nous arrivions le vendredi soir tard, Tante Loulette nous avait fait du gratin de coquillettes. Mais l’attente dans la voiture, garés quasi en face de la Tour, était interminable.

Il y a cette blague que mon père m’a racontée récemment, je l’avais tout à fait oubliée. Enfant, je pensais que la hauteur du bureau de mon père déterminait l’importance de ses fonctions, aussi j’étais très réjoui quand ce bureau avait atteint le onzième étage d’une tour en comptant une quinzaine et catastrophé six mois plus tard quand il n’était plus qu’au troisième. Il eut toutes les peines du monde à me rassurer sur ce point.

Des fois, de sa haute fenêtre, il faisait signe à notre mère que nous pouvions monter et nous attendions alors dans son bureau. Il nous donnait du papier listing d’informatique que nous noircissions de dessins, il suffisait de regarder par la fenêtre pour y voir le monde comme peu de gens le connaissaient encore alors, c’est-à-dire, comme la ville américaine, vu de haut, d’ailleurs nos dessins sur les listings ébauchaient le monde de l’an 2000, inatteignable futur, tellement lointain, rempli de navettes spatiales et autres véhicules très rapides. Le papier-listing paraissait tellement luxueux. Je découvrirai plus tard les montagnes de ce papier engouffrées dans des imprimantes à la taille de placard, dans des salles informatiques qui, elles aussi, ressemblaient à des décors de séries de science-fiction.

D’ailleurs, c’est encore cette vision du monde de l’an 2000 que je suis venu chercher sur le parvis désert de la Défense à la fin des années 1970, un samedi matin à l’aube, pour prendre des photographies. C’était la première fois que je faisais des photos qui ne fussent pas des photos de mon entourage, mes tout premiers essais photographiques sur le Minolta SRT100, en noir et blanc. Il faisait un froid de bique, je découvrais ce drôle de plaisir que d’avoir le monde pour soi seul, au petit matin, et de le photographier comme s’il appartenait à soi seul. J’ai un souvenir très précis de cette matinée, bien davantage des choses que j’ai vues et tenté de photographier que des photographies que j’avais prises, et dont je me souviens qu’elles me déçurent surtout.

Une autre fois encore, c’est toujours le décor pour film de science-fiction de la Défense qui motiva une série de photographies. C’était ma première commande. Un groupe d’étudiants en cinéma tournait un petit film de science-fiction dont toutes les scènes étaient filmées sur fond bleu, et les toiles de fond de ces scènes devaient être mes photographies, refilmées au banc-titre, d’une bretelle d’autoroute dont la construction avait été abandonnée et qui allait servir un temps, j’ai encore du mal à le croire, tant l’endroit était lugubre et à l’écart de la grande ville futuriste, de piste d’hélicoptères pour ces grands patrons pressés de rejoindre les aéroports ou je ne sais quelles autres destinations. Le jour-même, des ouvriers étaient en train de peindre les cercles avec le grand H dedans, à même un bitume constellé de cloques de chaleur. Je n’ai jamais vu le film terminé, je ne sais d’ailleurs pas si ce film a jamais été tourné, mais je sais que la bretelle d’autoroute qui débouchait sur du vide a finalement été détruite pour construire les immeubles les plus récents, et donc ceux le plus à l’ouest, comme quoi cette ville, en dépit des apparences, n’avait pas grandi selon un grand dessein autoritaire.

Ce jour-là, nous étions le 12 septembre 1986, non que je le sache de par des indications que j’aurais notées sur la planche-contact de ces photographies, je n’ai plus que le seul tirage de cette photographie et je doute qu’à l’époque j’aurais pris des notes aussi précises sur la planche-contact. Non, je le sais parce qu’une fois les photographies prises, le réalisateur du film, l’ami d’un ami d’amis, m’emmena boire une bière dans une galerie commerçante. Nous nous sommes séparés, il est parti en direction du parvis tandis que je rejoignais la gare, je passai devant une caféteria, et une poignée de secondes plus tard une immense déflagration blessait une cinquantaine de personnes, 54, je viens de l’apprendre en recherchant la date de cet attentat à la bombe sur internet. J’étais sonné, et ce que je revois, c’est l’arrivée des policiers et des pompiers, on aurait dit dans la minute. C’est bien plus tard, au cours de ma première tentative d’analyse, que j’ai compris que les secours n’étaient probablement arrivés dans la minute comme je l’avais toujours pensé, mais dans l’attente de leur arrivée, j’ai vu des choses que je ne souhaite à personne de voir, et dont je n’ai aucun souvenir encore aujourd’hui. Une certaine aversion pour le verre brisé serait sans doute née ce jour-là.

Je ne suis plus retourné à la Défense pendant longtemps, non que j’y aie pris peur à cause de cette explosion de bombe, mais parce que j’imagine que la ville dans la ville commençait à être rattrapée par le reste de la ville dans cette vision d’un futur qui n’arriverait plus. Et ne rivaliserait jamais avec la ville américaine. Je me souviens même que, quelques années plus tard, je vivais justement à Chicago, j’étais marié, et lorsque nous sommes venus à Paris pour la première fois avec Cynthia, ma femme, passant le pont de Suresnes, en allant ou en revenant de chez mes parents, elle m’avait demandé quel était ce petit Downtown que l’on voyait au loin, en bord de Seine. Je lui expliquai que c’était le quartier des affaires et que longtemps cela avait été le fantasme français de la ville américaine – ce à quoi elle avait répondu, on dirait Denver. Dont elle était originaire, et ville qu’elle avait en horreur. Et lorsque l’année suivante, nous sommes effectivement allés à Denver, j’ai pu constater à quel point Denver me faisait penser à la Défense.

Je suis retourné à la Défense, mais cette fois ce n’était résolument pas à la recherche de quelque décor de science-fiction proche, mais pour y rencontrer, pour la première fois, mon ami Julien, qui y travaillait à l’époque, cela allait être le début de notre collaboration. Après un bon déjeuner pris sur une terrasse par un temps radieux, je raccompagnai Julien au pied de sa tour et je repartis en direction de la gare de RER. Passant par le parvis, j’ai été accosté par un touriste sud-américain qui me demanda si je voulais bien le prendre en photo avec sa petite amie au pied du cube. J’acceptai volontiers. Je lui rendis l’appareil et lorsqu’il vérifia si la photographie était à son goût, son visage se transforma, il paraissait très content de la photo que j’avais faite. Et je souris pour moi-même que c’était au même endroit que j’avais fait des photographies pour la première fois de cette façon sérieuse qui n’allait plus me quitter. Et dans cet intervalle de temps, j’avais fait de nets progrès en photographie.

Je n’ai plus eu l’occasion d’aller à la Défense depuis. En revanche, jamais une occasion perdue, quand je vais du côté de Pontoise ou au-delà, de passer par la rocade qui traverse la ville sur des voies zigzagantes comme des spaghettis, de préférence le soir, parce qu’à chaque fois j’ai le sentiment d’être effectivement en train de conduire dans le décor tel que je l’avais dessiné sur du papier listing vu depuis les baies vitrées du bureau de mon père. Et chaque fois de me faire la réflexion : et dire que l’an 2000 c’est déjà du passé !






Ce texte est repris sur Tiers livre

 

Samedi Samedi 30 avril 2011



L.L. de Mars ne sera jamais un auteur de bandes dessinées comme les autres. Sans doute parce qu’avant d’être un auteur de bandes dessinées, il est surtout un artiste, et pas des moindres, et avec cela un aventurier permanent de lui-même. Après Quelques prières d’urgence à réciter en cas de fin des temps, L.L. de Mars aurait très bien pu, et il aurait été plus que pardonné pour cela, s’appuyer sur le nombre très impressionnant de ses inventions dans cet album qui en est particulièrement dense, choisir quelques-unes parmi les voies qu’il avait ouvertes et écrire et dessiner un nouvel album qui se serait notamment appuyé sur sa très grande virtuosité graphique. Ce serait mal le connaître. Sa virtuosité, même s’il y a beaucoup travaillé, il s’en moque comme d’une première chemise, il s’est appuyé dessus pour les Prières, il était temps pour lui de tenter tout à fait autre chose.

Comme souvent avec lui, le mouvement est radical et vif. Et les choix qu’il fait pour son nouvel album, Comment Betty vint au monde, le sont tout autant — je parle ici pour ce qui est de la nouveauté en termes chronologiques de la production de L.L. de Mars, pas en terme chronologiques de parution, puisque entre-temps, il y a eu, entre autres, Docilités. Et cette précision chronologique ne nous éloigne pas de la radicalité : il a fallu bien du courage éditorial aux éditions Tanibis pour sortir Comment Betty vint au monde, tant ce nouvel album est sans concessions.

Pour connaître, un peu, ses conditions de production, il faut voir dans ce nouvel album de L.L. de Mars une volonté destructrice presque, de se débarrasser de son propre dessin, de sa propre habileté, et, partant, de ses propres codes, pourtant pas spécialement fermés, de ce qu’il est loisible de faire en bandes dessinées.

Le premier tabou pareillement vaincu dans Comment Betty vint au monde est celui de la couleur. Tout comme dans son travail récent de peinture, L.L. de Mars a décidé de façon définitive d’un contre-emploi quasi-systématique des chromies, faisant dans Comment Betty vint au monde la part belle à une gamme de couleurs extrêmement criardes et saturées, certaines tirant même sur le fluorescent, grâces soient rendues au photograveur de cet album d’avoir su maintenir ce cri dans son intensité naturelle. Ce choix chromatique place d’emblée le récit de Betty dans un univers hallucinant, au véritable sens du terme, dont la lecture est libérée de nombre de ses codes habituels en bandes dessinées, l’implicite prenant le relais de cette narration échevelée, ce qui force beaucoup le lecteur à accepter jusqu’à l’inacceptable, que ce qu’on lui raconte là puisse avoir un début et une fin, le témoin ne passant pas de façon étanche entre le texte et le graphisme — dans telle planche, l’articulation entre les deux dessins ne se fait pas par la succession des deux cases l’une sur l’autre, mais comme les deux vues disjointes d’un même seuil, celui de la porte, c’est un exemple. C’est libre, c’est même au-delà du libre. C’est souvent monstrueux.

Le graphisme est tellement malmené qu’il paraît souvent avoir des terminaisons qui tiennent davantage de la peinture, ce que nombre d’auteurs de bandes dessinées peuvent difficilement se permettre tant ils seraient souvent soupçonnés de trouver dans un tel creuset un palliatif décoratif à leur manque d’habileté. L.L. de Mars n’est évidemment pas soupçonnable d’une telle facilité, et les abstractions vers lesquelles le mène son récit ne sont pas la création de motifs, mais bien une suite naturelle dans la peinture, comme s’il commençait une phrase dans une langue, le graphisme, pour la terminer dans une autre langue qu’il parle tout aussi couramment, la peinture.

Sur nombre de planches on est stupéfait de remarquer ce qui pourrait passer pour de l’indigence graphique, et qui n’est en fait qu’une prise de risque supplémentaire et rattrapée juste à temps par des nœuds graphiques déterminés, virtuoses, cela oui. Tout au long de l’album, L.L. de Mars fait penser à un funambule qui ne se satisferait plus de cordes de plus en plus étroites sur des hauteurs de plus en plus élevées et qui, pour s’éprouver toujours davantage, chercherait sans cesse volontairement le déséquilibre que, chaque fois, toujours presque trop tard, il réussirait à secourir, se sauvant d’une mort certaine, pour la plus grande frayeur de son lecteur, un jeu terriblement dangereux, soutenu par un texte admirable de poésie, de drôlerie et d’intelligence, qui ressemble à ses voyages dans des destinations inconnues. Ou à la prise d’une drogue hallucinogène et dangereuse.

La quête de Betty finit mal, on n’en attendait pas moins de L.L. de Mars, qui en profite pour rappeler que les sacrifices que l’on commet dans toute quête, celle de l’émancipation notamment, dans Comment Betty vint au monde, la quête est celle d’une forme plus haute de vie, grâce à l’art, de tels sacrifices ne sont pas des emprunts que l’on est dispensé de rembourser par je ne sais quel sursaut de la narration, mais bien des dettes qui nous mènent nécessairement à notre perte.

Et maintenant la minute boîte à savon : le livre est édité avec un soin remarquable tant au niveau de son impression que de sa reliure, il est disponible sur le site de Tanibis. Courez. Fin de la minute boîte à savon.




Cet article est repris dans le Portillon, sous le titre Le récit hallucinant de Betty.

 

Vendredi Vendredi 29 avril 2011



 

Jeudi Jeudi 28 avril 2011



Vous êtes un photographe portugais, un peu tourmenté, avec vos marottes, ce qui vous intéresse, c’est le travail à l’ancienne dans les vignes du coteau d’en face, dans la vallée du Douro, où vous avez pris pension chez une gouvernante qui se fait beaucoup de souci pour votre santé et l’exprime de façon de plus en plus insistante. Une nuit, on vient vous chercher à votre pension pour une demande bien particulière : une famille d’aristocrates locaux vient de perdre une jeune femme, et la mère de cette jeune femme souhaite qu’un photographe vienne immortaliser la jeune femme tout juste décédée, encore souriante et habillée de la robe de son très récent mariage, allongée sur un fauteuil, comme assoupie. Tandis que la jeune femme morte est en pleine lumière et que les endeuillés vivants sont dans l’ombre, vous faites votre travail, un peu ému tout de même, notamment par la très grande beauté de la gisante, au point d’en concevoir une hallucination dans le viseur télémétrique de votre appareil-photo : la jeune femme ouvre les yeux et vous sourit, autour de vous, dans la pièce, personne n’a remarqué ce que vous êtes seul à avoir vu, la jeune femme est vraiment morte. Désormais, vous êtes poursuivi par ce tableau, son hallucination, vous en perdez le sommeil et le manger, vous dépérissez, vos nuits sont visitées par la jeune femme qui vous tend la main pour vous emmener dans son royaume, vous déclinez au point de mourir d’épuisement et dans le but avoué de rejoindre la jeune femme qui, de fait, vient vous visiter le jour de votre mort, comme toutes les nuits précédentes, et vous emmène dans son royaume, celui des morts.

Comme pour la Disparition de Georges Perec, la question se pose, cela vaut-il encore le coup de lire la Disparition quand on connaît son principe directeur caché, un immense lipogramme de la lettre e, ou au contraire est-il possible de lire la Disparition sans connaître cette absence et ne pas la remarquer ?, pour le dernier film de Manoel de Oliveira, l’étrange affaire Angélica, la question est : peut-on voir les derniers films de Manoel de Oliveira sans savoir qu’il est plus que centenaire — ce qui d’ailleurs semble avoir accéléré encore son rythme de production ?

Dans l’étrange affaire Angélica, le jeune photographe souhaite mourir pour retrouver la jeune femme morte dont il est follement épris. Paradoxalement cette histoire nous est racontée par un homme qui manifestement ne connaît, lui, aucune hâte à mourir et a trouvé des moyens quasi surnaturels de s’accrocher à la vie, notamment pour continuer de filmer et nous raconter, justement, cette histoire d’homme pressé de quitter les vivants et leur compagnie décevante. Il n’empêche, quand bien même Manoel de Oliveira s’accroche à l’existence, il paraît admirablement disposé à nous parler de l’antichambre de la mort, laquelle, dans l’étrange affaire Angélica a pour décor la chambre du jeune Isaac, photographe donc, chambre qu’il obscurcit de temps en temps pour la transformer en chambre noire et chambre qui est à elle seule aussi la métaphore de la chambre claire, immense sténopé dans lequel la lumière entre par une fenêtre par laquelle le spectateur perçoit, sans difficulté, que la vue de la fenêtre est en fait peinte, une image.

Les métaphores photographiques sont nombreuses dans le film, au point qu’elles sont plus sûrement le sujet du réalisateur, peut-être même davantage que celui de la mort approchante, ou encore, la mort n’est qu’une des métaphores de la photographie.

Il n’y a, dans tout le film, que trois plans qui ne soient pas strictement fixes. Le rêve de la visite de la jeune femme, qui a aussi cela d’être en noir et blanc dans un éclairage qui n’est pas du tout naturel, une sorte de nuit américaine très minérale, le plan du jeune photographe pris d’une boulimie soudaine d’images en suivant un tracteur qui passe à travers les vignes et, enfin, le plan du jeune homme marchant jusqu’à l’épuisement et finissant par tomber mort. La succession de plans fixes agit comme une trame de tableaux photographiques, mais d’une photographie éclairée comme de la peinture. Le spectacle de l’étrange affaire Angélica est un peu celui d’un auteur qui ferait de la peinture avec des photographies en faisant du cinéma. Un cinéma dense qui, justement, emprunte à la peinture ses strates, donnant souvent le sentiment à son spectateur que chaque plan contient l’art de toute une vie, et une vie très longue donc.

A l’image du personnage du film poursuivi par une photographie, le spectateur de l’étrange affaire Angélica est hanté, longtemps après avoir vu le film, par ses images, toutes trempées dans un symbolisme sombre. Les ombres opaques mangent tous les plans par les bords et sont manifestement habitées : il n’est sans doute pas nécessaire de savoir que Manoel de Oliveira est plus que centenaire pour sentir à quel point le réalisateur est familier des ombres, de la mort. Et une telle familiarité n’est pas nécessairement l’apanage des personnes âgées. Même centenaires.




Cet article est repris dans le Portillon, sous le titre L’auteur qui faisait de la peinture avec des photographies en faisant du cinéma.

 

Mercredi Mercredi 27 avril 2011



Etonnant Patrick Tosani, c’est vrai, ça, vous en connaissez beaucoup, des photographes français contemporains qui ne vivent pas de leurs rentes, de cette petite astuce technique, la plus souvent découverte par accident, et dont ils font leur beurre des années durant ?

Depuis le milieu des années 1980 Patrick Tosani explore un univers très singulier composé à la fois de points de vue inédits sur des objets dont on aurait pu croire, de prime abord, qu’ils ne présentaient rien de bien mystérieux — la série des cuillères est symptomatique de cette recherche — mais soit multipliés en d’innombrables variations, les cuillères donc, ou soit photographiés selon des angles improbables — la série des masques — on se rend rapidement compte que ce sont là des objets que sans doute nous avions vus jusqu’alors sans vraiment les regarder, ou le contraire. Cela en soi pourrait signer à jamais une carrière de photographe contemporain français, ce serait même déjà très bien. Mais cela ne suffit évidemment pas à l’artiste honnête, et aventureux, et Patrick Tosani fait partie de ces artistes qui, effectivement, jouissent davantage de leur recherche que de la célébration de leurs gloires passées.

Il existe en effet un autre pan de la recherche de Patrick Tosani qui ne s’applique pas seulement à défigurer le réel par ses points de vue et la multiplication de ses vues — deux possibilités immédiates de la photographie — Patrick Tosani s’essaye plus souvent qu’à son tour à une recherche plastique en amont de sa photographie, c’est le cas, par exemple, de sa série des chassures remplies de lait, de ses personnages engluées dans des glaçons fondants, de ses abeilles ou encore de ses enfants-fleurs prisonniers des corolles de leurs vêtements et éclairés par derrière. (J’invite ardemment les personnes qui ne connaissent pas son travail à visiter son site duquel ils pourront obtenir une vision panotique du travail de cet artiste majeur, le défaut rédhibitoire du site étant, comme souvent les sites de photographes, de montrer des images ridiculement petites.)

La dernière série des Assemblages est à l’intersection de ces deux préoccupations de Patrick Tosani, le questionnement relatif à la notion d’échelle en photographie, et celui d’une pratique plastique en amont de la prise de vue. Les images en résultant n’en sont que plus surprenantes et passionnantes, et finissent par atteindre cette région dans laquelle on retrouve souvent Patrick Tosani : une pratique récursive de la photographie qui questionne par la pratique le médium même.

Dans la série Assemblages exposée au Centre de la Photographie d’Ile-de-France, à Pontault-Combault, Patrick Tosani photographie des maquettes d’architecte qu’il a maculées de grands gestes de peinture. Les tirages de ces images sont immenses — peut-être même un peu trop, à certains endroits, la densité des ombres finissant par se diluer, parfois même dans un grain vraiment pas souhaitable — ce qui rend le questionnement par rapport à l’échelle photographique double. Ce qui est photographié est une miniature de la réalité, en revanche les images représentant ces représentations tridimensionnelles sont produites dans des formats qui excèdent très largement la taille de l’original, au point d’ailleurs que des images d’une telle taille sont même bien plus grandes que celles qui habituellement représentent effectivement des immeubles. Et pour corser ces va-et-vient mentaux du spectateur, les coulures de peinture déversées ou jetées sur ces maquettes sont finalement les seules indications un peu fiables d’échelle.

Cet agissement sur le simple curseur de l’échelle de représentation est assez puissant par lui-même pour nous faire toucher un peu les problématiques de représentations de l’architecture. Où l’on remarque, rétrospectivement, par exemple, que la plupart du temps, ces représentations d’architecture, nous les rencontrons sous la forme de vignettes dans des magazines d’immobilier, lesquelles présentent, à la vente, ce que le commun des mortels peut s’acheter de plus cher, donc de plus important.

Les architectures dont Patrick Tosani photographie les maquettes ne sont pas des maquettes de concours ou de grands noms de l’architecture, elles sont, au contraire des maquettes de ces immeubles de banlieues, de résidences, bâties en masse, elles sont génériques, elles disent toutes les architectures de masse à la fois. Et pourtant, lorsque Patrick Tosani répand de la peinture sur ces maquettes, ou la jette, et qu’il laisse les coulures se produire, il devient étonnant de constater que les maquettes en sont transcendées au point de devenir des ensembles architecturaux nouveaux, défigurés, et sans doute bien plus avenants et intéressants que les immeubles que, nul doute, ces maquettes sont devenues. L’écho de ce geste est double, dans un premier temps il agit comme une interpellation de ces architectes de masse sans imagination, produisant à l’envi des schémas semblables, et leur montre comment un geste d’artiste leur permettrait sans doute de s’extraire de cette gangue qui est la leur. Oui, mais. Dans un deuxième temps, la disproportion du geste de répandre de la peinture à si petit échelle d’un geste vif, mais malgré tout compris dans les limites d’un atelier de photographe dit aussi cela, c’est une chose d’avoir des gestes hardis de peinture à l’échelle d’une maniature, c’en est une autre que de reproduire de tels gestes à l’échelle d’un immeuble d’habitations.

D’ailleurs Patrick Tosani ne s’arrête pas à cette première attaque d’ensemble d’immeubles par la peinture. Dans une autre série, il opère une simple rotation sur lui-même de l’immeuble, grâce au retournement aisé de sa maquette, et photographie ainsi une barre d’immeuble posée sur son arrête, et dans ce seul geste, crée une architecture résolument contemporaine, toujours partant du commun même de l’architecture. Et si la photographie n’était pas ce simple art appliqué dont la seule vertu en architecture est habituellement de photographier les maquettes en singeant une vie factice autour des immeubles qui, une fois construits, seront justement exempts de cette vie à force d’inhumanité ?

La question est également posée au travers d’une autre série de photographies sur lesquelles une des façades aveugles d’un grand immeuble d’habitation a été habillée par une photographie d’un des quartiers auxquels cet immeuble était peut-être destiné, le décalage est immense entre cette vision d’architecture policée et ce que très probablement deviendra le quartier faute de l’entretien qu’il ne recevra sans doute jamais. Sur cette série, on rejoint l’anecdote d’un Le Corbusier colérique, en visite au Pendjab, deux ans après la construction d’un de ses ensembles à la visions parfaite, les habitants de sa construction ayant eu l’outrecuidance de pendre leur linge aux fenêtres de leur logement, comme sans doute on doit le faire à peu près partout en Inde, défigurant la façade dessinée par un architecte qui brillait surtout par sa vision autoritaire.

Une dernière série de photographies est plus convenue, qui joue de façon très littérale sur la notion d’échelle des maquettes qui sont ici photographiées dans le voisinage immédiat d’extraits de corps humain, une maquette est tendue à bout de bras, un immeuble tient donc dans les mains d’une personne, ou un visage est cerné par deux immeubles. De même à l’entrée de l’exposition un immense tirage de la série des masques photographiés de l’intérieur ne convainc pas en dépit, ou plutôt à cause, de ses dimensions gigantesques.

La photographie de Patrick Tosani est donc une photographie riche qui pourtant procède avec une très surprenante économie de moyens (en apparences par ailleurs la qualité technique irréprochable de ces images trahit un dispositif très élaboré), la pauvreté de ses sujets en tout cas permet précisément au photographe de déployer en pleine clarté des questionnements très subtils. Less is more.




Cet article est repris dans le Portillon, sous le titre Un problème d’échelle.

 

Mardi Mardi 26 avril 2011



Etrange, tout de même, que deux films documentaires, quasi simultanés, sur le même sujet, la chorégraphe allemande Pina Bausch, puissent tomber, tous les deux, au même endroit, sur le même écueil. Il ne sera donc pas possible de filmer le travail de Pina Baush sans s’épargner le très douteux fétichisme pour la chorégraphe, sa personnalité solaire et ses vues perçantes. Dans Tanztraüme d’Anne Linsel et Rainer Hoffmann, on pardonnait, un peu, de sacrifier à un certain formatage documentaire, l’alternance de scènes en plan large et de leur pendant réflexif, un des jeunes danseurs livrait, en plan serré, ses sentiments à propos de ce que nous venions de voir, on le pardonnait, un peu, parce que la construction même du spectacle, des jeunes danseurs même, n’en était pas profondément altérée, elle était encore visible et passionnante.

On ne pourra certainement pas être aussi indulgent envers Wim Wenders de s’être pareillement fourvoyé dans un effet décoratif systématique : la ponctuation de son film par ces plans infects de danseurs, plans serrés, derrière un fond noir couvert de taches fort décoratives, et chaque danseur, en voix off — pour accentuer le mystère de façon factice — de nous livrer, en une seule phrase, ce qu’ils retiennent de leur chorégraphe, ce qui confine véritablement au rite sectaire, chacun livrant une pensée courte, tel jour Pina m’a dit ceci — et attention des trucs super profonds, du genre, Pina m’a dit que je devais être plus folle, ou telle autre danseuse, Pina m’a dit que j’étais la plus fragile, ce qui faisait ma force, etc. — et là on sent bien que la lumière leur est tombé dessus, à ses pauvres danseurs. Ce n’est sûrement pas très charitable de ma part, on voit bien que c’est très triste pour eux, cette mort soudaine de leur chorégraphe, mais on ne peut pas dire que ce montage abscons de Wenders leur rende un grand service.

En fait, on se rend bien vite compte qu,e dans ce cinéma documentaire, Wim Wenders nous présente un film aussi médiocre que The soul of a man, dans lequel il détruit lui-même son propre travail qui peut être gracieux à d’autres endroits — dans The soul of a man, il y a cette merveilleuse mise en abyme avec le film d’amateurs suédois ayant filmé J.B. Lenoir lors de son séjour en Suède, et tout s’effondre quand Wenders ressasse encore et encore cette histoire d’enregistrement de Willie Johnson qui avait été inclus dans une banque de données sensée résumer l’humanité et jointe à je ne sais plus quelle sonde spatiale destinée à d’éventuels peuples extra-terrestres — dans Pina, le ratage prend place de la même façon, il y a des plans sublimes de chorégraphies, c’est filmé admirablement, monté avec un talent monstre, et puis c’est la douche écossaise, le spectateur doit se fader une énième phrase profonde que Pina Bausch aurait dite à tel ou tel danseur avec ce pouvoir surnaturel qu’elle avait donc de changer la vie des gens en une seule phrase. Et justement, on doute fort qu’une femme d’un pareil talent avait la pensée aussi courte que ces artificielles maximes.

Fétichisme écœurant. Et qui dessert absolument le propos voulu louangeur du film.




Cet article est repris dans le Portillon, sous le titre Des incantations écœurantes, en trois dimensions.

 

Lundi Lundi 25 avril 2011






Nouvelle mise à jour de la chronique photographique de
la Vie

 

Dimanche Dimanche 24 avril 2011



Ce n’est pas parce que j’ai eu mon content de belles montagnes de massif ancien ces derniers jours que je dois renoncer au plaisir d’aller me promener dans une partie plus septentrionnale du même massif. Et je réalise, laissant ma voiture au col de la Nugère, que c’est la première fois que je monte sur le puy de Jumes sans neige, ce qui est à peine plus facile, l’écueil de la neige étant remplacé par celui d’un chemin rocailleux. La forêt de conifères plantés au pied du puy en lui-même a quelque chose, par son côté obscur, d’un peu inquiétant. Je romps avec l’ennui de ce passage sans lumière de ma promenade en faisant quelques photographies trop sombres exprès. Je finis par m’asseoir sur une souche, au milieu de ces conifères serrés et regarde avec satisfaction cette série d’images, je repense au dimanche d’il y a quinze jours quand je luttais efficacement contre l’ennui d’un dimanche après-midi de fatigue et sans but. Je reprends mon chemin pensivement. Et je sursaute de façon inquiétante quand j’entends derrière mes pas le craquement d’une branche, ce n’est rien, juste un autre promeneur, lui aussi sur ce chemin qui monte au Puy de Jumes. Me croyant seul dans cette forêt sombre, j’en concevais de l’inquiétude. Rejoint par un semblable je sursaute. De quoi ai-je si peur ?  

Samedi Samedi 23 avril 2011



 

Vendredi Vendredi 22 avril 2011



Après une matinée industrieuse de rangement et de ménage dans le maison, je raccompagne B. et ses enfants jusqu’à la Garde-Guérin où nous avons décidé d’un pique-nique.

Dans le ciel, deux mirages se chamaillent en faisant de très belles courbes de fumée blanche. Madeleine emmène les filles dans le haut de la tour. Nathan et Adèle jouent à une variation d’1,2,3 Soleil. Nous déballons nos vivres en provenance de la Cézarenque, il fait un temps radieux sur les gorges naissantes du Chassezac et j’aperçois sans mal le champ d’éoliennes que l’on voit aussi, mais de l’autre côté, depuis chez Stéphane (dis Stéphane, tu ne donnerais pas un peu de tes nouvelles ?).

Nous déjeunons avec appétit et H. me fait fondre pour savoir si la semaine prochaine c’est la semaine où je suis majoritairement à Saint-Ouen ou si c’est la semaine où on ne se voit pas du tout. Quand je lui réponds que non, c’est bien la semaine où je viens souvent à Saint-Ouen, il s’en réjouit en concluant que nous ne serons pas séparés trop longtemps.

Non, pas trop longtemps H., attends un peu que je vienne te botter l’arrière-train au "Babington".  

Jeudi Jeudi 21 avril 2011



Qu’est-ce qui fait qu’aujourd’hui je suis dans une telle désespérance devant les difficultés de Nathan ?

Nous sommes allés à l’accrobranche, Madeleine emmène avec elle les enfants de B. sur les hauts parcours, j’admire, comme chaque fois, la belle asssurance de ma fille, ses gestes précis et compétents mais aussi son absence remarquable de peur de la hauteur du parcours. De même je me réjouis d’une assurance et d’une débrouillardise tout à fait comparables de la part d’Adèle qui franchit tous les obstacles du parcours intermédiaires comme de véritables formalités.

Pour Nathan cela part bien, il se souvient avec précision de toutes les consignes de sécurité, il connait les difficultés de chaque étape et semble s’organiser en conséquence pour chacune d’entre elles, jusqu’à mi-course du parcous intermédiaire, une tyrolienne sur une quinzaine de mètres à trois mètres au dessus du sol. Ce n’est pas la première fois que je vois Nathan caler à cet endroit. Paroles encourageantes, rassurantes, explications à n’en plus finir sur la fausse impression de hauteur, sur le fait qu’il ne risque rien, qu’il sera très content une fois qu’il aura franchi cet obstacle, un jour c’est un autre petit garçon qui a fini par bénéficier de ce bonniment quand son père paraissait à court d’arguments, m’écoutant, il avait fini par faire sien ce que j’adressais à Nathan.

Mais aujourd’hui le blocage paraît insurmontable, il faut donc trouver des échapatoires, au propre comme au figuré, convaincre Nathan de faire demi-tour, et trouver le moyen de le descendre d’une pate forme plus basse en le juchant sur mes épaules.

Une fois Nathan descendu, il faut lui parler doucement, le rassurer, le féliciter sur ce qu’il a déjà accompli et lui proposer un autre parcours plus facile ou moins complet. Enfin cela c’est que je faisais les années précédentes, d’ailleurs Nathan le sait parce que c’est lui-même qui me propose que nous allions tenter de faire le parcours pour les petits. Seulement voilà, Nathan cette année a énormément grandi, il dépasse en taille des adultes de petit taille, sa psychologue, sa grand-mère, peut-être même B. Et c’est donc ce spectacle désarmant du parcours de Gulliver au travers d’équipements de taille lilliputienne auquel j’assiste et qui me fend le coeur.

Cette fois, plus qu’une autre, je suis au bord des larmes parce que je vois à cette progression malaisée, l’image même du handicap. Je suis finalement rejoint par B. qui me retrouve bien ému.

Mais Nathan est souvent prompt, il doit le sentir, je ne sais pas comment il fait, mais il le sent c’est évident, à prodiguer des encouragements à son père quand ce dernier perd foi momentanément, après avoir bouclé le parcours des tout-petits, il m’annonce que désormais il est prêt à en découdre avec la tyrolienne, et devant mon sourire, nous voilà repartis vers le bas de ce parc, où, de fait, Nathan franchit finalement l’obstacle qui le tenait jusqu’ici en échec.

Je pointe à B. les effets terribles de montagnes russes que Nathan provoque chez moi, elle en convient dans un sourire.

Nous récupérons les autres enfants dans un état de fatigue amusant, presque trois heures dans les arbres et ces derniers n’ont plus de forces dans les bras ni dans les jambes, et tous aspireraient presque à aller se coucher de bonne heure.  

Mercredi Mercredi 20 avril 2011



En faisant du rangement dans la cuisine, je retrouve ce petit bout de papier sur lequel Nathan a écrit quelques lignes, dans mon souvenir, l’été dernier cela devait servir de base à un jeu organisé par Madeleine pour Nathan et Adèle. Je suis ému d’y trouver une écriture de Nathan sans doute plus appliquée que celle d’aujourd’hui, les belles boucles de ses l et naturellement, sans doute dans les voeux les plus chers de Nathan, faire de la plongée avec des requins.

Ce petit morceau de papier est comme une énigme, je me fais l’effet de Tintin dans le Secret de la Licorne, Trois frères unys. Trois Licornes de conserve vogant au Soleil de midi parleron. Car c’est de la lumière que viendra la lumière… Et resplendira la + de l’Aigle, mais cette énigme-là, ce morceau de papier-là, j’aurais beau le tenir au devant d’une forte source lumineuse, par transparence, je ne crois pas que je serais un jour en mesure de la déchiffrer.

Et de me dire que Nathan est cette énigme, que j’ai beau cotoyer tous les jours, que j’ai donc sous les yeux tous les jours, je ne serai jamais en mesure de percer son mystère, et que j’ai, somme toute, appris à vivre dans le voisinage de ce mystère dont j’ai accepté, une mauvaise fois pour toutes, l’épaisseur et l’opacité. Ce faisant, il me semble, que je suis devenu, de façon définitive, une personne radicalement différente de celle que j’étais sans doute prévu de devenir.  

Mardi Mardi 19 avril 2011

 

Lundi Lundi 18 avril 2011

Il y a sept ans j’avais entamé une campagne de rafraichissement des peintures de boiseries dans la maison, j’avais attaqué par la peinture du plancher de la cuisine, ce qui est assez contraignant, d’une part parce que cela rend la pièce principale et même d’entrée de la maison indisponible, et d’autre part aussi parce que cela nécessite davantage de travail pour faire en sorte que la laque tienne en étant foulée par les occupants de la maison, cela veut dire trois couches de laque et ponçage entre chaque couche, bref c’est du boulot. Mais le résultat final était très enthousiasmant, du coup mon père et moi avions enchaîné par la peinture du portail puis celle des fenêtres, mon père ce même été avait également commencé certains volets, l’impulsion initiale avait même poussé mon père l’année suivante à peindre tous les volets du côté de la maison, tous non, un petit nombre d’entre eux n’étaient pas encore peints, de même le portail du haut. Faute de peinture. Et cela fait plusieurs années que mon père et moi on se dit qu’il faudrait vraiment finir cette campagne de peinture, mais voilà d’autres urgences dans la maison font que la peinture des boiseries restantes finit toujours par passer après, au point d’être ajournée, depuis plusieurs années.

Et bien ça y est, j’ai fini par entamer la dernière ligne droite de cette campagne de peinture. Aidé par B., j’ai repeint le portail du haut, et les boiseries de la cour intérieure de ce même rouge basque que le reste des boiseries de la maison. Quand je dis le même rouge basque, on voit bien que je ne suis pas en train de faire du graphisme, c’est à peu près le même rouge basque, c’est que dans le temps nous avons du utiliser trois marques de peinture différentes, d’ailleurs celle que j’utilise aujourd’hui est une laque à l’eau, et surtout le soleil ayant a fait son oeuvre pendant toutes ces années, ce n’est plus la même fraicheur de ton partout, alors oui, on dira que c’est que c’est le même rouge basque partout.

N’empêche le soir quand je prends un peu de recul dans le champ pour regarder le côté de la maison, j’éprouve bien de la satisfaction à cette première couche qui unifie le côté de la maison.

C’est une belle journée, celle qui donne de telles satisfactions dès la fin de matinée.

 

Dimanche Dimanche 17 avril 2011



Beau pique-nique avec Valérie et Oliver et leurs enfants au moulin du Roure, mais qui suscite l’incompréhension des enfants qui comprennent mal à quel point toutes les conditions semblent réunies pour une baignade, n’était-ce la très grande fraîcheur de l’eau, oui, cette journée a la douceur de celles d’été, mais elle n’en a pas la chaleur. Je suis du coup subjugué par la remarque de Nathan, qui me déclare que l’eau est trop froide aujourd’hui et qu’il se baignera la prochaine fois, c’est-à-dire, il a vraiment dit, c’est-à-dire, cet été pendant les grandes vacances, tout en s’assurant auprès de moi que les grandes vacances sont effectivement les prochaines vacances. Nathan serait-il en train de mieux se repérer dans le temps ?  

Samedi Samedi 16 avril 2011



En faisant le ménage des tomettes de la grande salle, je accompagne un thysanoptère avec un coup de wassingue en écoutant du Duke Ellington avec Louis Amstrong, je singe, du mieux que je peux, un crapaud qui se prend pour un boeuf, la grosse voix d’Armstrong

Baby ! Take me down to Duke’s place
Wildest box in town is Duke’s place
Love that piano sound in Duke’s place
Saxes do their tricks in Duke’s place
Fellas Swing their chicks in Duke’s place
Come on get your kicks in Duke’s place

 

Vendredi Vendredi 15 avril 2011



Dans les Cévennes, la plupart de mes correspondants réguliers le savent, je ne suis pas connecté et c’est rare que je les avertisse de mes départs là-bas. Tout d’un coup, je ne réponds plus aux mails que l’on m’envoie. Les plus habitués, j’en suis sûr, doivent reconnaître à mon silence électronique, mon départ dans les Cévennes. Le téléphone, je le branche, mais quand il sonne, ce n’est pas rare que je l’ignore — et de me demander chaque fois que je fais cela aussi assurément, pourquoi je n’en fais pas autant quand je suis à Paris, d’autant qu’à Paris, le répondeur se charge très bien de prendre les informations de mes correspondants les plus empressés, ce qui n’est pas le cas du téléphone cévennol, absolument dénué de ce genre de fonctionnalités — bref je suis déconnecté. Et pour tout dire, c’est rare que j’allume l’ordinateur, je le fais, chaque fois pour décharger la carte mémoire de mon appareil-photo sur le disque dur de l’ordinateur portable. Et cette carte-mémoire est plus souvent pleine qu’à son tour dans les Cévennes. Needless to say. Il y a bien un vieux poste de télévision ici, mais je ne l’allume jamais. Sa réception, de toute manière, est infecte. Pas de radio. Les journaux tous les trois ou quatre jours quand on va aux courses.

Julien, qui est parti faire un tour pendant trois jours, m’a laissé son ordinateur sur lequel j’avais remarqué précédemment le fichier d’il était une fois dans l’Ouest de Sergio Leone que je me promettais de revoir prochainement, les enfants couchés, Madeleine partie passer le week end à Saint-Ambroix chez mon amie Valérie, et voilà que je regarde ce western remarquable, l’ordinateur de Julien posé sur la toile cirée, à l’autre bout de la table, la vaisselle de ce soir qui sèche.

Mais finalement je finis par couper court, si je puis dire, je ne regarde que la fin et je vais me coucher, je ne le fais pas parce que je n’aime pas le film que je regarde, il ne me plait peut-être pas autant qu’il m’a plu, mais je trouve dedans encore quelques effets de montage tout à fait à mon goût, non, je finis par couper parce que je n’ai pas besoin de ces images, je n’ai pas besoin de cela quand je suis ici.

Je sais très bien pourquoi je viens dans les Cévennes. Je le sais généralement le premier jour, à l’arrivée, quand il faut rétablir l’électricité, mais cela fait longtemps que cette dernière ait été défaillante, et que je rétablis l’eau dans la maison, ça c’est plus difficile parfois, cette année je suis resté médusé de constater la puissance bloquante d’un bouchon d’air et comment avec un peu de jugeotte et d’intuition, en créant un appel d’air, finalement l’eau est arrivée progressivement dans tous les robinets de le maison. N’étant pas très bricoleur, et pour tout dire, ayant en horreur tout ce qu’il faut souvent accomplir dans ce domaine, je ne peux pas être soupçonné de prendre un tel plaisir à ce genre de réparations. Non, ce que je viens chercher ici, c’est justement de me rendre compte que lorsque j’arrive, je peux précisément pester contre une telle déconvenue et me rendre compte qu’au travers d’elle ce qui m’irrite c’est l’absence de confort, bref cela fait du bien de se rendre compte que le fait que de l’eau arrive derrière un robinet et qu’elle coule quand on ouvre ce dernier n’est pas quelque chose d’automatique ni d’obligatoire.

Alors, pensez, le télephone, les ordinateurs, une connexion internet, comme je suis, finalement, content, après avoir rétabli l’eau, de m’en passer.  

Jeudi Jeudi 14 avril 2011



C’est sans doute, de toutes les vacances, de toute l’année, à chaque fois que nous venons dans les Cévennes, le moment que Nathan attend le plus intensément : passer la débroussailleuse. Et depuis l’été dernier, quel plaisir de pouvoir lui arnacher l’outil sur les épaules, la nouvelle débroussailleuse, choisie plus légère que la précédente pour épargner les épaules du père, l’ancien modèle était tout de même fort lourd, mais surtout être assez légère pour que Nathan puisse la passer lui-même, moyennant une surveillance très rapprochée, être juste derrière lui et être prêt à parer toute éventualité. D’ailleurs Nathan était tellement pressé cette année de la passer qu’il avait en cachette déjà rempli le réservoir de l’outil d’une essence non mélangée — il s’en est fallu de peu que je ne comprenne pas comment il se faisait que le réservoir de la débroussailleuse soit rempli, la distraction de mon père, comme la mienne, étant proverbiales, il était facile de penser que l’un de nous avait oublié de vidanger le réservoir pour passer l’hiver, ce qui n’est pas conseillé, étant donné l’instabilité du mélange.

Voilà, je fais un litre de mélange en récupérant ce que Nathan avait déversé dans le réservoir que je parviens à vidanger sans en coller partout, je remplis le réservoir, je fais monter un peu l’essence, je m’assure que l’accélérateur est en position semi-fermé, le contacteur en position idoine et je tire sur la cordelette d’entraînement, une fois, à vide, puis une deuxième fois, léger toux du moteur, espoir, troisième traction, hoquet, après un hiver cévennol, ce moteur est bien coopérant, quatrième, démarrage, accélération, visage de Nathan qui s’illumine. Recommandations d’usage, les filles apparaissent aux fenêtres et Julien à la porte, on ne voudrait pas rater cela, Nathan coiffe sa visière avec assurance, les gants, cela fait une heure qu’il les a aux mains, le voilà lancé.

J’ai beau, chaque fois, donner quelques conseils à Nathan sur la méthode, son parcours parmi les herbes hautes à l’assaut desquelles il part dans le plus grand désordre, demeure erratique. Chaque fois je pense à cette anecdote raconté par Fernand Deligny, je crois que c’est dans le moindre Geste, mais je n’en suis pas sûr, il faudrait que je vérifie une mauvaise fois pour toutes, un jeune homme autiste ne cesse d’importunuer Deligny pour que ce dernier lui donne quelque chose à faire, lui confie une tâche, fort occupé lui-même, Deligny ne sait plus quoi faire pour se dégager de ce harcélement que je ne connais que trop, et finit par demander au jeune homme de faire le relevé précis des allées et venues des autres résidents dans le jardin, relevé dont Deligny n’attend évidemment rien, si ce n’est de le débarrasser momentanément du jeune homme. A la plus grande surprise de Deligny, à la fin de la journée, le jeune homme retrouve Deligny pour lui présenter le résultat de ses observations et Deligny de découvrir tout un monde insoupçonné de figures géométriques, de rythmes de systématismes propres à bien des résidents.

Lorsque je regarde Nathan partir attaquer les herbes folles autour de la maison avec la débroussailleuse, je suppose que je pourrais remonter à la cuisine et faire le relevé vu de haut de cette trajectoire a priori sans ordre, et qu’apprendrais-je ? Surtout j’aurais le sentiment désagréable de ne pas respecter le jardin secret de Nathan.  

Mercredi Mercredi 13 avril 2011

Jusqu’à aujourd’hui, je ne sais pas où j’avais la tête, je ne parvenais jamais tout à fait à confier l’arrosage du jardin à Nathan, non qu’il ne fut pas capable de pointer le tuyau d’arrosage en direction des pieds de toutes les plantes du jardin dans les Cévennes, non, cela il en était tout à fait capable, mais ce qui semblait toujours le remplir d’une certaine angoisse était de ne jamais savoir combien de temps il devait rester avec le tuyau au pied de chaque plante et mes réponses étaient souvent embarrassées, tu restes un peu, pas de trop, mais tu restes quand même un peu, autant dire la plus grande des indéterminations et avec elle ce qui met généralement en échec Nathan. Pour cette raison, j’étais souvent réticent à lui confier cette tâche fort simple, qui me parassait toujours à l’exacte intersection de ce qui donne du tourment à Nathan, l’eau qui coule et l’angoisse que cet écoulement doive avoir une fin et l’indétermination entre "un peu" et "beaucoup" d’une chose, mais d’une chose que l’on peut difficelement mesurer. Jusqu’alors, j’avais trouvé cette solution médiane qui consistait, ce qui est exaspérant, à rester juste à côté de lui, et lui dire, à chaque plante, (d’un jardin qui en compte tout de même quelques-unes, compter une demi-heure à trois quarts d’heure pour son arrosage complet), c’est bon tu peux passer à la suivante. D’autant que les tâches à mener dans une seule journée dans les Cévennes sont souvent nombreuses et rester pareillement inactif à côté d’un Nathan instable, tenait souvent de la torture, de l’exercice de patience. Mais le laisser seul et c’était l’assurance, j’exagère à peine, de le retrouver longtemps après, au même endroit, entièrement absorbé par l’écoulement de l’eau.

Je suis un idiot. Complet.

Je ne pouvais donc pas y penser tout seul ? Tout de suite ? Il suffit juste de s’appuyer sur la systématisation propre à Nathan en toutes choses, tu comptes jusqu’à trente lentement pour chaque plante. Et donc Nathan à haute voix, passe, un soir sur deux, dans les allées du jardin et compte, un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, dix, onze, douze, treize, quatorze, quinze, seize, dix-sept, dix-huit, dix-neuf, vingt(e) — oui, Nathan dit vingte, en on ch’timi —, vingt et un, vingt-deux, vingt-trois, vingt-quatre, vingt-cinq, vingt-six, vingt-sept, vingt-huit, vingt-neuf, trente-c’est-bon-je-peux-passer-à-la-suivante, un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, dix, onze, douze, treize, quatorze, quinze, seize, dix-sept, dix-huit, dix-neuf, vingt(e), vingt et un, vingt-deux, vingt-trois, vingt-quatre, vingt-cinq, vingt-six, vingt-sept, vingt-huit, vingt-neuf, trente-c’est-bon-je-peux-passer-à-la-suivante, un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, dix, onze, douze, treize, quatorze, quinze, seize, dix-sept, dix-huit, dix-neuf, vingt(e), vingt et un, vingt-deux, vingt-trois, vingt-quatre, vingt-cinq, vingt-six, vingt-sept, vingt-huit, vingt-neuf, trente-c’est-bon-je-peux-passer-à-la-suivante, un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, dix, onze, douze, treize, quatorze, quinze, seize, dix-sept, dix-huit, dix-neuf, vingt(e), vingt et un, vingt-deux, vingt-trois, vingt-quatre, vingt-cinq, vingt-six, vingt-sept, vingt-huit, vingt-neuf, trente-c’est-bon-je-peux-passer-à-la-suivante, un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, dix, onze, douze, treize, quatorze, quinze, seize, dix-sept, dix-huit, dix-neuf, vingt(e), vingt et un, vingt-deux, vingt-trois, vingt-quatre, vingt-cinq, vingt-six, vingt-sept, vingt-huit, vingt-neuf, trente-c’est-bon-je-peux-passer-à-la-suivante, un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, dix, onze, douze, treize, quatorze, quinze, seize, dix-sept, dix-huit, dix-neuf, vingt(e), vingt et un, vingt-deux, vingt-trois, vingt-quatre, vingt-cinq, vingt-six, vingt-sept, vingt-huit, vingt-neuf, trente-c’est-bon-je-peux-passer-à-la-suivante, un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, dix, onze, douze, treize, quatorze, quinze, seize, dix-sept, dix-huit, dix-neuf, vingt(e), vingt et un, vingt-deux, vingt-trois, vingt-quatre, vingt-cinq, vingt-six, vingt-sept, vingt-huit, vingt-neuf, trente-c’est-bon-je-peux-passer-à-la-suivante, un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, dix, onze, douze, treize, quatorze, quinze, seize, dix-sept, dix-huit, dix-neuf, vingt(e), vingt et un, vingt-deux, vingt-trois, vingt-quatre, vingt-cinq, vingt-six, vingt-sept, vingt-huit, vingt-neuf, trente-c’est-bon-je-peux-passer-à-la-suivante, et voilà une chose que je peux désormais confier à Nathan. Il m’en aura fallu dun temps.

 

Mardi Mardi 12 avril 2011

le grand air le soir la fatigue, mais la si saine fatigue cela oui. Avec Madeleine premier cours de cuisine grandeur nature, un roti de porc aux olives, et Nathan le soir, une ratatouille. Mes enfants m’épatent, leur faculté d’adaptation et leur curiosité de tout, cela tient même de l’appétit, de la soif de savoirs. Et l’un comme l’autre de conclure que finalement les plats que je leur cuisine, ce n’est pas si difficile à faire. C’est vrai que ce n’est pas si difficile à faire, mais c’est une belle discussion qui s’engage justement à propos de l’engagement, de la permanence, oui, ce n’est pas difficile à faire, ce qui est difficile à faire c’est le faire bien tous les jours, tout le temps. Mais le quotidien, la seule façon de lutter efficacement contre sa glu si souvent paralysante, c’est de l’attaquer de front, tous les jours, vous ne pouvez pas encore comprendre cela tout à fait les enfants et pourtant c’est une des ces choses que j’aimerais tellement vous transmettre.

Oui, Madeleine, cela rejoint cette discussion ancienne que nous avons eue, toi et moi, à propos de l’expression "gagner sa vie à la sueur de son front", et comment, justement, c’est notre devoir le plus impérieux, ce qui fait de nous des hommes et des femmes, tous les jours faire son devoir et le faire bien. Le faire bien pour ne jamais en souffrir. Et le faire bien pour en jouir. Mais tout cela c’est pour plus tard. Aujourd’hui, on se contentera de bien couper les oignons.

Et cherchant pour illustrer l’article de cette journée une photographie du bas-relief de la cathédrale d’Autun représentant Eve ceuillant la pomme, ce qui conduit Adam et Eve à être chassés du Jardin d’Eden et devoir, dorénavant gagner leur vie à la sueur de leur front, ne la trouvant pas, en fait pas sûr que je dispose d’une telle image, d’autres chapiteaux oui, mais celui-là, je me rabats sur les photographies prises aujourd’hui pour tomber sur cette tentative de reflet de la fenêtre de ma chambre dans les Cévennes dans le sous-verre qui contient justement une photographie de cette sculpture. Ca ne réussit pas tous les jours aussi bien.

 

Lundi Lundi 11 avril 2011



 

Dimanche Dimanche 10 avril 2011



Depuis l’âge de 14 ans, depuis cet âge où le Minolta SRT100 de mon père est devenu mon premier compagnon du genre, — remplacé en première année des Arts Décos, par un Nikon FE2, puis deux Nikon F3, puis une chambre 4’x5’, un Hasselblad hors d’âge, quelques sténopées, un Horizon de conception soviétique, une merveille, trois polaroids Spectra, auxquels j’ai un peu fait subir les derniers outrages, un Nikon Coolpix 5000, un Nikon D200, dont je ne me remettrais jamais tout à fait de me l’être fait voler et le Nikon D300, et son petit frère le Nikon D90, quand le D300 est chez le vétérinaire, le D90 est entre de bonnes mains en ce moment — je ne m’ennuie jamais. Je ne m’ennuie pas dès que j’ai un appareil-photo dans les mains.

A combien de mariages ennuyeux ai-je survécu en les photographiant ?

A combien d’après-midis pluvieux ai-je survécu pendant les trois ans où j’ai vécu à Portsmouth, parce que j’ai fini par sortir malgré tout, l’appareil en bandoulière ?

Cet après-midi encore, en Auvergne, un temps gris, rien à faire, trop fatigué après le travail de nuit pour aller marcher bien loin, quelques kiloimètres seulement, jusqu’à ce que je tombe sur ces ronces et pendant une heure, hypnotisé par leur contre-jour comme le paon de nuit devant l’ampoule électrique.

L’ennui, moi, jamais.  

Samedi Samedi 9 avril 2011



 

Vendredi Vendredi 8 avril 2011



Réunion de travail avec Dominique, Sébastien et Virginie, pour Formes d’une guerre, telles qu’elles seront produites au planétarium de Poitiers le vendredi 3 juin 2011 (voir programme du Lieu Multiple à Poitiers. Je suis content de voir que les habitudes de travail que nous avions réussi à développer avec Sébastien à Montbéliard trouvent leur suite naturelle pour ce spectacle, son idée de projeter les images dans l’espace semi-sphérique du planétarium m’enchante, et je peux lui expliquer que les choses tombnent on ne peut mieux puisque Julien vient de me donner un script qui permet une plus grande atomisation des éléments de la page d’accueil du Désordre, script qui va être très facile, et de façon très idoine, d’injecter dans la matrice de Formes d’une guerre, ce que je fais, le soir-même dans le garage. De même nous tombons rapidement d’accord sur le principe d’un vignettage des trois projecteurs de telle sorte que les trois projections fassent un peu plus que de se toucher, mais aussi de se recouvrir partiellement, ce qui, il me semble, étant donné l’espace sans bord du planétarium, devrait fonctionner à fond.




nouvelle matrice pour Formes d’une guerre et qui devrait être utilisé pour le spectacle au planétarium de Poitiers.

 

Jeudi Jeudi 7 avril 2011



Jour, après jour, passer devant le même arbre, jour, après jour, le photographier, celui-là comme tant d’autres repères.

Et dans ces photographies de mon arbre — presque tous les matins j’entends un des enfants qui me dit dans la voiture, Papa, n’oublie pas ton arbre ! — ce sont moins les variations saisonnières qui me servent de repères, que les infimes différences entre deux jours consécutifs, qui sont, justement, l’écho des infimes nuances que je ne remarque pas toujours dans la croissance de mes enfants. Jour après jour, aussi.




Dans le Terrier, Le Village sous le choc de Jean-Christophe Pagès, quelques travaux de bandes dessinées de Julien Meunier.

 

Mercredi Mercredi 6 avril 2011



Les adversaires du téléchargement de pair à pair ont perdu. Ils n’ont pas obtenu ce qu’ils voulaient ou ce qu’ils recherchaient, c’est-à-dire la protection de leurs produits économiques les plus rentables, faire en sorte que ces derniers ne soient pas échangeables dans des formats de plus faible qualité, mais gratuitement entre inconnus. Pire, comme le leur prédisaient de nombreux spécialistes, les produits pour lesquels ils souhaitaient la plus grande protection sont ceux qui sont aujourd’hui les moins protégés et les plus directement accessibles, dans l’intervale de temps le plus court après leur sortie commerciale et dans la plus grande facilité. Ce sont effectivement les films à gros budget, les films qui visent les plus larges audiences, que l’on peut télécharger gratuitement le plus aisément sur des centrales de téléchargement comme megaupload ou fileshare, au contraire de films, de disques et de toutes sortes d’autres oeuvres dont les sorties ont été moins bruyantes et les publics les plus confidentiels, lesquels sont bien plus difficilement accessibles des plateformes de téléchargement qui ne s’embarrassent généralement pas, justement, de ces fichiers aux amateurs et au téléchargement plus rares.

Ca valait bien la peine.

La peine d’interdire, et de faire interdire, à tous, un droit pourtant légitime, celui de s’échanger des fichiers.

Du temps du téléchargement de pair à pair, j’ai téléchargé de nombreux films, je me suis constitué une cinémathèque dans laquelle j’étais fier de compter quelques chefs d’oeuvres, des films rares même, des films que j’ai pu faire découvrir d’une part à mes amis, mais aussi, in fine, à une foule de gens qui les ont eux-mêmes téléchargés, téléchargement auquel j’ai participé en rendant des segments de leur téléchargement possible. D’ailleurs j’ai regardé la plupart de tous ces films dans le train entre Paris et Clermont-Ferrand.

Je continue de télécharger des films — pour le même usage ferrovaire —, des oeuvres musicales aussi, mais je ne pratique plus le téléchargement de pair à pair dont le fonctionnement est devenu de plus en plus difficile (et finalement, c’est devenu ce téléchargement qui expose son utilisateur aux fourches codines de cette loi stupide d’HADOPI, donc le téléchargement le moins intéressant, à ce sujet je serais curieux de connaître les premières statistiques, si possible honnêtes, des poursuites de cette loi, convaincu que je suis que ces statistiques ridiculiseraient à jamais, par leur faible nombre, les auteurs bornés de cette loi idiote, mais je n’attends pas prochainement une telle honnêteté intellectuelle de la part de ce gouvernement de peigne-culs) et de moins en moins efficace. Alors je me suis rabattu sur les plates-formes de téléchargement, celles même qui me donnent accès au fichier d’un film la plupart du temps en moins d’une heure. Je le fais aussi parce que j’ai mauvais esprit, en grande partie parce que je n’aime pas beaucoup que l’on m’interdise de faire quelque chose. Je le fais donc davantage pour cette mauvaise raison que pour la qualité des films que je finis par trouver en passant par ces centrales.

Ce que je remarque d’emblée, c’est que le choix n’est plus le même. Difficile aujourd’hui de mettre la main sur ces films rares qui faisaient mon bon plaisir de pair. Alors, bien souvent par curiosité, et par facilité, je me laisse tenter par le téléchargement d’un film que je ne serais jamais allé voir au cinéma et qui ne m’aurait jamais donné envie de le télécharger du temps de mes téléchargements de pair à pair, mais là, il suffit d’un seul clic, et hop une heure plus tard par exemple, je peux voir le Nom des gens de Michel Leclerc, dont j’ai beaucoup entendu parler, et dont finalement je me rends compte que j’en pense le plus grand mal. Cela a aussi la vertu pour moi de vérifier, à prix nul, que le pauvre Woody Allen est vraiment devenu sénile, je viens de voir Vicky, Christina, Barcelona, et quel épouvantable navet !, c’est tellement affligeant, on dirait de la très mauvaise télévision, du soap opera, pire, de ces admirables films érotiques des années 60, Max Pécas, au scénario pathétique et lent à en mourrir. Et bien d’autres films dont j’entends parler, le dernier Blier (oui, le Bertrand Blier de Buffet froid et des Valseuses), le bruit des glaçons, j’ai tenu un petit quart d’heure, pas plus, et voilà justement où je voulais en venir, cela devient terrible pour moi de voir à quel point presque aucun de tous ces films dont j’entends beaucoup parler présente le moindre intérêt.

En fait tous ces films sont des navets, et j’en déduis donc aisément que c’est pour protéger les intérêts économiques des producteurs de telles saloperies que l’on nous a interdit l’accès à un véritable patrimoine. Le crime des peigne-culs d’HADOPI est donc double, empêcher l’accès à ce qui relève véritablement de la culture, cinématographique notamment, et tenter, par tous les moyens, de masquer ce qui m’apparaît aujourd’hui en pleine clarté : le roi est nu. Et ses films sont nuls.


Je reprends une fois de plus le dessin de L.L. de Mars qui brille par sa concision




Cet article est repris dans le Portillon, sous le titre Le Roi est nu et ses films sont nuls.




Je me permets, contrairement à mes habitudes goudronneuses, de rectifier légèrement la chute d’humeur de mon ami Phil pour un petit salto vers des adresses qui nous fournissent en merveilles valant largement tout ce qu’on pouvait trouver en p2p il y a peu :

http://www.worldscinema.com
http://lesintrouvables.blogspot.com/
http://etoncinema.blogspot.com/
http://sovietmovies.blogspot.com/
http://www.myduckisdead.com/

et évidemment, chacun de ces sites propose des liens qui devraient normalement vous entrainer à rester cloué dans votre fauteuil à manger des chips devant un écran jusqu’en 2055

L.L. de Mars

 

Mardi Mardi 5 avril 2011



Il y a un cinéma que je déteste par dessus tout, c’est le cinéma des publicitaires. Quand un publicitaire se pique de faire du cinéma, voici comme il procéde. Incapable de se départir de son microcosme, il imagine avec candeur, que les méthodes de travail qui sont les siennes dans la publicité fonctionneront en toutes circonstances. Les publicitaires, il suffit de les écouter parler cinq minutes pour comprendre leur erreur dès le début, ils confondent le monde dans lequel ils vivent avec la carricature de monde imaginaire et stéréotypé qui est celui de leurs créations débiles, destinées à nous faire consommer davantage de yaourts ou de lessive, oubliant qu’ils sont en somme les créateurs de ce monde fictif qui n’existe pour personne, ils envisagent leur environnement comme fonctionnant selon les mêmes principes. De là à penser qu’ils sont paranoiaques.

Je vous donne un exemple. Etienne Chatillez. La vie est un long fleuve tranquille. Film incroyablement coupable d’une certaine tendresse vis-à-vis des Le Quesnoy, la famille bourgeoise catholique dans toute son horreur et au contraire d’une férocité douteuse vis-à-vis des Groseille, celle des prolétaires. Je n’insiste pas. Ce qui m’intéresse dans ce navet c’est la façon dont chaque scène est construite comme la synthèse d’une réunion de brain storming. Le brain storming c’est cette activité sectaire des publicitaires qui consiste à se réunir, jeter sans autocensure toutes sortes d’idées sur le papier, puis les hierarchiser, les trier et opérer une synthèse, laquelle ne peut qu’accoucher d’un produit médian au dosage parfait, mais aussi éloigné que possible de toute prise avec la réalité : un monde de publicitaires. Le fabuleux destin d’Amélie Poulain de Jean-Pierre Jeunet fonctionne un peu sur le même mode, ou même Bienvenue chez les Ch’tis de Dany Boon

Le Nom des Gens de Michel Leclerc procède également de cette construction laborieuse et collective, dans ce que le collectif est à même de produire d’inodore, d’incolore et de sans saveur, de moyen. Et qui ne peut qu’accoucher d’un monde entièrement construit avec des images d’Epinal, un monde dans lequel on trouve très drôle que le personnage principal s’appelle Arthur Martin, comme les cuisines du même nom, et le gag de rappeler à l’infortuné Arthur Martin qu’il n’a pas à rougir de son nom parce que les cuisine éponoymes sont de très bonne qualité, ergonomiques, est utilisé une demi-douzaine de fois, sans qu’aucun effet de comique de répétition ne vienne prendre le relai de cette pesanteur. Un monde dans lequel les personnages sont trempés dans une seule couleur, la mère de Baya, baba-cool indécrottable qui est sensée représenter les luttes politiques des années 70, c’est curieux mais on se fait une toute autre idée de ces luttes justement. Un monde dans lequel les représentations ne sont qu’inventaires, ainsi les parents d’Arthur Martin sont des ingénieurs épris de progrès et ont la forte propension de se ruer sur toutes les inovations techniques trop rapidement de telle sorte qu’ils se retrouvent embarrassés d’appareils dont les consommables n’existent rapidement plus, et c’est un inventaire scrupuleux de tels produits, c’est encore ici que cela sent le plus l’inventaire de brain storming, bon, rappelons-nous, quels sont été tous ces produits merveilleux qui n’ont pas connu le futur prometteur qui leur était promis, le laser disque, la poivrière électrique, le couteau électrique, les cassettes béta-cam, etc... et hop, volà campés les deux personnages des deux parents d’Arthur Martin, et de même, c’est avec de tels petits bouts de liste que l’on construit ce film merdique.

Jusqu’à cette scène admirablement nauséeuse du collier de gaffes que va commettre le personnage de Baya en rencontrnant ses beaux-parents traumatisés par l’histoire personnelle de la mère, dont les parents ont été déportés et exterminés, toutes suivies de silences pesants pour souligner chaque gaffe, la jeune femme travaillait dans des camps... de colonie de vacances, elle a aussi travaillé à la SNCF dans les wagons... à la compagnie des wagons-lits, elle a été également soignante à Villejuif et elle cuisine le plat qu’elle sert ce soir au four.

Parce que c’est encore là que le film, bien au delà de sa médiocrité consternante, fâche le plus, dans cette vision de publicitaire d’un monde lisse, d’un monde débarrassé de ses aspérités, comme, donc, la cacophonie des luttes politiques des années 70 est résumée dans le personnage de baba-cool attardée de la mère de Baya — quand au contraire le personnage du père Martin qui travaille à sa centrale nucléaire est vu de façon tellement bienvillante, là on rejoint le manque d’équité sociale de la Vie est un long fleuve tranquille —, la guerre d’Algérie est évidemment la guerre d’Algérie de Papa et les retrouvailles avec un Algérien d’aujourd’hui, enfant au moment de la guerre, sont dénuées de toute complexité, et enfin, le plus gros fardeau de la société contemporaine, la destruction des Juifs d’Europe, l’occasion d’en faire une farce, plutôt que d’ériger des plaques à la mémoire des victimes de la déportation, avec la date de départ de leur convoi, on ferait mieux se souvenir d’eux en retrouvant le jour où ils ont mangé de la crême chantilly pour la première fois. Là, Michel Leclerc, on doit dire que vous avez atteint une côte indépassable de bêtise sur le sujet, cette palme-là, puisque votre petit milieu étroit vit beaucoup dans l’espoir de telles récompenses symboliques, on vous la décerne, il s’agit du prix Roberto Benigni(1). C’est encore rare qu’on puisse l’attribuer, mais ne doutons pas qu’un jour ce sera tous les ans, grâce à vous.

Un monde sans douleur, un monde anodin, le monde des affiches publicitaires qui nous aveuglent tous les jours, monde qui n’existe pour personne, un monde de consommateurs, un monde d’esclaves modernes.




(1)Je fais naturellement référence au film de Roberto Benigni, la vie est belle.




Cet article est repris dans le Portillon, sous le titre La Shoah pour les Nuls.

 

Lundi Lundi 4 avril 2011



B. ne se doute peut-être pas de la résonance et de l’écho de sa question à propos de mon travail de photographe, et de graphiste. Elle a bien compris les explications que j’ai pu lui donner à propos des scripts aléatoires que j’utilise dans de nombreuses pages du site, comment je les combine entre eux, l’un, par exemple, tire une parmi x images dans une réservoir prédéfini et le script associé affiche cette image au hasard dans la page, association hasardeuse double qui naturellement peut encore se conmbiner avec les images voisines de la même page, quand cette page n’est pas elle-même tirée au hasard dans un réservoir contenant y pages et associée avec un texte qui lui même est choisi au hasard dans un répertoire préfini etc... jusqu’à, sans doute, se poser la question, qui n’est pas celle que me pose B., si d’aventure, je ne ferai pas un peu n’importe quoi ? Au passage je donne un exemple récent de l’association de ces scripts. Sur cette page, une photographie de la série Valses Hésitations est tirée au hasard, et affichée sur cette image, une photographie de la série Un été 2002, elle aussi tirée au hasard, mais de sucroît cette image, plus petite, est affichée au hasard sur la première image, parfois en haut à gauche, d’autres fois, en bas à droite ou au centre etc... C’est une série en cours de réalisation.

Non, je ne fais pas n’importe quoi. Enfin, je ne crois pas.

Pour canaliser les scripts aléatoires que j’utilise, je choisis avec soin les images qui figurent dans un même répertoire, elles sont liées entre elles par des associations de sens fortes, ce qui fait que quelle que soit l’image choisie parmi x images, les x images suceptibles d’être choisies ont en commun quelque chose de déterminant dans le sens et une des images vaut pour presque toutes les autres appartenant à la même série. Et j’utilise la même logique un peu rigoureuse dans le rangement des répertoires d’images, de textes ou de sons. Ce qui fait que les associations produites sont certes imprévisibles, mais il est rare qu’elles ne fonctionnent pas entre elles.

Un exemple. Le jeu de memory aux cinquante couleurs unies associe au hasard cinquante couleurs. On pourrait craindre que ces cinquante couleurs se voisinent les unes les autres dans la cacophonie et produisent, de ce fait, des mariages de couleurs visuellement éprouvants. Et pourtant quelle que soit la répartition de ces cinquante couleurs sur la page, elle fonctionne. Parce que les cinquante couleurs pourtant choisies un peu partout dans le spectre de la teinte, ont cependant un point commun, elles sont toutes également désaturées. C’est dans cette légère désaturation que se crée le passage entre ces cinquante couleurs entre elles. C’est un peu le même principe que j’avais utilisé pour cette page commandée par les professeurs Hartmuth et Sanders

Mais la question n’est pas là. La question qui se pose est presque une question morale. Qu’est-ce qui me permet de tant confier au hasard, de laisser le hasard travailler à ma place et finalement de ne presque jamais censurer ou corriger les copies du hasard. Est-ce que ce n’est pas abandonner un peu rapidement les devoirs qui m’incombent, celui notamment de déterminer avec un peu plus d’assurance les associations entre elles ? Et un corrolaire à cette question, le rafraîchissement de la plupart des pages qui sont pareillement construites avec des scripts aléatoires provoque la disparition des fruits du hasard pour les remplacer par de nouvelles associations, est-ce que ce n’est pas une certaine forme de gâchis ?

Sur la morale, je peux répondre au moins ceci, le hasard est la seule vraie façon, en se remettant un peu à lui, de provoquer des formes que l’on oserait pas nécessairement de soi-même par autocensure quasi-systématique, recherche esthétique, quand ce n’est pas décorative — ce qui est à proscrire — et confort. Or, si le but ultime est l’advention, ou encore l’émancipation, le confort et le décoratif sont à fuir, le hasard est une façon de choisir l’intranquillité.

Sur la question de la disparition et de l’éphémère d’une telle construction, je peux répondre cela, le résultat final ne m’intéresse jamais autant que la recherche, les étapes intermédiaires qui y conduisent. Dans ces intermèdes, j’ai le sentiment de manier de la matière vivante, de l’agir, si je m’arrête trop longtemps dans la contemplation d’un résultat final, je n’agis plus, je suis figé devant une matière morte, elle ne m’apprend plus rien.

Enfin, il y a ceci aussi. Tous les visiteurs du site ont un parcours différent, ils ne voient pas la même chose, et pourtant, chaque fois que je les entends en parler, c’est de la même chose dont ils parlent et ça, je trouve cela très mystérieux, réussi même. Instable mais réussi.

Et quand les visiteurs du site Désordre en parlent, ils mentionnent souvent les dimensions gigantesques du site, mais à mon humble avis, ils oublient, dans leur mesure de cette immensité, la somme très vaste de toutes les combinaisons qui n’ont pas encore été créées par le hasard et affichées à l’écran. Et elles sont très-très nombreuses.

Et c’est sans doute un fruit mûr du hasard que ce soit précisément ce matin que Julien m’envoie le script qui permet de ne plus afficher de façon autoritairement orthogonale les images de la page d’accueil, les dimensions du site se sont de nouveau agrandies. Bon voyage. Ou bon courage.




Nouvelle mise à jour de la chronique photographique de
la Vie

 

Dimanche Dimanche 3 avril 2011






Dans le Terrier, 32 phototypes de George Grosz, Neuf nouvelles pièces dans le salon de musique, Un nouvel accordéon de Kündig par Docteur C. et Bidéphale

 

Samedi Samedi 2 avril 2011

Je n’appelle pas toujours un chat un chat.jpg.

Dans la construction du site, dans le rangement des 89042 fichiers dans les 3496 répertoires du site, c’est souvent que les fichiers portent pour nom leur numéro de séquence dans le répertoire, ce qui d’ailleurs sert souvent comme élément de programmation, ainsi le script écrit par Julien (voir plus bas et ici pour d’autres des excellents scripts de Julien qui servent à composer les pages du Désordre) qui permet de tirer au hasard une parmi x images dans un répertoire donné, s’appuie sur le fait que les fichiers portent des noms séquencés, ainsi 001.jpg, 002.jpg... xxx.jpg. Chaque dossier contient un nombre très variable de fichiers, certains dossiers ne contiennent qu’un ou deux fichiers, mais d’autres peuvent en contenir plusieurs centaines.

Je viens d’avoir l’idée d’une séquence d’images dans laquelle chaque page rassemblerait aléatoirement tous les fichiers qui portent le même nom, mais qui résident dans des répertoires différents. Ainsi, la page 001.html contiendrait tous les fichiers 001.jpg du site, lesquels en cliquant sur leurs images correspondantes appelleraient tous la page 002.html qui elle-même contiendrait tous les fichiers 002.jpg du site, lesquels en cliquant sur leurs images correspondantes appelleraient tous la page 003.html, et ainsi de suite jusqu’à la page xxx.html contenant tous les fichiers xxx.jpg du site.

Mais comme tous les répertoires, ceux parmi les moins exhaustifs, ne contiennent pas tous un fichier xxx.jpg, il est facile d’imaginer qu’à mesure que l’on progresserait dans les pages xxx.html, yyy.html, certains fichiers deviendraient manquants et les images se feraient de moins en moins nombreuses dans les pages, pour d’ailleurs ne plus afficher que les derniers fichiers du répertoire contenant le plus grand nombre de fichiers xxx.jpg.

Voilà donc une nouvelle série de photographies numériques, La dernière debout. Je préfère préciser à tous les visiteurs sains d’esprit qui n’ont pas nécessairement compris les explications que je viens de donner, qu’il n’est pas utile de les comprendre pour apprécier cette série, à laquelle on accède en cliquant sur ce lien (et on peut se laisser entièrement faire, un script veille au passage automatique d’une page à l’autre, comme film d’action c’est un peu lent, je préfère prévenir ceux de mes visiteurs qui, eux, vont à toute allure pour passer d’une page à l’autre)



Et pour les visiteurs qui ont parfaitement compris où je voulais en venir avec mes explications pourtant pas claires, le script, écrit par Julien, qui permet justement de tirer une parmi x images dans un répertoire contenant x images.

<html>
<head>
        <script type="text/javascript" language="Javascript">
       
                /**
                * Affiche une image au hasard.
                * chemin chemin vers le rŽpertoire des fichiers ex '../images/'
                * maxIndice indice de la plus grande image ex 20
                * extension extension de l'image ex '.jpg'
                * codeSupplementaire code qu'on peut rajouter dans le html de l'mage ex 'alt="mon image"
                * nbChiffres le nombre de chiffres du nom de l'image (typiquement 2 ou 3), si non
                *   precise on prendra 3
                */
                function imageAuHasard(chemin, maxIndice, extension ,codeSupplementaire, nbChiffres) {
                        if(! nbChiffres) {
                                nbChiffres = 3;
                        }
                        var indexImage = Math.floor((Math.random() * maxIndice ) + 1,5);
                        var indexImageString = indexImage.toString();
                        while ( indexImageString.length < nbChiffres )        {
                                indexImageString = "0" + indexImageString ;
                        }
                        document.write('<img  src="' + chemin + indexImageString + extension + '"');
                        if(codeSupplementaire) {
                                document.write(codeSupplementaire);
                        }
                        document.write("\/>");
                }
        </script>
</head>
<body>

        <script type="text/javascript" language="Javascript">
                imageAuHasard("../misc/", 2,".jpg", 'alt="mon image"');
        </script>


</body>
</html>


La dernière debout, une nouvelle série de photographies numériques dans le Désordre.

 

Vendredi Vendredi premier avril 2011



 

Jeudi Jeudi 31 mars 2011



Je me demande bien quelles sont les opérations produites par mon cerveau quand il jouit de l’immense plaisir d’assister à la représentation du Don Juan de Tirso de Molina, dans une mise en scène de Christian Schiaretti au Théâtre des Amandiers, après avoir connu, entre autres passages consternants de la journée, la traversée des sous-sols de l’hôpital psychiatrique de la Maison Blanche ?

Je ne peux m’empêcher de comparer, ce qui sans doute n’est pas davantage comparable, ce Don Juan de Tirso de Molina, avec celui de Molière, qui plus est, le souvenir émerveillé que j’ai de la mise en scène de Daniel Mesguisch au Théâtre de la Métaphore à Lille, si mes souvenirs sont bons en janvier 1997.

Le Don Juan de Tirso de Molina manque remarquablement de charme et de profondeur, un goujat tout simplement, on pourrait même dire un obsédé sexuel sans imagination, sa seule perversion étant de ravir les femmes à ceux à qui elles sont promises, à la fois pour jouir d’elles mais aussi de la déconfiture des cocus. Un consommateur en somme. En cela le Don Juan de Molière est infiniment plus attachant, et surtout poursuivi, hanté. Et sa quête va au-delà des conquêtes de cœur, c’est toute une dissolution de l’âme, une émancipation coûteuse qui sont en jeu. Finalement, dans le Don Juan de Tirso de Molina, le personnage de Don Juan n’a d’autre dimension ou fonction que de révéler de façon très caustique la veulerie des bien-pensants, pareillement soumis aux frasques de Don Juan, qui tous portent leur honneur en étendard, mais devant l’épreuve sont capables des plus basses compromissions pour finir par mettre un mouchoir sur leur honneur porté si haut, en cela le revirement de la dernière scène, les épousailles et les ré-épousailles manigancées en un tour de main sont à la fois sidérantes et prévisibles, nul courage, pas davantage d’honneur, à la cour de Séville.

En revanche, j’aurais tendance à mettre la mise en scène de Christian Schiaretti un peu à la même hauteur que celle de Daniel Mesguish pour le Don Juan de Molière, peut-être un peu en deça pour ce qui est de la prestation des acteurs qui sont fort inégaux et pas exempts de diction approximative, surtout au début de la pièce, mais pour ce qui est de l’utilisation de la scène même, de sa spatialité, dans les deux cas, une scène presque vide, quelle ingéniosité !

La scène en effet est un long rectangle qui sépare la salle de spectacle en deux, des gradins des deux côtés de cette scène qui a un peu les dimensions d’une écluse. Scène vide, à laquelle les acteurs accèdent par le côté jardin ou par le côté cour (encore que, par rapport à la distribution des spectateurs des deux côtés de la scène, il est sans doute difficile de parler ainsi) au travers de portes battantes, les acteurs sont donc majoritairement de profil ou s’adressent tour à tour aux deux parties du public, en tournant le dos à l’autre partie du public — c’est sans doute dans cette posture d’ailleurs que les acteurs gagneraient à s’appliquer sur la diction du texte. Et comparablement à l’utilisation que Daniel Mesguish fait de la scène, en éprouvant ses limites, plus exactement en les repoussant, Christian Schiaretti se fend d’un très bel effet de renversement vers la fin de la pièce, faisant disparaître côté jardin Don Juan et son serviteur Catalino, on les entend échanger encore une paire de répliques au lointain, puis la lumière sur la scène change pour figurer celle d’une église au travers de ses vitraux et les acteurs répètent au lointain, invisibles, les deux mêmes répliques et pénètrent de nouveau sur la scène, par ce simple artifice c’est toute la scène qui est renversée.

Quand je repense, en sortant du spectacle à ma visite de l’hôpital psychiatrique quelques heures auparavant, j’ai bien du mal à penser que de tels espaces peuvent être mitoyens. Et pourtant n’est-ce pas là la vertu essentielle de la scène de créer des espaces fictifs dans les plis même de la ville où précisément nous ne vivons pas nécessairement des fictions très joyeuses. C’est justement cette porosité féérique que j’avais touchée du doigt pour la première fois au théâtre dans la mise en scène d’Hamlet par Daniel Mesguish — les deux représentations dans la même après-midi au théâtre de la Métaphore à Lille, gâtés les spectateurs — dans la scène où le prince Hamlet engage une troupe de comédiens pour jouer une saynète à son père et le mettre en garde contre les périls d’une trop grande confiance accordée à sa nouvelle épouse, Daniel Mesguish avait progressivement déshabillé le lointain, les rideaux, les cintres, les coulisses, jusqu’à cette porte de secours au fond qu’un comédien avait ouverte pour s’engager dans une rue avoisinante, la rue Saint-Nicolas si je ne me trompe pas, le théâtre était percé de part en part, au travers de cette porte on voyait passer des piétons sur les trottoirs voisins.  

Mercredi Mercredi 30 mars 2011



Le matin, une femme tamponne ma voiture par l’arrière, sans dégâts, d’une part parce qu’elle n’allait pas très vite et d’autre part parce que le cul de ma vieille Xantia est fort haut qui, justement, la préserve de ces chocs mineurs. La conductrice qui m’a ainsi heurté par l’arrière se porte à ma hauteur et, avant même que j’aie le temps de lui demander si ça va, elle m’agonit d’insultes et me fait remarquer qu’elle m’a ainsi heurté parce que je ne démarrais pas assez vite et que de ce fait nous allions manquer le feu vert. Je n’ai décidément pas le temps d’en placer une, n’étant pas amateur de ce genre de conversations hargneuses, je finis par remonter mon carreau et la congédie d’un geste. La voilà qui tape à ma portière, j’ouvre mon carreau et lui demande de me foutre la paix et, si possible, d’épargner ma vieille Citroën. Elle me hurle qu’elle sort d’une séance de chimiothérapie et qu’elle en a, du coup, rien à faire de ma sale gueule. Le feu passe de nouveau au vert, je lui offre des vœux sincères de prompt rétablissement, la supplie cependant de se calmer et je démarre.

Je me dis qu’elle n’est peut-être pas si mal tombé avec moi, qui n’accorde pas une importance démesurée à ma voiture, à la différence de nombre de mes contemporains de sexe mâle, mais surtout me je me dis que cela doit être très douloureux, une chimiothérapie.

A l’entraînement des Poussins, le petit Guillaume, dont nous découvrons les qualités de demi de mêlée intrépide, s’assomme tout à fait sur un départ au ras, malheureusement pour lui, bien lu, par Antoine, tout à fait rompu à ce genre de feintes. Les deux enfants s’entrechoquent tête contre tête, Guillaume tourne de l’œil. Je le ramasse et le porte prestement à l’infirmerie, il recouvre ses esprits dans mes bras, je lui explique ce qu’il s’est passé, je lui demande s’il a mal, il n’ose pas me répondre, je vois bien qu’il se retient de pleurer, je le gronde un peu, Guillaume, tu as le droit d’avoir mal et tu as le droit de pleurer, tu viens de ramasser un sérieux caramel, là. Plus de peur que de mal, on va chercher un collègue entraîneur qui est médecin, et qui confirme qu’il n’y a rien à craindre, les réflexes de Guillaume sont intacts et dans les yeux pas de trace vitreuse. A la fin de l’entraînement, je reviens voir mon blessé, je m’assieds à côté de lui, lui passe le bras par-dessus l’épaule et lui demande si tout va bien et je l’encourage, il est tout pâle. Sa maman me glisse alors, vous savez il vous adore, il avait peur de vous décevoir. Guillaume, c’est pas malin mon garçon. Tu sais, au rugby, de temps en temps on se fait mal et on a le droit de le dire.

Le soir, je suis dérangé au téléphone par une opératrice de mon fournisseur d’accès à internet qui veut, à tout prix, me faire bénéficier d’une offre mirobolante, et quand je tente de lui faire comprendre que ce que j’aimerais qu’elle m’offre le plus c’est la paix, elle le prend très mal et commence à vitupérer, est-ce que je crois que c’est facile d’appeler les gens chez eux ? et tout un boniment sur la condition des travailleurs dans les open space, dont j’espère sincèrement pour elle qu’il ne parviendra jamais aux oreilles de son employeur, et je finis, ne parvenant pas à en placer une, par raccrocher, je me demande d’ailleurs dans combien de temps elle s’apercevra que je me suis absenté.

Avant d’avoir raccroché, j’avais eu le temps d’entendre que, répondant à ma demande de ne plus jamais être appelé chez moi pour ces offres inopportunes, elle m’expliquait que c’était normal que je sois appelé parce que je n’avais pas fait les démarches nécessaires pour ne plus l’être et que d’être appelé, c’était, naturellement, l’option par défaut. C’est quand même étonnant de constater, jour après jour, que l’option par défaut, c’est toujours celle dont on ne veut pas, dont personne ne veut. Parfois je me demande si ce n’est pas à cet endroit que se trouve le cœur de la violence libérale, ne jamais nous considérer comme des sujets, mais systématiquement comme des consommateurs à plein temps. Et l’image la plus probante de ce plein temps est entièrement contenue dans ces images de publicités pour les banques où l’on voit des couples très propres sur eux qui consultent avec bonheur leur compte en banque en ligne depuis un ordinateur portable posé sur les genoux de monsieur, monsieur et madame tendrement enlacés sur un canapé, comme si une telle opération pouvait provoquer du plaisir, je veux parler de la consultation du compte, pas de l’enlacement sur le canapé, il me semble que c’est plutôt le contraire et que nul ne connaît un tel plaisir et qu’au contraire de telles consultations sont davantage anxiogènes.

De ces trois épisodes de la journée, quel est celui qui contient en lui le plus de violence ? J’ai bien mon opinion sur le sujet.  

Mardi Mardi 29 mars 2011



Dans le sixième volet du Décalogue de Krzysztof Kieslowski, vers la fin du film, le montage d’un champ contre-champ s’opère d’une façon brutale. Deux voitures et leurs occupants sont à la recherche de la jeune mère et de son enfant en fuite, ces deux voitures vont se croiser, la scène est filmée depuis assez loin au télé-objectif, le véhicule qui nous fait face fait un appel de phares à l’autre véhicule, les deux conducteurs s’arrêtent et descendent de leurs voitures pour se rencontrer. Contrechamp. Plan moyen, de face on voit la grand-mère, de dos le père de l’enfant. Ce champ contre-champ est tout ce qu’il y a de naturel, voyant la scène du croisement éminent des deux voitures et leurs conducteurs s’arrêter et descendre de voiture, on ne peut qu’espérer ce contre-champ d’une part, mais aussi un effet de zoom sur les personnages filmés de tellement loin dans le plan précédent. Du coup, la vivacité de ce rapprochement heurte en dépit du liant naturel du champ contre-champ.

S’agissant d’un des films du Décalogue, dont certains raccords de montage sont pour le moins cavaliers, quand ils ne sont pas entièrement fautifs dans leur saut temporel — dans le septième volet (tu ne seras pas luxurieux), les allées et venues du jeune homme et de la femme qu’il observe entre les deux immeubles sont tellement brusques que l’on pourrait facilement croire que la téléportation existait déjà en Pologne dans les années 80 — et pourtant la hardiesse de ce champ contre-champ a, je viens de le comprendre, une véritable signification narrative. La grand-mère et le père de l’enfant en fuite avec sa mère se revoient, dans ce plan, pour la première fois depuis six ans, les circonstances de leur dernière entrevue n’ont pas dû être très heureuses puisque c’est à ce moment qu’ils avaient mis au point le partage de cet enfant naturel, selon l’odieux chantage de la grand-mère, accord douloureux dont on mesure aujourd’hui à quel point les conséquences sont néfastes. Le père et la grand-mère s’étaient sans doute promis de ne plus jamais se revoir ni se parler, les voilà confrontés au monstre qu’ils ont engendré ensemble.

Cette situation leur revient en pleine figure avec la violence d’un élastique qui n’est plus retenu. A la façon de ce plan contre-champ qui gomme dans l’espace même du montage, du raccord, une distance d’une bonne centaine de mètres. D’un seul coup.




Faux Raccords, une nouvelle série de photographies numériques dans le Désordre.

 

Lundi Lundi 28 mars 2011



Moment de calme dans le garage, je travaille aux collages de La Vie, c’est un peu ma récréation à moi, et c’est souvent que j’y travaille le lundi après-midi après le week-end de nuit, parce que c’est un travail que je peux accomplir en dépit de la fatigue et pour lequel la fatigue s’avère parfois bonne conseillère.

Je m’amuse que pour la journée du 12 février, les photogrpahies du voyage en train, entre Paris et Clermont, me permettent de faire quatre collages différents (que je vais aléatoirement proposer tous les quatre), l’un qui fera plus tard partie de la série Harvest, photographies du champ incliné un peu avant Saint-Germain-des-Fossés, un autre qui rejoindra sans doute la série des Bush, un troisième avec plusieurs photographies des plaines de Bourbonnais, photographies moins inspirées, il me semble, que celles, au même endroit, de la série Valses hésitations et enfin un quatrième, le premier collage d’une série que j’ai commencée, photographies de ce qui, en d’autres occasions, quand je photographiais compulsivement le paysage lors de mes trajets entre Paris et Clermont-Ferrand, faisait obstacle, ces grands talus que le train traverse souvent et qui occultent le paysage donc, impossibles à photographier à la fois parce que trop proches et parce que la vitesse du train rend ces photographies entièrement floues. Ce qui m’intéresse justement. Maintenant. Ce qui autrefois me rebutait. Aujourd’hui m’intéresse.

Et pour la journée du 14 février, même hésitation entre trois versions différentes, un collage de la série Bush, un collage de photographies de vieux pneus — qui, dans la réalité, est le contre-champ des photographies de buissons du collage précédemment mentionné — et les photographies des longs murs d’enceinte de la ville d’Yzeure.

Agréable sensation dans le garage, un lundi après-midi après le travail de nuit : je ne perds pas mon temps.




Nouvelle mise à jour de la chronique photographique de
la Vie

 

Dimanche Dimanche 27 mars 2011



Les hôtes de l’exposition de Martin Bruneau au château Kerjean dans le Finistère — je promets de reparler de cette exposition, sans doute quand je l’aurais visitée moi-même — souhaitaient avoir un portrait de Martin et tant qu’à faire, au travail dans son atelier. J’imagine bien comment cette perspective n’a pas dû enchanter Martin, aussi m’a-t-il demandé de fouiller dans mes archives voir si, des fois, je n’aurais pas une photographie qui ferait l’affaire.

Des photographies de Martin dans son atelier, oui, j’en ai bien quelques-unes, mais de façon quasi-systématique il est de dos, à l’exception peut-être de deux ou trois où il est légèrement de trois quarts arrière, mais alors c’est parce qu’il est en pleine conversation avec Adèle, toute petite à côté de Martin, les deux devisant à propos d’une Vanité en cours, Adèle de dos également, et qui se gratte les fesses. Donc peut-être pas la meilleure photo qui soit pour un catalogue.

Et puis je suis bien obligé de constater que je ne suis presque jamais le photographe d’une seule image, je suis bien davantage habitué à décrire les situations que je traverse au travers du collage de plusieurs photographies, solution que je finis donc par proposer à Martin, un collage un peu comme ceux de la Vie.

Approbation de Martin. Et approbation des commanditaires. Pas si souvent que cela arrive du premier coup.

Et l’idée aussi que je devrais sans doute essayer de faire une galerie de portraits de mes amis. Je déteste les portraits. Ça va donc sans doute prendre un peu de temps avant que je m’y mette.  

Samedi Samedi 26 mars 2011



 

Vendredi Vendredi 25 mars 2011



L’instituteur de Nathan me montre, perplexe, les "dessins" de Nathan, pendant l’heure du conte. Quand ses camarades de classe dessinent toutes sortes de choses tout en écoutant l’histoire lue par le maître, Nathan gribouille aussi sur une feuille de papier, mais les dessins de Nathan sont fort tristes, ce sont des additions sans fin. L’addition, opération qu’il maîtrise désormais sur le bout de doigts, mais justement sans compter sur le bout des doigts. L’instituteur, qui se veut encourageant, me fait remarquer que les opérations sont toutes justes, ce que j’avais effectivement remarqué du premier coup d’œil. Mais c’est une mince consolation en regard de la tristesse que m’inspirent ces additions, cette absence d’imagination, ce manque de repos de l’esprit, cet encombrement en toutes choses, même ludiques.

Dans le monde de Nathan, tout paraît tellement objectivé, neutre finalement, que je finis par me demander si un jour Nathan aura accès à la beauté, au sentiment de la beauté, aux joies de la beauté ?

Et s’il ne devait pas y accéder, serait-il malheureux pour cela ?

S’agissant de Nathan, que de questions ?, et des réponses presque jamais.  

Jeudi Jeudi 24 mars 2011

Ce n’est que rétrospectivement que je me rends compte que, de toute la semaine, je n’aurai pour ainsi dire pas soufflé, à l’exception finalement de ce café pris en terrasse en attendant la fin de la séance de Nathan chez la psychologue. Le reste n’aura été qu’une course débridée toute la semaine, celle de chauffeur et d’assistant personnel de ministres, que de courses depuis lundi soir, aller chercher les enfants à l’école, aller à la séance chez le psychomotricien, mardi, aller chercher les enfants à l’école, déposer Adèle à son cours de danse flamenco, aller chercher Dikéti pour la séance d’éveil musical de Nathan, puis retourner chercher Adèle, reconduire Diketi, le lendemain, c’est de nouveau conduire Nathan chez l’orthophoniste, puis le rugby avec Nathan, rentrer, puis emmener et aller chercher à nouveau Madeleine à son cours de violoncelle, et aujourd’hui, déposer Adèle à l’école, emmener Nathan chez la psychologue puis chez l’orthophoniste, revenir à la maison, déjeuner rapidement, puis reconduire Nathan à l’école, aller chez le luthier pour la corde de do récalcitrante du crin-crin de Madeleine, déposer un tirage au labo, une commande du Fourbi, pour Joachim Séné, et revenir juste à temps pour prendre les enfants à la sortie de l’école et les emmener à la piscine. Ce bloc compact et sans fissures d’allers-retours laisse finalement peu de temps pour respirer. Juste prendre un café en terrasse et profiter de l’air printanier. C’est déjà pas si mal.

 

Mercredi Mercredi 23 mars 2011



Je n’ai pas la télévision. Pour tout dire, je crois que je déteste absolument tout ce qui peut sortir d’une télévision, le bruit, la bêtise et les mensonges. Et sans doute ce que je déteste le plus à la télévision, ce sont les émissions humoristiques – ça je trouve cela absolument pathétique, rejoignant en cela Terry Jones des Monty Python, auquel on demandait ce qu’il y avait de plus dramatique dans l’existence : une personne qui tente de faire rire et qui n’y parvient. Naturellement, ma détestation des émissions de télévision américaine est sans fond.

Et par conséquent, je suis un grand admirateur de la série télévisée américaine, Funny or die.

Justement pour les raisons invoquées plus haut. Au point d’ailleurs d’avoir du mal à croire que cette série existe vraiment. Tant elle semble être la critique la plus virulente qui soit justement, de la télévision, de la télévision américaine, des émissions humoristiques et par extension de la culture et de la société américaines, dans ce qu’elles sont dominantes et médiocres.

Et il n’y avait sans doute pas de plus court chemin pour y parvenir que de commencer par une attaque en règle des tabous américains par excellence. Aux Etats-Unis, pas une personne qui parle sans jurer, ce qui consiste surtout à truffer ses phrases avec le mot fuck, a fucking TV show, par exemple, une putain d’émission de télévision. Dans la rue, le mot fuck est une manière de ponctuation. A la télévision, on ne l’entend jamais, il est remplacé, quand il apparaît, par une sonnerie destinée à couvrir "le mot en f" — the ’F’ word. L’émission Funny or die annonce immédiatement la couleur, le présentateur prévenant aimablement son public, le mot fuck, vous allez l’entendre de temps en temps, c’est comme ça, il faudra vous y faire, deal with it. Et ce disant d’ailleurs sa propre énonciation du ’F’ word n’est pas couverte par l’habituel signal sonore de censure. L’effet est absolument détonnant, il rejoint en cela ce merveilleux faux documentaire que les Monty Python avaient monté en première partie de la projection de The meaning of life, réglant à jamais la question de ces films de médiocre qualité que les spectateurs devaient se fader avant la séance proprement dite, un documentaire touristique à mourir d’ennui à propos des curiosités éculées des principales capitales d’Europe occidentale, des images lénifiantes et un commentaire absurde d’ennui, on pouvait quand même reconnaître la voix de John Cleese, lisant avec emphase ledit commentaire, jusqu’à ce que vers la septième ou huitième minute de cet éprouvant ennui, commentant les gondoles de Venise, le commentaire, ne se départissant pas de son ton docte, finisse par lâcher fucking gondollas — les putains de gondoles de Venise — ce qui prend tellement par surprise le spectateur que ce dernier ne peut que mettre en doute ce qu’il vient pourtant d’entendre. Et une ou deux minutes plus tard, c’est un déluge, John Cleese finit par éructer à propos de ces films de très médiocre qualité que l’on passe avant les longs métrages dans les salles de cinéma et que c’est vraiment prendre les gens pour des cons, et qu’il faut vraiment être con pour rester assis devant des images pareilles, bref c’est pythonien en diable. Mais le déclencheur de tout ceci, c’étaient bien les fucking gondollas. Et là dans cette première présentation de Funny or die, on reste sur la même première impression douteuse, la petite sonnerie de censure n’a pas sonné, c’est mon imagination qui délire, il n’a pas vraiment dit fuck.

Et pourtant si. Il l’a bien dit. Et cela ne fait que commencer. D’ailleurs, l’un des tous premiers sketchs de cette émission de télévision américaine, est une petite saynète de dispute entre colocataires, un carton prévient que, pour les besoins de la télévision, certaines scènes ont dû être coupées et éditées. Seulement voilà, le montage de cette censure fonctionne à l’envers, on n’entend que les injures et des chapelets de ’F’ word en clair, le reste de la conversation est, lui, sans cesse entrelardé de la sonnerie, l’effet comique est garanti et soudain amplifié par l’arrivée à l’écran d’une des colocataires la poitrine recouverte d’un bandeau noir parce que justement elle se promène dans l’appartement les seins à l’air et le bandeau peine beaucoup, exprès, à suivre cette poitrine que l’on voit parfaitement la plupart du temps, vient alors un autre colocataire lui aussi entièrement nu, mais alors c’est tout son corps qui est grossièrement pixellisé à l’exception de son sexe parfaitement visible, à la fois on s’étrangle de rire et on est incrédule devant l’audace manifeste des auteurs de ce sketch.

Et absolument toutes les scènes de cette émission défoncent allégrement toutes les limites de ce qui n’est habituellement pas permis de montrer sur un écran de télévision. C’est fait de façon remarquable d’intelligence, et parmi les tabous on peut voir les coulisses d’une émission de talk show. Le public ne cesse d’applaudir, le comédien qui vient d’entrer en scène pense d’abord avoir un vif succès, puis se rend compte qu’il ne peut pas faire taire cette ovation et la raison en est fort simple : le panneau lumineux intimant au public d’applaudir ne veut plus s’éteindre, victime d’un court-circuit, les applaudissements non spontanés sont interminables, certaines personnes dans le public commencent à avoir les mains qui saignent, puis les mains qui se détachent des poignets dans d’épaisses gerbes de sang et finissent par mourir les unes après les autres dans une apothéose de confiture de groseille. Quand tout le public est mort, le comédien risque sa première blague ,qui naturellement n’est pas drôle, d’ailleurs personne ne rit.

Absolument toutes les émissions de cette série fonctionnent de cette façon bien plus qu’irrévérencieuse, c’est d’un mauvais goût absolu, les Monty Python, à côté, c’est de la petite ale plate — et c’est un inconditionnel des Monty Python qui vous dit cela — c’est parfois d’une violence folle, entièrement immoral, décalé à l’extrême, à l’image de ce présentateur septuagénaire, libidineux, et surtout cela ne respecte absolument rien, ce qui est terriblement salutaire. Et quand je dis que cela ne respecte absolument rien, je suis resté bouche ouverte devant le sketch de l’attaque terroriste d’un avion. Toute la durée du sketch, on pense que les pilotes de ligne américains seront assez stupides pour aller effectivement scratcher leur jet sur le Mont Rushmore, comme le leur demande la tour de contrôle, jusqu’à ce que le radio-navigateur, que l’on pensait depuis le début être un terroriste musulman, finisse par expliquer aux pilotes américains et blancs qu’ils ont inversé longitude et lattitude. Une pareille moquerie de l’Amérique de l’après 11 septembre 2001 est à peine croyable.

Téléchargez moi-ça vite fait.




quelques dessins originaux de M de L.L. de Mars, dans le Fourbi

 

Mardi Mardi 22 mars 2011



Plaisir de retrouver B. qui n’a pas école aujourd’hui.

Et pendant que je vais chercher les enfants à l’école, elle me réserve une surprise. Le soir je raccompagne B. à son automobile et en montant me brosser les dents, je découvre un homme rajeuni, le straits détendus, pas du tout la grise mine habituelle et le sourire aux lèvres : B. a entièrement nettoyé le miroir de la salle de bain.

Je ferai bien d’en prendre de la graine, d’une part un peu plus de propreté dans cette maison ne nuirait pas, mais aussi un peu plus d’estime de soi.  

Lundi Lundi 21 mars 2011



Je prends mon petit-déjeuner avec Madeleine avant de la déposer chez Dan et Amanda qui l’emmèneront avec les jumeaux, comme souvent ils me proposent un café que j’avale rapidement parce que je n’ai que le temps de cela avant de rentrer à la maison pour trouver Nathan, le plus souvent descendu, assis à sa place, en bout de table, ayant bu son verre de jus d’orange que je lui avais laissé avec un petit mot qu’il me lit en arrivant. Je prépare le petit déjeuner de Nathan et Adèle et nous partons à l’école. Je dépose les enfants, je parle un peu avec l’A.V.S. de Nathan et puis je repars, je passe par le labo reprendre trois tirages que j’ai reçus en commande la semaine dernière depuis le Fourbi. Direction le marchand de primeurs, des fruits et des légumes pour la semaine, puis le gros des courses et quand je rentre, il me reste le rangement de la table du petit-déjeuner à faire avant de ne pouvoir déballer mes courses. Je me fais rapidement des courses et puis je me mets au ménage et au rangement, je refais les lits, je range les affaires des enfants qu’ils ont laissées trainer en arrivant la veille au soir, je range la chambre d’Adèle, celle de Nathan, j’aiderai Madeleine à ranger la sienne, je mets de l’ordre dans mes papiers, dehors il fait beau, c’est un air printanier et calme que je laisse entrer par toutes les fenêtres de la maison, en bas j’ai mis de la musique assez fort, je referme l’armoire de mes papiers et il est l’heure de repartir chercher les enfants : la maison est prête pour leur assaut.

Et ils sont aux anges que je leur ai fait du saumon avec des carrottes et du riz pour le premier soir. Ils me donnent des notes très satisfaisantes, Madeleine me fixe comme objectif d’obtenir la note de sept sur sept, c’est-à-dire le nombre de repas avec eux cette semaine.

Je me dis, ça part bien.  

Dimanche Dimanche 20 mars 2011






Le Quotidien, une nouvelle série de photographies numériques dans le Désordre.

 

Samedi Samedi 19 mars 2011



Un jour peut-être les réalisateurs américains, même les indépendants, auront le courage d’emmener leur personnage principal jusqu’au cimetière.

Ce qui impressionne d’emblée dans Winter’s Bone de Debra Granik, c’est que ce n’est pas si souvent que l’on voit dans un film de fiction américain l’Amérique telle qu’elle est aussi, c’est-à-dire un pays du Tiers Monde, un pays sauvage, un pays sans foi ni loi, un pays dans lequel les habitants savent à peine parler leur langue, un pays dans lequel, pour beaucoup la seule chance d’échapper à des destins tout tracés c’est de s’engager dans l’armée, un pays d’obèses majoritaires, un pays dans lequel les plaies se succèdent sans jamais vraiment cicatriser, le Viet-Nam et ses vétérans à jamais perdus, la drogue, et un pays à l’Etat absent en dehors de ses représentations armées et répressives, mais rarement protectrices, un pays où les paysages sont sacagés. Le tout baigné de musique Country — lorsque j’irai en enfer il ne fait aucun doute dans mon esprit qu’on m’y jouera jour et nuit de la Country, avec beaucoup de banjo, et des chanteuses avec des voix profondes et incapables de s’extraire des idiomes du genre.

Mais, rien que ça c’est déjà bien, on s’est sainement éloigné du triomphalisme américain, le décor paraît misérabiliste, il est surtout très réaliste et très plausible, d’ailleurs les explications données par l’officier responsable des cautions sont sans appel, le décor est bel et bien posé. Mais c’est peut-être déjà là que ça accroche. Il y a un ultimatum, certes pas très précis, une semaine environ, mais c’est tout de même un ultimatum et qui dit ultimatum, dit développement de l’intrigue dans le temps qui est imparti aux personnages pour régler cette situation. Et sachant que cela va durer une semaine, on sait déjà que la quête de Ree Dolly, le personnage principal, va nécessairement aboutir. Au bout d’une semaine. C’est un peu comme ces bombes que James Bond finit par désamorcer juste avant qu’elles n’explosent, sauvant rarement moins que la planète, et élégamment il reste au compte à rebours 007 secondes.

Le récit de cette quête est très savamment construit, par allusions davantage que dans la démonstration, comme dans le Silence de Lorna des frères Dardenne, le jeune personnage féminin, Ree Dolly, étant de tous les plans, la compréhension de l’intrigue progresse au rythme de ses découvertes, les impasses et les fausses routes de sa recherche n’étant pas épargnées au spectateur — ce qui joue tout à fait en faveur de ce film, sans compter que cela emporte l’adhésion au personnage — en revanche à la différence des frères Dardenne, Debra Granik ne s’embarrasse pas à cacher les indices dans une structure complexe forçant la sagacité du spectateur à prendre en compte le récit. C’est peut-être parce que Debra Granik s’est donné un cadre temporel si marqué par l’ultimatum d’une semaine environ. Inconsciemment le spectateur est rassuré par ce cadre. Il sait que cela ne va durer qu’une semaine. Et que donc, nécessairement, les recherches vont aboutir. Dans le Silence de Lorna, le spectateur n’a aucun moyen de savoir si les recherches du personnage de Lorna seront, ou non, frutueuses, c’est le propre même de la recherche, on ne sait pas s’il y aura trouvaille.

Et, donc, malheureusement, Debra Granik ne résiste pas à la tentation d’un Happy end qui s’emploie à racheter cette société en déliquescence, faisant de cette résilience miraculeuse la norme, quand elle aurait du conduire le raisonnement jusqu’à son terme véritablement naturel, l’éclatement de cette famille, la mère homeless dont on retrouverait le cadavre mort de froid dans une ville adjacente, le personnage de Ree, finalement engagée dans l’armée et marchant sur une mine en Irak, son frère évidemment délinquant et trafiquant, et la petite soeur droguée et prostituée, mais j’imagine que nous ne sommes pas dans un film d’Amos Golleck. Ni des frères Dardenne, donc.

Et quel que soit le décor si savamment installé, sa critique sociale sans détour de la société américaine dans tout ce qu’elle a de plus inhumain, déboucher sur une fin heureuse, pleine de résilience, ne peut dire qu’une seule chose, dans cette société aliénante, même ceux qui sont tout en bas de l’échelle, peuvent, à force de ténacité s’en sortir. Il n’y aurait donc aucune raison de remettre fondamentalement en cause le modèle, pourtant oppressant. Ca relève presque du manque de courage. Ne serait-ce que le courage de se départir de cette forme close du récit, qui plus est dans des éclairages admirablement léchés, qui sont sans doute l’aveu le plus frappant de cette tentative malhonnête de rachat de toute une société.




Cet article est repris dans le Portillon, sous le titre Il y a un os.

 

Vendredi Vendredi 18 mars 2011



 

Jeudi Jeudi 17 mars 2011



Journée de courses. En partant de Saint-Ouen l’Aumône, je repasse "de l’autre côté", je fais quelques sources en hâte pour préparer un dîner pour le retour des enfants dimanche soir. Pendant que cela cuit, corvée de linge à toute allure, je refais les lits, un peu de rangement vite fait mal fait, je file à l’hôtel des impots chercher deux documents urgents, je passe au labo déposer deux commandes du Fourbi, merci, j’y ai donné rendez-vous à Clémence, on a à peine le temps de prendre un café ensemble, je repars vers le zoo, où nous avons rendez-vous avec Madeleine pour un entretien avec son professeur principal, j’y découvre une Madeleine parfaitement à l’aise et un professeur principal très prompt à reconnaître les valeurs de Madeleine — et aussi à lui fournir de très utiles conseils — en sortant je suis pris d’assaut par Adèle qui jouait dans la cour de récréation puis par Nathan qui tous les deux se jettent sur moi avec fracas, le temps d’un peu de tendresse et je dois repasser "de l’autre côté", ce qui n’est pas de la tarte en pleine heure d’affluence, je suis surpris d’ailleurs de pareillement réussir à passer entre les plus grosses gouttes et de ne mettre qu’une heure.

Quand je rentre dans la maison, la seule lumière dans tout le rez-de-chaussée, les habitants de la maison sont tous à l’étage, est celle du four dans la cuisine, très bel effet et surtout très belle odeur de rôti. L’impression de chaleur avec cette lumière dans la cuisine autrement enténébrée, donnait tout son sens au mot foyer.  

Mercredi Mercredi 16 mars 2011



Un passage, même bref, par les couloirs d’un hôpital psychiatrique, et ce sont tant de fantômes qui viennent me rendre visite. Et je suis bien surpris que ce soit ici qu’il faille solder les comptes. Le labyrinthe de l’existence parfois réserve des détours tout à fait inattendus, le chemin dans lequel je me suis engagé il y a quatorze ans, presque jour pour jour, débouche finalement dans une impasse, au fond de laquelle se trouve le bureau surchargé d’un psychiatre. Et ce n’est, finalement, même pas aussi triste que l’histoire de mon frère Alain, dont j’ai un vague souvenir de l’arrivée dans la famille, boulevard Morland chez mon arrière-grand-mère, histoire qui elle s’est achevée à la morgue de l’hôpital de Garches, là où je l’ai vu la dernière fois, un drap recouvrant jusqu’à ses épaules son corps nu et comment m’approchant de lui, le contact froid et raide de son épaule justement m’avait fait détourner le regard, et partir. La dernière fois que je l’ai vu donc. Et j’imagine que ma propre histoire finira de la même manière, commencée en bordure d’un terrain d’aviation, entre mes deux parents, et qui se terminera, qui sait où, mais dans un endrot morbide, on peut apparemment faire confiance à l’existence pour bâcler ses derniers chapitres.

Les hôpitaux psychiatriques m’ont toujours filé le cafard.  

Mardi Mardi 15 mars 2011



Inhabituellement, je me lève assez tôt le mardi matin pour prendre mon petit déjeuner avec B., à peine est-elle partie éduquer les masses, selon notre expression consacrée, que je me mets au travail et que je parviens dans la matinée presque à remettre à jour le Bloc-notes du Désordre à partir des notes assez étoffées que j’avais pour les journées de la semaine passée, j’ai même un peu le temps de faire mon "jardin", la méthode est pourtant simple, dès que je tombe sur une page avec un défaut, tout de suite l’appeler dans le logiciel de composition de pages html et tailler les excroissances, retourner la terre près des racines et mettre un peu d’engrais, une goutte d’eau et envoyer les fichiers sur le serveur ftp.

B. rentre pour déjeuner, nous allons au restaurant chinois de Conflans-Sainte-Honorine, pour la première fois sur ce chemin pourtant familier désormais, je découvre un salon de coiffure dont l’enseigne ravira Philippe Didion. Je remets à B. un bon pour un tirage du Fourbi, à elle de choisir, et apparemment, ce n’est pas choix facile ?

Sieste.

Je me mets en tête de faire un gâteau au chocolat, exercice dans lequel je manque considérablement de pratique, je promets même qu’il sera raté, et je teindrais promesse d’autant que j’oublie un peu le gâteau dans le four parce que dans le jardin H. a invité B. et moi à en découdre au badmington. B. Et H. sont très moqueurs de mes amples gestes hérités de mon ancienne pratique du tennis.

Le gateau d’anniversaire de B. est raté, comme promis, il est trop cuit, tous en mangent une bouchée poliment. J’offre à B. l’intégrale des livres de Louis-René des Forêts dans la collection Imaginaire, auteur qu’elle vient de découvrir en piochant, au hasard ?, dans le désordre de ma très petite bibliothèque.

Le soir nous regradons The long Good-Bye de Robert Altman avec Elliot Gould, je gardais un meilleur souvenir que cela de ce film, mais je ne suis pas déçu de retrouver le long plan-séquence avec le chat au début du film, et le personnage impaybale du gardien de la résidence privée qui accueille ses visiteurs avec des imitations de grands comédiens américains, la palme allant à celle de Walter Brennan, qui joue le rôle de Stumpy dans Rio Bravo (Tiens, walter Brennan, je viens de le découvrir, ne fait pas partie des items que j’avais extraits de Je me souviens de Georges Perec, j’aurais pourtant juré, je me demande si je ne confonds pas avec William Bendix, mais alors pourquoi ?, ou est-ce que tout bonnement je ne me souviens pas qu’il y a dans Je me souviens un article citant Walter Brennan, mais il ne fait pas partie de ceux que j’ai extraits pour les besoins de mon jeu de Memory, les jeux de la mémoire donc.)

Et toi mon coeur as-tu passé aussi une bonne journée d’aniversaire ?


Valses Hésitations, une nouvelle série de photographies numériques dans le Désordre.

 

Lundi Lundi 14 mars 2011



Vers huit heures du matin j’ai déjà pris une centaine de photographies de la forêt de Fontainebleau habitée par le brouillard, mais le reste de la journée est une pente qui s’accentue à mesure que la fatigue après une nuit de travail finit par m’immobiliser tout à fait. Les photographies, le matin dans le train, sont une belle consolation à cette journée perdue.


Le costume du Capitaine, un film de L.L. de Mars, en bout de table .

 

Dimanche Dimanche 13 mars 2011



HHhH de Laurent Binet me pose bien des problèmes et bien des questions, je n’avais pas nécessairement décidé d’en tenir la chronique, mais je vais tenter de le faire ne serait-ce que pour m’aider à voir plus clair dans ce texte, à faire le tri de mes pensées à son propos. D’ailleurs à ma dificulté à envisager un axe pour la chronique je mesure pleinement mes propres difficultés à écrire une chronique nuancée, une chronique qui ne reléverait pas de la détestation pure, comme j’ai pu en concevoir en me contraignant à la lecture des Bienveillantes de Jonathan Littell ou celle plus épouvantable encore de Jan Karski de Yannick Haenel, et pas davantage une chronique dans laquelle je pourrais faire part de mon enthousiasme, ce qui arrive tout de même de temps en temps, il ne faut pas croire.

Avec les livres de Littell et Haenel, c’est très pratique, en plus de recéler un très mauvais fond, ils sont écrits épouvantablement, de façon scolaire pour l’un et de façon indigente pour le second, on ne peut pas se tromper : les deux livres sont minables de bout en bout. Avec HHhH de Laurent Binet c’est une autre paire de manches.

Laurent Binet est un virtuose modeste, son récit est bâti avec une maîtrise remarquable, à la fois le récit des événements qu’il s’est donné pour sujet — la biographie de Reinhard Heydrich avec une singulière attention sur sa mort et en sympathie naturellement pour ses exécuteurs — mais aussi le méta-récit de ses propres difficultés à écrire le livre, donnant sans cesse des exemples précis des difficultés du biographe à repousser le plus loin possible l’indétermination dans les détails, les hésitations renouvellées à propos de la couleur de la voiture de Reinhard Heydrich sont un gage d’honnêteté par l’autodérision, mais ne sont-elles pas feintes ? Cette virtuosité dans la construction est soutenue par quelques remarquables passages dans lequel le biographe se montre au travail et montre aussi l’envahissement progressif de son quotidien par les ramifications de son projet, ne manquant pas de faire remarquer que lorsque l’on travaille sur un tel sujet, il semble que tout dans le quotidien et l’actualité devient contaminé, ainsi la mort de Raul hilberg, pendant la construction du livre, la sortie des Bienveillantes, présentées comme un projet concurrent ou encore cette manchette de Libération à propos de l’émotion que suscite la sortie d’un jeu électronique dans lequel le but est de détruire Lidice. L’écriture est concise, elle manie, semble-t-il, tous les modes narratifs avec un égal bonheur, les scènes d’action, notamment à la fin, lors de l’attentat et aussi lors du siège de la chapelle, les retours récursifs, les indications périphériques, les deux pages pour énoncer les différences entre les fonctionnalistes et les intentionalistes sont un modèle de clarté dont on dicerne très bien qu’elle provient d’une étude rigoureuse du sujet : (ce qui) s’énonce clairement...

Laurent Binet est un esprit brillant, comme souvent les esprits brillants il ne résiste pas toujours bien à la tentation de faire un bon mot, et dans ce domaine il est souvent drôle et fin, mais parfois aussi à la limite du très mauvais goût ou coupable de légéreté. Ponctuant un discours d’Heydrich, il conclut la citation, et le paragraphe, d’un "Au moins cela a le mérite d’êre clair" qui ironise à propos de l’absence de nuances d’Heydrich. Quand on connait les conséquences de ce manque de nuances, on trouve l’ironie mal placée. On pourrait penser que c’est un incident isolé, mais ailleurs dans le livre on trouvera la même propension à terminer de façon laconique les paragraphes. Ainsi : "Mais Heydrich l’invite à tempérer ses ardeurs : ne seront confiquées que les fermes des fermiers jugés impropres à la germanisation. C’est vrai, on n’est pas chez les soviets, quand même !" Ou encore "Ce n’est pas parce que le Fürher lui a confié la tâche historique de faire disparaître jusqu’au dernier Juif d’Europe qu’il doit négliger les petits dossiers". Ou bien encore, le pire, cette plaisanterie fine renvoyant Heydrich chez lui, jouer avec ses enfants. Ou finir de travailler sur un des dossiers de la solution finale.

Dans les Bienveillantes, on surprendra Littell de nombreuses fois en flagrant délit de fascination pour l’organisation nazie, notamment dans sa façon d’agiter les acronymes de la hierarchie nazie comme des fétiches, il ne serait pas raisonnable de soupçonner Laurent Binet du même travers, en revanche il y a de la fluctuation dans certaines formulations, là on parle de quelques pierres dépareillées dans le jardin de l’efficacité allemande et à d’autres endroits on cite quelques expressions bien trouvées de la part des protagonistes nazis, mais plus embêtant aussi une certaine légereté dans le choix des locutions pour parler de décisions et d’événements qui conduiront à l’innommable, ce sont autant de marques de manque de vigilance qui sont d’autant plus regrettables quand on les trouve dans les lignes d’un auteur qui manifeste une belle aisance dans différents registres de narration : on se dit c’est dommage, là ou là il aurait du faire un peu plus attention, être plus rigoureux.

De la rigueur on en trouve les traces, la construction du livre est très solide, la narration est vigoureuse, sans compter un plaisir manifeste à conter, à digresser et à éclairer le récit, et le souci des détails est omniprésent, mais par endroits, on se demande si les effets de distanciation de l’écriture, produisant tantôt des preuves de ce qui est avancé et tantôt aussi des aveux d’impuissance à ne pouvoir faire autrement que d’inventer, de deviner ou d’extrapoler, on se demande donc, si de telles manipulations, ne sont pas destinées à nous faire gober des couleuvres ou à nous cacher autre chose que la difficulté de l’auteur à conduire sa biographie dans les moindres détails.

Pareillement certaines vues sont lacunaires ou historiquement discutables ou fausses : "Ils (Himmler et Heydrich) auront eu besoin de plusieurs mois pour comprendre l’un et l’autre qu’un tel procédé (les fusillades collectives des Einsatzgruppen) faisait entrer le nazisme et l’Allemagne dans une sphère de barbarie qui risquait d’attirer au IIIe Reich la condamnation des générations futures. Il fallait faire quelque chose pour remédier à cela. Mais le processus de tuerie était si engagé que le seul remède qu’ils trouvèrent fut Auschwitz."

C’est non seulement fautif d’un strict point de vue historique, les Nazis ne sont pas "passés" directement des Einsatzgruppen du front de l’Est à Auschwitz et aux déportations massives des quatre coins de l’Europe colonisée qui y conduisaient, nombreuses ont été les étapes qui ont conduit les Nazis de la méthode systématique des fusillades collectives mais qui n’avaient pas encore l’efficacité lugubre des méthodes qui lui ont fait suite, au perfectionnement industriel de Birkenau. Et si cette course de perfectionnement était motivée par toutes sortes de raisons, fuir de la barbarie n’en faisait pas partie, certainement pas dans la perspective future d’un quelconque jugement des générations à venir, de cela les nazis se moquaient éperdument, entièrement persuadés du bien fondé de leur entreprise démente, et si les différentes méthodes de gazage ont été adoptées dans le but d’éviter de l’inconfort dans l’extermination, ce n’était pas dans l’optique des victimes massacrées, mais du point de vue des bourreaux dont on cherchait à épargner les nerfs, c’est dire dans ce paradoxe, à quel point les Nazis étaient éloignés en pensées de ce que l’on pouvait bien penser de leur besogne d’extermination dont les raisons ne furent jamais remises en question par aucun d’entre eux.

De ces manques de vigilance, ou de précaution, on regrette, pour leur auteur, la portée. Les récentes entreprises de Littell et Haenel sont moralement condamnables, et même imbéciles, dans le cas de Laurent Binet, on frôle l’exploit, on sent bien d’ailleurs que l’intelligence de l’auteur a tout fait pour s’approcher de ce point de danger, on regrette pour lui que la leçon soit toujours la même, sur ce sujet — qui dans le cas du livre de Laurent Binet ne fait qu’effleurer la destruction des Juifs d’Europe —, la moindre approximation a des conséquences désastreuses et peut disqualifier même les intentions les plus louables : à propos de la solution finale, il n’y a qu’une seule approche possible : la démarche d’historien. La moindre extrapolation et on court le risque d’être recouvert par un immense ressac de mensonge.




Cet article est repris dans le Portillon, sous le titre La Mercedes d’Heydrich était de couleur noire.

 

Samedi Samedi 12 mars 2011






Valses Hésitations, une nouvelle série de photographies numériques dans le Désordre.

 

Vendredi Vendredi 11 mars 2011



Mon père devait passer aujourd’hui pour m’aider à démonter une armoire, la ranger dans le garage, et puis monter à sa place une bibliothèque dans laquelle j’avais l’intention de ranger tous mes papiers, me promettant en cela d’y mettre un ordre salutaire. Mon père est ingénieur, vous ne le verrez jamais se ruer sur une tâche sans en avoir étudié les contours avec circonspection, adolescent j’ai le souvenir que ce qui m’apparaissait surtout comme de la lenteur m’exaspérait, en vieillissant, j’ai appris à faire davantage confiance à cette lenteur réflexive, en ayant finalement compris qu’elle était le plus souvent la garantie de gain de temps.

Donc, il fait le tour de l’armoire. Ce que tu veux, c’est qu’on démonte cette armoire, on la range dans le garage et on monte une bibliothèque au même endroit pour ranger tes papiers et tes archives ?, c’est bien ça ?

— Oui.
— Mais les vêtements qui étaient dans cette armoire tu les as rangés où ?
— J’ai fait du tri, j’ai rationalisé les rangements dans les tiroirs et les placards dans les autres pièces de la maison, j’ai gagné de l’espace pour pouvoir vider cette armoire.
— Et tes papiers, tu ne veux pas les ranger dans cette armoire ?

C’est bête bien sûr, comme question. Très bête.

Ce qui est plus stupide encore, c’est que je ne me l’étais pas posée. Sérieusement. Je veux dire par là qu’à aucun moment j’ai pensé que cette armoire pouvait contenir autre chose que des vêtements. Pour moi, armoire ==> vêtements. Papiers ==> rayonnages.

Je viens de le comprendre. D’un seul coup.

Il y a une immense économie à faire ici, une économie de temps et de travail surtout, puisqu’aussi bien l’armoire et les rayonnages de la bibliothèque que je voulais mettre ici sont tous les deux des objets de récupération. Si j’accepte l’idée, et je l’ai déjà acceptée, de ranger mes papiers dans cette armoire aux rayonnages vides et libres, je nous évite le démontage de l’armoire, descendre les planches qui composent ce meuble, trouver un endroit pour les ranger correctement dans le garage, et ensuite remonter, du garage, les planches que j’ai récupérées récemment aux encombrants et monter des étagères.

Ça me désespère un peu de ne pas penser à ce genre de choses plus vite. D’autant que je suis parfaitement capable de penser à toutes ces autres occasions au cours desquelles j’ai sûrement gâché pareillement de précieuses ressources.

En revanche, je me trouve une véritable aptitude, celle de pouvoir changer rapidement d’idée.

Et un bonheur ne venant pas tout seul, mon père trouve le moyen de retaper entièrement cette armoire qui faisait un peu grise mine et qui désormais a fière allure.

Une journée réussie. Une journée avec un raccourci efficace surtout.

C’est idiot bien sûr, mais en écrivant ce dialogue, j’entends la voix de mon père.  

Jeudi Jeudi 10 mars 2011



Madeleine est aux anges, qui reçoit une camarade de classe à la maison, piscine et ensuite dîner à la maison. Au dîner, Madeleine déclare sans ambages, tu sais, papa, je suis fière que Mathilde — sa camarade de classe — fasse ta connaissance, je suis fière qu’elle mange de ton plat et je suis fière qu’elle découvre ma chambre chez toi. Madeleine n’a évidemment aucune idée à quel point elle lave, d’un seul coup de torchon, net, tous mes doutes de ces derniers temps, doutes qui s’arrimaient à des riens, comme d’avoir oublié les affaires de piscine mardi matin pour Adèle, et comme je m’en excusais auprès d’elle, avec son sourire de démon, tu sais, papa, on a qu’à dire que je suis malade.

Il y a un peu plus d’un an, c’était encore Madeleine qui avait eu cette parole apaisante : tu sais, papa, je me rends bien compte que tu fais de ton mieux.

Madeleine.  

Mercredi Mercredi 9 mars 2011



Le site revit. La page des archives de 2011 est déjà plus longue que celle de 2010, annus horribilis, pour moi comme pour le site finalement, les deux indissociables.

Depuis deux semaines, j’ai fini par céder à une constatation qui ne me faisait pas plaisir. Finalement, le site Dédordre en lui-même, tout le monde s’en moque pas mal, en revanche le Bloc-notes du Désordre compte apparemment des lecteurs, et même des lecteurs assez nombreux, et, semble-t-il, tant que je parviendrai à tenir ce brouillon-là à jour, j’aurai des lecteurs, mais des visiteurs du reste, en dehors des chemins du brouillon vers le reste du site depuis le bloc-notes, c’est moins sûr. Ce constat un peu amer tout de même, il faut bien le dire, ne date pas d’il y a deux semaines, longtemps que je remarque cela, il n’y a qu’à voir les balises de lien hypertextes des uns et des autres, <a href="http://www.desordre.net/blog/">Philippe De Jonckheere</a> c’est très nettement plus souvent que <a href="http://www.desordre.net">Philippe De Jonckheere</a>, sans compter les <a href="http://www.desordre.net/blog/">Désordre</a> qui m’occasionnent souvent un pincement au cœur.

Je crois que je ne peux plus garder cela pour moi seul. Au tout début du Bloc-notes du Désordre, cet espace avait été créé dans l’esprit d’être une vue sur les coulisses du reste du site. Une vue d’atelier en somme. Un cahier de brouillon. Un carnet de croquis. Les esquisses et les maquettes. Comme je ne suis pas quelqu’un de très ordonné, j’ai contribué, semble-t-il, à la méprise générale de deux façons. Dans le cahier de brouillon, j’ai fini par ranger des éléments qui étaient un peu plus que des brouillons. Et le reste du site est quand même drôlement brouillon. D’accord, c’est donc un peu de ma faute. Si mes visiteurs sont devenus des lecteurs du Bloc-notes et sont sans doute trop rebutés par le reste du site.

C’est sûrement très mal poli de le dire comme ça, mais ne lire et ne fréquenter que le Bloc-notes, c’est un peu comme de sortir de table après l’entrée. Ou encore de ne se baigner que dans le petit bain et de ne jamais plonger dans le grand bassin.

C’est un peu cette dernière image qui m’a mis sur la voie. L’opposition entre le petit bain et le grand bassin. Elle me fait nécessairement penser aux récentes victoires que j’ai connues avec Nathan à la piscine, en quatre ans de fréquentation hebdomadaire, je suis parvenu à le faire passer de la première marche qui descend dans le petit bain au grand bassin. Sans hâte. Sans brusquerie. Avec patience.

Alors j’ai décidé d’arrêter de faire ma tête de cochon. Un peu. J’ai décidé de mettre le pied à l’étrier des lecteurs du Bloc-notes, de leur donner la petite poussée pour qu’ils s’élancent dans le grand bassin. Depuis deux semaines, en effet, j’ai inclus, au bas de certains articles du Bloc-notes des petites invitations à élargir un peu l’horizon. Oh !, ce n’est pas grand-chose, quelques petites icônes, de très petite taille, qu’il suffit de cliquer et vous voilà dans le grand bassin. Pas trop loin du bord.

Vous, ça vous aide, et puis moi cela m’encourage à produire davantage de nouvelles séries pour le Désordre.

Quelques exemples.


Nouvelle mise à jour de la chronique photographique de
la Vie




Les Apnées, une nouvelle série de photographies numériques dans le Fourbi




Une Traversée de Buffalo, par François Bon et Dominique Pifarély, photographies numériques de Virginie Crouail et Philippe De Jonckheere.



Cet article est repris dans le Portillon, sous le titre Western, à la sauce Coen.




Dans le Terrier, les Eaux du fleuve III.




Reprise de Robert Frank dans Publie.net

 

Mardi Mardi 8 mars 2011



J’ai arrêté l’année dernière, plus ou moins à la même époque, de prendre des photographies depuis les fenêres du train, entre Paris et Clermont-Ferrand, dans le but de les assembler dans de grands collages de parfois plus de cent ou même cent cinquante images, j’ai arrêté parce que je l’avais fait pendant un an et que je disposais donc d’une année complète de photographies de ce voyage hebdomadaire. Et d’ailleurs, avec le recul, sur la trentaine de collages de ces photographies, je ne suis pas certain que je garderai plus d’une demi-douzaine de ces grands ensembles.

En fait, quand j’ai commencé cette série j’ai eu de la chance, et cela a fait mon malheur. J’ai eu de la chance parce que la première de ces tentatives a été une réussite. Et que j’aurais sans doute dû m’en tenir là. Certain que je ne ferais jamais aussi bien. Mais j’ai poursuivi. Et comme je le disais, avec le recul, je pense que j’ai un peu perdu mon temps. Du temps de la photographie argentique, j’aurais également perdu de l’argent. Pour moi, la révolution numérique, elle est là, dans le fait d’être partiellement libéré des coûts induits par les tentatives pas toutes très fructueuses. Du coup, on ose davantage. Moins peureux de se tromper.



Ce matin, en reprenant les photographies de la Vie, je tombe sur la série des photographies que j’ai prises le premier janvier de cette année, une centaine environ, de la plaine du Bourbonnais sous un brouillard sombre de fin de journée en plein hiver. Chacune ou presque des images de cette série est une image réussie, dans le sens où, prise isolément, c’est une image satisfaisante, elle représente peu de chose, un horizon bouché par la brume, une lumière rare et en augmentant l’effet de vignettage, mais aussi en accentuant les ombres, chaque image renferme une atmosphère.



Je tente de les assembler en un collage, et je suis très déçu du résultat, le vignettage finit par jouer contre le collage. Du coup, je m’obstine, je reprends toutes les images et je retire l’effet de vignettage. Et pour ce qui est du collage, c’est meilleur. Mais j’avoue une certaine lassitude à ce genre d’images. Et je me résous mal à la dramatisation de l’effet de vignettage que j’avais obtenu pour chaque image.

Je me dis alors que je pourrais sans doute garder les vignettes et leur atmosphère pesante et faire de cette série d’images une image animée. Mais de telles images animées, perdues comme elles peuvent l’être dans le reste du site, je finis par avoir pitié et les considère comme des orphelines. J’ai été très content de pouvoir en reprendre de si nombreuses dans les derniers panneaux de Formes d’une guerre, c’était comme de sauver des images de l’oubli ou d’un naufrage. Mais dans le cas de cette image animée seule, je suis difficilement satisfait.

J’imagine que je pourrais me contenter aussi d’une seule image fixe. Curieusement, celle qui sortirait du lot de cette petite centaine d’images, ce serait celle, différente de toutes les autres, d’un poteau électrique barrant en son milieu l’horizon. Et alors je peux garder mon effet de vignette. Parce qu’une série d’images fixes aux variations si infimes, je ne sais pas si on s’y retrouve. Je vais quand même essayer. N’empêche, je crois que je commence à être mûr pour le montage vidéo, si ce n’est pour filmer tout court. Trente ans que je fais de la photographie pour arriver à cette maturité pas franchement spectaculaire. Et n’est-ce pas là la preuve de mon fétichisme pour les photographies ?

Finalement, je me demande si ce n’est pas l’enchaînement entre elles de ces images qui fonctionne le mieux, mais peut-être pas celui, un peu trop trépidant, d’une image toutes les dix secondes, non, quelque chose de plus lent. A défaut de réinventer le cinéma, c’est quand même tout un cinéma que je me fais.


Les voleurs de pommes, une série d’infographies d’Albane Moll qui rejoint le bout de table.

 

Lundi Lundi 7 mars 2011



En reprenant les photographies que Virginie a prises du concert-lecture de François et Dominique pour les dix de remue.net, je remarque, incrédule, que certaines des images qui sont projetées derrière eux sont très anciennes, comme celles des polaroids des scans cérébraux projetés sur mon visage aux yeux clos — je me souviens très bien de cette prise de vue, Daphna était venue dans mon appartement avenue Daumesnil me prêter main forte pour caler la projection des diapositives sur mon visage, ce que je ne parvenais pas bien à faire seul avec l’aide trop empirique d’un miroir — ou, plus anciens encore, les rayogrammes de petits objets rigoureusement opaques, autant d’images qui datent de 1992 ou 1993, et d’être rétrospectivement assez surpris de voir ces images, si fragiles alors, des tentatives, être devenues les images projetées pour accompagner François et Dominique, de les voir, tous les deux, se découper devant ces images qui étaient de prudentes et timides tentatives alors, et c’est d’autant plus troublant pour moi de me dire qu’à la même époque j’avais écouté Dominique en concert et que je n’allais pas tarder à découvrir les livres de François, mais alors aucun moyen naturellement d’imaginer qu’un jour. C’est comme si les deux amis, désormais, s’étaient toujours cachés dans le blanc de ces images — le blanc de ces images, justement, correspond à l’endroit même où la lumière n’est pas passée — pour m’attendre. Et qu’aujourd’hui on fait enfin la lumière sur ces images, ces bricolages de pas grand-chose et qu’on découvre, dans cette lumière crue, que François et Dominique avaient toujours séjourné à cet endroit garanti des regards. Dans les ombres blanches de ces images rudimentaires.



 

Dimanche Dimanche 6 mars 2011



 

Samedi Samedi 5 mars 2011



Cela faisait bien longtemps que je n’avais pas mis à jour cette page de l’historique du site, et une fois les quelques paragraphes ajoutés pour sa réactualisation, la vérification des liens du haut de la page me réserve de très désagréables surprises, un lien sur deux est cassé. Cela fait donc deux ans, est-ce vraiment possible ?, que cette page est laissée comme cela à l’abandon ? En jachère ?

Y remédiant, je me fais l’effet d’un jardinier qui reprend une langue de terre qui aurait été laissée trop longtemps en friche et qui serait entièrement mangée par la mauvaise herbe. J’arrache donc les mauvaises herbes, je refais les bordures et quand je peux enfin me permettre un regard rétrospectif, avec la satisfaction de voir des plates bandes nettes, je me promets de ne plus laisser pareillement les choses se déliter.

Et garder en tête, pour moi-même, cette analogie, que c’est effectivement mon jardin que je cultive ici. A la réflexion, le jardinet devant ma maison gagnerait sans doute aussi à des soins plus constants.  

Vendredi Vendredi 4 mars 2011



 

Jeudi Jeudi 3 mars 2011



Promenade avec B. sur les bords de l’Oise. Tiens, il fait beau. Etonnant comme cela change tout, je me demande même si cela ne rend pas la discussion plus animée entre B. et moi, qu’aux mêmes endroits sous la pluie et la grêle, nos deux cous rentrés dans nos cols, il y a quelque temps déjà.

C’est quand même le nez un peu rouge que nous rentrons à la maison, un thé et nous voilà repartis pour aller voir le Soldat dieu de Koji Wakamatsu, film que nous aurions tellement voulu aimer, mais las, le sujet remarquable de ce film est entièrement gâché par une réalisation plus que poussive, quand elle n’est pas complétement foireuse, et pourtant il y aurait eu tant à faire à propos de cette relation entre l’homme revenu tronc de la guerre et sa jeune épouse qui jamais ne se relèvera de ce retour.

On est tellement déçus que, si je ne devais pas me lever dès potron-minet le lendemain, on se laisserait bien tenter par un nouveau Décalogue de Kieslowski, mais ce serait gâcher.


Une Traversée de Buffalo, par François Bon et Dominique Pifarély, photographies numériques de Virginie Crouail et Philippe De Jonckheere.

 

Mercredi Mercredi 2 mars 2011

Parce que les enfants avaient passé toutes les deux semaines de vacances de février chez Anne, suivies d’une semaine impaire, c’est-à-dire, une nouvelle semaine sans eux pour moi, ils avaient fait la demande de passer un peu de temps avec moi ce mercredi. Je rejoins donc Madeleine chez l’orthodontiste, et sortant du cabinet, Madeleine les élastiques retendus, je l’emmène déjeuner à la Merveille de Fontenay, le restaurant chinois où j’ai mes habitudes. Madeleine me parle de ses vacances, de la rentrée, de ses camarades de classe, elle est également curieuse de savoir comment j’ai occupé mon temps pendant leur absence, et, comme je lui donne quelques précisions sur les deux semaines de vacances, une semaine en compagnie de B. chez Martin et Isa à Autun, et la semaine suivante chez L. et C., elle est prompte à remarquer que moi aussi j’ai dû passer de bonnes vacances, ce qui me fait sourire, et de me demander si, d’ailleurs, je ne préférerais pas les semaines impaires aux semaines paires, les semaines où ils ne sont pas à la maison. Et je lui fais une réponse qui me paraît honnête, je préfère les semaines paires quand ils sont avec moi, mais je profite aussi des semaines impaires pour accomplir des choses et des projets qui sont plus difficiles à conduire en leur exigeante présence, en grande partie parce que je ne veux pas me morfondre les semaines où ils ne sont pas à la maison. Madeleine m’assure qu’elle est pleinement satisfaite de cette réponse.

Je passe ensuite prendre Nathan pour l’emmener au rugby, c’est une bonne séance d’entraînement au cours de laquelle les Poussins, comme à leur habitude, ne mettent pas du tout à profit, en situation de jeu ouvert, ce qu’on vient de leur apprendre, dans le cas présent quelques techniques d’évitement et de protection du ballon par son porteur, non, décidément non, aucun qui mette cela en pratique, quand tout d’un coup Nathan, auquel on vient de donner le ballon, s’engage dans la défense adverse, et colle un premier raffut à un de ses petits camarades qui pensait sans doute s’en sortir à bon compte avec Nathan, puis Nathan change de main et cette fois raffut, bras gauche, le bras tendu, appuyant sur l’épaule de ce second défenseur, jusqu’à le faire tomber, hélas il est repris par un troisième défenseur qui s’est bien jeté dans ses jambes et Nathan va au sol, mais libère son ballon dans de très bonnes conditions, Lorelei et Ludovic, mes deux collègues entraîneurs, me regardent, on se marre bien, en faisant remarquer aux autres que Nathan est le seul, en apparence, à avoir profité du thème de la journée.

Goûter et douche avec Nathan et je repars avec Adèle, cette fois, pour aller dîner chez Sereine et Sébastien, en compagnie de Dominique et J., invitation à dîner faussement motivée par la livraison du grand tirage commandé par Sébastien sur le Fourbi. Adèle s’entend très bien avec Iris, nous faisons un excellent dîner avec le tagine de Sébastien, Sereine me fait cadeau de son livre qui sort la semaine suivante, Attente, partition, je la complimente de prime abord sur le travail méticuleux de la mise en page qui n’est pas mis en péril par les sauts de ligne fréquents, presque comme de la ponctuation. Nous rions souvent à l’évocation de quelques souvenirs du temps où je collaborais avec eux quatre à remue.net. Je repars avec une Adèle toute endormie, qui poursuit dans la voiture une nuit entamée sur le lit de nos hôtes et qu’elle finit dans mon lit.

Et le lendemain je serai assez laxiste pour ne pas la réveiller du tout, pour finalement l’emmener à l’école à dix heures, je ne me félicite pas.


Nouvelle mise à jour de la chronique photographique de
la Vie

 

Mardi Mardi premier mars 2011



Les frères Coen partagent avec Georges Perec une ambition commune, là où Perec souhaitait aborder tous les genres littéraires, on voit bien comment le parti pris du dernier film des frères Coen tire dans cette direction de l’exercice de style : parmi les différents archétypes du cinéma fictionnel, ils n’avaient pas encore trempé dans le genre américain par excellence, le Western. Forcément, on est intrigué, on sait le talent de ces deux-là, leur admirable maîtrise de la narration cinématographique, leur façon hors pair de se couler dans un récit, même écrit par d’autres qu’eux-mêmes, et surtout d’en soigner les personnages.

Les frères Coen ont un côté shakespearien étonnant, ils empoignent des archétypes, une saga historique par exemple, et la narrent de telle sorte que ce sont tous les publics qui ont toutes les chances d’être conquis, et, pour chacun des spectateurs, la jouissance du spectacle que l’on reçoit au premier degré, dans le plaisir que l’on aura, toujours, à ce que l’on nous raconte une histoire et tant mieux, bien sûr, si c’est une bonne histoire, et puis, plus tard, on repense à cette histoire, à cette pièce de théâtre et un certain travail de sédimentation prolonge le plaisir de notre intelligence au-delà de la sidération première, celle, objective, qui est la notre devant toute œuvre de fiction cinématographique.

Un Western donc. Un Western qui respecte toutes les règles du genre. Mais un Western dans lequel les cinéastes s’interrogent à la fois sur la rigidité de ces règles, encore une fois tout en les respectant, mais aussi à propos de la raison de telles règles.

Un Western qui cependant s’attache beaucoup à donner une représentation réaliste des conditions de vie des ancêtres américains, le peu d’hygiène, l’âpreté remarquable de la vie, la misère, l’absence de justice ou sa parodie, le racisme, les Noirs sont domestiques, les Chinois des commerçants vereux et les Indiens des parias absolus, l’un est condamné à mort et même privé de la liberté accordée à ses compagnons de potence de s’adresser à la foule des spectateurs de cette exécution capitale, l’autre un fossoyeur sauvage qui se livre à un étonnant commerce des morts. Un western qui ne fait pas l’apologie du rêve américain. Pas de foyer chaleureux en rondins que jouxtent des enclos gardant captifs des mustangs racés, nul n’apparaît très riche, les femmes ne sont pas habillées et coiffées à l’anglaise et, généralement parlant, les passants récoltent effectivement de la poussière sur leurs habits quand ils arpentent les rues de terre battue. Hors des petite villes, l’insécurité règne sans partage, c’est le far-west, et il ne vient à personne l’idée de s’y aventurer, à l’exception justement des marginaux, le plus souvent violents. Sont aptes à la survie, dans de telles conditions, les prédateurs entre eux.

Un Western qui serait l’envers d’une image d’Epinal. Un Western presque anti-américain — les quelques citations que l’on trouve dans True Grit pointent davantage dans la direction d’Unforgiven de Clint Eastwood ou de Dead man de Jim Jarmush, plutôt que the Man who shot Liberty Valance de John Ford.

Mais un Western qui respecte les canons de la narration, il s’agit de faire triompher le Bien sur le Mal. Et tant qu’à faire à l’issue d’un récit de vengeance. Le Mal a salopé la vie des gens de Bien, la fille de l’assassiné reprend les rênes de la vengeance et part en quête de l’assassin qu’elle veut voir pendu en ville. On peut difficilement faire plus stéréotypé, à ceci près que de donner à la vengeance les traits d’une jeune fille de quatorze ans relève déjà de la parodie.

Un Western dans lequel le bien triomphe du mal, ce dont il n’était jamais permis de douter, comme dans tous les Western et cela pour le plus grand confort du spectateur. Oui mais. La victoire des Bons est éclatante, elle est totale et à l’arrache, mais le prix à payer pour cette victoire est impressionnant, la jeune Matty perd un bras et le Texas Ranger LaBoeuf, l’autre figure morale du film, y laisse un bout de sa langue, et donc son élocution. C’est une dérogation à la règle, celle de la victoire des Bons sur les Mauvais, elle paraît peu de chose, mais elle est de taille. Parce qu’elle est symbolique. L’amputation du bras de Matty Ross est le remède de dernier recours suite à la morsure d’un serpent noir, morsure à la main droite au fond de la mine dans laquelle elle est tombée — et elle est tombée dans ce trou sombre, déséquilibrée par le recul du fusil avec lequel elle vient de tuer l’assassin de son père, c’est dans ce trou noir que la conduit son aspiration de vengeance. Au fond de cette mine enténébrée, elle est prise au piège d’une racine qui la retient à la cheville, dans la pénombre elle se trouve nez à nez avec un cadavre en décomposition avancée. En tentant d’attirer à elle ce cadavre qui tombe en poussière, mais à la ceinture duquel un poignard devrait pouvoir la tirer d’affaire, en tirant courageusement à elle ce cadavre, elle réveille le nid de serpents noirs qui logeaient dans les entrailles évidées de la dépouille, elle est attaquée par ces serpents et promise à une mort inéluctable, mais elle est sauvée, in extremis par la figure du vieux Marshall sur le retour — dans une adaptation précédente du même livre de Charles Portis, par Henry Hathaway, le personnage de Rooster Cogburn était alors joué par John Wayne himself.

Et c’est encore le personnage de Rooster Cogburn qui sauve celui de Matty Ross, non seulement en la tirant de la mine mais en chevauchant à travers la nuit, puis en la portant à bout de bras jusqu’à une habitation amie. Il y a une certaine élégance des frères Coen dans ces deux scènes à faire semblant de croire qu’elles sont plausibles, mais ils laissent des indications qui contredisent cette plausibilité, le personnage de Rooster Cogburn n’a pas, possiblement, eu le temps de remonter de la prairie, où il vient de battre en duel quatre assaillants, à lui seul, jusqu’à la colline qui domine la scène du duel et de laquelle on accède au trou de la mine, et, comparablement, il n’est pas possible que d’une seule traite de cheval nocturne Rooster Cogburn traverse tous les paysages que la petite expédition a passé plusieurs jours à franchir. Leur façon de dire, sûrement, d’accord, on respecte les canons du genre, deus ex machina included, mais vous auriez tort d’y croire, comme vous avez eu tort de croire à tous les autres Westerns bâtis plus ou moins avec le même moule, un moule estampillé made in USA.

Car c’est cela, sans doute, le vrai sujet du film des frères Coen, s’interroger à propos de cette justice rétributive, œil pour œil dent pour dent, qui est, après tout, le fondement du Grand Ouest, et, par association celui de l’Amérique. Dans le cas de True grit la morale est préservée mais le tribut qu’elle a à payer pour cela est fort lourd. Les frères Coen poursuivent leur œuvre shakespearienne, balayant le paysage américain, faisant œuvre de culture américaine, la vraie, c’est infiniment subtil, on pourrait facilement passer à côté, tout au charme de la narration virtuose et parfaitement rythmée, et c’est toute la force de ce cinéma sans ostentation.


Cet article est repris dans le Portillon, sous le titre Western, à la sauce Coen.

 

Lundi Lundi 28 février 2011





Pour anglophones only

Curieuse impression celle d’être dans le rôle du conférencier à cette école d’art, d’humer tout l’atmosphère familière d’une telle école, d’autant plus familière qu’il s’agit d’une école américaine, Parson, je me serais rapidement cru vingt ans en arrière et alors, surpris, par les fenêtres des architectures voisines typiquement parisiennes, et non, comme alors, le lac Michigan à perte de vue d’un côté le Loop de l’autre.

Merci à Isa Massu pour cette cure de jouvence. Et mes encouragement pour cette cène dans l’impasse, hâte de voir ça.

Note : Nathan avait un nouvel Auxiliaire de Vie Scolaire à la rentrée et j’ai écrit à monsieur l’inspcteur d’académie en charge de l’adaptation des enfants handicapés pour le remercier de sa diligence, cette foi-ci avérée.

Bonjour Monsieur

Je vous prie de m’excuser mais je n’ai pas eu et pas pris le temps de vous écrire cette semaine, et pourtant j’aurais du le faire pour vous remercier, votre action semble avoir été déterminante. J’imagine facilement que vous recevez davantage de courriers courroucés de la part de parents d’élèves que de courriers reconnaissants.

Nathan a pu faire sa rentrée dans les conditions qui lui sont dues et je vous en remercie chaleureusement.

Une autre enfant handicapée n’a pas encore toutes ses heures d’AVS à l’école Decroly mais il nous a été assuré qu’une personne lui serait allouée au tout début avril.

Merci infiniment pour votre bon travail.

Philippe De Jonckheere
 

Dimanche Dimanche 27 février 2011



Dimanche après-midi, dans le brouillard, le vent et la neige, sur les pentes du Puy de Pariou, le sentiment de vivre mon dernier jour de vacances, sans doute cela qui me pousse pareillement, et me donne la volonté autrement défaillante de marcher de la sorte dans des conditions climatiques pas très clémentes. Et de photographier dans cette lumière ingrate.


Les Apnées, une nouvelle série de photographies numériques dans le Fourbi

 

Samedi Samedi 26 février 2011



J’ai une très mauvaise manie, il m’arrive souvent de conduire en photographiant.

C’est sûrement interdit d’ailleurs, mais je dois quand même préciser que je suis un conducteur d’une grande lenteur. Alors que j’allais prendre la route pour Clermont-Ferrand, L., qui connait mes manies, m’avait sermoné et j’avais promis que je ne ferai pas de photo entre Bruc-sur-Aff et Clermont-Ferrand. J’aurais tenu parole si.

Si je n’avais pas oublié ma montre il y a deux semaines à Fontenay. Je n’ai donc pas de montre en ce moment. Et l’horloge du tableau de bord de ma voiture est complétement foutue, elle indique une heure fluctuante qui n’est exacte que deux fois par jour et on ne peut jamais vraiment savoir quand elle est effectivement exacte.

En l’absence de montre si j’ai besoin de connaître l’heure, il m’arrive souvent de consulter l’horloge électronique de mon appareil-photo, j’affiche le menu et dans les options de fonctionnement principales, je sélectionne à l’aide de la molette, "date et heure", l’heure s’affiche alors, celle du fuseau horaire de Bruxelles, Paris, Madrid. D’ailleurs j’ai surpris plus d’un passant qui me demandait l’heure, en sortant mon appareil-photo réflexe et en parcourant son menu pour annoncer qu’il était telle ou telle heure, à la réflexion c’est tout de même étrange qu’une telle manipulation puisse surprendre mes contemporains quand eux-mêmes demandent l’heure à leur téléphone de poche. Passons.

Conduire en prenant des photos est une sale manie, consulter, au travers des menus d’affichage de mon appareil-photo, l’heure tout en conduisant ça, j’avoue c’est vraiment dangereux et je ne m’y risquerai pas. Aujourd’hui pour ne rien aider, aucun des panneaux d’affichage numérique sur l’autoroute ne semblait vouloir donner l’heure comme cela est souvent le cas, à défaut d’un autre message, mais aujourd’hui tous les panneaux affichaient le message, l’exhortation suivante, ne laissez pas la fatigue vous conduire, message que je prenais très personnellement, souffrant d’apnée du sommeil, je fais partie de ce que l’on appelle une population à risque, tout du moins pour ce risque-là.

C’était quand même bien fâcheux, parce que je soupçonnais que j’étais un peu en retard pour arriver à Clermont-Ferrand où je devais arriver au plus tard à 18H30 pour prendre ma relève. Lorsque je me suis souvenu. Que lorsque l’on fait une photographie, mon apparel-photo est paramétré pour afficher brièvement l’image en question sur le petit écran de contrôle et, en dessous de l’image même, quelques unes des métadonnées relatives à cette photographie, parmi lesquelles, la date et l’heure. Et je vérifais sur le champ que mon stratégème allait fonctionner, je pris une première photographie, laquelle représentait une manche à air telle qu’il s’en trouve quelques-unes à espaces plus ou moins réguliers sur le bord des autoroutes, notamment aux endroits les plus susceptibles d’être exposés à de forte bourrasques.

Et de fait en dessous de cette photographie d’une manche à air, s’affichait l’heure, 13:36:02, précision du numérique oblige, pour tout dire j’étais parti tout juste à l’heure, il n’allait pas falloir, d’après mes calculs, qu’un impodérable me ralentisse dans mon trajet vers Clermont-Ferrand si je voulais arriver à l’heure au travail. Et je déteste être en retard, c’en est même maladif.

Et l’habitude étant prise, je décidais que les seules photographies que je prendrais pendant ce voyage, pour la seule raison de connaître l’heure qu’il est, seraient des photographies de chaque manche à air sur le bord de l’autoroute. Et sans regarder dans le viseur, par prudence.

Monde curieux tout de même que le mien dans lequel un aveugle demande l’heure qu’il est à des manches à air.


Nouvelle mise à jour de la chornique photographique de
la Vie

 

Vendredi Vendredi 25 février 2011

Et un séjour chez L. et C. ne serait pas complet si nous ne respections pas le rituel des Eaux du fleuve. Avant qu’elles ne soient en ligne dans le Terrier avec celles de L. et C., mes neuf photographies, une pour chaque objet, chacun de nous choisissant trois objets. Neuf objets en tout. Ce Qu’il Fallait (Dé)montrer.




Dans le Terrier, les Eaux du fleuve III.

 

Jeudi Jeudi 24 février 2011



Le premier fruit de la pratique du montage sans doute. Tandis que je prépare, pour les mettre, notamment à la bonne taille, 720X576 pixels, des images extraites de la série de photographies quotidiennes que j’ai prises, ces deux dernières années, tous les matins, au réveil, images de mon lit défait, et dans l’idée, pas nécessairement abandonnée non plus, de les faire se succéder les unes aux autres dans des effets de fondu enchaîné très étirés, un rapprochement inédit, fortuit, parfaitement accidentel, d’une de ces photographies de lit défait, avec une toute autre photographie, en fait égarée, mal rangée, rangée dans le mauvais répertoire, sans doute par un effet de glissé-déposé involontaire, et la fatigue aidant, fatigue dûe aux apnées, ces deux dernières années, des erreurs de classement de mes images j’en ai produites quelques-unes, et je réalise que cet étrange rapprochement de ces deux images est la porte ouverte à une série nettement plus ample, toujours à partir de ces mêmes photographies de lits défaits, mais qui serait telle une collection de rêves. Je tente un nouveau rapprochement, je prends une photographie de lit défait, puis une photographie prise la veille, ou l’avant-veille, ou même quelques jours auparavant, et je les rassemble en une paire, cette seconde paire fonctionne tout aussi bien que la première, plus involontaire, j’en tente une nouvelle qui elle aussi fonctionne très bien, me voilà lancé, je prends une par une mes photographies de lits défaits et vais chercher pour chacune d’entre elles une image prises dans le répertoire de la veille ou de l’avant-veille, c’est un travail assez long à faire, mais je remarque que j’y prends beaucoup de plaisir, surtout ce que je note c’est que, chaque fois, j’ai l’impression de transformer, par le biais de cette association, une image en une image de rêve. Naturellement chaque fois que je choisis une image, je m’arrange pour que cette dernière présente quelques caractéristiques d’étrangeté, puis il m’arrive aussi d’altérer un peu sa densité, son contraste ou la saturation de l’image pour l’emmener vers davantage d’étrangeté.

Surtout pour chacune de ces images j’ai le sentiment d’une manière de fidélité à moi-même, dans cette foi envers les images, envers leur part de rêve et d’étrangeté. Et alors je m’aperçois que ce passage des images vers un espace plus incertain, me permet, in fine, de réaliser un vieux rêve (sic), celui d’emporter avec moi, dans mes rêves, un appareil-photo et d’en rapporter quelques films — oui, la première fois que j’ai pensé à une chose pareille, la photographie numérique n’existait pas encore.


Les Apnées, une nouvelle série de photographies numériques dans le Désordre.

 

Mercredi Mercredi 23 février 2011





Je remercie ici chaleureusement Jean-Luc Guionnet pour son aimable autorisation

L’été 2009, j’étais venu passer une petite semaine chez L. et C. à Bruc-sur-Aff. C. venait de recevoir de Jean-Luc Guionnet deux partitions de pièces pour harpe qu’il venait d’écrire. Echange qui faisait suite au très beau concert au Nova à Bruxelles lors des manifestations pour les onze ans du Terrier. J’avais proposé à C. de lui traduire ces deux partitions de l’Anglais et ce faisant j’avais été émerveillé par la beauté potentielle de ces deux pièces. Sur le coup je n’avais pas osé, mais il me semblait que la pièce My harp as a filter était interprétable par une personne qui ne serait pas musicienne, et naturellement j’avais bien envie d’essayer. Il me semblait malgré tout qu’il y avait là une curiosité presque irrespectueuse de la musique et des musiciens, je restais donc silencieux.

Puis à chacune de mes visites, L. paraissait désireux de m’attirer dans des expériences de musiques idiomatiques, j’étais alors tiraillé entre mon désir de me lancer dans l’inconnu et une gêne sans doute naturelle, je n’étais pas musicien qui étais-je pour me lancer pareillement dans des pratiques, qui, non, ne m’apparaissaient pas très crédibles.

Je voyais bien dans le Salon de musique que des enregistrements étaient produits par L., par des personnes dont je savais pour en connaître certaines qu’elles n’étaient peut-être pas plus musiciennes que moi.

Bref, il n’était plus temps de reculer.

Voici ce que prévoit la partition de Jean-Luc Guionnet :

Mon harpe comme un filter
D’un autre côté - partie 1


Pour harpe, objets, deux tables, une chaise, des microphones et des enceintes. Dédiée à RHODRI DAVIES Tokyo, Krakow, Paris, Madrid - 2007

I - LA SITUATION
II - L’ACTION
III - DETAILS & ARTICULATIONS
IV - COMMENTAIRES

I - En tout premier le joueur de harpe doit faire face au public au milieu de la scène.
I - L’amplicification doit être aussi efficace que possible, de telle sorte que le public puisse entendre cette pièce comme un gros-plan sonore de l’aire de jeu (c’est-à-dire, le corps de l’interprète, l’instrument, les deux tables, les objets, la chaise etc — ce qui ne veut pas dire que cette amplification doive être agressive, juste un gros plan de sons que l’on peut à peine entendre dans une situation normale)
I - A la droite de l’interprète une table que l’interprète peut atteindre entièrement de sa main droite.
I - Pareillement sur sa gauche, une table qu’il peut atteindre entièrement de sa main gauche.
I - Sur une des tables un lot d’objets que l’interprète a choisis, trouvés et ramassés et qu’il a accumulés sur cette table avant le concert et rien sur l’autre table.
I - Les deux tables doivent être dans un matériau différent : par exemple, métal et bois, bois et plastique, verre et métal, etc, c’est à la convenance et au goût de l’interprète.
I - L’interprète, la harpe, et tous les objets doivent ensuite entourés de microphones de telle sorte qu’aucun mouvement ne puisse échapper à l’amplification, tous les gestes doivent être entendus, les bras, les jambes, les pieds, la respiration, les mains, les résonnances, le toucher des cordes, le toucher du corps de l’instrument, et le toucher des objets.

II - Certains des objets pourront être cassés ou détruits pour les faire passer au travers de la harpe.
II - Le processus consiste à faire passer chaque objet au travers de la harpe d’une table vers l’autre.

III - Chaque résonance doit être poursuivie jusqu’à son terme, et doit se terminer naturellement quand l’objet est entièrement passée au travers de la harpe.
III - Il est possible de désaccorder la harpe pour une passe particulière mais cela ne doit pas être fait en amont, l’instrument ne doit pas être préparé.
III - Le passage choisi dans l’instrument, l’intervalle entre deux cordes, doit être différent pour chaque passage.
III - Une fois que l’objet est de l’autre côté de la harpe une note spécifique doit être produite comme signal pour signifier que cette action est aboutie : une note que l’interprète choisit et qui ne peut se produire possiblement pendant qu’un objet passe au travers de la harpe, c’est une note spécifique qui ne peut se produire qu’à cette occasion). Cette sonorité doit être jouée avec un silence avant et après et sa résonnance doit se poursuivre jusqu’à sa fin naturelle.

Il y a cinq signaux différents
a/ un pour signifier que le passage était facile
b/ un pour signifier que le passage n’était pas si facile
c/ un pour signifier que cela a vraiment été difficile de passer au travers cet objet
d/ un pour, je n’ai pas pu faire passer cet objet
e/ et un pour, j’abandonne tout à fait : c’est la fin

III - Si un objet doit être cassé pour passer au travers de la harpe, toutes ces parties doivent passer au travers de la harpe, la partie musicale de cet objet spécifique est achevée quand toutes les parties de l’objet sont passés de l’autre côté de la harpe.
III - Si un objet est trop grand et qu’il ne peut pas être cassé, cet objet doit être posé sur le sol sous la première table.

IV - Ce que l’on appelle objet peut être n’importe quoi, de plus ou moins solide, il n’est pas obligatoire qu’il soit absolument indentifiable, il peut être tout ou partie d’une chose, une chose plutôt qu’un objet.
IV - Le nombre d’objets détermine la durée de la pièce.
IV -Si vous pensez vraiment que c’est possible et que la salle de concert est assez petite pour cela vous pouvez produire une interprétation acoustique de cette pièce.

IV - A propos de la façon de comprendre et jouer cette pièce : l’action de jouer la pièce doit être comprise comme une procédure globale et si quelque chose doit être appris par cœur, ce sont les règles pas le résultat. Cela concerne l’automatisation interne (s’automatiser soi-même, moi en tant qu’automate), cependant une fois la procédure comprise, toute l’attention possible doit être dédiée à la qualité sonore (et pourtant tout ou partie de la pièce peut être joué stupidement exprès, ou pas, exprès). L’interprète doit se concentrer sur une façon acousmatique d’écouter, ce qui veut dire qu’il doit se concentrer davantage sur un effet de bande son non musicale plutôt que musicale. Cette pièce n’a rien à voir avec quelle que forme d’humour ou d’ironie que ce soit : son humeur doit être neutre ou celle d’un drame si une implication psychologique est nécessaire.

Une interprétation radiophonique de cette pièce est également possible

Pour harpe, objets, deux tables, une chaise, des microphones des enceintes et un commentateur.

Même procédure, on conduit la pièce de la même façon, mais un commentateur, un véritable reporter musical, doit précisément décrire ce qu’il se passé.
1/ Nommant les objets l’un après l’autre
2/ Il doit également expliquer comment l’interprète se débrouille pour faire passer les objets au travers de la harpe — d’une façon qui voisine à la fois le commentateur sportif et l’explication scientifique et en temps réel, pendant que l’interprète fait ce qu’il a à faire.
3/ Il compte les objets, objet numéro 1, numéro 2, numéro 3, 4, 5 etc... chaque fois que le signal est joué.
4/ Il doit également donner les temps pour la traversée de chaque objet, par exemple 2’35 pour le troisième objet, lequel est une corde de 5 mètres de long.
5/ La voix du commentateur doit être très claire, douce (intime) et doit décrire brièvement ce qu’il se passé de telle sorte que la " musique " puisse être entendue seule aussi.

Dans cette version les microphones sont encore plus importants que dans la première version.

Note :
— un perchiste peut remplacer tous les microphones
— la version radiophonique peut également être jouée en concert.


En premier lieu il fallait se poser la question du choix des objets à tenter de faire passer au travers d’une harpe, et je devais faire de l’interprétation de cette pièce une interprétation personnelle, il m’est apparu que l’image du passage au travers correspondait à mes aller-retours entre Paris et Clermont-Ferrand, ce qui en termes d’objets, pouvait facilement se traduire par tous ces objets que je trimbale dans mon lourd sac de photographe, parmi lesquels, effectivement, mon appareil-photo, ses objectifs et ses accessaoires, mais aussi tous ces autres objets plus vernaculaires qui soutiennent ma vie dans les marges à Clermont-Ferrand et dans le train qui m’y mène.

Le fichier que vous pouvez donc écouter directement ici ou télécharger pour votre quatre heures (clic-droit plus enregistrer sous) pèse une petite trentaine de mégaoctets. Cette interprétation de My Harp as a filter de Jean-Luc Guionnet a été enregistrée et post-traitée par L.L. de Mars.



Et puisqu’il est question de musique dans le Terrier, et qu’il risque cette semaine d’être beaucoup question du Terrier, je vous engage volontiers dans la visite de son récent Jukebox (with a little help from our friend Julien Kirch).


My harp as a filter, une interprétation de la pièce de Jean-Luc Guionnet pour harpe.

 

Mardi Mardi 22 février 2011



Faire un film avec mes images fixes, et si c’était cela le grand projet sur lequel je pourrais travailler désormais et qui remplacerait le travail sur Désordre ? A l’après-midi passé à apprendre différentes méthodes de transitions entre deux images fixes, je m’aperçois sans mal que l’outil de montage présente toutes les garanties chronophages et happantes que je peux attendre de lui, et qui seraient assez puissantes pour me détourner de la frte aimantation de Désordre. Et là encore, en m’en rendant compte, je ne peux faire autrement que de me souvenir, c’est lointain, de l’arrivée de l’agrandisseur dans la salle de bain de Garches, et comment je me disais alors que j’étais libéré à jamais de l’ennui. Comment pouvais-je savoir, à quinze ou seize ans, à quel point cela serait vrai ?

C’était il y a trente ans.

Finalement mon combat contre l’ennui a généré une forme paradoxale et labyrinthique, terriblement chronophage et dont je peux être tout aussi prisonnier que d’aucun de l’ennui.

Et, dans trente ans — si j’atteins un tel âge — est-ce que je me souviendrai d’aujourd’hui comme étant une pareille charnière ? Et de quoi suis délivré aujourd’hui ? Du Désordre ? Sans doute, si j’en juge par le travail intense de recherche d’images dans mes archives qui s’apparente, de prime abord, comme une réinterprétation de ces images.  

Lundi Lundi 21 février 2011



La longe route entre Clermont et Bruc-sur-Aff. Uniforme. Uniformément grise.

Parti de très bonne heure, lorsque j’arrive à Bruc, le sentiment d’avoir déjà tiré le poids d’une journée entière, ce qui n’est pas la meilleure des postures tant les habitants de cette maison ne font que commencer la leur, ou presque. C’est donc à cette première journée de conduite, de longue route grise, que je vais devoir essayer d’ajouter le poids d’une nouvelle journée.

L. me fait découvrir, ou redécouvrir, le charme remarquable de la série Déclic, ou Vision on en version originale, n’ayant presque jamais regardé la télévision enfant, certaines des images de cette série remarquable me disent très vaguement quelque chose, mais je ne saurais dire de façon certaine si c’est un souvenir qui date de l’enfance ou l’effet d’avoir vu ces images dans une diffusion rétrospective plus récente mais dont je n’ai pas un souvenir plus précis. Finalement je me demande si ce n’est pas pour l’hypermnésique que le début de la déroute mémorielle est la plus difficile à supporter, si ce n’est pas, plus logique encore, seulement à lui qu’un tel déclin peut arriver. Et de se lamenter de la lente érosion de sa richesse accumulée.

Hypermnésique je l’ai été, il ne fait aucun doute là-dessus. Et pourtant je ne dirais pas que je me désole de cette mémoire moins précise, cette diminution, au contraire, m’apparaît comme une libération. Non que ce qui est derrière moi est nécessairement traumatique, mais c’est parfois un fardeau, une charge d’inexactitudes, de pensées non finies, trop incertaines, insuffisamment polies, d’images mal dégauchies et en garder le souvenir est à la fois fastidieux et contre-productif, tant cela leste le travail d’aujourd’hui.

Et se libérer de ce poids aujourd’hui est assurément un bien, surtout pour ce que cela me contraint aussi de dépasser toute fétichisation de ce qui appartient au passé.

Allez, au travail. Pour cela aussi c’est sûrement un bien de ne pas trop se lester du passé.  

Dimanche Dimanche 20 février 2011

Mon Nathan


Tu veux te faire aider par Madeleine si tu veux. D’abord tu dois classer les morceaux rouges dans l’ordre de leur numéro. Et ensuite tu dois retrouver la seconde moitié de chaque phrase parmi les morceaux verts. Amuse-toi bien. Je t’embrasse. Papa.














Mon petit diable d’Adèle




Je t’ai fabriqué un petit puzzle. Et une petite souris t’a laissé un indice pour savoir ce que représente l’image cachée.

Je t’embrasse bien fort.

Papa.
 

Samedi Samedi 19 février 2011



Les adolescents c’est pénible. Très. On ne peut rien en faire. Ils sont mous, ils ne veulent rien faire. Ils sont paresseux. Une engence. Alors imaginez un peu les faire travailler sur un projet sur le long terme, un projet étalé sur deux années scolaires, un projet qui demandera d’eux de l’assiduité, du travail, de la constance, de l’engagement collectif. Elles doivent être bien folles ces deux anciennes danseuses du Tanztheater de Wuppertal, Jo Ann Endicott et Bénédicte Billiet, de s’être mis dans la tête qu’elles allaient monter Kontakthof, cette pièce emblématique de Pina Bausch.

Le film Tanztraume d’Anne Linsel et Rainer Hoffmann suit toute la construction de ce spectacle réalisé avec une quarantaine de jeunes gens, aucun n’ayant pratiqué jusqu’alors la danse, jusqu’à sa première sur la scène du Tanztheater de Wuppertal, laquelle se termine sous un déluge d’applaudissements et l’émotion palpable de Pina Bausch.

Le premier plan de ce film est un tableau de la pièce Kontakthof sur scène, en costumes, les jeunes danseurs décrivent des mouvements parfaitement synchronisés, l’aventure que l’on va nous raconter ici est un succès et connaît une fin heureuse. Et c’est presque rassurant parce que les plans qui font suite à ce premier plan, sont ceux des toutes premières répétitions, où l’on voit la quarantaine d’adolescents gauches, dissipés, impressionnés jusqu’au mutisme pour certains, pour d’autres ce ne sont que bravades immatures. Et le cheminement entre ces deux pôles va être long et seulement possible grâce à l’opiniâtreté extraordinaire de Jo Ann Endicott et Bénédicte Billiet, les deux anciennes danseuses de la compagnie de Pina Bausch, en charge de piloter ce projet au long cours.

Progressant à pas de fourmi, on peut voir comment le travail se met doucement en place, de temps en temps la chorégraphe Pina Bausch vient rendre visite à cette jeune troupe, leur prodigue force encouragements bienveillants et conseils chaleureux — ce n’est pas la moindre des qualités de ce film que de montrer une Pina Bausch moins connue, bienveillante et chaleureuse donc, et surtout émue, notamment devant certaines séquences de sa pièce, dont les jeunes adolescents, en la dansant, lui renvoient les raisons mêmes pour lesquelles elle a créé cette pièce, le plan dans lequel Pina Bausch explique à ces jeunes gens que telle scène où ils sont alignés et doivent tourner sur eux-mêmes, comme au marché aux esclaves, au marché des corps, a été en fait motivée par le souvenir qu’elle avait, danseuse, d’avoir été pareillement alignée parmi d’autres, exposée, pour être éventuellement choisie par le chorégraphe, ce plan est une merveille de récursivité, de profondeur.

La lente progression est passionnante, on retrouve plusieurs scènes qui prennent graduellement corps et forme, jusqu’à les découvrir le soir de la première. Avec un peu d’attention on peut remarquer aussi certaines évolutions corporelles chez ces jeunes gens, et deviner ce qu’elles impliquent de grandissement de soi, et c’est sans doute là que pèche le documentaire d’Anne Linsel et Rainer Hoffmann, il nous fait, spectateurs, insuffisamment confiance pour déceler ces mutations et s’emploie donc à les souligner maladroitement par des plans de coupe dans lesquels quelques-uns des jeunes gens s’entretiennent avec la caméra et livrent leurs sentiments, rien d’inédit d’ailleurs, avec lucidité ces adolescents décrivent les boulversements internes qui s’opèrent en eux grâce à la participation à ce spectacle, souvent en concevant de la reconnaissance vis-à-vis de Jo Ann Endicott et Bénédicte Billiet, on comprend même que leur parcours n’est pas rectiligne, certains, tout juste sortis de l’enfance, ont déjà eu à faire face à de lourdes adversités, mais était-ce indispensable ? Sûrement pas, encore une fois, avec un peu d’attention, on se rend bien compte que certains tableaux de la pièce sont problématiques pour des adolescents, apprentis danseurs, qui doivent apprivoiser leur propre corps et celui des autres, pour accepter de se deshabiller, même partiellement, par exemple, ou encore, de se toucher les uns les autres, autant de gestes qui ne font pas encore partie intégrante de leur quotidien.

Non seulement on regrette que ces scènes mordent sur le temps global du film et, à leur place, on aurait aimé davantage de plans du spectacle fini, à la fois la récompense pour les jeunes danseurs et pour nous les spectateurs de leur mue, mais aussi on ne peut que s’émouvoir qu’un documentaire qui s’attache pareillement aux formes travaillées ne s’émancipe pas davantage des standards et des poncifs du genre. Tout comme dans Pianomania, il est vraiment dommage que des réalisateurs de documentaires qui ont en plus le talent de choisir des sujets remarquables, passionnants en eux-mêmes, ne puissent se départir de formes et de règles qui relèvent davantage de la mise en boîte télévisuelle. C’est, nul doute, ce travers qui fait demeurer leur réalisation au seuil des oeuvres véritables. Ce sont des films visibles, davantage pour le sujet qu’ils traitent que pour le façon dont ils les abordent. Dans le cas présent de tels films vivent en vautours ou en coucous de véritables artistes, Pierre-Laurent Aimard pour Pianomania, Pina Bausch pour Tanztraume. Il leur manque l’essentiel, un vrai point de vue. Même neutre.


Cet article est repris dans le Portillon, sous le titre Formatage documentaire.

 

Vendredi Vendredi 18 février 2011



M’écrire pour obtenir cette chronique


A part ça je poursuis ma correspondance avec Monsieur l’Inspecteur de l’Académie chargé de l’adaptation des enfants handicapés, et ce dernier a la courtoisie de me répondre, et, apparemement, de mettre certains moyens en oeuvre.

Monsieur l’inspecteur

Je reviens vous à la fin de cette semaine. J’aimerais savoir quels sont les progrès qui ont été faits pendant cette première semaine de vacances scolaires et si je peux d’ores et déjà compter sur la présence d’un AVS pour mon fils Nathan à la rentrée des vacances de février ?

Non que je doute que vous ayez mal compris ce que je vous indiquais dans mes mails précédents, je tiens cependant à vous réaffirmer le caractère urgent de ma demande : Nathan est sur le point de décrocher scolairement, nous sommes ici sur une corde raide, or il n’y a aucune raison pour cet échec en dehors de la désaffectation de l’Education Nationale en ne fournissant pas les 18 heures de présence d’AVS dédiée pourtant dûes et promises lors de la dernière équipe éducative.

Nathan est actuellement en déficience d’attention, ce qui est principalement dû au fait qu’il n’est pas capable du premier coup de comprendre les instructions de son instituteur et de les agir sur le champ, il a besoin que ces dernières lui soient reformulées plus lentement, voire être mis sur le tout début des rails de la réalisation. Ceci est parfaitement explicable par sa condition d’autiste, c’est-à-dire, entre autres déficiences, en déficit de mémoire auditive (ce qu’il compense ensuite à l’aide de sa mémoire visuelle hypertrophiée). L’expérience a montré, notamment ces deux dernières années, que lorsque Nathan pouvait compter sur l’aide d’un AVS il progressait à un rythme comparable de celui de ses camarades de classe, avec quelques difficultés en orthographe et au contraire un peu plus d’habileté avec le calcul.

Nathan ne doit pas décrocher cette année, il n’est pas pensable que les efforts qui ont été consentis par beaucoup de personnes, ses parents, ses intervenants thérapeutiques, ses instituteurs présent et passés, ses AVS passées et une foule de personnes au rôle seulement secondaire en apparence, soient anéantis à cause de difficultés administratives. Ce serait un immense gâchis, en plus d’être une honte.

N’oubliez pas dans votre diligence que Nathan n’est pas le seul enfant handicapé de l’école Decroly en déficite d’heures d’AVS.

Philippe De Jonckheere.
 

Jeudi Jeudi 17 février 2011

Ma grande fille, Madeleine

Douze ans !

Tous les ans, le 17 février, la même surprise pour moi, tu grandis, tu deviens cette belle jeune fille curieuse de beaucoup de choses, souvent heurtée, parfois même par moi, mais si souvent attentive, perçant ce qui n’est pas simple à comprendre, surtout chez nous, diplomate, parfois je souhaiterais que tu le sois moins, violoncelliste apprentie, écuyère déjà très compétente, toujours tu m’étonnes dans cette maîtrise que tu as de ces grands animaux, ton petit gabarit qui passe entre eux, monte sur eux et leur commande jusqu’à ces pas déhanchés que je trouve si grâcieux, tu as beau me dire que ce n’est pas si compliqué que cela qu’il faut, pour obtenir un pas tellement contrarié de la part du cheval, lui donner des indications contradictoires, un pied en avant de la selle l’autre en arrière, je continue de m’émerveiller. Tu n’auras pas plaisir à lire que j’aime aussi tes compréhensions pas toujours rapides au délenchement, mais fulgurantes dès qu’elle sont enclenchées justement, des mathématiques, j’aime tes interrogations par rapport à certains grands faits historiques et qu’il nous arrive d’en parler, sur certaines périodes, je reconnais honteux que tes connaissances sont plus fraîches que les miennes, oui, j’aime par dessus tout ces compétences et ces connaissances qui prennent leurs racines en toi, et j’entrevois comment elles feront plus tard de toi une jeune femme remarquable, il ne m’est pas permis d’en douter.

J’aime ces moments d’échange entre nous, notamment en voiture, quand je te conduis à tes différentes activités, quand je m’emploie à t’expliquer certaines des décisions que je ne prends pas toujours de bon coeur, j’aime cette confiance que je peux te faire, systématiquement, je sais que je ne serai jamais déçu.

Je suis, et je ne suis pas le seul, admiratif de la patience que tu peux manifester à ton petit frère, Nathan, tes encouragements, tes explications patientes, tes concessions, je suis souvent inquiet de ce que tout ceci te vole peut-être d’enfance, mais je remarque aussi que cela te donne une maturité dont tant de personnes autour de moi s’émerveillent. Et il y a de quoi, tu es une fille merveilleuse.

Mais surtout je voudrais te dire aujourd’hui que mes souhaits pour toi n’ont pas varié depuis que tu es née : je souhaite ardemment ton bonheur et je te souhaite surtout d’être follement aimée.

Je t’embrasse de tout mon coeur, bon anniversaire ma petite grande fille.

Papa.

 

Mercredi Mercredi 16 février 2011



Seuls avec B. sur les pentes enchantées du Mont Beuvray, une lumière magnifique, de ces jours d’un beau temps spectaculaire en plein hiver, inonde le chantier d’archéologie désert. Dans la forêt pas un bruit. Et au sommet, le paysage à perte de vue.

Nous sommes assis sur le parapet d’une stelle apparemment inaugurée par François Mitterrand destinée à inscrire le site du Mont Beuvray à je ne sais quel patrimoine archéologique ou historique national, européen, mondial peut-être même interstellaire, c’est amusant de se dire que ce jour-là, sans doute, il devait y avoir un monde fou de courtisans, de fayots, de journalistes et de photographes, tous affairés à réceuillir la bave du président malade comme si elle avait été d’or, quand il ne s’agissait que d’un discours d’inauguration que n’importe quel maire de n’importe quel village de cinq cents habitants aurait fait aussi bien, peut-être mieux, et aujourd’hui, plus personne, juste B. et moi silencieux devant le paysage, montés jusqu’ici à travers bois depuis le musée Bibracte. Cette soif de commémoration sera toujours incompréhensible par moi.

Je prends de nombreuses photographies, cette fois pour la première fois en pensant à cette nouvelle forme d’assemblage que j’expérimente depuis quelques temps. Mais je ne saurais dire si ces collages sont meilleurs que ceux qui furent plus opportunistes et n’ont fait "que" récupérer un matériau préexistant. J’en fais la remarque à B. : cela va m’amuser encore quelques temps et puis je vais me lasser et il sera temps de trouver autre chose.

Le soir je fais découvrir à Martin, Isa et B. les petits films d’Aurélien Fordada, psychliste de L.L. de Mars, Martin et Isa ont déjà un peu échangé avec L., il sont donc moins surpris que B. par sa douce folie, quant à moi j’ai beau avoir vu ces films une bonne vingtaine de fois chacun, je continue de me bidonner comme une baleine, à en perdre le souffle, anticipant chaque gag et chaque jeu de mot laid ("la pulsion de morve", et "l’envie de péniche", mes deux préférés) avec gourmandise. Quant au dernier film Pas de Ca entre nous, je jubile, nos grands amis communs les comportementalistes en prenant pour leur grade.  

Mardi Mardi 15 février 2011

Avec ma nouvelle assistante, elle va être contente de lire ça, je parviens enfin à prendre la fameuse photographie de la tête de chapiteau représentant la Fuite en Egypte dans la cathédrale d’Autun, il suffisait donc, d’une part de poser l’appareil sur un trépied et donc disposer d’un peu plus de profondeur de champ et d’autre part, d’une assistante, brune de préférence, pour tenir tout près du côté gauche de Joseph une petite surface de papier blanc pour faire office de réflecteur et déboucher l’ombre trop sombre de ce côté de la sculpture, et obtenir enfin une photographie exploitable de cette sculpture qui me tient tellement à coeur.

Du coup l’envie de tenter une expérience sur Fourbi, préparer un chouette pdf de mon roman une Fuite en Egypte et le distribuer sur Fourbi. A mettre sur le dessus de la pile des choses à faire.

Excellent déjeuner en compagnie de Martin. Sieste. Nouvelle promenade dans les rues d’Autun, une nouvelle photographie de devanture de salon de coiffure avec jeu de mots de merlan, la chasse est bonne en ce moment, j’en connais un qui va être content.

Et le soir, on monte avec Martin et Isa dîner au Rebout — et quel dîner !, choucroute de la mer, une merveille — chez Nadine, François et Marielle sont là aussi, en compagnie de tels amis, le sentiment d’avoir trouvé un refuge sûr des guerres qui sont les miennes en ce moment — Non ce n’était pas la guerre, juste qu’on avait pris de fichues habitudes — et ça fait beaucoup de bien. Et ça se voit, mon appareil-photo passe de main en main de part et d’autre de la table, et il n’y a pas que ma nouvelle asistante pour prendre quelques photographies chaleureuses de mes éclats de rire.

 

Lundi Lundi 14 février 2011



Pour Clémence


Le plus souvent on passait devant cette ville sans la voir. D’ailleurs personne ne semblait connaître l’existence de cette ville. elle était bien sur la carte, un peu au Nord-Est de l’autoroute qui lui passait au large. En conduisant sur l’autoroute on ne pouvait pas la voir, en dépit de sa proximité, un talus immense et aussi une colline, plus loin, l’abritait des yeux des conducteurs, même ceux, plus haut-perchés des camions. La ville elle-même n’était pas déservie par une sortie d’autoroute. On pouvait donc passer pendant des années au large de cette ville sans jamais la voir ou même en admettre jusqu’à l’existence. Il arrivait cependant que des conducteurs égarés finissent par la traverser, sans doute s’en faisaient-ils une idée pas très nette, une ville comme les autres que l’on traverse sans la voir, principalement à la recherche d’une station-service par exemple, bien moins souvent à la recherche d’un commerce ou d’un restaurant ou bien encore d’un hôtel, les deux sorties d’autoroute qui encadrent cette ville sont amplement pourvoyeuses de ces comodités. Non, ce qui amenait, de temps en temps, des conducteurs égarés dans cette ville de Y. c’était bien davantage une signalétique pas très nette ni complète qui commençait sur l’autoroute en signalant une station-service proche, mais dès la sortie, la station service n’étant pas décelable immédiatement du regard et les indications pour cette station étant intermittentes, parfois clairement indiquée à un carrefour, une autre fois sans aucune mention à un rond-point, et cela devait bien arriver une fois, de temps en temps, qu’un automobiliste à la recherche d’essence finisse par traverser la ville, et, de fait, ne pas en penser grand chose, probablement pester contre elle pour la mauvaise qualité de ses indications, ne s’étonnant même pas des grandes longueurs de murs d’enceinte de cette ville. Grise. La ville était grise.

Parmi les rares conducteurs égarés à la recherche d’une pompe il n’était sans doute pas exclu que quelques-uns soient encore moins inspirés que les autres et ces derniers alors, auraient longé un premier mur d’enceinte, puis une allée cernée de haies sévèrement taillées jusqu’à déboucher sur une cuvette douce au milieu de laquelle une immense construction grise ressemble à une fleur triste, une fleur grise, une étoile à trois branches fait office de pistil, la corrolle de cette fleur est rigoureusement rectangulaire. Et grise. La toile noire d’une immense araignée recouvre entièrement la fleur, de même les pétales gris de la fleur sont hérissés de piquant électrifiés : la fleur est une prison. La toile d’araignée, un gigantesque filet de câbles pour empêcher les évasions par hélicoptère. Non que je doute de la détermination de certains prisonniers et de leur entourage complice, et je sais bien que de temps en temps de telles évasions se produisent, mais je ne peux m’empêcher de penser que de strier pareillement le ciel de filins noirs doit sembler à de nombreux détenus comme le soulignement inutile de leur privation de liberté.



Pour dire à quel point il n’est pas prévu que les automobilistes de la grande route échouent par ici, le soir même en tentant de retrouver la situation exacte de cette ville à partir des vues satellitaires en ligne, j’ai eu toutes les peines du monde à la resituer. Et ce qui m’a mis sur la voie, ce n’était pas tant le rectangle de pixels flous — et gris — mais la succession des allées bordées de murs d’enceintes si nombreux dans cette ville, et que j’ai fini par retrouver du fait de leur terrible rectitude.

Sur les bords de la prison une entreprise de travaux avait installé ses chantiers, les travaux était insuffisamment avancés pour que l’on sache, de façon certaine, si ces travaux étaient concernés par le creusement d’une immense fosse d’enceinte ou par la construction d’un nouveau rempart gris, on voyait seulement que la fleur grise était en train de croître et de rejeter un peu plus loin de son coeur les espaces vierges d’une liberté toujours plus fuyante. L’entreprise de travaux avait manifestement pignon sur rue, à certains endroits des panneaux en donnaient la raison sociale et, pareillement, les informations habituellement tenues publiques lors de ces chantiers déclarés, sans doute aussi lé détail de l’attribution de tels marchés publics. Et peut-être que pour les ouvriers de ce chantier, ces travaux étaient-ils de même nature que n’importe quels autres travaux, des murs que l’on montait, des fosses que l’on creusait, des préoccupations tout ce qu’il y avait de coutumières, des problèmes techniques à régler, on y mettait son savoir-faire, sans arrière-pensée, sans faux-fuyants. Sur le coup, informaticien moi-même, je pensais à toutes ces fois où j’avais travaillé à des programmes, à leur réparation, pour de vastes systèmes informatiques dont j’ignorais tout de la finalité dans leurs détails, parfois c’était pour une banque, d’autres fois pour une chaîne de supermarchés, d’autres fois encore pour des usines, et des usines de toutes sortes de produits, une fois une usine d’armements, mais toujours c’étaient les mêmes extraits de code, les mêmes étapes de transformations de données, du tri, de la réorganisation, de la défragmentation, de la copie de sauvegarde, de l’extraction, toujours les mêmes opérations sur des données dont je n’aurais jamais su la destination finale. J’ai pensé alors au dernier livre de Jérôme Prieur, le Mur de l’Atlantique, monument de la collaboration, évidemment c’était toutes proportions mal gardées, mais tout de même je me demandais bien ce à quoi pouvaient penser ces ouvriers en contruisant une nouvelle enceinte à cette prison ?

Et puis je suis retourné vers la ville, arrivé à la prison, j’avais compris que je faisais fausse route, j’ai donc fait demi-tour, vers la ville. Et alors je suis passé devant le mur d’enceinte d’une caserne, un arsenal apparemment, dont les murs étaient longs, en meulière, et hérissés d’un barbelé hélicoïdal, par endroits des bâtiments dépassaient en hauteur le mur d’enceinte et on reconnaissait les couleurs du camouflage de l’armée française, kaki, marron et noir. Puis j’ai longé l’interminable mur de tolle crénelée d’un supermarché, tout paraissait construit selon ce mode dans cette ville, de longs murs d’enceintes qui garantissaient des regards toutes sortes d’activités dont on devinait malgré tout le dessein, mais pas nécessairement les détails. Jusqu’à ce que je comprenne que cette reproduction du principe de l’enceintre, de la muraille, du rempart, était l’indication que toutes les personnes qui vivaient ici devaient sans doute soit, travailler à la prison, le plus grand édifice de la petite ville grise, soit vivre des revenus en provenance de la maison d’arrêt, sous-traitance, services et donc, constructions, chantier pour l’agrandissement de la prison, au point, finalement, de reproduire, dans leurs moeurs, leur habitat, le thème du mur d’enceinte.

J’ai fini par trouver une pompe à essence, je tournais désormais le dos à la ville et à sa prison, et remplissant mon réservoir j’ai pensé à toutes les erreurs de navigation que j’avais commises — en grande partie aidées par la fatigue de la nuit au travail, à peine gommée par deux petites heures de sommeil dans la voiture sur une aire de repos, ma petite voiture — et vous seriez en droit de vous demander comment je fais pour tenir allongé dans une aussi petite voiture — rangée parmi des haies de semi-remorques aux immatriculations exotiques — pour arriver là où justement personne ne vient jamais. Une ville sans étrangers. Une ville cachée, une ville de prison.

Il y a longtemps qu’en la matière je ne crois plus aux fruits du hasard, quand un tel endroit est pareillement garanti des regards extérieurs et que l’on ne tombe dessus qu’au prix de l’errance, c’est que cet endroit n’est pas destiné à être vu — encore moins photographié. Et quelles sont les autres activités de notre société qui sont pareillement tenues à l’écart des regards ? Et pourquoi devrait-on tant avoir honte d’une prison au point de la dérober des regards de ses propriétaires, c’est-à-dire, l’Etat, c’est-à-dire, vous, moi ? Et on notera que la vue aérienne de la prison est floutée dans les vues satellitaires en ligne — on ne me fera pas croire qu’une vue aussi médiocre de quelques milliers de pixels puisse contenir des informations de structure qui permettraient à des personnes complices d’échafauder une évasion — l’Etat a donc honte de sa prison, vous et moi avons honte de cette prison.

En dépit de l’immense muraille grise clair qui encerclait la prison, j’avais réussi, en passant devant la prison, de cerner, qu’au contraire du gris uniforme, et propre, du mur d’enceinte, le bâtiment central, celui qui contenait les cellules, lui, était dans un triste état, du linge pendait lamentablement des meurtrières, de loin, on comprend sans mal que les conditions de vie à l’intérieur de cette centrale ne sont pas reluisantes — cela me rappelait avec acuité les souvenirs d’enfance quand on passait en voiture devant la prison de Loos en allant de Lille à Bailleul. Et c’est sans doute cela, cette misère, ces conditions hideuses, que l’on cache aux yeux des propriétaires de la prison, l’Etat, le contribuable, vous et moi confondus. Moi par exemple, je n’y pensais pas tous les jours, jusqu’à maintenant, que des personnes, reprises de justice, vivent dans des prisons, dont je ne doute pas, je m’informe quand même un peu, que les conditions de vie qui y président sont abominables.

Attention à la porosité du raisonnement qui va suivre. Mes derniers déboires dans la lutte pour obtenir des heures d’Auxiliaire de vie Scolaire pour mon petit garçon handicapé me montrent bien que l’Etat en ce moment a d’autres priorités que ce qui est pourtant prioritaire au nom de la morale, dans le cas présent, au nom de la loi. Notre gouvernement de peigne-culs d’extrême-droite ne se vantera jamais des applications, dans le détail, de sa politique budgétaire, ou comment ses coupes claires sont systématiquement axées sur les populations qui sont les moins enclines à se défendre, et les moins équipées pour ce faire, les personnes âgées, dépendantes — le simple fait que le gouvernement fasse mine de s’intéresser à la question de la dépendance est une indication fiable sur le manque d’engagement qui va suivre, personnes âgées et dépendantes qui me lisez, sachez que vous allez vivre d’espoirs déçus, la lecture des textes de loi à venir vous concernant vous donneront une soif qui ne sera jamais étanchée — les personnes handicapées, les jeunes gens sans emploi, les personnes vivant des minima sociaux, les plus faibles d’une manière générale, in fine, les prisonniers.

Cacher les prisons des regards alentours, les personnes handicapées souvent contraintes de rester chez elles, vivant d’expédients sociaux chiches, sans vrai encouragement à l’autonomie, les jeunes sans emploi, confinés dans les banlieues lointaines des centre-villes historiques et les personnes âgées et dépendantes mises sous cloches, dans les mouroirs, toutes ces tentatives de dissimulation n’ont qu’un seul but, continuer de nous faire croire que tout va bien. Or tout ne va pas bien.

Pour vous faire une idée de l’épaisseur de ces omissions, de ces mensonges et de ces dissumulations, lisez attentivement les prochains programmes électoraux et guettez celui de ces programmes, s’il s’en trouve un seul, qui incluera dans la liste de ses grands travaux une politique pénitentiaire visant à rendre plus humaines les conditions de vie en prison.

Et de temps en temps sortez de l’autoroute, et prenez la mauvaise direction.  

Dimanche Dimanche 13 février 2011



Quelques considérations à propos de cette drôle d’expérience qui consiste à tenir sa chronique à jour de façon anticipée. Dans un premier temps, il est sans doute judicieux de tenir la comptabilité de cette entreprise.





Lundi : le taux de véracité de cette journée est très haut, en revanche ce que je n’avais pas anticipé, c’est curieux d’ailleurs, c’est de voir à quel point cette chronique prospective serait souvent mentionnée dans la conversation avec ces amis qui auront tous goûté la plaisanterie au point d’en rajouter un peu dans le domaine, comme de me proposer de me connecter à mon bloc-notes avant que l’on se sépare pour que je vérifie ce que j’avais à faire du reste de la journée. Et dire que j’étais passé à côté de cette mise en abyme potentielle ! Seul point qui finalement échappe à ma description et auquel j’aurais pu penser, tant il est habituel après un déjeuner avec Mona, Alice et Philippe, cette fois-ci accompagnés de Guillaume, Vincent et Philippe donc, je suis allé faire quelques courses d’épicerie asiatique dans le treizième arrondissement voisin, notamment dans l’idée de cuisiner une soupe chinoise pour mes convives du lendemain soir. J’aurais pu mentionner également le rendez-vous chez le psychmotricien avec Nathan, mais de même qu’en temps normal je ne raconte pas tout, dans le cas présent la séance chez le psychomotricien n’a pas donné lieu à quoi que ce soit qui me l’aurait fait mentionner. Finalement il n’est même pas utile de remplacer la photographie du Boboune d’un autre déjeuner par celle du déjeuner de ce lundi.





Mardi, la chronique de la journée est également très fidèle à son cours, de fait Martin est arrivé en fin de matinée et je l’ai rapidement installé dans le garage, devant mon scanner par transparence, le reste de la journée est en tous points conforme aux prédictions, les moqueries de Martin et celles de B., allant à l’unisson, celles de B., bientôt rejointes, le soir, par celles de Julien et Clémence, effectivement une bien belle soirée.





Mercredi, en faisant une chronique d’un entraînement de rugby, singulièrement celui de la séparation des gros et des demoiselles, l’expérience aidant je ne pouvais me tromper de beaucoup. J’aurais pu aussi, j’aimgine, me risquer à un pronostic sur le match qui opposait l’Irlande à la France, j’imaginais les Irlandais gagner, mais avec de la difficuté, à cause, notamment de leur joueurs un peu viellissant, en fait c’est tout le contraire qui s’est produit, une équipe un peu verte, c’est le cas de le dire, s’est fait ceuillir, comme des trèfles donc, par l’équipe de France et une entrée tardive du très expérimenté (et très doué) ouvreur irlandais, O’Gara, a manqué, de peu, de les remettre dans le sens de la marche. Je fais bien donc de m’en tenir à des pronostics plus personnels.





Jeudi : là aussi, ma vie est décidément décevante de prédictibilité, J’ai bien perdu une demi dioptrie, mais c’est insuffisant pour ce qui est de changer de lunettes, d’autant que la prochaine paire devra probablement commencer à corriger la vue de loin — et dire qu’en bon hypermétrope, j’ai un jour été capable de voir plus loin que l’infini, l’infini optique s’entend. Je passe récupérer le tirage pour Sébastien au labo, j’ai même droit aux remarques élogieuses des deux tireurs — c’est ce qui fait le plus plaisir, quand ça plaît aux tireurs — et de fait dans le garage, je confectionne quelques collages de la Vie.





Vendredi : Statistiques conformes, en tous points, à mes prédictions. Le sourire de la pneumologue en perspective.



Finalement, la seule chose que je n’avais vraiment pas prévue, de toute cette semaine, était sans doute que je me lie d’amitiée avec un insecteur d’académie et que j’entame avec lui un échange épistolaire dont je pressens qu’il sera frucuteux.









Monsieur l’inspecteur de l’académie de Créteil

Je n’ai jamais douté que ces attributions d’AVS étaient une affaire compliquée. Et je ne doute pas non plus qu’un parcours sinueux donne lieu à leur recrutement.

En revanche là où j’ai réagi, bondi même, c’est en lisant le mot de "diligence" dans votre réponse à la dernière lettre de l’association des parents d’éléves de l’école Decroly. Vous reconnaîtrez sans mal que l’on peut difficilement parler de diligence quand cela fait une moitié d’année scolaire que nous sommes en attente de ces précieuses heures d’AVS.

A la fin de votre courrier, je lis que vous tentez de me faire comprendre que des impératifs budgétaires risquent de vous rendre l’affectation de ces heures d’AVS dues, difficiles, voire impossibles. Sur ce dernier point vous comprendrez rapidement que je vais rester tout à fait sourd à votre argument. Pour deux raisons.

La première, nous sommes en février, je veux bien croire que les finances de l’Etat ne soient pas florissantes, en revanche en début d’année il est impensable que vous ne disposiez pas des fonds nécessaires à l’embauche immédiate des AVS manquants.

La deuxième raison est que je dois vous avouer que je me moque un peu des impératifs purement comptables, la loi, notamment celle du 11 février 2005, garantit à mon fils une obligation d’accompagnement de son handicap dans son parcours scolaire, il l’obtiendra, soyez en sûr. Et dans un délai très court, j’ai été assez patient comme cela. Je ne peux pas attendre la fin de l’année scolaire, les besoins de mon fils sont actuels pas prospectifs.

Je vous remercie d’avoir pris le temps de me répondre et vous souhaite des recherches fructueuses dans les deux semaines à venir.

Philippe De Jonckheere


Quelques précisions. A ma très grande surprise, Monsieur l’inspcteur chargée de l’adaptation des enfants handicapés de l’académie de Créteil m’a répondu, un dimanche soir (j’avais donc raison de le soupçonner d’emmener son travail avec lui le week end end, voire en vacances). Je vais donc lui réécrire, sa réponse n’étant pas pleinement satisfaisante, mais au moins il y a dialogue.

Par ailleurs certains lecteurs bien intentionnés du Bloc-notes du Désordre m’ont fait remarquer, je finis par leur donner raison, surtout au vu de la réponse courtoise reçu dimanche soir, qu’il n’est pas correct de ma part, de donner son nom publiquement, j’ai donc corrigé.

Monsieur l’inspecteur de l’académie de Créteil

Je vous avoue tout de suite ma consternation, je n’ai pas reçu de réponse de votre part à mon dernier courrier. J’en suis d’autant plus surpris que je vous sais partisan de la diligence.

Mais sûrement aviez-vous besoin d’un peu de répit à l’approche de ces vacances de février, cela tombe mal j’ai décidé de ne vous en accorder aucun. Vous ne le méritez pas. Vous aurez mérité du répit quand mon fils Nathan aura un AVS à raison de 18 heures par semaine, et pareillement quand les autres enfants handicapés de l’école Decroly en déficit d’heures d’AVS auront effectivement reçu ce qui leur est du, en plus d’avoir été administrativement attribué par vos services non-diligents.

Il n’est pas normal que ces enfants ne puissent compter sur ce soutien qui leur est dû.

Il n’est pas normal que leurs parents soient sans cesse contraints de faire l’assaut de vos services non-diligents pour obtenir ce qui leur est dû, attribué, donc promis.

Il n’est pas normal qu’à la somme déjà exhaustive de difficultés que rencontrent les familles d’enfants handicapés doive s’ajouter le fardeau de devoir réclamer ce qui leur est du.

Il n’est pas normal que ces familles soient sans cesse contraintes de dépenser tant d’énergies, de moyens financiers et de temps qui seraient autrement mieux employés à aider leur enfant, pour se battre contre votre administration anti-diligente.

Il n’est pas normal qu’une administration qui dépend de l’Etat pratique cette politique honteuse de l’usure. Ce faisant cette administration, dont vous êtes le représentant sur cette question, se place clairement hors-la-loi, en ne respectant pas ses propres lois, dans le cas qui nous occupe, je parle de la loi du 11 février 2005, dont je vous recommande la lecture, si vous êtes assez honnête, vous y verrez à quel point votre administration est en faute.

Mais je me trompe sûrement, vous êtes comme moi, c’est souvent que vous profitez de votre week-end pour faire avancer les dossiers en souffrance, et en ce dimanche matin, tasse de café à la main, vous êtes en train de travailler d’arrache-pied pour trouver une solution à notre problème, vous passez des coups de téléphone, vous bataillez ferme et je n’ai aucun souci à me faire, vous êtes la diligence même et à la rentrée la directrice de l’école Decroly me présentera le nouvel AVS de Nathan, et tout ceci sera oublié.

Soyez diligent ! Vous n’avez plus le droit de nous décevoir.

Philippe De Jonckheere
 

Samedi Samedi 12 février 2011



 

Vendredi Vendredi 11 février 2011

Monsieur l’inspecteur de l’académie de Créteil.

L’association des parents d’élèves de l’école Decroly me fait passer votre récente réponse à leur dernier courrier pour vous signaler un manque de 62 heures hebdomadaires de présence d’AVS sur toute l’école, lequel, à ma connaissance, est à répartir sur une huitaine d’enfants, et pour être parfaitement honnête avec vous, même si aujourd’hui ma démarche est collective, l’un de ces enfants se trouve être mon fils Nathan De Jonckheere, 10 ans autiste, classe de CM1.

Vous avez bien lu, autiste, 10 ans, classe de CM1. Je n’ai certainement pas envie de vous raconter la longue histoire d’engagement de notre part, ses parents, pour parvenir à un tel résultat, entre autres raisons pour ne pas vous faire plaisir, et aussi parce que je crains naturellement que vous ne manquiez pas d’en faire votre étendard, or, rien ne serait être plus immérité. Si Nathan est effectivement scolarisé en classe de CM1 aujourd’hui, c’est surtout grâce à la détermination invincible de ses parents, à la compétence remarquable des personnes qui interviennent auprès de lui, et aussi de la bonne volonté de ses enseignants, mais CERTAINEMENT PAS grâce à l’incurie de l’Education nationale.

Depuis le début de l’année scolaire, Nathan fait partie des enfants qui sont le plus en déficit d’heures d’AVS dans toute l’école Decroly. Sur les dix-huit heures qui lui ont été allouées (et qui sont insuffisantes), seules six heures ont donné lieu à une présence d’une AVS, et encore à partager avec une autre élève handicapée de sa classe. Depuis le début de l’année scolaire, on nous a fait lanterner : "la semaine prochaine", "dans deux semaines", "on va bientôt recevoir une affectation", promesses de plus en plus fuyantes. On m’a même dit un jour au téléphone que l’AVS de Nathan était effectivement affectée mais qu’elle était absente depuis son affectation pour des raisons de santé. Bel exemple de cynisme bureaucratique !

Quels sont les effets de cette désaffectation ? Nathan a quitté la classe de CE2, il avait un niveau scolaire qui le situait au milieu de sa classe. Aujourd’hui, il serait en décrochage complet si son orthophoniste ne déployait pas des trésors d’invention pour contrer cette dérive, et pareillement son psychomotricien, si son instituteur ne gérait pas au mieux ce manque de moyens, mais au prix d’efforts qui ne sont pas normaux puisqu’une trentaine d’autres enfants sont dans la même classe, si nous ne payions pas une institutrice pour du soutien scolaire personnalisé, sans compter notre propre mobilisation sans faille pour le solliciter quasi en permanence.

Mais rassurez-vous, cela fait seulement sept années que nous pallions les carences de l’Education nationale et que nous lisons ces magnifiques réponses administratives à nos courriers, réponse dans lesquels vos collègues et vous-même n’avez aucune honte pour employer des mots comme diligence.

Sachez que votre diligence n’est jamais arrivée.

Et maintenant qu’allez-vous faire ? Bazarder ce courriel dans la poubelle ? Et passer un bon week-end et de bonnes vacances ?

Et vous pensez que les autres parents et moi-même allons juste abandonner ?

Vous faites erreur. Et si vous ne donnez pas une réponse satisfaisante à ce dernier courrier, à cette dernière demande, vous verrez à quel point vous faites erreur. Il ne vous est pas permis de douter de ma détermination.

Maintenant, faites vraiment votre travail, arrêtez de mentir, arrêtez de gérer, arrêtez de biaiser. Et trouvez-nous les AVS manquantes pendant les vacances de février. Un point c’est tout.

Philippe De Jonckheere

La récente prose de ce monsieur :

"Mme la Présidente,
Vous avez bien voulu solliciter mon attention sur l’accompagnement des élèves handicapés au sein de l’école Decroly.
En concertation avec l’enseignante référente pour la scolarisation des élèves handicapés, les services académiques gèrent cette situation avec toute la diligence nécessaire.
Ils restent dans l’attente d’un courrier d’une personne nommée mais retenue auprès de son fils malade et une démission est intervenue récemment. Ces services veilleront à compléter le dispositif dès qu’ils posséderont les éléments nécessaires.
Je vous prie d’agréer..."


Je n’agrée rien du tout.

 

Vendredi Vendredi 11 février 2011



Le monsieur de la maintenance de mon respirateur est passé relever mon compteur. Les statistiques relevées de la puce de l’appareil révèlent ce que je sais déjà, je dors désormais des nuits entières avec le masque que je supporte admirablement, seule ombre, pas très étendue, au tableau, je n’y fais pas plus attention que ça, j’ai une marque rouge de plus en plus grande sur l’arrête du nez, mais pour tout dire je m’en moque un peu, surtout en comparaison des bénéfices manifestes que m’apporte l’appareil : on m’a rendu mon existence, on l’a débarrassée de l’épaisse couverture de désespérance qui la ternissait, je me réveille de bonne humeur, souvent heureux d’entamer une nouvelle journée quel qu’en soit l’agenda d’ailleurs, il m’arrive même de faire des grasses matinées pendant la semaine où les enfants sont chez Anne, j’attaque les journées avec énergie, je suis redevenu productif, il m’arrive encore d’oublier des choses, de ne pas toujours me souvenir du court terme, mais ce n’est plus au point de m’empêcher de travailler, après le déjeuner je fais une sieste de dix minutes, montre en main, je redescends dans le garage, j’y travaille avec plaisir et application, le soir je suis disponible, patient quand les enfants sont là et heureux de leur vie brouillonne, et quand ils sont couchés je dispose encore de quelques forces si l’envie me vient de travailler dans le calme du garage nocturne, et ainsi de suite le lendemain.

Lors du dernier rendez-vous chez la pneumologue, j’ai bien vu comme tout ceci lui faisait plaisir, ça se voyait dans son regard sombre, au moins un patient auquel sa science fait du bien.

C’est bête, bien sûr, mais quand le monsieur de la maintenance m’a annoncé une moyenne de sept heures d’utilisation du masque par nuit, des fuites négligeables, une apnée toutes les heures et quinze minutes au lieu de plus de soixante par heure l’été dernier lors de la nuit d’observation, je me suis dit que cela ferait plaisir à la pneumologue. Vis-à-vis de la médecine je suis resté un tout petit garçon, je suis un patient discipliné, les recommandations des médecins sont paroles d’évangile.

Seule explication plausible au fait que je supporte de dormir le visage pareillement arnaché.

J’imagine que je dois garder mes facultés d’indignation, de rébellion et mon désir d’émancipation, pour d’autres domaines. Je fais peut-être bien.  

Jeudi Jeudi 10 février 2011



Course habituelle du jeudi matin. Déposer Adèle à l’école, emmener Nathan chez la psychologue, pendant sa séance me disputer âprement avec le serrurier de la rue du Chemin vert à cause du double de clef qui a manqué de flinguer ma serrure il y a deux semaines, double qui en plus de ne pas ouvrir ma porte, m’a coûté une fortune. Pourquoi est-ce que je ne suis jamais gagnant dans ce genre de conflits ? Puis retour à Vincennes pour rendez-vous chez l’orthophoniste, pendant lequel, dans le même cabinet partagé, j’ai rendez-vous avec l’ophtalmologue, pour apprendre, comme je m’en rendais bien compte, je ne suis pas fou, ni même aveugle, pas encore, que j’ai encore perdu un demi-point de dioptrie, fuite qui, en dépit de son avis professionnel, et j’ai toutes les raisons de lui faire confiance, m’inquiète passablement. Chaque fois, je pense alors à la peur bleue de Barbara Crane lorsqu’elle avait dû se faire opérer des yeux, sa vue alors était fort déclinante, sans plaisanter elle avait dit à son chirurgien que s’il se rendait compte que l’opération était un échec, il fallait demander à l’anesthésiste de ne pas la réveiller. Comme je la comprends !

Je déjeune avec Nathan, j’aime la douceur de ce tête-à-tête des jeudis midi. Je le raccompagne à l’école, sur le chemin de l’école je prends mon arbre en photo, pendant que Nathan me tient le volant, ne le dites à personne. Je tente plusieurs fois de faire dévier la conversation de Nathan, polarisée sur les-fous-au-volant-les-gens-qui-ne-font-pas-attention-et-nous-mettent-en-danger-et-aussi-les-motos, j’ai bien du mal, j’essaye de lui parler de l’entraînement de la veille au rugby. Papa, pourquoi je fais partie des gros ? Parce que les gros sont les vrais seigneurs de ce jeu, Nathan. Est-ce que Boris, il fait partie des gros ? Oui, Boris est un gros. Alors je veux bien faire partie des gros.

De retour à la maison, je descends dans le garage, j’assemble quelques images collages de la Vie, mon plaisir sans fard de la semaine.

A la sortie de l’école, direction la piscine, depuis peu Adèle sait nager, ce qui veut dire qu’il faut redoubler de vigilance.

Le soir, je me couche à peine plus tard que les enfants.  

Mercredi Mercredi 9 février 2011



J’ai décidé de tenter un peu plus tôt dans la saison que d’habitude de séparer les poussins dans les deux grandes familles du rugby. Les gros et les demoiselles. Aux gros, on va apprendre à faire des mauls et aux demoiselles, les passes croisées et les redoublées. C’est un cauchemar, une catastrophe, ils ne comprennent rien à rien. C’est un festival de ballons tombés. De grâce, on décide de leur distribuer leurs chasubles et de les faire jouer un peu en opposition. Naturellement, ils ne se font aucune passe,, alors qu’on vient de travailler cela pendant une heure, les gros &"151 ; qui ne sont d’ailleurs pas très gros, je rassure tout le monde — ne construisent pas une seule cocotte et au contraire jouent de bons coups sur les extérieurs, et bien sûr tout le monde défend très bien. Ce que nous avions travaillé la semaine dernière, qu’ils n’avaient pas du tout mis en pratique la semaine dernière et qu’ils exploitent donc avec une semaine de retard. Je n’ai évidemment pas de conseils à donner au sélectionneur de l’équipe de France, qui doit se faire un sang d’encre pour sa défense pleine de trous devant les Écossais, mais il devrait leur faire travailler l’attaque, si les joueurs de l’équipe de France sont comme les poussins de Vincennes, ce dont il n’y a pas de raison de douter, un joueur de rugby est un joueur de rugby, les Irlandais ne passeront pas, la défense sera miraculeusement devenue hermétique. Fort heureusement je ne m’occupe, et encore pas tout seul, que des Poussins de Vincennes, je dis cela pour rassurer les deux ou trois fidèles lecteurs du bloc-notes et qui n’en lisent que les mercredis.  

Mardi Mardi 8 février 2011



Martin arrive en fin de matinée pour travailler dans le garage sur mon scanner et numériser des négatifs 6X6 d’une série de photographies qu’il souhaite ensuite faire imprimer en assez grand et peindre à même ces impressions. J’ai bien l’intention de profiter d’être ainsi délogé de mon atelier pour me lancer dans la grande campagne de rangement à laquelle je promets sans succès de m’astreindre ces derniers temps dans la maison.

Comme souvent le mardi, B. arrive pour déjeuner. Je ne peux m’empêcher de faire le pitre en présentant B. à Martin. Discussion longue avec Martin et B. au moment du café, qui m’emmène jusqu’à l’heure d’aller chercher les enfants à l’école où je récupère Nathan et Adèle, conduis Adèle au flamenco, puis déboule en hâte à la mairie de Montreuil récupérer Diketi, rentrer en trombe à la maison, Diketi donne son cours de percussions à Nathan, B. emmène Madeleine en surprise faire des courses de filles, Madeleine ne sait pas encore que je lui fête son anniversaire en avance ce soir.

Dîner avec les enfants, Julien, Nevruz et Clémence, comme d’habitude on se marre bien. Les enfants sont heureux. Moi aussi, du reste.  

Lundi Lundi 7 février 2011



Agréable déjeuner de bobounes chez Pivoine en compagnie de Mona, Alice et des deux Philippe, je suis accueilli par de gentils quolibets, Mona m’avait dit que je devais venir habillé du fameux manteau, je n’avais donc pas bien le choix. Je retrouve avec plaisir l’ambiance chaleureuse qui avait prévalu à la fabrication du numéro 109 de Manière de Voir. D’ailleurs, nous discutons de cet article que Mona a reçu et quelle a fait circuler entre nous à propos de ce numéro. Un chercheur en communication — naturellement je suis sceptique, j’aime à rappeler que les dauphins communiquent, mais je ne crois pas que nous les hommes en soyons capables — a fait une lecture très serrée de nos choix iconographiques, en leur trouvant notamment la vertu d’être une représentation à la fois inattendue et fidèle de ce qui justement résiste à la représentation, au point de l’être, représenté, dans les schémas informatiques, par un nuage informe qui tranche avec l’écheveau de boîtes rectangulaires, cylindriques et autre triangles qui constituent l’architecture de réseaux informatiques, internet donc. A vrai dire, à la lecture de cet article, donc très fouillé, je m’étais souvenu de certaines discussions de travail avec Alice, dans lesquelles nos ergotages nous faisaient nous demander quelle serait la part des lecteurs qui les remarqueraient et même s’il se trouverait un seul lecteur pour remarquer telle ou telle astuce — allez, je vous en donne une, juste pour voir, le numéro est divisé en trois parties, dont les titres de chaque article sont, à chaque fois, de la même couleur, une couleur pour chaque partie, et bien les trois couleurs choisies sont un bleu, un vert et un rouge, allant donc dans le sens de la séparation des couleurs sur un écran — et donc je fais remarquer à Alice que finalement nous avions eu au moins un tel lecteur.

Avec Philippe Rekacewicz, nous nous amusons que nos amis Darwin, Freud, Perec, Queneau et Xenakis, n’ont pas pu se joindre à nous pour ce déjeuner, Philippe et moi partageant de faire partie de l’impressionnant aréopage d’images de pensée. Mona ironise sur le fait que Philippe et moi n’avons pas les mêmes manifestations du sentiment d’imposture.

sur le chemin du retour, je dépose au labo un tirage du Fourbi pour mon ami Sébastien Rongier, j’aurais fait le même choix que lui, au point d’ailleurs que je me demande si je ne vais pas faire tirer l’image en deux exemplaires.  

Dimanche Dimanche 6 février 2011



 

Samedi Samedi 5 février 2011



Bearing. Porter et supporter à la fois. Vidéo de Darren Almond à son exposition au FRAC d’Auvergne à Clermont-Ferrand. En quelques plans, le cadre de ce qui va suivre est posé, au fond d’un cratère des hommes forçats travaillent à l’extraction de blocs de souffre solidifié au milieu d’émanations d’une fumée à la fois épaisse et dont on devine sans mal qu’elle est nécessairement nauséabonde et toxique, elle est jaune, il s’agit de souffre. Ces hommes travaillent manifestement dans des conditions épouvantables, absolument non garanties des épaisses volutes de fumée jaune souffre. Par ailleurs, aucun équipement n’indique qu’ils sont secondés dans leurs efforts par quelque machine-outil que ce soit. Et l’un d’eux porte effectivement un balancier sur une épaule aux deux pôles duquel deux paniers tressés sont vides pour le moment. Cet homme ramasse à terre une barre à mine dont il donne quelques coups vigoureux dans le sol craquelé de ces plaques jaunes. L’image suivante, on le voit porter le même balancier, mais dont les deux paniers sont désormais pleins à craquer de blocs polyformes de cette matière de couleur jaune.

Puis la vidéo bascule dans son plein cœur. La caméra est, semble-t-il, fixée à quelques centimètres seulement du visage de ce porteur, l’image au grand angle est malgré tout cadrée serrée, ses deux tiers sont mangés par le visage de l’homme dont la position par rapport à la caméra ne variera jamais — ce qui permet de dévoiler sans ambiguïté le dispositif de caméra fixe. Sur le bord droit de l’image on voit un morceau d’une de ces plaques de souffre et dans les interstices que laissent à la fois le visage du porteur et cet extrait de panier, le spectateur va pouvoir déchiffrer partiellement que cet homme est en train de gravir, dans des souffrances qui vont aller croissantes, les pentes escarpées qui doivent le mener sur les hauteurs qui dominent le cratère. La bande-son est sans artifice, on y entend, au début de l’ascension la rumeur du cratère qui va diminuant, et surtout le souffle du porteur qui lui, au contraire, est de plus en plus bruyant. Il n’y a pas de montage et on comprend très rapidement qu’il n’y en aura pas tant que le porteur ne sera pas arrivé au fait du volcan, cette vidéo se déroule donc désormais en temps réel.

La lenteur et la monotonie de l’image sont vite éprouvantes pour leur spectateur qui comprend qu’il est pris au piège de ce dispositif et qui de ce fait nourrit naturellement un sentiment d’empathie pour le porteur forçat avec lequel il va faire corps — à vrai dire il faudrait être effectivement dénué de toute empathie pour ne pas comprendre qu’il est attendu du spectateur de cette vidéo d’accompagner le porteur jusqu’au bout de cette ascension éprouvante. Cette adhésion est même dictée par un jeu subtil non seulement sur l’inconfort de cette image dont le seul mystère est de savoir combien de temps la séquence va durer, mais aussi sur la mauvaise conscience qui s’empare du spectateur et qui s’articule ainsi : ce porteur vit et travaille dans des conditions manifestement inhumaines, je suis le spectateur d’une exposition d’art contemporain, il semble être de mon devoir de rester jusqu’au bout de cette vidéo, je dois m’en acquitter par respect pour mon semblable dont la vie est autrement plus dure que la mienne — et qu’elle que soit le moment où l’on voit cette vidéo, on peut raisonnablement penser qu’au même moment ce même homme est pareillement occupé à porter des blocs de souffre dans deux paniers sur un balancier.

Toutes proportions mal gardées, qui a déjà gravi une pente en montagne, en forêt notamment, sait que l’on progresse en étant la proie facile du découragement, guettant le moment qui n’arrive jamais assez vite quand, au travers des dernières rangées d’arbres, on verra effectivement la lumière du ciel qui indiquera que nous sommes bientôt arrivé au sommet. En regardant cette vidéo le spectateur se trouve dans un étant d’esprit comparable, surveillant à tout moment les signes avant-coureurs de l’approche du sommet. Et ces derniers paraissent souvent reculer, on se dit cette fois, on doit en être proche et un bout d’horizon saturé de roches indique qu’au contraire le sommet n’est peut-être pas si approchant. Se tenant ce genre de raisonnements d’ailleurs on ne saurait faire la part nette entre la sympathie éprouvée pour notre semblable et notre propre attente de la fin de ce piège, ce qui n’a de cesse, naturellement, que d’épaissir la mauvaise conscience ressentie devant cette injustice entre notre existence et celle de ce porteur.

Dans un élan compassionnel, on se surprend à désirer proposer à ce porteur un relai, pose ton balancier, repose-toi, je vais te le porter, mais en serions-nous capables ?, rien n’est moins sûr, on gamberge beaucoup, cette progression lente y est très favorable, cela nous remet d’ailleurs à notre place, spectateur occidental, nanti, qui se proposerait bien de porter un peu le fardeau de ce pauvre forçat, qui n’en serait sûrement pas capable, certainement pas très longtemps, bref qui nourrit un immense sentiment de mauvaise conscience et de honte et qui, de fait, n’a pas de solutions devant le piège de cette vidéo, emprisonné dans ce tête-à-tête sans issue, il ne nous reste plus que l’action symbolique, la minute de silence et autres actes inutiles, comme celui de décider de rester jusqu’au bout, jusqu’au terme de cette vidéo.

Il finit d’ailleurs par se produire, on ne saurait dire cependant si nous avons effectivement tout vu de l’ascension, il y a un plan de coupe, le porteur arrive, seul, à une balance sommaire, accroche son balancier à une de ses extrémités et pèse son terrible chargement de blocs jaunes de souffre. Fin.

Poursuivi par ce coup de poing vidéographique, le spectateur est sonné, il se lève, dans une impression fourbue qui le met mal à l’aise, un malaise persistant, il ne pourra plus jamais dire qu’il ne savait pas. Le sort de nombreux de ses semblables, de ce porteur qui n’a pour protection contre les vapeurs de souffre qui augmentent le supplice de cette montée, que de mordre dans une écharpe de tulle, ce qui, nul doute, contribue à son épuisant essoufflement, le sort de tant d’hommes est celui d’un esclavage sans issue et insupportable. Unbearable.

Dans l’exposition de Darren Almond une autre installation mettant une vidéo, Pulling, éprouve comparablement les nerfs et le sentiment de confort du spectateur. Pénétrant, immédiatement anxieux, dans un espace entièrement noir au point que même en en ouvrant la porte, aucune lumière ne semble progresser dans cet espace clos, le spectateur est également assailli par le hurlement sonore dont il va comprendre progressivement qu’il s’agit de l’alliage d’un vent polaire hurlant et du déchirement des lames d’un traineau sur la glace. Informations qui lui parviennent d’un moniteur vidéo sur lequel l’obscurité d’une nuit polaire est trouée seulement à quelques mètres au devant, par ce que l’on devine être la lampe frontale d’un homme assis sur un traineau dont la course s’enfonce dans cette nuit impénétrable, progression heurtée et apparemment obtenue en tirant sur un câble tendu vers ce gouffre d’obscurité, progression qui semble étrangement motivée et ne déboucher ailleurs que dans davantage de nuit opaque.

Comparablement mais d’une façon plus formelle, Darren Alamond emprisonne son spectateur dans un piège de durée, dans lequel le temps est débarrassé de toute unité de mesure et devient davantage le lieu de la pensée flottante que le cadre strict des expériences de l’existence. En cela Pulling siège parmi des œuvres telles que Süßer Duft de Gregor Schneider, pour l’inconfort solitaire imposé à son spectateur, et tous les pouvoirs d’induction et d’auto-suggestion d’un tel cadre, le tout en un dispositif rudimentaire, et les vidéos de Bill Viola du début des années 80 dans lesquelles la durée est au centre même des questionnements de l’œuvre, ou encore certaines performances de Chris Burden pour l’insupportable quand ce dernier joue sur la durée.

En comparaison de ces deux œuvres majeures que sont donc, Bearing et Pulling, le reste de l’exposition de Darren Almond est quasi-inaudible, non que sa démarche de photographe, dans une appréhension contemporaine du paysage naturel, et purement photographique, comme ces paysages photographiés de nuit mais tellement exposés qu’on y voit presque comme en plein jour, soit inintéressante, c’est plutôt le contraire, mais ces œuvres semblent aphones devant le déchaînement des deux vidéos.  

Vendredi Vendredi 4 février 2011



 

Jeudi Jeudi 3 février 2011



Je raconte mon rêve de concert surprise des Beatles à B., mais à ce concert des Beatles, façon sur le toit des studios d’Abbey Road, ce qui aurait sans doute suffi à la joie de beaucoup, dans la salle se trouvaient également Tom Waits qui fit une improvisation curieuse sur un petit piano miniature, de ceux qu’affectionne Pascal Comelade et dont les touches étaient des sushis, Lou Reed, qui passait sans doute par là, venait faire les chœurs. Je déplore que mon inconscient m’ait pareillement laissé au milieu du guet, et, pendant qu’il y était, n’ait pas jugé bon d’inviter Patti Smith et Frank Zappa. La scène se passe au CBGB à New York, tant qu’on y est. C’est ça qui est bien avec les rêves.

D’ailleurs, en y repensant, ce rêve n’a rien de si fabuleux, tout au plus ressemble-t-il au mur couvert de posters de la chambre d’un adolescent des années 70. Non, la prochaine fois, j’aimerais bien rêver de la rencontre de Coltrane avec Monk. Au Village Vanguard. Si ce n’est pas trop demander. On ne voudrait pas déranger.  

Mercredi Mercredi 2 février 2011



Et si je recevais une forte somme d’argent pour chaque kilogramme que je perdrais ? Est-ce que cela changerait quelque chose à ma volonté, ou non, de maigrir ?

Une question théorique idiote, qui me donnerait un tel argent ?, mais dont je me demande si elle ne souligne pas mon manque de motivation d’en découdre, effectivement, avec la machine à coudre. Ou encore de ma capacité à être intéressé.

"Et que ferai-je d’un tel argent ?", est la question qui répond à la question initiale, m’acheter des manteaux ? On a, c’est heureux, vraiment besoin d’un seul manteau.

Je ne suis donc pas près (prêt ?) de maigrir.  

Mardi Mardi premier février 2011



Il y a trois semaines, un voyageur indélicat dans le Clermont-Paris, m’avait déchiré mon manteau sur presque toute sa longueur, il est foutu, il n’y a apparemment rien à faire, le différend aurait pu tourner à la rixe tellement j’étais vexé de voir mon manteau, offert par ma mère, pareillement abîmé par un type qui visiblement s’en tamponnait, des voyageurs s’étaient intercalés entre nous, j’avais fini par jeter l’éponge.

Par un curieux raisonnement un peu trop économe, je m’étais dit que le remplacement de ce manteau attendrait le prochain hiver, raisonnement que l’on peut se tenir en mars, même s’il fait encore froid, on met un gros pull pendant les deux dernières semaines de l’hiver et on serre un peu les dents. B., la semaine dernière, m’a fait tout de même remarquer que nous étions encore en janvier et que j’allais sans doute trouver l’hiver fort long en agissant de la sorte. Je me suis rendu à ses arguments.

L’achat d’un vêtement, et même de chaussures, m’est systématiquement problématique. Le difficile alliage entre mon manque complet d’avis et d’opinion en matière d’élégance et mon gabarit font qu’il est souvent impossible de trouve un vêtement qui me plaise, qui plus est à ma taille, les pantalons c’est le pire. Mais un manteau, je l’avais déjà expérimenté lors de l’achat du précédent, c’est très compliqué aussi. Aussi j’accueillis avec plaisir l’aide charitable que B. m’offrait en me proposant de m’emmener dans un de ces centres commerciaux, en périphérie des villes, et qui sont spécialisés soit en appareillage électronique, soit en produits culturels, soit en vêtements, en chaussures ou en articles de sport, que sais-je encore ?

On rigolait un peu dans sa voiture en se disant que nous étions en train d’éprouver la solidité de notre relation naissante en allant affronter un tel défi, dans de tels lieux.

Une première enseigne n’a à m’offrir, dans tout son magasin, qu’un seul manteau que je parviens à refermer par-dessus ma bedaine, mais alors ce dernier est taillé comme un treillis militaire et de couleur noire, c’est assez sinistre, je déteste tout à fait ce que je vois dans le miroir de la cabine d’essayage. Un deuxième magasin m’offre un vêtement qui correspond mieux, mais sa doublure est très imparfaite, vêtement bien trop léger pour aller me promener dans les volcans enneigés.

Je commence à gentiment désespérer et je suis même sur le point de trouver que mon pull est quand même bien chaud et que, si cela se trouve, il ne fera plus si froid cet hiver. B. me tire par la manche et nous entrons dans un magasin, où je devine que les formes des vêtements qui y sont proposés sont nettement plus contemporaines que dans les deux magasins précédents, ça sent le cuir, une musique détestable, vraiment détestable, nimbe le magasin, des manteaux il y en a. Dans un premier rayon, nous trouvons bien un manteau auquel je me surprends de trouver une certaine élégance, mais trop petit, il doit bien manquer cinq centimètres entre le bouton et la boutonnière.

Un jeune homme habillé assez sottement, mais néanmoins poli, propose son aide, ce qui a pour effet habituellement de me faire tourner les talons, c’est déjà bien assez compliqué comme ça, si en plus je dois braver les conseils d’un vendeur. B., nettement plus aimable que moi, explique au jeune vendeur que nous cherchons un manteau d’hiver grande taille, c’est pour le monsieur ?, j’ai envie de répondre que non, non, nous venons dans ce magasin de vêtements pour hommes, dans le rayon des grandes tailles, juste pour habiller B., une femme, donc, pas très grande et plutôt menue, qui plus est. Mais je me tiens bien.

D’après le jeune homme, nous ne trouverons pas notre bonheur dans ce rayon, mais suivez-moi, du côté des manteaux en cuir, nous aurons peut-être ce qu’il vous faut. Ça m’étonnerait beaucoup, pense-je, un manteau en cuir, pourquoi pas, pendant qu’on y est, un costume trois pièces pour habiller un pingouin ? Nous sommes alors confiés à un autre jeune homme qui a l’air plus vif, il est en train de servir un autre monsieur mais je vois bien que, du coin de l’œil, il a déjà pris mes mesures et me fais signe qu’attendez, je crois que j’ai ce qu’il vous faut. Ça m’épate un peu, il faut bien le dire, parce que de mon côté je ne vois pas très bien ce qu’il me faut, ni même ce dont je pourrais avoir envie. Pendant la courte attente, B. ironise qu’elle savait très bien qu’une personne comme moi, sans élégance déclarée, était infiniment plus difficile à habiller, en revanche, elle ne dit rien, mais je crois, que comme moi, elle a déjà vu les prix sur certaines étiquettes, là on a un peu changé de paradigme.

Alors, oui, pour le monsieur, le nouveau vendeur est désormais disponible pour me trouver quelque chose, bon donc, il nous faut du XXXXL, du 4XL, je dois en avoir un ici en rayon et de fait, il tire un manteau dans un cuir noir légèrement brillant, satiné, je blémis en disant, ouh là là, ce n’est pas du tout mon style, comme si j’avais un style d’ailleurs, passez-le quand même, ça va me permettre de voir comment cela vous tombe sur les épaules. De fait, je parviens à le passer et à le fermer, mais avec un peu de difficulté. Non, ça ne va pas, dit, docte, le jeune vendeur, je m’excuserais presque de lui donner tant de mal, je voudrais de plus en plus être ailleurs, comme, par exemple, sous une pile de gars qui se disputent le ballon que je viens de libérer, et dont certains confondent mes côtes avec un paillasson de leur crampons fort crasseux. Mais j’ai une idée. Dit le vendeur. Je reviens. Il disparaît dans sa réserve, de laquelle je l’entends nous expliquer que voilà, il y a quelque temps, pour un client, il a fait ce qu’il appelle une "création", inutile de vous dire que je suis déjà prêt à partir en courant, c’est du XXXXXXXL, oui, vous avez bien lu, il y a sept X dans ce 7XL-là, le client n’est jamais venu le chercher, du sur mesure, le client était un peu comme vous, et voilà le vendeur qui passe sous un rideau d’autres manteaux sur leurs cintres, jaillissant avec un immense manteau dans un cuir mat, brun très foncé et une doublure grenat. D’un geste expert, il pose le cintre du manteau sur une patère tout exprès et déshabille le cintre en un tour de main et le voilà qui me tient le manteau à la façon des majordomes dans les hôtels chics anglais. J’en vois bien une qui sourit gentiment. Je dois ressembler à une poule qui a trouvé un couteau, le jeune homme peine un peu à me passer, à me contourner, le manteau sur les épaules. La sensation est très agréable malgré tout. C’est un manteau lourd, il ne me serre pas du tout aux épaules et, stupeur, je parviens à le boutonner facilement. Bref, un vêtement à ma taille, ce n’est pas si fréquent.

Mais le plus étonnant est à venir, je me regarde dans la glace, et ce manteau m’habille admirablement, je serais presque élégant, mais alors d’une élégance stupéfiante, c’est que je reste, habillé de ce manteau, le type qui sait à peine s’habiller, les mêmes jeans, les même tshirts gris et les mêmes chaussures tous les jours de l’année.

J’imagine que le jeune vendeur doit également pratiquer la pêche, sans doute même la pêche au gros.

Je me sens admirablement enveloppé par le manteau, ce manteau est le manteau parfait, ses manches sont un peu longues, mais à vrai dire je pense que c’est plutôt un avantage parce qu’elles me couvrent légèrement les mains, or je déteste porter des gants, en grande partie parce qu’il est impossible de tenir correctement un appareil-photo avec des gants, encore moins photographier, bref ce manteau est un rêve de manteau.

Il vous plaît ?, me demande malicieusement le vendeur.
— Oui, il me plaît, mais je me fais un peu de souci quant à son prix, tente-je poliment (j’imagine qu’un poisson qui a mordu à un hameçon doit faire un peu comme moi, commencer par se débattre juste un peu pour voir si des fois il n’y aurait pas moyen de se sortir du piège en douceur)
— Oui, oui, je sais c’est du sur-mesure, mais je ne vais pas vous le vendre au prix du sur-mesure (le pécheur laisse un peu de longueur au poisson pour que la ligne ne rompe pas)
— Ah oui, parce que là je ne crois pas que je pourrais (le gros poisson se détend un peu, il n’est pas vraiment retenu par le fil, juste cet hameçon dans la bouche qui lui donne cette sensation étrange dans les mâchoires)
— Oui, je peux vous le proposer au prix des autres manteaux de modèle équivalent, vous faire les mêmes 30% de solde et j’arrondis à la centaine inférieure, je vais vous dire combien ça fait.

Aujourd’hui j’aurais donc rencontré, en personne, le Senor Olivieira de Figueira, vous savez ce personnage dans les Cigares du pharaon, commerçant portugais, qui vendrait du sable à des Touaregs. Et quand Tintin le rencontre la première fois, il repart, en pleine Méditerranée, avec une paire de skis, un arrosoir, un perroquet dans sa cage et des clubs de golf — ceci dit, il porte bien des pantalons de golf. Je serai donc ressorti avec cet épais manteau de cuir sur les épaules, enfin correctement garanti du froid, mais surtout, sentiment inédit pour moi, avec un sentiment d’élégance inouï.

Je me demande si je ne devrais pas essayer de débaucher ce jeune homme et de l’engager comme vendeur au Fourbi. Le Fourbi aurait bien besoin d’une telle compétence commerciale.  

Lundi Lundi 31 janvier 2011



Sans doute ai-je trop présumé de mes forces, ce lundi soir, quelques heures seulement de mauvais sommeil dans le train ce matin après la nuit au travail, la fatigue me rattrape sournoisement au point que je ne capte pas grand chose au Décalogue 3 (tu respecteras le jour du seigneur) de Krzysztof Kieslowski, plus exactement pour la première fois de notre cycle décalogique avec B., je ne parviens pas du tout à rattacher le scénario du film, ses implications, dans l’éclairage du commandement qui est sensé l’inspirer. Il faut dire, sur la fin du film, je sombre parfois, mes yeux se ferment quand les sous-titres apparaissent mais je continue d’entendre les dialogues en polonais, langue dont j’ignore tout naturellement. C’est finalement B. au petit déjeuner le matin suivant, drôle de conversation, un peu morale, au petit déjeuner, qui m’explique les tenants et les aboutissants de cette intrigue, pourtant pas si compliquée, un peu comme il m’arrive, moi-même, d’expliquer les mécanismes d’un récit aux enfants. M’aidant du souvenir diffus des images du film, m’appuyant sur les autres décalogues, et en me fondant sur les explications de B., j’ai malgré tout le sentiment d’avoir vu le film !  

Dimanche Dimanche 30 janvier 2011



Etant donné le caractère parfaitement anisochrone des mises à jour du Bloc-notes du désordre les deux derniers mois, le récapitulatif suivant devrait permettre une vision panoptique des deux chroniques qui ont connu tant de retard et d’irrégularité dans leur publication. C’est le moins que je puisse faire, en m’excusant presque.

La tache sur l’habit de scène
La voix qui revient, pour lire Céline
Des portiques qui deviennent minuscules
Les cordes de mon violon sont dans un sale état
Happée par la cave obscure
J’ai bon cœur
Les Juifs vus par les Romains
Rien
A force de me disperser, je vais finir par en perdre des bouts
La journée ordinaire qui était extraordinaire
Le sentiment d’imposture
Je manque de hardiesse
Tu n’adoreras pas d’autres dieux
Finalement la Révolution a eu lieu
L’abandon impossible
Petites tricheries avec la machine à avancer le temps
Un père déraisonnable
Adèle fait des rayogrammes
La robe maudite
La première cliente
Une image mentale, une photographie impossible
La phagocie lexicale de la broyeuse
Passer sans la voir devant une centrale nucléaire
Quelque part pas très loin de son nombril
Les petits poussins dépassent l’entraîneur
Rien ne change
Premiers fichiers du répertoire 2011
Dans le fourbi
Bilan doux amer
Salade d’enfants
Papa, il faut qu’on ait une discussion
Les notes à propos de la fatigue happée par la fatigue-même
C’est en construisant son jouet que Nathan me construit
J’ai 46 ans
Le livre qui contient tous les livres
Des cornichons pour mon gueleton de réveillon
Monsieur et Madame Tartine ont une fille qui s’appelle Kimberley
Courtes retrouvailles, en attendant
Dans la boîte de jazz
Le sourire de la pneumologue
Le difficile retour
Emancipation, tentative de
Fin
 

Samedi Samedi 29 janvier 2011



 

Vendredi Vendredi 28 janvier 2011



Ce matin je suis surpris en répondant au téléphone, ma voix est en train de revenir, elle est encore un peu rauque, mais je semble disposer d’un peu plus de volume qu’hier encore, je n’ai pas à forcer mon extinction de voix. Quand je raccroche le téléphone, je me parle à haute voix pour vérifier que oui, le traitement associatif d’antibiotique, de corticoïdes et d’antireflux est en train de porter ses fruits, ma voix est de nouveau là, encore éraillée, recouverte d’un voile nasillard. Du coup, je monte en hâte dans la chambre et trouve assez facilement Mort à crédit de Louis-Ferdinand Céline, je me rue sur sa page 48 et je descends rapidement dans le garage le livre à la main, je mets l’enregistreur sonore en batterie, et je lis d’un trait de voix encore abimée la page 48 de Mort à crédit répondant en cela à l’appel de Pierre Ménard, ne commémorons pas Céline, lisons-le.

Par sécurité, je fais une seconde prise, que je conduis à son terme, bien que je sache que je m’en servirai pas, ma voix est redevenue parfaitement nette, j’aurai donc fait mon enregistrement de la page 48 d’un livre de Céline avec un réglage de voix miraculeux, le volume y est, sans forcer, mais la voix est détraquée.

Le soir en allant chercher les enfants à l’école, je suis heureux de leur surprise, à l’unisson presque, Papa tu as retrouvé ta voix, cela faisait presque un mois que j’étais quasi-aphone, un mois qu’on ne m’entend pas.  

Jeudi Jeudi 27 janvier 2011

Tandis que je conduis Nathan chez sa psychologue, tout d’un coup, je regarde de son côté pour constater que Nathan a considérablement grandi, son visage est presque à la hauteur du mien. J’en sursaute, avant de remarquer que Nathan a plié en une épaisse boule son pull et son manteau — Nathan se déshabille quasi-entièrement chaque fois qu’il monte dans une voiture — et qu’il s’est assis sur ce réhausseur de fortune. N’empêche ça fait tout drôle de penser qu’il est là à la hauteur à laquelle il sera d’ici un an ou deux, la mienne ou presque, et que dans deux ans il me mangera la soupe sur la tête, tant il est manifeste que Nathan sera à la fois grand et très baraqué, m’étonnerait à peine qu’on en fasse un deuxième ligne — ça fera plaisir à mon ami Boris.

Du coup, arrivés dans la rue du Chemin vert, descendant de voiture, Nathan se rhabillant, il reprend sa taille normale à mes côtés, mais je remarque, écho de ce qui vient de se produire dans la voiture, qu’il a grandi, qu’il grandit beaucoup en ce moment.

Cette croissance dans sa taille a quelque chose de rassurant, je dois être terriblement optimiste, parce qu’elle me paraît toujours préfigurer la progression inéluctable également de son esprit, le recul de son handicap, auquel j’ai tellement envie de croire.

Plus de sept ans que nous venons dans la rue du Chemin vert, consulter sa psychologue, qu’il dépasse désormais en taille, sept ans d’une progression lente, faite de paliers minuscules. Sept ans que Nathan grandit.

Comme nous avons beaucoup d’avance du fait d’une circulation inhabituellement fluide ce jeudi matin, je propose à Nathan de faire le tour du pâté de maisons, et nous débouchons naturellement sur le square Maurice Gardette, où nous sommes allés tant de fois quand il était plus petit, en sortant de chez sa psychologue justement, et dans lequel nous retrouvons les installations ludiques qui ont fait la joie de Nathan en de nombreuses occasions, c’est lui-même qui remarque qu’elles sont devenues toutes petites comme il dit.

Oui, Nathan, mais c’est surtout toi qui grandis. Je ne le jurerai pas, mais j’ai l’impression qu’il a compris cette inversion.

 

Mercredi Mercredi 26 janvier 2011



Trois semaines que je n’ai plus de voix, trois semaines que j’ai le sentiment que l’écho de mes cris — je suis obligé de sans arrêt pousser le volume de ma voix pour faire entendre un filet à peine audible — est cette résonnance intérieure qui m’épuise. Hier j’ai bien vu que mon médecin était inquiète, le visage pâle, quand je lui confirmais que oui, cela faisait maintenant plus de trois semaines que je n’avais plus de voix, et j’avais beau ironiser sur le fait que sûrement il devait y avoir des personnes dans le monde pour se réjouir de cette extinction, cela n’avait pas l’air de la faire rire du tout. Vous avez l’air inquiète, il y a quelque chose que vous n’osez pas me dire ? C’est que dans les deux cas de la perte soudaine de l’ouie et de l’extinction de voix pendant plus de trois semaines, il est urgent d’explorer, dans mon cas donc, les cordes vocales et voir si d’aventure des polypes ne seraient pas en train d’y élire domicile. Polypes donc.

L’O.R.L. me prévient que l’examen est désagréable sans occasionner de douleur, il est invasif, tout ce que je déteste, préférant cent fois ce qui fait mal mais reste en surface, plutôt que ce qui s’insinue même sans douleur. Elle me propose d’incliner son écran de contrôle de telle sorte que je puisse voir le voyage de sa sonde fibroscopique, j’accepte, tout en me faisant la réflexion que c’est la deuxième fois de la semaine déjà que je passe à la télévision médicale.

Mes narines sont un véritable champ de bataille, des années de rhinites croûteuses ont fait de mes naseaux des grottes, pour l’instant à la télévision on se croirait suivre la progression à la lampe frontale d’un spéléologue. Je dois incliner la tête, avaler ma salive avec le sentiment très désagréable d’être en train d’avaler une couleuvre longue et dure. La progression à l’intérieur de mon œsophage tient désormais davantage de l’exploration d’un conduit de plomberie pas très ragoûtant jusqu’à ce que nous arrivions aux fameuses cordes vocales, la tête inclinée en arrière, je peine à bien voir l’image sur l’écran, mais je devine que ces petites fibres blanches et affolées sont donc mes cordes vocales dont l’O.R.L. est assez prompte à m’indiquer qu’elles sont indemnes de polypes, faites êêêêê, je fais êêêêê-êêêêê, les cordes vocales vibrent comme des cordes de guitare très fines, elles me font surtout l’effet de l’effilochage de l’archer de Dominique à la fin d’un concert, les choses auxquelles on pense, gueule grande ouverte, tête en arrière et exploré par un fibroscope, l’O.R.L. quasi perchée sur mes genoux.

Je commence à trouver le temps long, l’O.R.L. gracieusement me promet qu’elle est en train de faire marche arrière, ses mouvements sont ceux, prudents, d’un camionneur qui manœuvre dans une ruelle étroite en marche arrière donc, sa rétroprogression paraît infinie, et puis finalement je finis par sentir la tête de la bestiole me chatouiller la narine.

Antibiotique, corticoïdes, antireflux. Pas de polypes. Cette semaine, les images médicales sont mes amies.  

Mardi Mardi 25 janvier 2011



J’apprends, triste, le décès de ma tante Monique.

Des six frères et sœurs de mon père et leurs maris et femmes, Tante Monique n’était sans doute pas celle que je connaissais le mieux. Ce soir, je pense à mes cinq cousins et à mon Oncle Maurice. Je repense au bon sourire de Tante Monique, j’ai un souvenir très lointain d’un séjour d’une semaine, enfant, au garage de mon Oncle Maurice, j’y revois, imprécisément, le visage jeune de Tante Monique.

Et naturellement je pense que Tante Monique est un des personnages du Déluge de Pâques, ce livre commandé par les Editions de l’Atelier, le texte bien accueilli par son éditrice, nous avions commencé à travailler dessus, j’avais souplement accepté toutes les corrections qui m’étaient suggérées, l’idée de confier les illustrations de ce livre à Hanno avait été pleinement acceptée, et puis un revirement complètement imprévisible et il n’était plus question de publier ce livre dont le texte était pourtant commandé. Je me console à peine à l’idée que fort heureusement Hanno n’avait pas vraiment commencé à travailler à ce texte.

Apprenant la mort de Tante Monique, c’est comme si je la sentais rattrapée, alors que tous avaient été épargnés, par les bombes des Lancasters anglais. Happée par l’obscurité de la cave. Y retournant, rejoignant les siens déjà partis, parmi lesquels mes grands-parents que je n’ai pas connus, ùon Oncle Michel et Tante Marie-Thérèse.

Un des prochains projets du Désordre sera sans doute la mise en ligne du Déluge de Pâques  

Lundi Lundi 24 janvier 2011

Rendez-vous chez le cardiologue, appareillage compliqué, regard scrutateur du cardiologue sur son écran où lui sont renvoyées les images de sa sonde échographique, on redoute le pire, lui peine un peu en expliquant à son patient que son épaisseur fait obstacle à sa sonde, du coup les images sont imprécises, on n’en mène pas bien large, tout épais qu’on est, puis un autre angle d’investigation offre une bien meilleure vue, quelques rides sur le front du cardiologue en disparaissant indiquent avant même qu’il ne dise quoi ce soit que la situation est bonne. Je ne trouve pas de fuite, dit-il, je lui demande de préciser si c’est une bonne ou une mauvaise chose, n’ayant pas bien compris, en dépit de mes dernières lectures sur le sujet du Mediator, lectures sans doute trop orientées politiquement, ce que c’était que cette histoire de valvulopathie, mais non, c’est une bonne nouvelle, il n’y a pas de fuite, pas de valvulopathie.

Quant à l’électro-cardiogramme, il révèle un cœur stable, régulier, j’ai un bon cœur. En dépit des apparences.

Le cardiologue ironise sur le fait que cela lui fait du bien, médicalement parlant, de voir, de temps en temps, des cœurs comme le mien, des cœurs normaux. Quant à mes examens sanguins, toujours contrairement aux apparences, le cardiologue m’assure que la plupart de ses patients tueraient père et mère pour avoir les mêmes.

Mon cœur, ce matin, me donne entière satisfaction.

 

Dimanche Dimanche 23 janvier 2011



 

Samedi Samedi 22 janvier 2011



Rien, c’est possible ?, oui, au travail, rien, dans une journée, c’est possible.  

Vendredi Vendredi 21 janvier 2011



 

Jeudi Jeudi 20 janvier 2011



Réveil en douceur, B. m’apporte une tasse de thé avant qu’elle ne parte en cours. Echange de douceur. Je finis par descendre et tandis qu’elle me fait signe au travers de la fenêtre en partant, j’allume mon ordinateur et je me mets au travail, d’ailleurs je travaille très bien. Au point que quand B. revient de ses cours pour déjeuner, elle me trouve plus ou moins là où elle m’avait laissé, c’est-à-dire assis à ma table de travail.

Nous partons déjeuner à Conflans-Sainte-Honorine, dans ce restaurant chinois au luxueux décor kitsch et aux serveuses directives, nous faisons un excellent déjeuner d’ailleurs.

De retour à la maison. Sieste.

Puis B. repart pour un rendez-vous. Je retourne au travail.

Je m’interromps de travailler au retour simultané de B, et de son petit garçon, auquel je propose de profiter du temps radieux qu’il fait dehors et d’aller jouer ensemble dans le jardin. Même au foot ?, demande-t-il surpris. Même au foot. On se tire des penalties, je repense à ce texte que Philippe Didion avait lu à la lecture collective de publie.net il y a deux ans. B. en profite pour commencer une corvée de nettoyage du jardin, quand elle arrive à notre hauteur, nous l’aidons sommairement. C’est vrai que le jardin a meilleure figure. Nous entamons alors une partie de badmington, B. et son fils étant de vrais as du truc, on se moque beaucoup de mon revers tennistique, je suis assez surpris du retour de ce geste que je n’ai plus accompli depuis plus de vingt-cinq ans, la mémoire du corps est une chose bien déconcertante. Et si je me trouvais au sommet d’une pente enneigée, saurais-je encore, comme il m’arrive d’ailleurs d’en rêver, les sensations quasi-intactes, dévaler cette pente à ski ?

Satisfaits de ce bon bol d’air, je file avec B., voir The sound of noise de Ola Simonsson au cinéma de quartier, à la programmation tellement variée. Nous sommes globalement déçus par ce film qui ne tient pas ses promesses, le début est assez enlevé, prometteur donc, comme la scène de la conduite échevelée dans la camionnette avec métronome sur le tableau de bord et batteur à l’arrière de la camionnette, de même la petite scène d’animation de la partition de la pièce pour une ville et six percussionnistes, mais c’est bien tout, après cela le film va decrescendo, un comble, et finit même par manquer de rythme, un véritable oxymore.

Nous rentrons pour dîner et pesons, en dînant, le pour et le contre de regarder un nouveau Décalogue, le 3. C’est d’ailleurs au fil de cette discussion que nous réalisons, B. et moi, que le cours de cette journée ordinaire était justement extraordinaire tant elle touche à l’inatteignable journée réussie.  

Mercredi Mercredi 19 janvier 2011



Freud, Mendeleïev, Johannes Itten, Descartes, Montgolfier, Darwin, Philippe Rekacewicz, Fritz Lang, Paul Valéry, Claude Simon, Perec, Jean Malaurie, Philippe De Jonckheere, Fischli et Weiss, Beuys, Jean-Christophe Averty, Merce Cunningham, Raymond Queneau, Walter Benjamin, Paul Klee, Xenakis, Nabokov, Goethe, cherchez l’intrus, l’imposteur, dans cette liste non exhaustive de penseurs, de personnes dont les diagrammes, les schémas, les croquis, les esquisses, les dessins en bout de table sur une nappe de restaurant en papier, sont repris dans le très beau petit livre de Marie-Haude Caraes et Nicole Marchand-Zanartu, Images de pensée.

Le moindre que l’on puisse dire c’est que de figurer au milieu d’un tel aéropage me laisse songeur. Et rougissant.  

Mardi Mardi 18 janvier 2011



Je suis victime de mes propres sillons. De mes rituels. De mes habitudes. Voilà bien un domaine dans lequel je rejoins parfaitement Nathan tout du moins un domaine pour lequel je comprends bien ses réticences, celles à faire varier ses rituels et ses habitudes au profit de découvertes qui sont pourtant exhaltantes.

Je travaille cet après-midi à composer les collages des photos de la Vie, chronique pour laquelle j’accumule toujours un retard qui me désole surtout au regard du plaisir que j’éprouve à travailler à ses images pour ce qu’elles m’apportent souvent de surprises. Je me désole d’autant que ces derniers jours, chaque fois que je me suis lancé dans de tels collages, j’ai eu le sentiment de produire des quadrillages d’images nombreuses qui sont davantage dans la veine de que que j’ai fait pour les photographies de mes allers-retours entre Paris et Clermont-Ferrand, privilégiant de tels assemblages, il me semblait que je passais à côté de la forme plus simple des collages que je fais à partir de quatre ou huit, plus rarement neuf images mises bout à bout, et que je paraissais moins capable, ces derniers temps de réussir de tels collages.

J’accueillais cela d’autant en mauvaise part que la nouvelle journée pour laquelle j’ouvrais le répertoire des images, la journée du 7 novembre, m’étant rendu à pied en haut du Puy des Goules, je disposais de très nombreuses images plus d’une centaine et je voyais bien comment j’allais renâcler à l’idée de faire une sélection plus serrée, une fois de plus cela allait être un quadrillage. D’autant que dans ce répertoire se tenait un sous-ensemble de photographies de buissons photographiés contre le ciel plein de brouillard ce jour-là en haut du puy, photographies qui à leur manière même d’être prises contenaient déjà leur intention d’être reprises dans un tel collage.

Je décidais donc de commencer par ce sous-ensemble et d’en faire le collage initialement prévu. Je disposais de trente-six images, je m’amusais que cela représentait le nombre d’images contenues dans une planche contact d’un film 35 mm. D’ailleurs les six premières images parfaitement alignées, magie de l’encrage aimanté de l’outil numérique, une pensée pour les joueurs de football albanais de Barbara Crane, je retournais ma "feuille" et alignais les six images suivantes la tête en bas par rapport aux six premières, la rangée faite, j’étais assez excité par le résultat, et retournais donc à nouveau ma feuille, et terminais donc mon collage selon ce même principe d’alternance des rangées de six images. Et c’est assez naturellement que les trente-six images assemblées, leurs calques fusionnés et l’image recadrée au cordeau, je décidais de l’incliner de 90 degrés, incrédule que cette idée d’une image nouvelle soit née justement de la lassitude de ce que je m’apprêtais à faire une fois de plus.

C’est le soir en montant me coucher que je me rends compte, en regardant le cadre d’un vieux collage que j’ai fait à Chicago début 1989, que j’avais déjà composé une telle image avec quatre négatifs 4’X5’, collage qui d’ailleurs à mes yeux ne se suffisait pas à lui-même puisque je l’avais augmenté de deux autres collages, l’un de quatre vues autoportrait dans l’étroit miroir de la salle de bain du 7536N Wolcott et l’autre d’une bande de sept photographies prise à l’hiver 88-89 à Paris.

Il me semble qu’alors j’étais bien plus aventureux qu’aujourd’hui, je ferai bien t’en tenir compte et de m’astreindre à davantage de hardiesse.  

Lundi Lundi 17 janvier 2011



Nous entamons un cycle avec B., nous regardons les dix films du Décalogue de Krzysztof Kieślowski. Nous commençons par le Décalogue 1 — tu n’adoreras pas d’autres dieux. Film terrible. Et dans lequel je ne suis pas indemne d’auto-identification au personnage principal, informaticien mal rasé, bougon, mécréant, et père d’un fils gentiment surdoué, sans doute cela aussi qui rend pour moi si dure le dénouement de ce film.

Et bien il promet ce cycle des Décalogues avec B.  

Dimanche Dimanche 16 janvier 2011





A 17 heures, cela faisait une bonne demie-heure déjà que j’étais devant mon poste réglé sur la fréquence de France Culture, pour écouter l’émission Place de la Toile de Xavier de la Porte, et très honnêtement bien davantage pour savoir comment serait réparée l’injustice faite à Leïla Dakhli, la mettre dans des conditions impossibles de commenter une révolution en cours un vendredi et ne diffuser ses propos que le dimanche, que pour nous réécouter à propos des dix ans de remue.net. Malgré tout je me disais que ce ne serait sans doute pas la première fois que les propos d’un commentateur seraient entièrement déconstruits par le développement des faits qu’il commente. En revanche j’attendais bien de voir comment Xavier de la Porte et de son équipe allaient insérer une annonce, ou pas, pour expliquer que les conditions d’enregistrement un vendredi pour une émission passant un dimanche n’avaient pas permis à Leïla Dakhli de commenter le fait majeur du départ de Ben Ali.

Ce ne fut pas fait. L’émission est lancée sans correctif.

Et elle démarre avec le même extrait sonore de chants tunisiens, Xavier de la Porte présente ses invités, précise que s’agissant des dix ans de remue.net, le débat aura lieu en deuxième partie d’émission, tout est rigoureusement identique à mon souvenir, on va donc entendre quelque chose de très étrange à la radio, une spécialiste de la Tunisie nous parler de la révolution tunisienne — et du rôle des médias, singulièrement d’internet et des réseaux sociaux, dans cette révolution — alors qu’elle ne sait même pas que Ben Ali est parti de Tunisie. Et de fait le début de l’intervention de Leïla Dakhli est entièremet conforme à mon souvenir, celui de ses propos qui étaient pleins de discernement vendredi, de mesure et à certains égards de prudence. Puis c’est une première affirmation qui ne me paraît pas tout à fait dans le ton qui était celui de vendredi, puis une mention du départ de Ben Ali, mais discrète, au point que je me demande si je l’ai bien entendue, jusqu’à ce que j’acquière la conviction que toute l’émission a été réenregistrée. Et c’est un soulagement, celui de me dire que les personnes qui nous ont reçus à la maison de la radio ont été assez vigilantes pour se rendre compte qu’on ne pouvait pas faire les choses comme cela.

En revanche au fur et à mesure que l’entretien de Leïla Dakhli se développe et approche de son terme, désormais convaincu que je suis que l’émission a été réenregistrée, je me demande si la notre aussi, des fois, n’aurait pas été réenregistrée, or ces derniers jours, je suis resté chez moi, malade, et je ne suis pas retourné à la maison de la radio.

Mais en fait non, tout est raccord comme si cela avait été enregistré d’un seul tenant. Mais cet étrange malaise persiste, au point qu’écoutant notre partie de l’émission, je guette un moment de bascule où nos propos auront été modifiés. Ce qui, bien entendu n’a pas été le cas.  

Samedi Samedi 15 janvier 2011



Le retard qui est celui du bloc-notes en ce moment n’est pas neutre. Il me décourage. Ce n’est pas tant d’ailleurs la pensée du travail que de combler un tel retard demande de moi, je ne suis pas paresseux d’un tel travail, dans lequel d’ailleurs je trouve beaucoup de plaisir. Non, ce qui m’embête c’est de devoir constater une fois de plus que cela me demande tant de travail que cela laisse peu de temps pour un travail qui ne serait pas directement concerné par la tenue à jour de ces différentes formes de chronique du quotidien. D’ailleurs le travail effectué pour Formes d’une guerre et le plaisir indicible que j’en ai tiré, n’est pas étranger à cette lassitude, il est manifeste que jai besoin d’une distraction, sans compter que mon travail gagnerait sans doute beaucoup à une respiration différente, et à des dimensions plus amples, plus réfléchies aussi. Bref, je fais face à mon sempiternel questionnement vis-à-vis de mon travail de chronique du quotidien que ce soit dans une chronique écrite comme celle du bloc-notes ou dans une chronique en images comme celle de la Vie, ou en dessins comme j’avais commencé à le faire dans le Cahier des esquisses que je promets si souvent de reprendre, mais voilà ce serait une cause de retard supplémentaire, je ne m’en sors plus. quand je pense au travail que cela a sûrement coûté à Julien de mettre un outil aussi précieux en place.

Je cherche des solutions à ce problème. Il y en a bien une qui est parfois tentante, arrêter. L’embêtant c’est que arrêter est trop proche en sens pour moi d’abandonner, ce qui est mon tabou, je n’abandonne jamais. Et puis dans arrêter, j’aurais aussi le sentiment que ce qui a été amorcé deviendrait une friche abandonnée, ce à quoi je me résouds mal, notamment en raison des efforts que j’ai consentis pour construire cet espace, que je ne peux donc laisser sans entretien.

Je pourrais modifier le rythme de mes interventions dans cet espace, ne plus écrire qu’un ou deux chroniques par semaine. J’y ai bien pensé. Mais alors ces deux chroniques paraîtraient maigrelettes, comme jetées seules au milieu d’un espace vierge habituellement peuplé, personne n’y trouverait son compte, ni mes lecteurs ni moi d’ailleurs. Après tout le sujet de ces chroniques, ajoutées les unes aux autres, n’est-ce pas le quotidien ? Donc pas d’issue de ce côté là.

J’en viens toujours à la même conclusion, il n’y a pas de solution, je n’avais qu’à pas commencer, qui plus est en ignorant les avertissements que je me lançais à moi-même.

En revanche une chose que je peux faire, comme en toute chose contraignante, obligatoire, si ce n’est vitale, comme de faire à manger, ou encore de veiller à son hygiène, à sa santé ou encore à la propreté de la maison, c’est d’être à jour de telles obligations. Et dégager de la sorte des plages de moments contigus pendant lesquelles je peux me livrer davantage à d’autres projets, plus amples. Dont acte.

Photographie : Dominique Pifarély, concert en duo avec François Bon, dix ans de remue.net, photographie de Virginie Crouail  

Vendredi Vendredi 14 janvier 2011

Nous avions rendez-vous, François, Sébastien et Patrick Chatelier au bas de la maison de la radio pour enregistrer une émission de Place de la Toile avec Xavier de la Porte. L’émission était en trois parties, dans la première partie d’une vingtaine de minutes Xavier de la Porte devrait s’entretenir avec Leïla Dakhli, à propos de la révolte tunisienne en cours, puis Xavier de la Porte lirait, comme à son habitude dans l’émission, un article choisi par lui, dans le cas présent un article tiré de USA today, puis la troisième partie, la plus longue, un débat à propos des dix ans de remue.net et partant de là, à propos des changements, des mutations, de la révolution même, numériques et de leur influence sur l’écriture et la lecture.

Tandis que nous attendons un ascenceur capricieux, et qui s’avérera facétieux, Xavier de la Porte nous rappelle que certes nous sommes vendredi et enregistrons l’émission qui passera dimanche, aussi sommes nous astreints, si le cas se présente dans nos propos, de faire comme si nous étions dimanche. A vrai dire pour François, Sébastien, Patrick et moi cela ne devrait pas représenter un trop grand écueil, en revanche pour Leïla Dakhli, il est attendu d’elle qu’elle puisse deviner quels seront les agissements prochains de Ben Ali et quelles seront les réactions des révoltés, bref nous lui souhaitons bonne chance un peu ironiquement.

L’émission se passe très bien, je suis aphone.

Le soir, après avoir accompagné Madeleine au poney, en attendant l’arrivée de B., je prends les informations à la radio où j’apprends la fuite de Ben Ali de Tunisie.

Et, d’une certaine manière, je suis furieux, parce que j’imagine que de passer dimanche les propos de vendredi tenus par Leïla Dakhli risque de la faire passer au mieux pour une idiote, pseudo-spécialiste d’une question dont elle ne connaîtrait pas les derniers développements et qu’elle commenterait à vue, de loin.

J’étais arrivé avec une telle avance pour être sûr de ne pas être en retard, que je me suis retrouvé sur le parvis du Trocadéro plus d’une heure et demie avant le rendez-vous devant la Maison de la radio, j’en profitais pour visiter le musée de l’Architecture, autrefois je crois, appelé le musée des monuments nationaux où je n’avais plus mis les pieds depuis les Arts Décos, souvenir d’un musée poussièreux et à l’état assez lamentable des pièces exposées. Je suis aujourd’hui agréablement surpris par les locaux lumineux et la beauté des moulages et des maquettes. Je remarque que la maquette de la cathédrale de Beauvais connaît les mêmes déboires de fragilité que la cathédrale elle-même, les architectes de cette cathédrale avaient décidément vu trop grand quant à la hauteur de la nef, puisque la maquette semble souffrir des défauts structuraux de la cathédrale, paliés par les mêmes béquilles en charpente de soutien. Etrange sensation de passer du tympan familier de la cathédrale d’Autun à une magnifique porte de celle de Bourges, les deux distantes de quelques mètres seulement. Et sourire devant la maquette de la cathédrale de Laon qui représente aussi fidèlement les maisons alentour de la cathédrale que la cathédrale elle-même, et parmi ces maisons, la terrase du café d’en face, où nous avions assisté avec C. au coucher de soleil somptueux sur l’étrange portail de cette cathédrale unique, en repartant de chez Eric et Corinne.

Attention cette chronique est en deux parties, la deuxième partie se trouve ici

 

Jeudi Jeudi 13 janvier 2011



Moment de répit trop bref dans l’après-midi, j’en profite malgré tout pour faire avancer un peu les images de la Vie pour laquelle j’accumule un retard qui est comparable à celui du bloc-notes. Mais ces deux heures studieuses dans le garage, en attendant l’heure d’aller chercher à nouveau les enfants à la sortie de l’école sont pleines d’une quiétude qui me fait beaucoup de bien. Au point de ne pas pester quand vient effectivement l’heure où il faut tout lâcher de ce travail minutieux et le congédier jusqu’au soir, dont je sais que ma concentration n’y sera pas nécessairement fidèle.

C’est sûrement très déraisonnable, dans l’état dans lequel je me trouve, d’aller à la piscine, mais le plaisir offert aux enfants, d’autant qu’ils rechérissent en me disant que décidément leur père n’est pas raisonnable, le plus beau compliment qu’ils me font là, être un père qui n’est pas raisonnable.  

Mercredi Mercredi 12 janvier 2011



Chez Anne, Adèle s’est servi de la machine à plastifier et m’apporte quelques unes de ses productions d’une part pour me faire cadeau de l’une d’elles, mais aussi parce qu’elle souhaite le lendemain les apporter en classe pour les montrer à ses camarades. Je lui propose de scanner celle qu’elle m’a offerte et je tente de lui montrer la différences entre un scan opaque et un scan par transparence. Comme je m’y attendais elle préfère le scan par transparence et voudrait bien que je lui scanne toutes les autres de la même manière. Moment de félicité de faire ces scans avec Adèle sur les genoux, impatiente de voir apapraître à l’écran ses créations rendues plus lumineuses encore par le scan en transparence. Et de remarquer que c’est chouette qu’il y ait la machine à plastifier chez Maman et cette machine-comment-tu-l’appelles-Papa ?, chez Papa.

Et, avec Adèle sur les genoux, pensée pour Robert Heinecken.  

Mardi Mardi 11 janvier 2011



Je vois bien comment elle est déçue ma petite Adèle, ce soir elle devait étrenner sa robe de danseuse de flamenco, mais son professeur de danse est malade et n’a pas pu venir ce soir, elle dit décidément Papa cette robe est maudite, d’abord elle n’est jamais arrivée à temps pour Noël parce que le camion qui la transportait n’a pas réussi à traverser les Pyrénées à cause de la neige et le jour où je devais la porter la première fois, Sarah — le professeur de flamenco d’Adèle — tombe malade. Faisant contre mauvaise fortune bon coeur, arrivés à la maison, Adèle enfile sa robe et ses souliers-qui-claquent et j’ai droit à une représentation particulière. C’est moi qui ai bien de la chance.  

Lundi Lundi 10 janvier 2011



Je poste ma première commande de fourbi.net, grâce soit rendue à Brigetoun, ma toute première cliente, à vrai dire une petite demi-heure après avoir reçu l’annonce de l’ouverture de cette boutique. J’ai bien de la chance. Belle fidélité.  

Dimanche Dimanche 9 janvier 2011



 

Samedi Samedi 8 janvier 2011



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Vendredi Vendredi 7 janvier 2011



 

Jeudi Jeudi 6 janvier 2011



Sofia Coppola a eu une enfance très traumatique. Fille du réalisateur Francis Ford Coppola, elle est devenue elle-même réalisatrice de cinéma. On ironise trop facilement à propos des fils et des filles de et de leur difficulté à se faire un prénom. Prenez Marine Le Pen par exemple. Vous imaginez vous, être la fille de Le Pen ? Vous imaginez un peu comme ça devait être difficile au lycée d’être la fille de Le Pen ? au lycée Florent Schmitt de Saint-Cloud ?, d’ailleurs ce lycée ne s’appelle plus comme ça, découverte récente fut faite que Florent Schmitt, compositeur de mes deux, n’avait pas été très recommadable dans ses fréquentations entre 1940 et 1944. Mais remarquez, dans les années 80, c’était dans ce lycée au nom de collaborateur que sont allées les filles de Le Pen, elles étaient trois si mes souvenirs sont exacts. J’ai été dans la classe de l’une d’elles, très franchement je ne me souviens plus laquelle, elles étaient toutes les trois blondes aux yeux bleus, et surtout elles s’appelaient Le Pen. Un jour je suis tombé sur une interview de Fifille dans un magazine de salle d’attente, dans lequel elle expliquait que cela n’avait pas toujours été facile d’être la fille de Le Pen, qu’au lycée notamment..., j’étais rétrospectivement ithyphallique, elle m’en voulait encore. Donc vous voyez être la fille de Le Pen ce n’était pas rose tous les jours. Et même que Papa avait du déménager dans la seule ville de France, Saint-Cloud, dans laquelle Fifilles avaient toutes les chances de ne pas trop vivre un enfer, tout ce petit monde serré dans une étroite villa de Montretout (une sorte de méta Saint-Cloud, un Saint-Cloud à l’intérieur même de Saint-Cloud, je vous jure que de tels endroits existent).

Donc vous imaginez un peu vous être la fille de Le Pen. On connait la suite, Fifille obligée de reprendre le flambeau, pour ainsi parler, du parti d’extrême droite du père, alors qu’elle aurait tellement aimé être poisonnière — d’ailleurs à chaque fois que je vois Marine Le Pen à la téloche, je ne sais pas pourquoi mais je lui trouve un petit air de Yellowsubmarine — il est des destins plus faciles. Alors imaginez un peu, être la fille de Coppola, et à l’instar de la fille de Le Pen, devoir reprendre les affaires finissantes du père, le cinéma. On imagine facilement la scène, dans le bureau du père ombragé par des stores vénitiens, la lumière est tabac, le père fume le cigare derrière son bureau et son sous-main en cuir pleine-peau, Approche ma petite, approche, voilà ta maman me dit que tu aimerais faire des études d’esthéticienne, c’est très bien esthéticienne, c’est un très beau métier, mais Papa n’a pas besoin d’esthéticienne pour le moment. Or tu as à coeur de faire plaisir à Papa n’est-ce pas ?, Oui Papa. Maman me dit que la comptabilité t’intéresse également, Oui Papa j’aimerais bien étudier et plus tard éplucher des livrets de compte, oui c’est bien ma fille mais ton frère Roman s’occupe déjà de comptabilité, non vraiment, ma petite Sofia, je suis désolé, mais il va falloir que tu deviennes actrice de cinéma et plus tard réalisatrice. Tu as envie de faire plaisir à Papa n’est-ce pas ? Oui, Papa. On ne rigolait pas de trop chez les Coppola.

Et voilà comment une Fifille-à-son-Papa qui aurait fait une excellente esthéticienne, la meilleure de toutes, ou même une comptable tout à fait acceptable, est, in fine, condamnée à devoir devenir actrice, et même pire, réalisatrice de cinéma, destin particulièrement cruel surtout quand on comprend rapidement que Fifille n’a naturellement aucun talent pour le cinéma.

D’autant que l’enfance de la petite Sofia n’a pas été rose tout le temps, son père traverse une grave crise traumatique, il a des soucis au bureau, le dossier Apocalypse Now qui lui donne bien du soucis, alors vous pensez la petite Sofia si elle trinque, elle va sur ses dix ans. Un père absent et tourmenté et du coup enfermée dans cet hôtel pour gens du cinéma, le Chateau Marmont, mais n’allez pas vous faire des idées, cela ne devait pas être la vie de chateau tous les jours, il fallait se faire son petit déjeuner, ses oeufs bénédictine, soi-même.

Mais la petite Sofia est courageuse, elle décide de toute la force de ses petits bras, de relever le défi paternel, elle fera du cinéma. On connaît mal sa carrière d’actrice, je dois avouer n’avoir vu aucun des nanards dans lesquels elle fut filmée, mais à mon avis c’est un argument de la défense, dirigée par des singes habillés d’Hollywwod, elle pouvait difficilement y apprendre son futur métier de réalisatrice. Et de fait la carrière de réalisatrice de la petite Sofia commence mal. Virgin suicides est un navet insipide, la petite Sofia fait comme elle peut, pensant bien faire, elle inclut, dans la bande-son les tubes qu’elle écoutait en boom à la fin des années 70 — rappel : les années traumatiques, Papa fait sa crise du Viet-Nam — et nous parle de la désespérance de ces jeunes filles américaines trop gâtées par des parents trop riches et trop distants, on ne parle pas assez de cette désespérance-là, je vous l’assure. Les toiles s’enchaînent, la courageuse petite Sofia s’essaye à l’humour, malheur à elle !, elle aurait du écouter Terry Jones des Monty Python, qui sait donc de quoi il parle, quand il explique que rien n’est plus démoralisant que de tenter d’être drôle et de ne pas y parvenir. Ah ! les plaisanteries sur le fait que les Japonais sont des personnes de petite taille, dans Lost in translation, c’était bien essayé, un essai courageux.

Mais Papa n’est pas ingrat ni en reste, il fait jouer à fond les rouages de son entreprise, la critique est unanime, et se répand en éloges à propos de Fifille pour faire plaisir à Papa. Du coup Fifille se dit que peut-être, après tout, ce n’est pas si grave si Papa ne l’a pas laissée devenir l’esthéticienne qu’elle rêvait d’être. Elle décide de se vouer désormais corps et âme au cinéma. Elle se documente. Pour son prochain film, ce sera Somewhere — je vous épargne toute chronique de Marie-Antoinette, après avoir vu Lost in translation je m’étais dispensé, sans doute trop hâtivement, d’aller voir toute production de Fifille, je n’ai donc pas vu Marie-Antoinette.

Dans la nouvelle vague pour les Nuls et le Cinéma en dix leçons et sans peine, elle lit sans doute que le réalisateur parle souvent de lui-même dans tous ses films, vaillante petite Sofia qui décide de délimiter scupuleusement le périmètre de son cinéma, un cercle de cinq ou six pouces de rayon autour de son nombril. Elle veut aller plus loin encore, faire l’inventaire complet de tous les articles de Trucs et astuces pour bien réussir son film, le plan fixe, le plan large, le travelling avant, le travelling arrière, le hors champ, le plan-séquence, tout y passe. Et puis la brave petite-Sofia-à-son-Papa, elle s’est dit qu’elle n’était pas plus bête qu’une autre, que si les critiques avaient été bonnes jusque-là, il n’y avait que les mauvaises langues pour croire que ce fut un effet d’entregent de son père, d’ailleurs son père, longtemps qu’il n’a plus fait de film, maintenant il fait du vin californien et sa cuvée fétiche a été baptisée du nom de sa petite esthéticienne de fille — j’espère qu’ici on apprécie le souci de documentation des articles du bloc-notes. Un père énamouré. Après avoir été le père absent avec les conséquences que l’on sait sur la psychologie à fleur de peau de Fifille, il est un père trop aimant. Les conséquences n’en sont pas moins terribles, la petite Sofia finit par s’aimer, par beaucoup s’aimer. Ce qu’elle montre par dessus tout dans son dernier film, non pas tant dans le personnage de Cleo, son alter ego des années de Papa-absent-apocalypse-now, non, Sofia Coppola s’aime et se regarder filmer, se filmer, s’aimant se filmant, se filmant s’aimant, elle en perd un peu le sens commun de cet amour fou. Elle s’attarde de trop, ses travellings sont interminables, sans raison à cela, si ce n’est sans doute, effet du crapaud se croyant boeuf, l’envie pour elle de ressembler à ces cinéastes dont elle a du entendre les noms dans les conversations de son père, enfant. Son montage peine à couper dans une matière qu’elle aime de trop, ses rushes, c’est une véritable régression au stade anal, l’enfant qui rechigne à se séparer de ses excréments. Ses hors-champs tiennent naturellement de la carricature, et ses cadrages des vrais naufrages.

D’un autre côté pour un film autofictionnel d’esthéticienne ayant grandi dans le milieu du cinéma c’est déjà pas si mal, il y a même des moments qui donneraient l’illusion de la maturité, un peu à la manière de ses adolescents qui, de temps en temps, scient leurs parents par la pertinence d’une de leurs remarques, puis rompent toute illusion et gâchent tout par une seconde remarque qui les resituent mieux du côté de l’enfance dont ils peinent tant à sortir. Ainsi l’enchaînement des deux premiers longs plans du film n’est pas si mauvais, un type fait des tours de pistes avec sa puissante voiture de sport, ça prend le temps des cinq ou six tours, caméra fixe, puis deux stripteaseuses font un show pitoyable au type de la voiture dans sa chambre d’hôtel, ça dure tout le temps de la chanson des Pixies — les Pixies ils sont hyper cools, c’est du rock décalé, ça permet aux esthéticiennes qui se piquent de cinéma de bricoler une bande-son de leur petit film en donnant l’impression que ce sont des esthéticiennes à la cool — bref c’est un très long et très ennuyeux strip-tease, on se dit tiens l’enchaînement de deux plans longs pour décrire l’ennui, et puis patatras, le plan de trop, les strip-teaseuses se rhabillent, plus exactement elles remballent leur matériel dans un sac de sport, notamment les deux barres en inox autour desquelles elles se contorsionnaient lacivement. C’est monté plus serré, Sofia nous explique qu’en fait ses deux danseuses font leur show à domicile, tout comme elle explique, son personnage principal fait l’idiot dans un escalier, qu’il vient de se casser le bras, elle ne pourrait pas commencer son premier plan avec son personnage, le bras déjà dans le plâtre, en tant qu’esthéticienne elle ne pense pas que le spectateur peut penser tout seul, tiens le type a le bras dans le plâtre, il a du se le casser. C’est un film sans mystère.

Bref la petite Sofia qui, encore une fois, aurait sans doute fait une excellente esthéticienne ne sait absolument pas faire de films, elle ne sait pas parler d’autre chose que d’elle-même et elle aimerait tellement qu’on l’aime autant qu’elle s’aime elle-même. On aimerait bien lui proposer une aide charitable, lui faire la liste de tous les trous par lesquels son film prend l’eau, on n’en finirait pas. Dès le troisième plan ce n’est qu’une suite ininterrompue de plans prétentieux et ineptes.

On ne peut que souhaiter que Marine Le Pen soit aussi incapable de reprendre les affaires familiales que Sofia Coppola.

Et merveilleux effet de mise en abyme, le lendemain, à l’hôtel, à la télévision je tombe sur une émission hagiographique à propos de Sofia Coppola, elle est interviewée en compagnie de Stephen Dorff, son acteur principal dans Somewhere, film dans lequel il campe un acteur plein de succès mais sans épaisseur vraie. Lors de la promotion de son dernier film il se retrouve piégé dans une conférence de presse devant un parterre de journalistes qui applaudissent et rient à tous ses soupirs, mais il est bien incapable de faire une phrase complète ou de répondre à la moindre question, qu’importe il est manifeste que les journalistes sont là pour la promotion du film. Et bien cette scène n’a pas du être trop difficile à jouer pour cet acteur sans relief, tant Stephen Dorff paraît, à la télévision, et donc très peu soumis à des rudesses de questions pièges, tout aussi incapable de terminer une phrase entière.  

Mercredi Mercredi 5 janvier 2011



Mes poussins me dépassent, ils font des choses que je n’ai jamais su faire, des passes après contact, des passes sur un pas, et même le jeune Antoine qui s’est fait une spécialité de la passe plongée en tombant après placage. Qu’est-ce que je peux encore leur apprendre ? Peut-être quelque chose qui tient davantage de l’espit d’équipe des réflexes collectifs. Alors aujourd’hui on travaille le placement, aussi bien en défense qu’en attaque, on fait des exercices de passe, dans lesquels le dernier passeur se porte systématiquement en premier soutien, dernier passeur premier soutien, de temps en temps je les fais changer de côté, les oblige à jouer au large, je contrarie les plans de l’attaque, je rends le ballon à la défense lui enjoignant immédiatement d’écarter, un ballon de récupération est un ballon qu’il faut écarter, ils doivent s’adapter. Mais les gestes ils les ont, pour nombreux d’entre eux, pour la technique individuelle ils ont d’excellents professeurs, les joueurs du championnat dont ils suivent les développements à la télévision. Ce n’est pas sans danger, il faut régulièrement leur rappeler que certains gestes sont interdits à leur âge comme la tête de pont ou l’encrage. Finalement il me reste le plus passionnant la tactique et le placement, je me fais un peu l’effet de jouer aux échecs sur un de ces très grands jeux, aux pièces surdimensionnées

De toute façon aujourd’hui, on ne peut pas dire qu’ils m’écoutent beaucoup, ils ne m’entendent pas, je suis aphone. D’ailleurs à ça que je mesure mes limites en tant qu’entraîneur de rugby, si je ne peux plus gueuler, les joueurs ne m’écoutent plus. Je ferai bien d’y réfléchir, d’être un peu moins à l’ancienne, même si cela amuse les plus jeunes entraîneurs.

N’empêche cela faisait un moment que je ne m’étais plus occupé de ces sales gosses. Ils m’ont manqué.  

Mardi Mardi 4 janvier 2011



Cloué par la fièvre, rien fait de la journée, faut-il que je commence toujours si difficilement les années ?

Je prends néanmoins le temps de répondre à Guénaël Boutouillet, posant à ses invités, dans le cadre des dix ans de remue.net, la question de savoir ce que cela change d’écrire avec internet, ou sur internet. A la relecture, je me dis que ma réponse est succincte et expéditive, la fièvre sans doute.  

Lundi Lundi 3 janvier 2011



J’arrive à la maison un peu à bout de forces, trop peu et mal dormi dans le train ce matin, sans compter que je suis affamé. En toute hâte je me fais des nouilles chinoises, il reste un fond de piment dans le pot. Avant de prendre la voiture et de rejoindre B., je m’octroie quelques heures de travail dans le garage. Je commence par préparer les tirages des trois premières commandes de fourbi.net, quel plaisir et quelle confiance on me fait ! Je reporte à un autre jour la sauvegarde complète du disque dur de l’année tout juste passée, je consomme donc un peu moins d’un téra-octet de mémoire morte par an. C’est quand même beaucoup. Je réponds à quelques mails en souffrance. Je fais un peu de rangement dans le garage. Comme chaque année je m’amuse de créer des répertoires avec la nouvelle année pour nom de répertoire, 2011. C’est particulièrement satisfaisant de créer le répertoire G :\Phil\textes\desordre\bloc-notes\2011\ à la suite de G :\Phil\textes\desordre\bloc-notes\2002\, G :\Phil\textes\desordre\bloc-notes\2003\, G :\Phil\textes\desordre\bloc-notes\2004\, G :\Phil\textes\desordre\bloc-notes\2005\, G :\Phil\textes\desordre\bloc-notes\2006\, G :\Phil\textes\desordre\bloc-notes\2007\, G :\Phil\textes\desordre\bloc-notes\2008\, G :\Phil\textes\desordre\bloc-notes\2009\, G :\Phil\textes\desordre\bloc-notes\2010\, tout de même ! Et chaque fois de demander quel sera le dernier répertoire de cette liste qui s’allonge, malgré tout, à force de travail, le travail de toute une année pour chaque répertoire.

Il fait froid dans le garage, depuis quelques temps je caresse l’idée de migrer mon espace de travail dans ma chambre, mais j’ai bien du mal à accepter cette idée, à la fois pour l’attachement que j’ai au garage, à cet espace exigu, mais aussi d’avoir toutes mes photos, mes images, à portée de main.

En fin d’après-midi, je rejoins B. J’ai froid. Comme à chaque début d’année.  

Dimanche Dimanche 2 janvier 2011



Chers amis

Vous êtes invités dans le Fourbi. Le Fourbi est la boutique en ligne des sites Désordre et le Terrier. Nous avons conçu, L.L. de Mars, Julien Kirch et moi-même, cet espace, non seulement pour y vendre nos productions, mais aussi pour vous procurer un plaisir en ligne qui soit l’équivalent de chiner, de musarder. L’entrée est donc libre. Cela va de soi. Et c’est ouvert tout le temps, je dis cela pour ceux qui aiment chiner la nuit.

Par ailleurs nous avons tenté par tous les moyens de maintenir les prix des articles au plus bas, de même que de prévoir des articles très peu chers et donc à la portée de tous. Les prix indiqués incluent le port (à moins que vous ne commandiez hors de France et là, désolés, mais nous sommes obligés de vous compter un peu plus).

Le système de paiement en ligne est entièrement sécurisé, c’est du sérieux.

En plus d’y acquérir des oeuvres du Désordre et du Terrier, vous contribuez à leur développement (notamment en matériel), c’est dire si c’est pour la bonne cause.

Nous vous attendons avec impatience.  

Samedi Samedi premier janvier 2011



 

Vendredi Vendredi 31 décembre 2010



Nous passons le réveillon chez B. à Saint-Ouen l’Aumone. Dans la voiture les enfants découvrent que B. n’habite pas exactement tout près de la maison et que c’est tout un chemin que je dois faire pour aller la voir. Ben dis-donc Papa, elle habite loin B. !

C’est l’occasion de cette rencontre tant attendue par Madeleine. Les enfants de B. rencontrent Madeleine, Nathan et Adèle. Ils sont est d’une très belle patience avec Nathan. Les filles et Madeleine trouvent rapidement des choses à se dire et Adèle reste un peu sur le carreau mais trouve un certain réconfort à se tenir près de moi. Ariane lui prête sa petite console de jeu portative — cela doit sûrement avoir un nom plus ad hoc, mais je suis cela de tellement loin — B. a cuisiné une excellente blanquette de veau et nous avons collaboré pour produire aux hôtes catalanes de B., des profiteroles au chocolat qui ont un peu une drôle de tête, mais qui n’en sont pas moins goûteux.

Tard dans la nuit, je conduis sur les autoroutes désertes et froides, les filles sont à l’arrière, Nathan est calme assis à côté de moi, je me dis que c’est une nouvelle année qui commence avec les enfants. L’année qui vient de passer ne fut pas si bonne mais que de bons moments passés avec les enfants. Adèle s’endort, j’aurais donc le plaisir de la porter de la voiture à son lit. Tout comme j’avais fait l’année passée. Mais je réalise en peinant un peu dans l’escalier que je n’en serais peut-être plus capable l’année prochaine, c’est peut-être la dernière fois que je couche ma petite fille endormie, toute habillée ou presque.

Les enfants sont couchés. Je passe un petit coup de téléphone en Amérique, eux sont encore en 2010.  

Jeudi Jeudi 30 décembre 2010

Le soir, dans le garage, j’entends le pas lourd de Nathan qui redescend, qu’est-ce qu’il y a mon Nath ?
— Papa, il faut que nous ayons une discussion. Il a l’air contrarié.
— On va remonter, je vais me faire du thé et tu vas me dire ce qui te fait de la peine comme ça.
Nathan s’est assis à sa place, je m’assois à la mienne à la grande table du salon.
— Papa, j’ai bien conscience qu’il y a quelque chose qui ne va pas avec moi, et je trouve cela terriblement injuste.

Je n’étais pas préparé à cela. Je ne m’attendais pas à cela. Et pourtant cette discussion est devenue récurrente depuis quelques temps. Nathan a parfaitement intégré qu’il ne marchait pas au même pas que ses camarades, ses camarades de classe, ses camarades au rugby, sa soeur Madeleine et même sa petite soeur Adèle. Il en souffre. Il en souffre littéralement comme un enfant qui serait paralysé des membres inférieurs et qui regarderait ses camarades de classe courir dans la cour de récréation. Souvent je m’étais dit que je n’enviais pas le sort des parents de tels enfants lorsqu’ils devaient répondre aux questions nécessairement éprouvantes de leur enfant quant à cette injustice criante.

Mais répondre à nathan sur ce même sujet est en fait très épineux. Il faut admettre devant lui que ses soupçons sont parfaitement fondés, et qu’il souffre également d’un handicap. Et la figuration la plus immédiate que je peux trouver de cette notion de handicap, c’est de lui parler du petit Ylan, le camarade de classe d’Adèle l’année dernière, enfant merveilleux et aux jambes impuissantes à le faire se tenir debout, en fauteuil donc.

— Mais alors Papa qu’est-ce qu’il y a qui ne va pas avec moi, qu’est-ce qui ne fonctionne pas ?
— Et bien, Nathan ton esprit fonctionne différemment du notre, de celui de Madeleine, de celui d’Adèle.
— Et ce sera toujours comme ça ?
— Je crois que oui Nathan, je n’en suis pas bien sûr.
— Il faudra toujours que j’ai une A.V.S. ?
— Non Nathan, tu fais tous les jours de très beaux progrès
Dans un sanglot Papa, j’ai l’impression que je ne vais jamais m’en sortir.
La gorge serrée Mais non, Nathan ne dis pas cela, tu t’en sors déjà très bien, on va s’en sortir Nathan, je te le promets.
— Tu es sûr ?
— Oui, non... je ne sais pas Nathan, mais une chose est sûre, tu pourras toujours compter sur nous. On va t’aider Nathan. Il y a beaucoup de gens qui t’aident tu sais, et toutes ces personnes ont à coeur de faire de toi un adulte autonome, ce ne sera pas facile mais on va y arriver. Tu me fais confiance ?
— Oui, Papa, j’ai bien conscience de tout cela.
— Tu vois Nathan, le fait que tu puisses dire quelque chose d’aussi intelligent que "tu as bien conscience" de quelque chose me montre que ça va aller, qu’on va s’en sortir, c’est une très belle expression tu sais, "j’ai bien conscience de..." Ca va mieux Nathan ?
— Oui
— Tu voulais discuter d’autre chose ?
— Non.
— Tu vas remonter te coucher, tu n’es plus triste ?
— Non, ça va maintenant.
— Tu veux que je t’accompagne dans ta chambre ?
— Tu me fais à la une à la deux et à la trois avec la couette ?
— Bien sûr Nathan, allons-y. Montons.

Je ne suis jamais indemne des discussions que j’ai avec Nathan. Jamais.

 

Mercredi Mercredi 29 décembre 2010

Je suis très mécontent après moi-même. Fin septembre, lors d’un courts séjour à Bailleul chez ma tante, j’avais nourri le projet de prendre des notes abondantes à propos de cet état de fatigue physique qui était le mien, d’en noter toutes ces observations que j’en faisais, mais alors, vraiment fatigué, j’en avais remis le travail au lendemain. Et le lendemain c’était littéralement le moment où j’allais être appareillé. Tout au plus dans le train entre Lille et Paris, sur le chemin du retour, et le voyage qui allait m’emmener jusqu’à Lussas (depuis Bailleul, c’est comme de dégringoler du haut la carte jusuqu’en son bas), coupé par le rendez-vous même que j’avais chez la pneumologue, j’avais commencé à prendre quelques notes, j’avais commencé par écrire, "mon essai sur la fatigue", en bon lecteur de Peter Handke, je me doutais bien que je ne pourrais pas totalement innover sur le sujet et surtout qu’il me faudrait trouver un autre titre à ce texte.

Et puis la fatigue.

Et puis le stage de Lussas et cette fatigue tout lussassienne qui vous tombe sur les épaules à la fin de la journée, pour avoir fait vivre dans votre esprit en six cases séparées les six projets des six stagiaires, ce que l’on peut conseiller à l’un ne vaut surtout pas pour l’autre, se faire alors l’effet d’un joueur d’échecs qui joue plusieurs parties simultanées, qui plus est, pour certains de ces grands maîtres, en aveugle, et donc chaque soir, incapable de relever le défi d’écrire un peu pour soi.

Et puis le masque est arrivé à la maison, je me souviens avoir arrangé ce rendez-vous depuis le bureau d’Isabelle à Lussas.

Et puis la fatigue, tout d’un coup qui s’est évaporée et le plaisir, la joie vraiment, de se remettre au travail.

Et la fatigue, et ses effets entièrement disparus.

Et plus possible de l’observer, de travailler à son propos.

Tout ce qu’il m’en reste, les notes prises dans le train entre Lille et Paris.

Mon essai sur la fatigue. La fatigue dont je souffre ces derniers temps a recouvert presque tout de mon existence. Elle conditionne le rythme de mes journées en imposant sa marque au point de me priver de mon propre rythme. Jusqu’à récemment la période la plus propice de la journée pour moi était le soir, disons quelques minutes après avoir couché les enfants, je descendais alors dans le garage, une tasse de thé à la main, j’allumais l’ordinateur et je me mettais très rapidement au travail. Je travaillais jusque tard, habitué que je suis professionnellement à travailler la nuit et j’allais me coucher fort tard, indépendamment de l’heure à laquelle je devais me lever. De ce fait, les heures du matin étaient souvent fort peu productives pour moi, parce qu’alors j’avais de la difficulté à me débarrasser de l’épais manteau de fatigue que j’avais sur les épaules. Je me faisais souvent l’effet d’un automate, je dois dire que j’aimais par dessus tout cette sensation de fatigue que je qualifais de saine, celle héritée d’une veille laborieuse et dont je pouvais m’énorgeuillir du travail accompli. J’aimais la brume qui était le matin suivant sur les enfants pendant le petit déjeuner ou encore dans la voiture pour les accompagner à l’école, puis sa dissipation sur le chemin du retour de l’école en traversant le bois de Vincennes jusqu’à la Porte Jaune, avant de bifurquer vers Fontenay, je sentais alors ma concentration rendre plus nets les contours des formes que j’étais en train d’imaginer de façon rêveuse. Arrivé à la maison, je nettoyais la table du petit-déjeuner, faisais la vaisselle, passais un coup de balai en écoutant sans les écouter vraiment les nouvelles du monde, surtout l’analyse qui en était faite par des éditorialistes dont je goûtais rarement le point de vue, encore moins le ton docte et la voix pédante. Ce qui d’ailleurs me conduisait invariablement à faire varier le sélecteur de l’amplificateur et de faire jouer un de mes disques. Et je descendais dans le garage, davantage pour regarder ce que j’avais fait la veille que pour me remettre de suite au travail. Il n’empêche, j’étais de nouveau au travail, pas nécessairement le plus alerte qui soit, mais au travail. Et graduellement la saine fatigue s’estompait et la concentration revenait pour culminer le soir à nouveau.

La fatigue malsaine, celle née donc d’une mauvaise respiration la nuit, elle, me condamne, exsangue et sans force à me coucher peu de temps après les enfants chaque soir, souvent amer, encore que j’ai fini par en prendre mon parti, de n’avoir pas disposé des forces vives d’une soirée pour travailler. Et dans la journée je ne vaux guère mieux, ma mémoire du court terme est en capilotade et ma concentration jamais très haute, ni très pérène, je ne peux donc pas travailler. Lorsque je suis à mon travail rénuméré ce défaut de concentration et de mémoire de l’immédiat est sans appel, je passe mes journées ou mes nuits, les nuits c’est pire, à faire des allers-retours dans les écrans que je traverse dans un sens puis dans l’autre pour relever les informations dont j’ai besoin pour réparer tel ou tel programme et dans ces traversées je perds souvent le fil de ce que j’étais en train de faire, pour finalement envoyer le tout bouler et demander charitablement à un collègue s’il ne veut pas reprendre telle ou telle tâche en erreur parce que j’en suis incapable, ce qui surprend chaque fois le collègue en question qui a plutôt l’habitude de la situation inverse, buter sur un problème et se tourner vers moi en quête d’une solution. En revanche ces derniers temps, je viens de remarquer, mais presque trop tard puisque je devrais normalement ne plus avoir à souffrir de fatigue malsaine, qu’il y avait une plage très curieuse de temps dans la journée, comme une mer ouverte pendant un laps de temps miraculeux, et pendant lequel j’avais accès à mes capacités coutumières. Et j’ai mis bien longtemps à découvrir à quel moment de la journée je pouvais enfin compter sur un accès normal à mes forces parce que cet intervale heureux c’est le matin juste après avoir pris un café, et alors je suis d’une lucidité sans doute normale pour beaucoup mais qui m’apparaît à moi d’une profondeur vertigineuse. Mais alors lorsque je tente de profiter de cette rémission, je dois m’atteler au travail, d’une part sans tarder, mais également sans lever le nez de ce que je suis en train de faire. La moindre interruption, ne serait-ce que pour aller me faire chauffer une tasse de thé, et tout s’évapore et le chemin est à nouveau brouillé et je suis incapable à nouveau de m’orienter, et alors autant faire le ménage, ranger ses papiers ou aller faire les courses, je ne peux guère attendre davantage de moi-même et je sais sans pouvoir espérer autre chose que je n’aurais plus accès au labyrinthe avant la traversére en entier du reste imposant de la journée et de la nuit peu réparatrice que j’attends avec impatience toute la journée, impatience, celle de retrouver la table de travail dès le réveil, après un café pour réveiller les morts selon l’expression d’un ancien collègue que j’ai faite mienne depuis, mais cette impatience alors me joue des tours et peut provoquer l’insomnie jusqu’à des heures avancées de la nuit et en s’ajoutant au déréglement du sommeil dû aux apnées, me réveiller anxieusement de nombreuses fois par nuit. Et si la nuit a été trop mauvaise, alors le café n’aura pas la vertu de me réveiller, je serais mort-vivant toute la journée, et surtout très déçu de ne pas avoir eu droit à ce mince répit matinal.

La fatigue mauvaise détraque aussi ma perception des choses. Elle s’additionne avec aisance à ma presbytie croissante et brouille efficacement l’espace visuel qui se situe exactement entre les champs de compétence de mon regard nu et de mes lunettes. Il existe donc un espace autour de moi, entre un et deux mètres, peut-être un peu plus, que je ne fais que deviner et à l’intérieur duquel il est facile de me cacher quelque chose, et le pire de tout ce serait d’y cacher, bien sûr, mes lunettes. Si je jouais encore au rugby, ce serait très désarmant, au loin je pourrais assez bien lire les lignes adverses et puis quand ces dernières viendraient à se rapprocher je finirais par recevoir leurs poids sur le rable, trop tard pour me protéger, et pire le ballon, contre de tels chocs. Un danger fond sur moi et disparaît juste avant de m’atteindre. Sans doute cette frontière floue qui souvent me fait réagir étrangement contre des dangers qui n’en sont pas, et je suis sans doute ridicule à esquiver fréquemment des fantômes.

Ce qui me sidère le plus finalement c’est que cette perception purement visuelle des choses est également reconduite et prolongée dans le versant plus psychologique des choses, des événements et des personnes. Cette dernière année, la fatigue mauvaise recouvrait mon moral jusqu’à l’étouffer. J’étais pris, en pleine journée, de façon abrupte, par des pensées sombres, noires, parfois au bord des larmes, tout autour de moi paraissait d’un poids qui fut au dessus de mes forces. Je m’astreignais alors de me projetter au delà de de découragement, je cherchais dans le futur proche des échéances heureuses, des occasions de me réjouir, accompagner Julien et Nevruz en Auvergne, marcher dans la neige des volcans, passer quelques chez Martin et Isa à Autun. Et tendu vers ces objectifs atteignables, je me rendais compte que la fatigue était responsable de cette mélancolie, qu’elle accaparait tout, surtout mon champ de vision. Alors, rélisant ceci, j’aurais presque compté les jours, à la façon d’un prisonnier, qui me séparaient du rendez-vous tant espéré, d’abord pour passer une nuit d’observation, au cours de laquelle ma respiration et ses absences seraient mesurées, puis le rendez-vous avec la pneumologue et obtenir enfin l’équipement tant attendu et dont j’avais trouvé quelques photographies sur internet.

 

Mardi Mardi 28 décembre 2010



A Garches, chez mes parents. Dans un grand désordre, quant aux dates, nous fêtons Noël avec les enfants. Adèle est ravie de ces deux boîtes de kokeshi, détaillant avec minutie tous les petits accessoires de ces deux boîtes d’artefacts japonais, Madeleine entame une partie de Monopoly (avec le jeu des rues de Lille — bientôt Madeleine devrait connaître davantage de noms de rue de Lille que son père) et Nathan me fait le merveilleux cadeau de Noël que de monter avec mon aide son gros camion et sa grande remarque en légo, attentif à mes conseils, ne se braquant jamais quand il commet des erreurs, qu’il admet volontiers, et finissant par constuire, entièrement, étape après étape, ce très beau véhicule pour jouer ensuite avec sur les tapis aux motifs orientaux.

C’est idiot bien sûr, mais je trouve toujours un tel réconfort à ces jeux de construction avec Nathan, avec ses tours en kapla, ces petits mécanos en bois, ces maquettes de grues hyper simplifiées, je dois donner trop de valeur au slogan sur la boîte des Kapla, "c’est en construisant que l’on se construit". Et c’est tout à fait cela, j’ai envie de construire Nathan, de le reconstruire.

En repartant, traversant le Bois de Boulogne — dont je ne peux chaque fois m’empêcher de penser que cet endroit est à la fois celui des rencontres du narrateur avec Gilberte dans la Recherche, mais aussi cet endroit sombre duquel sortaient des créatures lorsqu’enfants, chemin du retour de vacances ou de week ends dans le Nord, nous le traversions en voiture — Madeleine me demande si je ne consentirais pas à descendre les Champs Elysées pour voir les décorations de Noël.

Leur émerveillement lutte efficacement contre mon impatience à devoir me frayer un chemin à travers Paris, de part en part, parmi une circulation dense.  

Lundi Lundi 27 décembre 2010

J’ai 46 ans. Mes enfants sont autour de moi qui me font la fête. Julien et Clémence se sont décarcassés pour tenter de me trouver un livre qui me plaise, ce qui semble chaque fois être une gageure pour eux, comme s’ils avaient encore 14 et 15 ans, le livre de David Zane Mairowitz et Robert Crumb à propos de Kafka. B. est là aussi. Et Nevruz. Nous dînons.

J’ai 46 ans. Les enfants sont sages, ils sont ravis de voir Julien et Clémence. Clémence leur offre la petite boîte de tampons de crocodile du Tampongraphe Sardon, Adèle dessine un très beau câlin de deux crocoldiles.

J’ai 46 ans. Et nous rions à gorges déployées du passé, du premier voyage dans les Cévennes. Et du kilomètre de différence entre Julien et Clémence à l’avant.

J’ai 46 ans. Madeleine s’occupe fièrement du service.

J’ai 46 ans. Madeleine m’offre une boîte en bois qu’elle a bricolée elle-même avec l’aide de Nathan et Adèle, une boîte dont on ne sait pas quoi faire a priori, sa décoration est magnifique, Madeleine plus tard fera les Arts Décos, comme elle dit vouloir faire, de temps en temps. On la charrie à propos de cette boîte dont décidément on ne voit pas très bien ce que l’on pourrait faire, on se moque un peu de Madeleine, je lui dis que cela ferait un très beau pot en chambre, mais en fait non, c’est Madeleine qui finit par avoir la meilleure des idées, une boîte pour ranger Léonard, mon respirateur nocturne.

J’ai 46 ans et je vais mieux.

J’ai 46 ans. Il y a quelques temps je répondais un mail de Clémence qui s’inquiétait de savoir comment j’allais et je lui avais répondu, mi fugue-mi raison, je me sens obèse, moche, seul et très con, j’ai 46 ans et je ne me sens plus du tout comme ça.

J’ai 46 ans. Je vieillis, je suis parfois très fatigué, mais parfois aussi j’ai le sentiment de vivre dans une joie solaire, une joie qui s’arrime à de petites choses, à de petits riens dans lesquels je fais de mon mieux pour m’investir tout à fait. Le plus souvent pour l’amour des enfants.

Demain c’est mon anniversaire, fidèles à la tradition ch’timie, nous le fêtons la veille au soir, Adèle me fait des câlins, Madeleine m’embrasse et Nathan me fait des déclarations.

J’ai 46 ans, je peine un peu à le croire.

 

Dimanche Dimanche 26 décembre 2010



Un texte qui ferait une longue liste de livres en énonçant leur principe de construction tout comme ce principe, cette structure, étaient le prétexte d’un execrice d’atelier de lecture. Le plaisir du livre serait double, plaisir de lecteur à reconnaître, sans regarder, dans un premier temps, la note de bas de page qui donne le titre du livre pareillement décrit, le livre dont il est question, et dans le cas, fréquent tout de même, de ne pas connaître un tel livre, en noter rapidement le titre et de l’ajouter à la longue liste des livres que l’on aimerait lire prochainement. Ou pas. Un livre univers qui contient à lui seul une biliothèque entière, un livre labyrinthique, signé par un personnage de Borgès, Pierre Ménard. Un écrivain qui n’aurait pas d’autre travail que celui de recopier les textes d’autres écrivains. Un écrivain qui vivrait des mots des autres écrivains.

























Comment écrire au quotidien, de Pierre Ménard.

Un érivain qui ne cesserait de passionner par ses inombrables trouvailles qui permettent, toujours de façon neuve, de lire les autres écrivains.  

Samedi Samedi 25 décembre 2010



Un sandwich au jambon s’il vous plaît.

Tête du boulanger.

Ah, et puisque c’est Noël, je veux bien des cornichons.

Tête du boulanger derechef.

Si les gens savaient à quel point je déteste Noël. Au point qu’hier soir, grignotant un morceau de fromage tout en travaillant sur de nouvelles pages du site, seul dans ma chambre d’hôtel, injoignable par excellence, c’était l’idée même d’un réveillon parfait pour moi. Je laisse volontiers Noël à ceux qui ne se réjouissent que ce jour-là de l’année. Et je garde pour moi les 364 autres jours de l’année pour travailler à cet étrange bonheur qui est le mien.

Hier soir aussi, à la télévision, je regarde la fin d’un film catastrophe — et donc catastrophique —, la fin du monde, rien de moins, irruptions volcaniques, raz-de-marées, tremblements de terre, virtuosité folle des équipes techniques qui rendent visuellement crédibles le vol d’un bimoteur au travers d’une ville en feu et qui passe en dessous d’un train qui, lui, tombe d’un pont, on a le sentiment d’être dans l’avion, et une psychologie des personnages inexistante, bref une tarte à la crème hollywoodienne de luxe. Et je repense à ce que j’avais écrit, j’étais dans l’erreur, à propos de l’élection improbable de Barack Obama, en expliquant que tant que les scénaristes hollywoodiens verraient seulement dans leurs personnages noirs des personnages qui doivent se sacrifier pour que la race blanche puisse prévaloir, il ne pourrait y avoir de président noir des États-Unis, bref je m’étais lourdement trompé, je remarque que, dans ce film, la composante "président noir" est parfaitement intégrée, au point qu’un personnage noir est effectivement contraint de se sacrifier pour le salut de l’humanité majoritairement blanche et ce n’est rien moins que le président des États-Unis. Un Noir donc.  

Vendredi Vendredi 24 décembre 2010



 

Jeudi Jeudi 23 décembre 2010



Cela faisait trois semaines presque que je n’avais pas vu les enfants et quel plaisir de les emmener se promener cet après-midi où ils m’avaient réclamé à Anne, les emmener se promener sous la neige qui tombait drue au parc des Beaumonts à Montreuil, ce parc étrange qui propose une telle variété de paysages dans une aussi petite surface cependant très vallonnée, ce qui permit aux enfants de faire de sacrées descentes en luge d’occasion, des sacs poubelles.

J’avais un peu oublié, comment ai-je fait ?, qu’ils parlaient tous les trois en même temps sans beaucoup s’écouter les uns et les autres, j’avais oublié leur chahut permanent et j’avais oublié les discussions graves avec Madeleine et comment cela requiert beaucoup de moi d’y faire face et de répondre honnêtement à ses grandes questions.

Je les raccompagne à regret chez Anne, mais leur promets de revenir les chercher lundi, comme convenu, à midi, ça va être ma fête, cela tombe bien ce sera mon anniversaire.  

Mercredi Mercredi 22 décembre 2010



Autant vous le dire tout de suite, je déteste les boîtes de jazz, je déteste leurs atmosphères codées de connaisseurs entre eux, les connaisseurs de jazz sont des idiots qui applaudissent au beau milieu des morceaux généralement au seul endroit vraiment intéressant d’un morceau de jazz pour le rendre inaudible, manière de dire qu’ils ont bien remarqué que le contrebassiste avait joué à fond la caisse, avait-il joué juste ?, cela je pense que les amateurs de jazz ne sauraient pas le dire vraiment, la seule note qu’eux savent produire est fausse par essence, c’est celle d’applaudissements généralement accompagnés d’un ou deux Yeah avec un très bel accent français, par les plus connaisseurs d’entre eux, manière de dire que vraiment le contrebassiste a vraiment joué à toute allure, mais jouait-il juste ?

Je ne suis pas non plus trop porté sur les trios piano, contrebasse (qui joue à deux cents noires à la mesure) et batterie contemporains, avec les exceptions peut-être, en fait, tout plein d’exceptions, le trio de Keith Jarrett dans les années 90, après cela devient très pénible de redites, les deux de la basse-batterie, devenues trop mous pour sortir Keith Jarret de ses mièvreries en forme de bluette, Brad Mehldau, avant qu’il ne change de batteur, le batteur actuel ne semble toujours pas avoir compris qu’il est sensé jouer avec les deux autres, les trios avec Charlie Haden à la contrebasse, et deux ou trois autres choses que j’ai déjà entendues sur Jazz à Fip mais dont je n’ai pas toujours eu le loisir de noter les noms — toujours du mal de faire cela dans les embouteillages en voiture.

Donc la perspective d’un concert de trio piano, contrebasse, batterie dans une boîte de jazz, ne s’annonçait pas sous les meilleurs auspices, je n’osais rien dire, j’étais invité.

Je passe sur le décorum du placement, en revanche je dois dire que j’embaucherais sans hésiter la jeune femme qui plaçait les spectateurs, puisqu’elle était capable de trouver un argument favorable à toutes les places de cette étroite salle de concert, même les plus inconfortables, d’ici vous aurez une vue dégagée sur le clavier, de là vous verrez parfaitement les regards du contrebassiste en direction du pianiste, là vous pourrez voir le jeu de charleston du batteur, du grand art.

Les trois musiciens finalement s’installent, je me dis que le pianiste ne va pas pouvoir jouer l’esprit tranquille, sans doute inquiet que les spectateurs juste derrière lui seront idéalement placés pour lui faire les poches, et de fait le premier morceau est une catastrophe, en grande partie dûe au fait que le batteur semble être arrivé dans la salle de concert avec le métro d’après ou d’avant tant il est en train de jouer un autre morceau que les deux autres. Bref, je serais limite à lorgner entre ma montre et la porte de sortie.

Mais voilà il semble que le batteur, Lukmil Perrez, un type avec des airs de puma pas commode — et qui était juste à côté de nous hier au concert du Surnat’, amusante coïncidence — ait fini par rejoindre les deux autres dans les couloirs du métro, dont le pianiste Giovanni Mirabassi qui récite ici son dernier album Live at the Blue Note in Tokyo et le contrebassiste Gianluca Renzi qui joue lui sur une contrebasse démontable, façon Loillieuse de luxe et surtout amplifiée de façon très naturelle, et qui, de fait, joue parfois à toute allure, mais alors avec une justesse impresisonnante pour cet instrument, ce qui ferait un peu penser au Jaco Pastorius des grandes années, celles de Weather Report, je commence à prendre du plaisir à ce concert, ne serait-ce que pour cette remarquable dextérité du contrebassiste, mais aussi à l’écoute du piano qui commence à creuser un peu son sillon, je sens qu’à côté de moi on respire avec un peu de soulagement.

Et c’est un peu là que je réalise ma bêtise, non seulement j’aime les trios piano, contrebasse batterie, et ces mondes et univers que de tels pianistes savent créer avec économie, cette manière de musique avec petit orchestre, le piano et ses septante et quelques notes, mais aussi je réalise que tous ces trios de rêves que j’écoute avec affection à la maison, les Bud Powell, les Art Tatum, les Bill Evans du dernier jus mais aussi de la période trop courte avec Scott La Faro à la contrebasse, le Modern Jazz Quartet (oui, j’ai bien repéré que ce n’était pas un trio) et donc le trio injustement appelé trio de Keith Jarrett puisqu’au départ la réunion de ces trois musiciens est l’idée de Gary Peacock (contrebasse) et Jack De Johnette (batterie) — pour ces trois-là, rares sont les fois où ils sont pareillement entrées en fusion comme dans le coffret des six disques du Blue note ou encore dans le disque du Deer Head Inn avec Paul motian à la batterie —, et donc en plus de bien aimer les trios, je m’aperçois in fine que leurs meilleurs enregistrements sont ceux faits dans quelques unes de ces petites boîtes de jazz notamment dans le Sud de Manhattan à New York, mais aussi à Paris, Berlin, Stockholm ou même Tokyo (voir l’enregistrement de Giovanni Mirabassi que je vous joins à cet article).

Et j’en viens même à me demander si des fois ce ne sont pas justement ces enregistrements dans ce qu’ils tiennent de tension et de fragilité volées, sans cesse menacés par le bris d’un verre renversé par une serveuse maladroite ou tout simplement tentant de se faufiler à travers des rangées de chaises trop serrées — et est-ce que la serveuse du Village Vanguard est aussi habile que celle de cette boîte de jazz parisienne pour trouver un avantage à toutes les chaises, mêmes les plus excentrées de la salle ? — qui en font des enregistrements si précieux ! Et que ce serait pur snobisme de ma part, suffisance même, de dédaigner les endroits même ou une telle musique est fabriquée tous les jours, un peu, finalement, comme un de ces amateurs de rugby qui ne regarde que les matchs du tournoi des Cinq Nations et pas ceux du championnat ou même ceux de la deuxième division et encore moins ceux du club le plus proche de chez lui, sans comprendre que c’est effectivement tous les samedis d’hiver dans le champ de boue du terrain municipal que l’on plante les vraies racines du rugby, les racines mêmes de celui qui finit par passer à la télévision.

Mais sachant ceci je me demande ce qui continuera de me retenir une prochaine fois d’aller dans une de ces petites boîtes de jazz, où on est mal assis, où c’est mal sonorisé et dans lesquelles on entend aussi beaucoup les discussions de ses voisins de table et les commentaires compassées des serveuses à propos de la musique de ce soir, même si cela ne va pas aussi loin que la réaction outrée de la serveuse du Village Vanguard quand Eric Doplphy et John Coltrane se sont rencontrés — I can’t stand that shit anymore, que l’on entend très vaguement dans le coffret des enregistrements complets, je ne sais plus bien où —, mais aussi, et c’est sans doute cela, les putains d’applaudissements des connaisseurs de jazz pour dire qu’ils ont remarqué que le contrebassiste avait joué à fond la caisse son solo, mais avait-il joué juste ? Gianluca Renzi, le contrebassiste de ce soir, oui, cela je peux vous l’assurer, c’en est même étonnant à ce rythme.  

Mardi Mardi 21 décembre 2010



C’est bête mais je crois que j’ai préféré le sourire de ma pneumologue dans la satisfaction réelle que semblait lui procurer ce que je lui racontais de cette nouvelle vie dont je lui ai dit qu’elle m’avait fait cadeau grâce à l’appareil à oxygène qu’elle m’a prescrit — et son réglage dont elle m’a expliqué le bien fondé sur une courbe savante que je n’ai pas bien comprise, mais vraiment, son sourire était suffisant — j’ai donc préféré ce sourire-là au concert du Surnatural Orchestra qui fêtait ses dix ans, mais dans son effort de compilation des dix dernières années ne produisait pas un concert homogène, de qualité égale. Et pourtant cela faisait plaisir de revoir certains musiciens du Surnat revenir jouer avec eux, l’altiste Han Sen Limtung et le baryton Sylvain Tamalet. Ou alors c’est au contraire l’occasion de mesurer l’incroyable chemin qu’ils ont accompli en une dizaine d’années entre les concerts brouillons et chahuteurs des débuts et ceux d’aujourd’hui qui sont de véritables numéros musicaux, à la fois plus maîtrisés et plus aventureux à la fois. Oui, c’est sûrement cela.  

Lundi Lundi 20 décembre 2010



 

Dimanche Dimanche 19 décembre 2010



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Samedi Samedi 18 décembre 2010



Les étreintes de Michele, Dominique et Virginie dans le hall de l’hôtel avant de repartir pour Clermont-Ferrand, je ne suis pas prêt de les oublier et elles en disent un peu long à propos de cet échange qui fut le notre ces deux dernières semaines.

Je vis le voyage du retour en punition, dans le même état d’esprit que celui qui était le mien enfant quand nous rentrions de vacances ou tout simplement d’un week end à Loos.

Lorsque je pousse la porte de la grande salle dans laquelle je travaille, je suis étreint par les émotions, le plafond me semble terriblement bas, voilà ce que font deux semaines avec douze mètres de plafond au dessus de soi et des éclairages perchés et gélatinés dans des nuances très sombres, de même les néons de la salle informatique sont blafards, même aveuglants pour le prisonnier du cube que j’ai été à [ars] numerica.

Du nerf, min gars, du nerf, tu le savais.  

Vendredi Vendredi 17 décembre 2010



Tension.

Tentative de reprise des notes de Formes d’une guerre au format d’Ursula.  

Jeudi Jeudi 16 décembre 2010



Première. Trac. Applaudissements.

Tentative de reprise des notes de Formes d’une guerre au format d’Ursula.  

Mercredi Mercredi 15 décembre 2010



Les trois écrans comme trois grandes toiles, le comprendre un peu tard.

Tentative de reprise des notes de Formes d’une guerre au format d’Ursula.  

Mardi Mardi 14 décembre 2010



Réglages fins. C’est pour cela que l’on a fait un tel chemin.

Tentative de reprise des notes de Formes d’une guerre au format d’Ursula.  

Lundi Lundi 13 décembre 2010



Reprendre, anxieusement, le travail.

Tentative de reprise des notes de Formes d’une guerre au format d’Ursula.  

Dimanche Dimanche 12 décembre 2010



Relâche.

Tentative de reprise des notes de Formes d’une guerre au format d’Ursula.  

Samedi Samedi 11 décembre 2010



Tête à tête avec Michele.

Tentative de reprise des notes de Formes d’une guerre au format d’Ursula.  

Vendredi Vendredi 10 décembre 2010



Donner du grain à moudre aux musiciens.

Tentative de reprise des notes de Formes d’une guerre au format d’Ursula.  

Jeudi Jeudi 9 décembre 2010



Etre à l’unisson avec Dominique.

Tentative de reprise des notes de Formes d’une guerre au format d’Ursula.  

Mercredi Mercredi 8 décembre 2010



Rencontre avec Michele Rabbia.

Tentative de reprise des notes de Formes d’une guerre au format d’Ursula.  

Mardi Mardi 7 décembre 2010



Dans le cube noir.

Tentative de reprise des notes de Formes d’une guerre au format d’Ursula.  

Lundi Lundi 6 décembre 2010



Les mots du métier.

Tentative de reprise des notes de Formes d’une guerre au format d’Ursula.  

Dimanche Dimanche 5 décembre 2010



Toute la journée au travail tendu vers l’idée de ce rendez-vous le soir à Lyon avec Christophe pour partir à Montbéliard, et bien incapable de se concentrer sur quoi que ce soit d’autre, si vérifier pour la centième fois que j’a bien vidé la carte-mémoire de mon appareil-photo, que j’en ai chargé la batterie à bloc, bref que je ne vais pas perdre une goutte ne serait-ce que du voyage entre Clermont-Ferrand et Lyon où je dois retrouver Christophe. Gonflé à bloc.

Formes d’une guerre ça a déjà commencé.  

Samedi Samedi 4 décembre 2010



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Vendredi Vendredi 3 décembre 2010



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Jeudi Jeudi 2 décembre 2010



Je ne reçois pas que des bonnes nouvelles en ce moment. Je m’arqueboute. Je fais front. Mais tout de même je me dis que c’est souvent mon tour. Et puis non. Je me refuse à cette forme de fatalisme. Je n’ai que ce que je mérite. Et c’est à moi, et à moi seul de trouver le moyen de me sortir du bourbier dans lequel je me sens un peu poussé depuis quelques temps. Je me fais un thé, je sors une feuille de papier et j’entame la liste des choses que je dois faire pour enrayer le mal convaincu que certaines négligences ont conduit à quelques unes de ces situations, or les situations ne sont jamais figées.

La liste s’allonge, ses effets bénéfiques sur mon moral sont d’ailleurs en train de faire leur effet. Je me suis fait rapidement un plat de pâtes. Je prends les informations, manière de remettre un peu les choses dans leur contexte, de les replacer à leur juste hauteur, et, de fait, les nouvelles du monde sont loin d’être brillantes et je me sens un peu couillon, tout à l’heure d’avoir cédé à cette forme de défaitisme, de n’avoir pas pris le recul nécessaire, surtout que les nouvelles du monde ne sont pas bonnes.

Il y a notamment cette affaire de médicament dont on vient de découvrir qu’il pouvait donner la valvulopathie aux patients auxquels il a été prescrit pendant plusieurs mois. Et tout d’un coup je m’aperçois que j’ai avalé de cette saloperie pendant deux ans.

En tête de la liste des choses à faire ces prochains jours, téléphoner pour prendre rendez-vous chez le docteur L.

Et c’est étonnant, j’ai désormais une véritable raison, une raison avérée de me sentir inquiet, et je me sens tout de suite mieux. Comme disent si souvent les gens, il n’y a pas de soucis.  

Mercredi Mercredi premier décembre 2010



L’entraînement de rugby est annulé aujourd’hui. Parce qu’il doit y avoir deux ou trois centimètres de neige. Principe de précaution. Un fonctionnaire de la municipalité s’épargne tout souci prospectif en interdisant l’accès au stade, c’est vrai que la neige c’est quand même drôlement dangereux, vous imaginez vous, un enfant qui glisse sur le terrain de rugby et qui se fait mal comme tout, qui se blesse même, ah non, pas de ça Lisette, arrêté municipal, et tout le monde reste chez soi.

Et mes petits poussins ne connaîtront jamais le plaisir inoui de jouer dans la neige, de se plaquer dans la neige, de se rouler dedans, de plonger dans la neige de l’embut. Ils ne connaîtront pas le plaisir d’une douche brûlante quand on rentre absolument trempé et crotté dans les vestiaires, dans la buée de l’eau chaude qui coule dans les douches, des batailles se serviette, non, ils ne connaîtront jamais cela.

A la place de quoi, ils passeront l’après-midi sur une console de jeu, un jeu électronique de rugby même, où les joueurs virtuels évoluent sur une pelouse immaculée et ensoleillée.

Alors je voudrais dire à Monsieur le Maire, à ses conseillers, et à tous ces braves gens qui veillent si âprement à la sécurité de nos chères têtes blondes que leur principe de précaution, ils devraient s’en agrémenter le fondement et que je pense à eux tous les mercredis enneigés en hiver quand mon petit garçon remarque avec regret qu’il neige — un comble tout de même — et que cela veut dire qu’il n’y aura pas rugby aujourd’hui.

Et quand j’en parle à B. le soir au téléphone, elle m’explique que dans son lycée les batailles de boules de neige sont interdites, toujours le principe de précaution et que de fait elle voit bien comment les lycéens détestent quand il neige. Une jeunesse qui déteste quand il neige ! Voilà la société que nous sommes en train de construire.  

Mardi Mardi 30 novembre 2010

Les mardis soirs sont devenus terriblement serrés, je passe prendre Nathan et Adèle à l’école, nous filons à la Maison Populaire où je change Adèle en quatrième vitesse pour son cours de danse flamenco, puis je repars en direction de la Croix de Chavaux avec Nathan pour aller chercher Diketi et Laurence à la bouche de métro. Nous rentrons à la maison où Diketi donne à Nathan un cours de percussions avec de petits instruments de musique, rire clair de Nathan, calme immuable de Diketi qui laisse partir Nathan dans toutes les directions avant de le canaliser très discrètement vers des directions plus prometteuses et souvent à la fin de l’heure, entendre du haut de la chambre de Nathan des airs et des ryhtmes qui ressemblent effectivement à quelque chose, puis repartir chercher Adèle et revenir faire à manger.

Ce soir nous gardons Laurence et Diketi à manger, bonheur des enfants et B. vient dîner avec nous aussi. Plaisir de cette rencontre entre ma plus ancienne amie, Laurence, et, finalement, ma plus récente amie, B., le mot "amie" ici décrivant mal les sentiments que je nourris pour l’une et l’autre, mais tout de même, c’est agréable de voir ces deux femmes s’entendre, comme si les deux extrêmités de mon existence étaient en accord l’une avec l’autre.

 

Lundi Lundi 29 novembre 2010



Je suis lent à tout aujourd’hui. Lourd à l’encre aussi ce soir. Le sentiment de ne me laver qu’imparfaitement des fatigues du week end au travail, j’ai eu beau profiter du calme sidérant de la maison vide de B. ce matin pour y faire une luxueuse grasse matinée, j’ai eu beau attendre 10 heures pour risquer le museau de mon automobile pour repasser "de l’autre côté", comme nous disons avec B., quand nous allons chez l’un ou l’autre, toutes opposées géographiquement que sont nos deux banlieues. J’ai traîné, j’ai pris un temps fou à faire les courses que j’avais besoin de faire pour la semaine avec les enfants. Toute la journée j’ai eu le sentiment d’être rattrapé par une très grande fatigue, comme celle d’un décalage, qui plus est dans le mauvais sens, et pourtant aussi disjointes que soient nos deux banlieues avec B., elles sont encore à peu près situées dans le même fuseau horaire.

Et si ce passage de l’autre côté ne correspondait pas, finalement, à un changement de vie ? D’où la difficulté des corps à s’y plier.  

Dimanche Dimanche 28 novembre 2010



 

Samedi Samedi 27 novembre 2010



Un peu de désoeuvrement dans la journée au travail et je m’affaire à rassembler quelques images de Google Maps pour un projet en déshérence, retrouver toutes les traces des endroits où j’ai vécu et les visages des personnes que j’ai connues mais perdues de vue au travers de recherches sur internet, je ne sais pas encore bien ce que je ferai de cet amas de fichiers-images en assez basse résolution, mais je continue de les assembler, peut-être un de ces portraits composites en mosaïques, je ne sais pas encore.

Fouinant dans mon ancien quartier à Chicago, East Village, je découvre médusé qu’il a manifestement beaucoup changé, que les rues paraissent plus propres, plus souriantes, que de nombreux commerces semblent avoir remplacé les bars sombres, les coupe-gorges, que l’école de quartier qui faisait ma désolation à chaque fois que je passais devant a connu au moins une réfection, bref cela ne ressemble plus du tout au souvenir que j’ai de ce quartier. Cela me laisse un peu indifférent, je ne suis finalement pas aussi attaché que je ne l’aurais cru à cet endroit, à ce que j’y ai vécu si j’y suis attaché, mais alors c’est vers mes souvenirs que je me tourne.

Enfin c’est ce que je croyais, jusqu’à ce que je remonte Division street, vers l’Est, jusqu’au 1809W, Leos et de constater que le petit diner où j’ai parfois travaillé, tenu par des amies, Sheila, Teresa, Donna, ne ressemble plus à rien. Cela continue de s’appeler Leo’s mais je doute fort que mes amies le tiennent encore, cette devanture de maison de retraite cela ne peut pas être d’elles. J’en profite d’ailleurs pour faire des recherches à propos de ces trois amies, tenter d’en retrouver la trace, ce n’est pas facile, je ne me souviens plus du nom de famille de Donna et Sheila et Teresa portent des noms de famille plutôt communs, je suis bien obligé de constater, et c’est chaque fois ce qui me fait renoncer un temps, ajourner, que l’idée de ce projet chaque fois me remplit de tristesse.

Je referme la fenêtre de mon navigateur, je renomme rapidement les deux ou trois images de cette recherche et je passe à autre chose. Je devrais sûrement bazarder tout simplement le dossier qui contient toutes ces images et m’obliger de la sorte à ne plus y travailler, à abandonner ce projet, mais je pense alors au temps que j’y ai déjà passé et je me dis que je ne peux pas rayer d’un trait cet investissement, même si déprimant.

Ce que je comprends aussi c’est que j’aborde toujours mieux le souvenir de cette époque, de n’importe quelle époque de mon existence, au travers de mes propres images, lorsque je sillone les rues d’East Village à Chicago grâce à l’option Street View de Google Maps, je reconnais difficilement les lieux, toutes les photographies ont été prises en plein jour et un jour de beau temps, en été, le souvenir que j’ai des mêmes rues, est plus sombre, davantage pluvieux, voire enneigé, il y fait froid et les passants sont emmitoufflés. Lorsque je recherche les visages des personnes que j’ai connues je tombe sur des visages que je peine souvent à reconnaître, Mouli, mon collocataire indien a désormais les cheveux tout blancs (et il a un peu grossi, ça j’ai vraiment du mal à le croire), mais surtout il est mal photographié, il est photographié par une personne qui ne l’a jamais vu se tenir droit comme un i en sari devant une fenêtre enneigée et gelée, songeur, se retenant le bras gauche en passant son bras droit dans le dos, une cigarette allumée à la main gauche, et c’est en cela que je ne le reconnais pas, pas plus que je ne reconnais pas Teresa sur cette photographie d’un groupe de gens qui me sont inconnus, apparememnt une brochette de cuisiniers venant de recevoir quelques distinctions, ces gens-là sont vus par des personnes qui ne sont pas moi et qui ne voient donc pas ces personnes telles que je les connais et telles que je les ai connues et donc telles que je les ai photographiées.

En fait ce projet de recollection d’informations personnelles et impersonnelles à la fois a surtout la vertu de me pousser dans cet autre projet, celui de rescanner tous mes négatifs et de tenter de leur redonner le fil conducteur qui leur manque, tels qu’ils sont, pas tous très bien rangés, dans des classeurs épars, dans le garage. Et de raconter leur histoire, mon histoire. Quant à cette connerie de recherches d’images par internet, je commence à ne plus y croire du tout. C’est tant mieux.

En revanche je suis plutôt épaté par ce site, 9 eyes qui lui collectionne les images de rues de Street View de Google Maps dans lequelles en dépit du principe aléatoire des prises de vue, ou à cause de cet aléatoire, il se passe des choses.  

Vendredi Vendredi 26 novembre 2010



 

Jeudi Jeudi 25 novembre 2010



En dépit des bourrasques de grèle, puis de la pluie glaçante, B. m’emmène nous promener sur les bords de l’Oise au coin de sa rue, je crois qu’elle comme moi n’avions aucune envie de renoncer à ce que nous nous étions promis, une promenade sur les quais. Nous marchons, la tête rentrée dans les cols, évitant autant que faire se peut les flaques, je tords mon poignet pour tenter de garantir, un peu seulement, mon appareil-photo du déluge, nous marchons en direction des écluses. Je fais un peu mon type savant avec B. — je ferai bien de faire attention de ne pas être trop suffisant — en lui parlant de mes aventures comme éclusier sur le Canal de Bourgogne — et nous passons sous un immense pont dont nous recevons la rumeur très bruyante, celle de l’autoroute A15 qui relie Paris à Cergy-Pontoise.

Je suis médusé de réaliser que je suis passé des centaines de fois sur ce pont du temps où j’habitais Puiseux-en-Bray, et quand je dis des centaines de fois, ce n’est pas une de mes coutumières exagérations, mais je suis effectivement passé plusieurs fois par semaine sur ce pont pendant cinq ans. Je suis donc passé des centaines de fois sur ce pont dans la plus complète ignorance du fleuve qu’il enjambait qui n’était autre que l’Oise — qui donne par ailleurs son nom au département dans lequel j’habitais alors — à la hauteur de Saint-Ouen l’Aumône.

A Saint-Ouen l’Aumône, il y a l’Abbaye de Maubuisson où Martin a exposé ses deux grandes immenses toiles il y a quelques années. J’ai un souvenir ému de cette exposition, mais aussi de la promenade que je m’étais octroyée dans le grand parc de l’Abbaye.

C’est dans cette même Abbaye de Maubuisson que je m’étais rendu au ciné-concert de la Nouvelle Babylone par le Surnatural Orchestra, le concert avait été contrarié par de fortes pluies et une solution de repli avait été prévue dans une salle de spectacle, l’Inattendu, l’Inescompté, l’Improbable, l’Inespéré, quelque chose comme ça, et d’ailleurs le projectionniste de ce ciné-concert aurait du être pendu pour l’exemple, tant il avait éprouvé les nerfs des musiciens en passant les bobines du film dans un désordre imprévisible.

J’étais venu à ce ciné-concert avec Martin, qui par ailleurs connaissait une amie qui habitait les environs, elle-même amie d’une femme qui habitait dans un petit pavillon derrière cette salle de spectacle dont je peine à me souvenir du nom, quelque chose comme l’Inattendu, l’Inescompté, l’Improbable, l’Inespéré, quelque chose comme ça, et qui avait eu la gentillesse de nous inviter prendre un verre après le spectacle.

J’avais du paraître imbuvable, peut-être pas, mais suffisant cela certainement à cette amie d’amie, la conversation avait dévié à propos de Promenade, l’exposition de Richard Serra au Grand Palais et j’enfourchais mes grands chevaux à propos de la politique culturelle de la droite — l’art contemporain expliqué aux otaries de droite — et comment ces jeunes femmes habillées dans des tshirts fort moulants, noirs barrés de grosses lettres blanches, médiation cultrelle, étaient finalement l’idée que la droite se fait d’une politique culturelle, et comment je ne manquais jamais une occasion de torturer un peu ces jeunes femmes en leur posant toutes sortes de questions à propos des oeuvres exposées, questions destinées uniquement à éprouver les limites immédiates de ce gadget, je me fais confiance, je devais être odieux.

Et je réalise en ce jour pluvieux et froid, sous le pont de l’autoroute A15, sur lequel je suis passé des centaines de fois, que ces quelques événements se sont tous passés dans cette ville abritée, pour sa partie occidentale, par le pont immense de l’autoroute.

A propos d’écluse, je sais que j’ai déjà raconté cela :

Depuis le temps que je voulais le faire. Depuis le temps que je voulais revoir la canal de Bourgogne et notamment son écluse n°89 entre Saint-Vinnemer et Tanlay. J’avais donc pris un peu d’avance en partant d’Autun.

Durant la plus grande partie de l’été 1984, j’ai été le gardien de cette écluse. Un petit boulot d’été. En 1984, j’avais enfin passé mon Bac mais j’avais échoué pour la première fois au concours d’entrée des Arts Décos et aussi à celui de l’Ecole de Sèvres qui elle-même préparait au concours d’entrée aux Arts Décos, sur ce dernier concours j’avais fini deuxième sur la liste d’attente en cas de désistement et on m’avait laissé comprendre que c’était comme si c’était fait. Etrangement cette année il n’y eut pas de désistement et en septembre je me retrouvais le bec dans l’eau, aussi je décidais de devancer l’appel, me débarrasser de mon service militaire pendant cette année creuse. Je partais donc avec la classe 84/12 en décembre. Et en attendant cette incorporation &#151 je me souviens combien tout ce vocabulaire me paraissait âpre et me faisait peur &#151 je trouvais un petit boulot dans un service informatique dans lequel mon travail consistait à remettre du papier-listing dans des imprimantes, à l’époque je regardais la chose comme un petit boulot comme un autre, ça ou gardien d’écluse, c’est étonnant à distance de voir comment de remettre du papier dans ses imprimantes aura été déterminant par la suite puisque c’est toujours plus ou moins dans le même univers que je travaille encore aujourd’hui. Mais tout ce futur proche, à l’époque, du temps où j’étais le gardien de l’écluse numéro 89 sur le Canal de Bourgogne entre Saint-Vinnemer et Tanlay, j’étais loin de le percevoir. Comment aurais-je pu ?, je n’avais que 19 ans.

A l’époque je voulais faire de la bande dessinée. J’étais convaincu que j’étais doué pour cela. Que cela allait marcher. Je ne refusais cependant pas le conseil de gens éclairés chez qui je gardais les enfants, qui me conseillaient surtout une filière plus généraliste. Les Arts Décos. C’était devenu mon but. Le Bac j’avais fini par l’avoir. En grande partie parce que les parents avaient enfin accepté que l’avenir serait peut-être synonyme de dessin et aussi grâce soit rendue à mon professeur de dessin, Monsieur Menghini qui exigea toujours de moi un mot signé du professeur de mathématiques, Monsieur M’Silti, certifiant que j’avais bien suivi le cours de maths et que donc le professeur de dessin pouvait donc m’autoriser à suivre son cours. Sans parler du professeur de philosophie qui avait su écarter un peu le cercle de ce que l’on appele les connaissances, donnant ainsi à voir ce qui est passionnant dans ces connaissances. J’avais donc fini par l’avoir ce foutu Bac à l’époque du passe ton bac d’abord.

Au début de l’été, j’avais enfin vu Yes en concert, et dans même registre exécrable Roger Waters et Eric Clapton pour la tournée de l’album the pros and the cons of hitch-hiking, comme tout cela est oubliable ! Et puis vers le 10 juillet j’avais pris un train pour Tonnerre où je m’étais présenté au bureau de l’ingénieur du canal. Il m’avait vilainement toisé du regard, m’avait dit d’attendre dehors, la chaleur était écrasante, la lumière aveuglante en ce début d’après-midi d’été sur la terre battue grise du parking. Il m’avait ensuite demandé sans ménagement de vite monter dans sa camionnette une 4L break, couleur indéfinissable et avait roulé tambour battant sans un mot pendant la dizaine de kilomètres qui nous séparaient de l’écluse. Je me souviens très bien avoir vu mon écluse à la sortie d’un virage, en venant de Tanlay. Il m’a largué comme ça, comme une vieille chaussette, décidément, je ne comprenais pas ce qu’il me voulait ce type. La personne que j’allais désormais remplacer m’a expliqué au premier bâteau comment il fallait faire et aussi cette subtilité que nous étions responsables du niveau du bief en aval. Et qu’à cet effet il y avait une graduation dans la porte du bas et qu’il fallait s’arranger pour que le niveau indiqué soit compris entre 1,9 et 2,1, 2 c’était parfait. J’avais un jour complet de congé le mercredi, les bâteaux étaient suceptibles de demander le passage entre 6 heures du matin et 19 heures. Il passait très peu de bâteaux. Peut-être cinq dans la journée. Un jour il n’en passa qu’un, une barque comme égarée sur le canal, un grand-père qui emmenait son petit fils faire une promenade, un jour il en passa dix-sept. Il fallait une dizaine de minutes en tout pour faire passer un bâteau.

C’était assez simple.
Fermer les portes de l’écluse.
Attacher la corde du bâteau à la bite d’amarrage.
Ouvrir les vannes en grand pour les grands bâteaux, à mi-hauteur pour les petits bâteaux. Attendre la mise à niveau, ouvrir les portes du haut.
Pour les bâteaux arrivant de l’amont quand l’écluse, le sas, était vide, il fallait faire patienter, remplir le sas, ouvrir les portes de l’amont, attacher le bâteau, les péniches qui remplissaient entièrement l’écluse étaient dispensées de s’amarrer, d’ailleurs les bâteliers faisaient en général peu de cas de nous et ils n’étaient pas à contredire. Vider l’écluse. Puis ouvrir les portes du bas.
Les vannes s’ouvraient à l’aide d’une manivelle et la trombe d’eau qu’elles libéraient était jubilatoire. Les lourdes portes s’ouvraient et se fermaient à l’aide d’un ample balancier qui actionnait une savante démultiplication du mouvement.

Le canal était parallèle à une petite rivière au courant vigoureux. De l’autre côté une pente douce était souvent sillonée par des tracteurs.

J’avais à ma disposition une petite maison de deux pièces, entièrement vide, les murs mangés par un épouvantable papier jauni aux nombreux passages de champignons verdâtres. Au sol des tomettes. Du camping amélioré.

Mais j’étais heureux. C’est ce dont je me souviens le plus. J’étais heureux.

Une nuit j’ai été dérangé par des rodeurs mais qui ont semble-t-il eu plus peur que moi et ont déguerpi, je me demandais bien ce qu’ils pouvaient venir chercher dans un tel désert. Je l’ai signalé lorsque l’ingénieur est venu faire sa ronde. Il m’a aboyé qu’il fallait que je le signale aux gendarames de Saint-Vinnemer. Les gendarmes, je ne sais pas pourquoi, mes bonnes manières, ma politesse ?, m’ont pris d’affection et sont venus me chercher souvent le soir pour m’emmener chez leur ami apiculteur où nous buvions de l’hydromel plus que de raison. Nous repartions de chez l’apiculteur, noirs, et je n’en menais pas large à l’arrière de l’estafette de gendarmerie tant le chemin de halage était étroit, certain de finir avec les deux gendarmes dans le bief, nous arrivions malgré tout à bon port, à l’écluse, le même miracle ayant lieu tous les soirs à la même heure, les nuits du mois d’août 1984.

J’étais très pointilleux sur la précision du niveau d’eau dans le bief aval et chaque soir je vérifais mon niveau et je ne me serais jamais contenté que la surface de l’eau soit seulement comprise entre 1,9 et 2,1 je tenais à ce qu’elle soit non seulement à 2, mais sur le milieu du trait des deux mètres de profondeur. Un défi. Idiot. Chaque soir j’ouvrais un peu les vannes pour remonter le niveau du bief. Quand j’avais enfin atteint le bon niveau j’allai me coucher. Un soir, après que les gendarmes m’ont déposé, j’ai ouvert un peu les vannes constatant que je devais être deux ou trois millimètres trop bas. Et saoul je suis allé me coucher pour sombrer dans le sommeil lourd de l’ivrogne. Laissant les vannes ouvertes en grand. Le lendemain matin je fus réveillé par les coups de poing furieux sur la porte. Quand j’ouvris, je fus surpris en slip par l’ingénieur éructant, qui ne m’aimait décidément pas, et qui, je pus le constater par delà ses épaules, voulait sûrement des explications, le bief en amont était à sec. Il y avait deux bâteaux de plaisance sur le flanc, j’étais pétrifié. J’eus la présence d’esprit de lui parler des fameux rodeurs de nuit. Ce qui me tira d’affaire. Dans le bief aval c’était aussi la catastrophe, le chemin de halage et les champs alentours étaient inondés. Il fallut toute la journée de condamnation de toute cette portion du canal de Bourgogne pour rétablir au mieux mes méfaits d’éclusier ayant trop éclusé d’hydromel. Pendant toute une semaine les péniches raclaient le canal et remuaient la vase dans le bief en amont.

Quand je suis arrivé cet après-midi sur le chemin du retour d’Autun à l’écluse, j’étais très ému. J’ai été impressionné par la précision de mon souvenir visuel des lieux. Sauf pour une chose, la longueur et l’étroitesse de l’écluse. Dans mon souvenir, elle n’était pas aussi longue. Et pourtant, de cet été, j’ai toujours su qu’une écluse fait 39 mètres de long parce qu’une péniche fait 38 mètres cinquante de long et que pour fermer les portes derrière une péniche il faut toujours attendre que le bâtelier ait rabattu son gouvernail entièrement.

Je me souviens qu’un matin je fus réveillé de très bonne heure par la corne d’une péniche qui était entrée dans l’écluse. En ouvrant la porte de la petite maison, j’avais été subjugué par cette péniche qui barrait l’horizon. Il faisait frais et il y avait du brouillard comme en hiver. Pendant que l’écluse se vidait, le bâtelier me proposa un peu de son café. Que je bus pieds nus dans l’herbe humide, les doigts se brûlant sur le bol en pyrex, le bâtelier et moi n’échangeâmes aucune parole si ce n’est mon merci qui venait du coeur. C’était mon plus beau café. J’étais heureux. Dans le brouillard.

C’était cela que je suis venu revoir. Et de nouveau me penchant au dessus du pont, vingt et un ans plus tard, contemplant le bief en aval, j’ai compris que c’était dans cette écluse que j’avais vécu les derniers moments de mon enfance. En septembre le travail de nuit et en décembre le service militaire m’ont fait basculer d’un seul coup dans un autre monde. Comme si j’étais passé d’un bief à l’autre.

C’est cette histoire que je viens de raconter à B., sous la pluie sur les bords de l’Oise, au niveau du pont de l’autoroute A15 et de l’écluse de Saint-Ouen l’Aumône, à B., qui habite derrière l’Imprévu et chez qui nous avions bu un verre après le ciné-concert du Surnatural Orchestra.  

Mercredi Mercredi 24 novembre 2010



Je me souviens de cet ami américain, que j’ai rencontré en France des années avant même de mettre moi-même le pied sur le sol américain, et qui justement quelques temps après mon retour de Chicago, m’avait demandé, est-ce que tu ne trouves pas étonnant tout de même de penser que c’est dans ce pays aux banlieues tellement ennuyeuses que l’on ait pu inventer quelque chose d’aussi excitant que le jazz ? J’avais été stupéfait de la justesse de ce constat. De même que le mythe américain s’efforce de concilier que le tiers de sa population est obèse, ou encore que le pays autrefois le plus économiquement puissant du monde cache des fonctionnements sociaux comparables à ceux de pays du tiers monde, et quelques autres antagonismes propres à ce pays riche surtout en contrastes, il est un fait peu connu, les Etats-Unis sont surtout un pays ennuyeux, un pays dans lequel l’ennui règne sans partage, un pays où l’on s’ennuie à longueur de temps, bref le pays qui déverse ces trépidantes fictions cinématographiques sur le reste du monde.

Il y a bien quelques auteurs, quelques artistes, quelques documentaristes qui se sont efforcés de montrer, voire de magnifier cet ennui, je pense aux nouvelles de Raymond Carver, celle dans lesquelles les vies y sont décrites dans tout leur ennui et puis, un détail, et elles prennent corps, mais l’accident est chaque fois minuscule. D’une certaine façon les Américains de Robert Frank peuvent être considérés comme un essai photographique de l’ennui. Et en matière de photographie attachée à représenter l’ennui, Joel Sternfeld est très remarquable. En bandes dessinées, Daniel Clowes, album après albums, personnages après personnage dépeint à merveille cet ennui épuisant des banlieues américaines.

Wilson le dernier album de bandes dessinées de Daniel Clowes vient de sortir. Et c’est une merveille.

Je ne sais quelles étaient les véritables intentions de Daniel Clowes avec cette histoire de Wilson, son personnage principal, mais j’y ai vu un hommage appuyé à Chris Ware, les ressemblances entre les personnages principaux de Wilson et de Jimmy Corrigan étant nombreuses, mais aussi un mode narratif comparable dans la déclinaison par strates successives d’un personnage, dans le cas de Wilson, l’unité de mesure c’est la page, le truc en six ou huit cases, toutes destinées à nous faire croire aux mensonges de Wilson, la dernière dans laquelle il révèle in fine le pleutre qu’il est vraiment, cinq cases pour faire croire à son voisin de diner qu’il aimerait converser avec lui et dans la dernière case tout le cynisme de cet être sans qualité.

Pour augmenter ce dispositif de révélations successives, de progression dans la narration, Daniel Clowes pousse la virtuosité à modifier les codes graphiques d’une page sur l’autre, utilisant cinq styles différents en ronde tout au long de l’album, comme autant d’éclairages différents pour éclairer toutes les facettes de son personnage.

Et pourtant ce qui me fascine le plus dans Wilson c’est cette remarquable propension à donner toute son épaisseur à un personnage qui en manque considérablement, à s’attarder à cerner avec précision les contours d’un personnage systématiquement fuyant et ce n’est pas une simple gageure narrative, il est a priori plus facile de relater les faits et les gestes d’un personnage d’envergure, il s’agit bien davantage de montrer comment ce dernier est inexorablement rattrapé par la médiocrité de ses actes et de son être, la dernière page de cet album étant d’une splendide puissante suggestive, Wilson vieilli, dans son fauteuil face à une fenêtre constellée de pluie, et qui finit par une manière de hochement final par acquiescer à cette médiocrité qui fut la sienne de bout en bout.

C’est cela, quand Daniel Clowes redonne à cet être médiocre, comme souvent les personnages de ses bandes dessinées, toute cette épaisseur qui fait de ce personnage, qui force l’admiration pour la narration, mais aussi qui réconcilie un peu avec l’espèce humaine, nous ne sommes, même dans notre plus grande veulerie, notre médiocrité et nos travers inévitables, entièrement résumables, réductibles à ce constat de faillite, nous avons nos moments. Et la narration de Daniel clowes est d’une folle virtuosité à nous permettre, à nous lecteurs, ce cheminement incertain et qui nous parle de nous, au coeur même. Au coeur de l’ennui de nos existences.  

Mardi Mardi 23 novembre 2010



Des fois je me fais l’effet du Capitaine Haddock. Le premier qui touche à un cheveu de cet enfant...

Cela faisait bien longtemps, depuis que l’école Decroly accueille Nathan, que nous n’avions pas dû nous battre pour faire reconnaître ses droits. Je remarque en me disputant avec son Auxilaire de Vie Scolaire que mes réflexes sont intacts, rien lâcher et on ne concède pas un pouce de terrain. Mais c’est un peu comme au rugby, c’est en sortant du combat que l’on ressent le mal, la douleur, qui refluent. Ce soir c’est l’amer constat de se rendre compte que naturellement rien n’est jamais acquis, que certes depuis deux ans, les choses vont mieux, que Nathan a fait des progrès considérables et qu’il n’évolue plus dans un milieu qui lui est hostile, encore que justement, dans le cas présent, il n’est pas fondamentalement bienveillant. Et que c’est peut-être dû au fait que nous ayons baissé notre garde.

Alors on en veut à la Terre entière, quand, en fait, c’est à soi seul que l’on devrait faire de tels reproches, tout du moins se faire le reproche de n’avoir pas été vigilant, d’avoir, un temps, abandonné la position des lutteurs, et de s’être, finalement, laissé aller à la possibilité de mener une vie presque normale. Parce que c’est cela finalement que cela veut dire. Ce regain de tension vient du fait seul que nous avons cru un moment que l’on pouvait arrêter d’être sur nos gardes.

Et c’est justement cela que j’apprends aujourd’hui avec une certaine violence, c’est qu’on ne peut jamais arrêter d’être vigilant quand on est parent d’un enfant handicapé, on doit être sur ses gardes tout le temps, on doit être réactif en toutes occasions, ne rien laisser passer, se battre pour tous les pouces de terrain, et garder en tête que des pièges jonchent le terrain en permanence, on ne peut jamais être tranquille, les victoires, parce qu’il y en a tout de même, sont toujours de très courte durée. Bref la récréation est finie.

Mais je ne peux m’empêcher de penser que c’est bien dommage ; quand je regarde rétrospectivement les deux dernières années, années scolaires au cours desquelles Nathan aura bénéficié du soutien à la fois bienveillant et indéfectible d’Audrey son A.V.S. dévouée, je remarque immédiatement que le relâchement dont nous avons pu bénéficier a surtout profité à Nathan. Nous sommes de nouveau en lutte pour faire valoir ses droits et c’est de nouveau Nathan en premier lieu qui en patit.

Du nerf !  

Lundi Lundi 22 novembre 2010



Arrivé en fin d’après-midi chez B., ayant peu dormi dans le train ce matin, je finis par sombrer tout à fait en début de soirée, au fond du canapé et m’endors profondément. Je suis révéillé par B. pour le dîner, encore confus de mes rêves, B. et ses enfants sont attablés et m’attendent pour commencer le dîner. C’est sans transition que je passe donc du sommeil profond et de ses rêves compliqués à ce dîner en famille.

 

Dimanche Dimanche 21 novembre 2010



Au réveil après une nuit au travail, quel effort de volonté il m’a fallu en début d’après-midi pour prendre la voiture et conduire au hasard vers les monts du Sud, pour finir sur le plateau d’Olloix ! Temps gris, et un peu humide, frais aussi et cela fait du bien. Nouvelle tentative de panoramique à 360 degrés, cette fois en tentant de maintenir l’horizon à niveau, presque.  

Samedi Samedi 20 novembre 2010



 

Vendredi Vendredi 19 novembre 2010



Sept ans que je travaille avec Julien.

Aujourd’hui nous donnons corps à une idée et un projet entammés au début de l’année, le Fourbi. Il y a quelques années déjà, j’avais demandé à Julien quelles seraient les possibilités de mettre en oeuvre une manière de boutique en ligne dans laquelle je pourrais essayer de vendre des photographies et pourquoi pas ?, j’y pense, des livres. A l’époque, Julien n’étant pas spécialiste de ce genre de choses, m’avait envoyé vers un ami à lui, auquel d’ailleurs on doit quelques lignes de code du désordre, Valéry Frémaux, mais cela ne ne s’était pas fait, sans doute par manque de suite dans les idées de la part de votre serviteur.

Au début de cette année, c’est Julien, qui venait de découvrir une nouvelle plateforme de programmation, qui m’a proposé de reprendre ce projet.

Il m’a fallu beaucoup de temps pour m’y mettre, grâce soit rendue à Julien pour sa très grande patience, son inépuisable patience en fait, mais voilà cette année j’aurais accusé une fatigue exemplaire, et ma mémoire du court terme très défaillante à cause de cette fatigue ne me permettait pas d’envisager le moindre projet au long cours. Depuis que je passe mes nuits avec Léonard, cela va mieux et il a donc été possible de travailler sur cette construction, le Fourbi.

Depuis des années également, nous parlons beaucoup avec mon ami L.L. de Mars de l’opportunité effectivement d’avoir à notre disposition un petit espace de vente de nos productions, les liens entre les sites du Désordre et du Terrier étant suffisamment solides et serrés pour envisager, de fait, de partir dans cette aventure commune.

Voilà, on est presque prêts pour ouvrir la boutique, la peinture est encore fraîche, alors gaffe !

Que dire ?, si ce n’est que cela n’a pas été facile pour moi d’envisager la construction d’un site internet selon des principes de navigation rationnels et grâce auxquels le visiteur du site peut s’orienter fiablement, retrouver ce qu’il cherche, s’y retrouver et être suffisamment en confiance pour faire grandir en lui le désir de s’offrir un beau tirage d’une de mes images, une peinture de L.L. de Mars, ou une gravure de Pierre Masseau, ou toutes sortes d’autres choses que nous allons tenter d’offrir à nos visiteurs. N’empêche, sans L.L. de Mars pour juguler efficacement mes habitudes aberrantes de conception de sites internet (vraiment je ne le fais pas exprès) et surtout l’exemplaire compétence de Julien pour parvenir à mettre tout cela en belles lignes de code, tout ceci ne serait qu’une idée. Et puis ils ont tous les deux été assez tolérants envers mes frasques pour que, justement, une visite de ce site reste, à mon avis, l’équivalent électronique de chiner.

Avant de redescendre de ma caisse à savons, j’ajoute à mon discours de bateleur d’une autre époque que là où nous avons pas rigolé du tout, surtout Julien encore une fois, c’est sur la partie sécurité du paiement et confidentialité des données, non seulement nous nous engageons à tenir hors de portée les hordes de cyber criminels russes mais en plus ce n’est pas à cause de nous que vous recevrez du corned bîf — français pour spam — dans votre boîte de réception. Pas de ça Lisette. Epiciers, oui, mais pas dealers.

Et pour finir, je ne sais pas si je vous ai dit, mais vraiment sans la dextérité hors pair — et sa patience et son opiniâtreté sans borne — de Julien, vous ne pourriez pas commander de beaux tirages et acheter de belles bandes dessinées en ligne. Merci Julien.  

Jeudi Jeudi 18 novembre 2010



Les hasards de l’existence font que jusqu’à maintenant l’existence d’Isa Massu et la mienne étions strictement parallèles, ne se croisant jamais, bien que sur nos chemins strictement parallèles donc, nous avions tous les deux croisé, simultanément, des personnes ausi disparates, et sans relations entre elles, que Gisèle Didi, Natalie Bookchin et récemment Pierre Hanau. Et j’imagine que nous aurions pu de la sorte poursuivre nos trajectoires disjointes encore longtemps, continuant de rencontrer plus ou moins en même temps les mêmes personnes, et même, continuer de nous en rendre compte par mail, tiens Untel m’a parlé de toi, je ne savais pas que tu le connaissais aussi, ce qui aurait pu être le titre même de ces mails que nous nous serions envoyés. Et d’ailleurs il me semble que de telles trajectoires parallèles sont notre lot quotidien, que nous en sommes rarement conscients, que jusqu’ici nous pouvions nous en douter tout au plus mais qu’internet, parmi ses nombreuses vertus mystérieuses et indirectes, permet justement de courber un peu le destin et faire en sorte que de telles personnes, avec lesquelles nous poursuivons des courses qui ne se croisent pas, finissent en fait par se rencontrer.

Dans le cas d’Isa, c’est une grande chose qu’un tel miracle, qu’une telle courbure aient pu avoir lieu.



Le soir discussion avec Clémence, à croire que, par la persistence de ses questions, Clémence soit parvenue à me faire accoucher de la propre évidence de mon travail plastique, l’enchantement du réel au travers de la figure du labyrinthe dont la complexité agit comme la métaphore de la vie même. Je me demande si je ne sacrifie pas un peu trop aux sirènes contemporaines et à leurs limites arbitraires du nombre de signes. Parce que naturellement c’est un peu trop simple par rapport à ce que sont les choses vraiment.  

Mercredi Mercredi 17 novembre 2010

— Mais Papa, pourquoi est-ce qu’il faut toujours prendre une douche en sortant du rugby ?
— Pour être bien propre, Nathan.
— Mais Papa pourquoi il faut toujours être bien propre ?
— Pour ne pas sentir mauvais, Nathan.
— Mais Papa pourquoi est-ce qu’il faut toujours ne pas sentir mauvais ?
— Pour ne pas faire fuir les filles, Nathan.
— Mais Papa pourquoi est-ce qu’il faut toujours ne pas faire fuir les filles ?
— Pour qu’elles veuillent bien nous embrasser, Nathan.
— Mais Papa pourquoi est-ce qu’il faut toujours embrasser les filles ?
— Pour ne pas être triste, Nathan.
— Mais Papa pourquoi cela rend triste de ne pas embrasser les filles ?
— Parce que si aucune fille ne veut t’embrasser alors tu es tout seul et tu es très malheureux.
— Papa, c’est comme ça que tu as fait avec B. Papa, tu as pris une douche en sortant du rugby et du coup elle a bien voulu t’embrasser.
— Oui Nathan.
— Est-ce que si je prends une douche après le rugby, les filles, elles voudront bien m’embrasser ?
Peut-être pas toutes, Nathan, mais certaines, oui, sans doute.

 

Mardi Mardi 16 novembre 2010



Je ne sais pas comment je m’y suis pris, je crois en enregistrant un fichier sous le nom du fichier qui contenait le bloc-notes de cette journée, mais voilà j’ai littéralement écrasé le fichier d’aujourd’hui. Et quelques jours plus tard, en tentant de remettre en forme, notamment en passant les articles de chaque journée dans du html simplifié pour les sauts de paragraphe, la décoration du texte, mais aussi les liens hypertextes, je suis obligé de constater que j’ai écrasé le fichier, que j’ai deux fois, deux fichiers identiques, la journée d’hier, mais pas une seule fois celle d’aujourd’hui. Et, ce qui est tout de même étrange, pour avoir effectivement pris quelques notes pour cette journée disparue, je n’ai plus aucun souvenir de ce que contenait cette journée.

A vrai dire je peux bien l’avouer, je ne suis pas un informaticien tellement scrupuleux que ce soit là la première fois qu’une telle chose arrive, que je commette une telle erreur. Loin s’en faut. Alors je peux bien vous le dire, il arrive plus souvent qu’à mon tour que je pallie ces journées disparues dans le bloc-notes en les remplaçant notamment par des chroniques à propos de livres lus, d’expositions ou de films vus ou de concerts entendus.

Et je m’apprêtais à faire de même pour aujourd’hui en allant puiser dans mes dernières notes de lecture, il y aurait bien le dernier Echenoz, des éclairs dont je pense le plus grand mal.

Va pour des éclairs de Jean Echenoz.

Parce que cela fait déjà trois fois qu’Echenoz fait le coup. Trois biographies. Et trois fois qu’il passe largement à côté de ses personnages selon moi. Il y a d’abord eu Ravel et là j’étais resté sans voix, les quatre cinquièmes du livre snobement affairés à décrire dans le plus grand détail les toilettes de Ravel mondain, et, cela je voulais bien le pardonner, la traversée de l’Atlantique en bateau que ce dernier fit pour recevoir son triomphe en Amérique. Et une dernière vingtaine de pages dans laquelle la fin de vie tragique, la dégénérescence de Ravel qui perdait progressivement la tête au point de ne plus pouvoir composer, cette fin-là, bâclée, narrée parce que bien obligé en tant que biographe, mais alors, vite fait mal fait, comme si, et cela m’attristait beaucoup, la tragédie de cet homme de talent devenu incapable et impuissant ne valait pas justement un peu plus de suite dans les idées que ces longues descriptions ennuyeuses à mourir des étoffes des costumes de Ravel quand il était élégant, descriptions pleines de tout un vocabulaire dont on voyait bien qu’Echenoz avait pris plaisir à en remuer les mots surannés dans sa bouche, mais voilà, cette fin bâclée gâchait à peu près tout.

Courir, la biographie d’Emil Zatopek, pareil. Même déception, là c’est davantage la récupération politique du héros sportif que l’on mentionne sans trop y croire mais qu’en tout cas on ne fait pas jouer à plein, parce que cette fois trop occupé, sans doute, à jouer avec les syllabes, celle du nom même du coureur de fond, pour tenter de nous faire croire que le bruit de locomotive que ces syllabes font prédestinait effectivement Emil Zatopek à être la fameuse locomotive des stades. Tout ça n’était pas très malin.

Et dix de der, avec cette dernière biographie, Des éclairs, tout aussi fausse (libre) biographie, cette fois de Nikola Tesla, inventeur, entre autres choses remarquables, du courant électrique alternatif.

Jean Echenoz jouit d’une écriture très gracieuse, celle de l’Occupation des sols, écriture qui a la vertu de décrire en ne faisant qu’esquisser les contours et en laissant au lecteur le soin de compléter mentalement le reste de l’image. On dirait de la facilité, si on ne savait justement tout le travail, le polissage des phrases pour arriver à un tel résultat. Et pourtant, dans les trois derniers livres de Jean Echenoz, il est frappant de voir à quel point il est fait recours à des raccourcis et à des procédés fort cavaliers quand justement l’écriture, même au terme d’un travail acharné, n’aboutit plus sur les mêmes clairières dégagées et fluides. Dans Ravel, il y avait ce Abrégeons. assez terrible tant il se donnait le droit de ne pas trop s’en faire pour la déchéance fort douloureuse de Maurice Ravel, c’était un peu plus que de la désinvolture, de la négligence, je présume qu’en biographie, surtout fictive, il n’existe pas de délit de non-assistance au personnage en danger, mais tout de même. Dans des éclairs, ce sont de nouveau de ces petites phrases-raccourcis qui permettent au biographe fort dilettante de se dispenser de s’intéresser aux périodes moins en relief de la biographie de son personnage. C’est coupable. Mais surtout c’est superficiel en plus d’être complaisant.

Dans Ravel le déclin dans tout ce qu’il avait de dramatique avait été bâclé, dans Des éclairs, le comportement étrange de Nikola Tesla, Gregor, paraît être tour à tour une gêne pour son biographe et à d’autres moments une planche de salut pour les moments plus vides du récit. Tantôt le personnage de Gregor est génial, il invente le monde moderne et on s’amuse beaucoup du fait que ses contemporains ne peuvent percevoir que les inventions promises par lui ne sont autres que la base technologique du monde moderne, ce qui paraît un poncif un peu éculé pour ce qui est de la vie d’un inventeur, tantôt Gregor est ce savant fou, aux lubies invraisemblables, comme celle des pigeons, bref un savant fou incompris de son époque et de ses contemporains. Et peut-on réellement prendre au sérieux un biographe, même très libre de ses choix esthétiques, qui tiendrait ses deux parties de son personnage disjointes sans jamais s’interroger et proposer d’explication un peu plausible au fait que les deux facettes formaient une seule et même personne et qu’il y a sûrement un ciment à cela.

Je ne suis pas partisan des diagnostics a posteriori, ou encore des biographies psychanalytiques, voire à charge — je pense par exemple à celle de Deidre Beir à propos de Samuel Beckett, premier exemple qui me vienne en tête, il y a d’autres exemples — mais il me semble qu’un biographe peut avoir un peu plus d’égard vis-à-vis de son sujet d’étude, un peu à la façon de George Painter dans sa biographie de Proust, qui, quand il s’attaque à la fin de la vie de Proust, prend quelques précautions oratoires à l’adresse du lecteur, le prévenant que, certe,s en tant que biographe de Proust il ne peut éluder les histoires de rat, il va en parler, mais voilà, à aucun moment il ne pense que cela soit primordial et supplie son lecteur de ne pas lester inutilement ce chapitre, en revanche est-ce que Jean Echenoz, ici, dans sa biographie, même très littéraire, de Nikola Tesla, ne pouvait pas tenter de mettre en équation l’incroyable capacité de son personnage à se figurer les choses dans l’espace d’une manière visuelle qui se dispensait très bien de plans, et disons son obsession des multiples de trois ? Il doit exister, ici ou là, des pathologies, un peu mieux connues de nos jours, qui permettent d’expliquer ce fonctionnement étrange de l’esprit d’une personne et qui permettent aussi de comprendre que ce même esprit soit à la fois le siège de pensées géniales mais aussi déconcertantes et qu’aucune de ses deux facettes essentielles ne peut se comprendre sans la croiser avec l’autre. Bref, c’est ni fait ni à faire. Et c’est sans doute bien commode de la part du grand auteur de s’abriter derrière la licence artistique pour un livre, trois livres, qui sont en fait bien paresseux.

En effet, si le poids d’une vie ne vaut pas l’effort du biographe de tenter jusqu’au bout de faire survivre son personnage, alors on peut se demander ce qui peut bien motiver le biographe amateur de s’attaquer de la sorte à trois illustres et d’en bâcler le récit. Serait-ce que la paresse qui est ici mise à la biographie est plus générale et s’étendrait même jusqu’à la capacité de construire un récit même, et donc d’avoir recours à des vies toutes faites plutôt que d’écrire de la fiction ? On n’ose le croire. Et si on osait aussi, on encouragerait volontiers Echenoz à relire au piano, sa dernière vraie fiction, des fois qu’il y retrouve la clef perdue de ses fictions.

Et je n’ai toujours pas retrouvé de traces dans ma mémoire du récit initial de cette journée de mardi, je le déplore, peut-être, en toute immodestie, même, que Jean Echenoz aussi aura des raisons de le regretter.  

Lundi Lundi 15 novembre 2010



Le réparateur de vélo ne sait pas le plaisir qu’il me fait en me rendant mon ancien vélo comme neuf. Lui, je vois bien, à sa moustache, son physique de talonneur et ses grosses pognes qu’il a pris du plaisir à travailler sur ce vieux vélo dont il me dit estimer qu’il doit avoir une trentaine d’années, fin connaisseur, qui ne se trompe pas. Effectivement, ce vélo doit avoir une trentaine d’années. Je dis mon vélo, mais je devrais aussi bien dire le vélo de mon frère. Parce que ce vélo était celui de mon frère. J’imagine que cela paraît assez naturel que l’on constate qu’à la mort de mon frère j’ai récupéré, parmi ses affaires, son vélo. Mon frère avait très peu d’effets personnels et très peu d’économies. J’ai hérité de ses économies et d’ailleurs, un an après sa mort, avec ses économies je me suis acheté l’appareil-photo dont je rêvais depuis longtemps, un 6X6. Il y avait quelques cartons à dessins de lui parmi ses affaires. J’ai aidé mon père à faire le tri de ses dessins. Isolant une vingtaine de dessins remarquables, reléguant les autres, les centaines d’autres, à l’oubli, serrés qu’ils sont encore dans des cartons à dessins dans la cave de mes parents. J’ai récupéré deux de ces dessins, l’un représente une corrida, il y a dans le dessin un mouvement assez heureux, je l’aime bien, je ne pense pas qu’il ait une valeur quelconque. L’autre représente, de façon assez maladroitement scolaire, une perspective de l’avenue Daumesnil à Paris, celui-là je l’ai gardé pour le souvenir d’avoir habité, ce qui n’était pas très heureux, mais voilà c’est arrivé, avec mon frère dans l’appartement de l’avenue Daumesnil. Et le vélo. que j’ai tout de suite décrété être mon vélo.

Mon frère n’était pas très soigneux. Négligeant pour bien des choses. Cette négligence s’est appliquée bien des fois, notamment dans cette cohabitation pas très heureuse avenue Daumesnil, à mes affaires, dont j’étais moi-même nettement plus soigneux. Quantité de fois je retrouvais dans sa chambre des feutres, des crayons, le rouleau de scotch crêpé ou ma paire de ciseaux dans le désordre épouvantable de sa chambre, je lui en faisais la remarque, combien de fois nous nous sommes disputés à ce sujet, lui étudiant aux Beaux-Arts, moi, aux Arts déco, une rivalité en soi.

Lorsque nous habitions l’un et l’autre encore à Garches chez nos parents, cette négligence avait déjà cours. Au point qu’un jour il s’était fait voler mon vélo à la gare de Saint-Cloud faute de l’avoir correctement cadenassé. J’étais très en colère contre lui. Il était incroyablement diplomate et avait imploré mon pardon tout en promettant qu’un jour il me rachèterait un vélo. Je ne sais pas pourquoi, mais je n’ai pas dit grand-chose, je suis passé à autre chose, certain par ailleurs qu’il ne me rachèterait jamais un vélo. Mais il était mon petit frère. Il avait ses faiblesses et je l’aimais comme il était. Un peu fou aussi.

Et naturellement, un jour où mon père a fait du rangement dans son garage, il m’a demandé si je voulais récupérer le vélo d’Alain. Je lui ai répondu, tu veux dire mon vélo, et nous avions bien ri l’un et l’autre de cette idée qu’il avait tenu sa promesse de m’offrir un jour un vélo. Le sien.

Ces dernières années, j’ai été un peu négligent moi-même avec son vélo, parce que je n’avais pas nécessairement la bonne place qu’il fallait pour le ranger, un temps il séjournait dans le garage, mais il prenait beaucoup de place et à cet endroit, contre le radiateur qui reste froid tout l’hiver, j’ai fini par ranger une petite armoire récupérée aux encombrants et le vélo a séjourné quelque temps sous une bâche imparfaite, dehors.

Et puis l’hiver dernier, j’ai construit un petit auvent avec l’aide de mon père, notamment pour ranger les vélos des enfants et le mien donc, de telle sorte aussi que l’on ne voit plus les poubelles dans la petite cour depuis les fenêtres de la maison. Et du coup il y a eu de la place pour ranger les vélos et c’est à cette occasion que j’ai pu constater l’état assez déplorable dans lequel était l’ancien vélo de mon frère. Aussi, l’autre jour, en descendant à la gare en tombant sur cette petite annonce de réparation de vélo à domicile, j’ai décidé de m’offrir la réparation et la remise en état complète de mon vélo.

Et il a fière allure mon vélo. Une fois le réparateur reparti, j’ai grimpé dessus et j’ai fait le tour du pâté de maison. Comme un gosse. Et je l’ai rangé sous l’auvent avec un soin jaloux. Mon vélo. En pensant à mon frère Alain, qui m’a rendu le vélo qu’il s’était fait voler à la gare de saint-Cloud, il y a une trentaine d’années.  

Dimanche Dimanche 14 novembre 2010



 

Samedi Samedi 13 novembre 2010



Je regarde subrepticement les matchs de rugby de la tournée d’octobre en streaming sur des petites fenêtres en arrière-plan de ce que je suis tout de même censé faire à mon travail. Ce n’est pas toujours facile de suivre les matchs dans de telles conditions, mais à la réflexion c’est dans des conditions, aussi douteuses à la bonne compréhension d’un match, que j’ai vu la plupart des matchs de rugby des dix dernières années, les matchs de rugby c’est quand même le plus souvent le samedi, et je travaille le samedi. Par exemple, le plus beau de tous les matchs, la demi-finale de 1999 entre la France et la Nouvelle-Zélande, je l’ai vu à mon travail sur un téléviseur noir et blanc de très petite taille et souvent mangé par les parasites, les deux essais tout en puissance de Lomu, j’en ai une idée assez vague, si ce n’est cette image incompréhensible de Benazzi qui est venu rebondir sur le kiwi, comme si on pouvait rafuter Benazzi, la valise de Lamaison pour aller à l’essai, c’était à peine compréhensible, le coup de pied à suivre de Galthier pour Dominici, un vrai brouillard, la passe au pied de Lamaison pour Dourthe, cela paraissait une erreur et l’interception au pied de Magne, devant Umaga, suivie, à fond les ballons, par Bernat-Salles, un immense champ de parasites qui versaient aussi sur les commentaires nécessairement enflammés, qui, de ce fait, aidaient peu à la compréhension de ce tableau incertain. D’ailleurs, ce ne sont que des années plus tard que j’ai revu les images de cette admirable rencontre, et ces images claires, en couleur, me paraissaient suspectes, comme réactualisées, fabriquées, un film en noir et blanc colorisé. Ce n’est d’ailleurs qu’à la faveur de ces images que j’ai pu entrevoir mon copain Pierre, alors osthéopathe du XV de France, lui-même rugbyman, et un sacré client, étreindre Ibanez et Pelous à la fin de la rencontre, seule fois de ma vie d’ailleurs que mon copain d’enfance m’apparaissait presque petit. Les parasites et les effets de pixellisation du match d’aujourd’hui qui opposait l’Angleterre et l’Australie — et cela avait l’air d’être un match remarquable — avait cette vertu étonnante de rendre l’image absolument illisible, mais on y gagnait grandement en beauté. Je pourrais même dire, mais qui comprendrait cela ?, que c’était le plus beau match de rugby que j’aie jamais vu.  

Vendredi Vendredi 12 novembre 2010



 

Jeudi Jeudi 11 novembre 2010



Dans les nouvelles relations, j’imagine qu’il y a toujours une sorte de fétiche. Celui de B. et moi c’est sans doute d’avoir regardé ensemble dans tout l’inconfort du garage, j’avais galamment laissé à B mon meilleur siège, moi-même assis sur un tabouret, Journal intime de Nanni Moretti, ses scènes de scooter, celle, sublime, qui va même jusqu’à rendre audible l’épouvantable piano du Köln Concert de Keith Jarrett, sur les lieux de la mort de Pasolini, mais aussi la découverte de la télévision et de ses séries médiocres par l’ami de Moretti, et comment de croiser une famille américaine sur les pentes du Stromboli qui gronde est l’occasion d’apprendre, en avance, les développements postérieurs des séries seulement en cours en Italie.

Tout cela au point que ce soir, seul dans le garage, les enfants repartis après le goûter et une excellente confiture de fraises, je regarde quelques extraits de Journal intime, vu la semaine dernière seulement. Avec B., donc.  

Mercredi Mercredi 10 novembre 2010



Mettant en ligne, avec de l’avance, l’article concernant ma participation au Pecha kucha à la médiathèque de Bagnolet, la tentation est vive, et si je sautais une semaine dans la rédaction du bloc-notes ?, comme cela ni vu ni connu, profitant de ce que je retarde depuis une semaine de publier les articles relatifs à cette mauvaise semaine.

Nul n’a à savoir les turpitudes qui furent les miennes pendant cette semaine, et certainement pas dans le détail. Et pourtant les articles sont là, je les ai écrits, ils existent pour le moment en tant que petits fichiers .txt dans le sous-dossier 2010 dans le plus large dossier bloc-notes, lui-même inclus dans le dossier désordre et ainsi de suite dans l’arborescence assez vaste de mes disques durs.

Les avoir écrits, c’est une chose, les publier, c’en est une autre ? Je n’en suis pas bien sûr.

Dans un premier temps, je me suis dit que je pourrais sans doute les publier dans le répertoire 403 du bloc-notes, là où je range les articles que l’on ne peut lire que muni du mot de passe. Pour une très écrasante majorité, ces articles concernent ma vie professionnelle et les réflexions que parfois elle m’inspire, mais que je ne peux pas rendre entièrement publiques, une manière de réserve professionnelle m’astreignant au secret — aussi que mon employeur, comme tous les employeurs, serait sans doute chatouilleux, la chose s’est déjà produite, à propos de certaines de ces considérations justement. Il y a tout de même un article ou deux qui figurent dans cette rubrique qui ne sont pas directement concernés par mon travail alimentaire, donc je pourrais. Ce serait facile, et même j’aime assez faire des articles dans cette catégorie parce que la maquette n’est pas la même que celle du bloc-notes et que cela me change un peu.

Oui, mais si je fais de la sorte, quelque chose me dit que, me sentant abrité du regard de beaucoup, je me sentirais tellement libre de paroles que je finirais par y dire des choses qui dépassent ce qu’il serait justifié d’écrire publiquement, et c’est précisément un point auquel je ne souhaite pas arriver.

Je pourrais faire ce que j’ai déjà fait quand Anne était enceinte d’Adèle, échaudés que nous avions été par la précédente grossesse d’Anne qui avait mal fini et parlant de tout cela dans le bloc-notes, je m’en étais voulu d’avoir fait peser sur cet enfant à venir une attente qui dépassait un peu celle de ses seuls parents. Donc pour l’attente d’Adèle, j’avais résolu de tenir le bloc-notes en cachette, vaguement amusé alors qu’il suffisait de créer un répertoire qui portait pour nom ’cachette’ pour que ce dernier et tout ce qu’il contenait disparaisse effectivement caché, donc dans le cas présent je pourrais tout aussi bien créer un répertoire ../blog/planque/ et dans lequel j’insérerais les quelques articles qui concernent cette semaine dernière, et, le moment voulu, quand par exemple, je ne craindrais pas que des regards malveillants y trouvent à redire ou tout simplement pour disperser un peu les curieux, les voyeurs.

Je pourrais faire cela, mais je ne le fais pas. Il y a ici deux mouvements.

Le premier qui veut qu’il n’y ait pas de distance franche entre la vie que je mène et ce que j’en écris et que ce que je vis devient, d’une façon plus ou moins détournée et altérée, ce que je finis par écrire. Il n’y a pas de cloison étanche. Et que cette membrane poreuse l’est dans les deux sens, c’est souvent en écrivant que je finis par élucider ce que je vis obscurément. Mais alors, rien ne m’empêche de garder cela par devers moi et continuer d’écrire quand le besoin s’en fait sentir, et la semaine dernière, il était important pour moi de noter même brièvement cette vue que j’avais par-dessus les épaules du juge. Oui, rien ne m’empêche.

Mais je remarque une chose, mon écriture n’est pas à ce point autocentrée qu’elle ignore le lecteur, mais aussi et ce n’est pas le moindre des points, ce que j’écris pour que ce soit lu, débarrassé des scories, de la violence qui gronde, de l’animosité mauvaise, par le fait même que ce que j’écris dans le bloc-notes est public, cela m’oblige à une retenue sans laquelle il n’est pas exclu que ce que j’aurais à écrire serait en fait parfaitement illisible parce que bien trop traversé par les tensions qui sont les miennes et celles de mon environnement.

Et je me pose la question de savoir s’il n’y aurait pas la matière à une forme d’éthique insoupçonnée de l’écriture en ligne, celle induite par le fait que le lecteur n’est pas tenu dans la même distance que dans un livre en papier, distance essentiellement temporelle qui fait notamment que les lecteurs découvrent après-coup la matière même de ce qui a poussé l’auteur à écrire. Garanti par cette distance, cet après-coup, l’auteur n’est pas astreint aux mêmes réserves. Mais je ne suis pas bien sûr de ce dernier point, c’est ma réponse, avec une certaine forme d’esprit d’escalier, à l’avocate de la partie adverse qui fait état de mon site internet comme de quelque chose dont je devrais avoir honte, tout du moins d’une création socialement peu recommandable.  

Mardi Mardi 9 novembre 2010



Cliquer sur l’image ci-dessus pour lancer l’animation, ne se servir de la colonne de gauche que si les images ne s’affichent pas automatiquement toutes les vingt secondes.

Ce qui change dans lire

Pechakucha à la médiathèque de Bagnolet, le 9 novembre 2010, à 19H.




- Philippe Diaz / Pierre Ménard, site liminaire.fr, et dans la vie professionnelle bibliothécaire à Melun, l’Astrolabe ;

- Alain Pierrot, pionnier des questions du livre numérique, haute référence de réflexion pour beaucoup d’entre nous, il termine la numérisation des manuscrits des Illusions perdues, fonds Lovenjoul de l’Académie française ;

- Kathie Durand, blog Katferraille, professionnellement bibliothèque du Cher et expérience de site collaboratif Chermedia.com ;

- Sereine Berlottier, site remue.net, professionnellement conservateur à la BNF, après St-Quentin en Yvelines ;

- Philippe De Jonckheere, site desordre.net, lequel inclut plusieurs bibliothèques secrètes.

Deuxième set :

- Daniel Bourrion, site Terres et professionnellement Face écran, conservateur en charge du numérique à la Bibliothèque universitaire d’Angers.

- Cécile Portier, blog Petite racine, actuellement auteur en résidence au lycée Henri-Wallon d’Aubervilliers, professionnellement chargée diffusion culturelle à la BNF.

- Pierre Coutelle, blog Commettre, libraire, un des fondateurs du site de distribution numérique ePagine.

- Dominique Macé, médiathèque de Bagnolet.

- Michel Fauchié, son blog, chargé de mission numérique des bibliothèques de la ville de Toulouse, président de l’Association pour le développement du numérique en bibliothèques.  

Lundi Lundi 8 novembre 2010



Quel luxe inoui, j’avais prêté ma voiture à Hanno qui vient me la rendre en venant me chercher à la gare de Lyon. Depuis plus de quatre ans que je fais ces allers-retours entre Paris et Clermont, je crois bien que c’est la première fois que l’on vient me chercher à la gare.

Nous en profitons pour boire un café ensemble. Discussion entre deux amis dans laquelle Hanno me dit les choses que peu d’amis osent me dire. En dehors de la fatigue de mercure qui pèse sur mes épaules, je sens un soulagement à ce que certaines choses soient dites, voilà qui fait du bien après le déluge mauvais de la semaine dernière.

J’en profite, déposant Hanno chez lui, pour faire quelques courses dans le XIIIe, notamment quelques raviolis Won Ton, des pousses de soja, quelques morceaux de poitrine laquée, de la coriandre, avec lesquels j’espère épater B., qui vient dîner ce soir.  

Dimanche Dimanche 7 novembre 2010



C’était bien de cela que j’avais finalement besoin, d’une bonne marche dans les volcans, même, et surtout, par mauvais temps, recevoir cette bonne gifle de grêle fine au sommet du Puy des Goules, le Puy de Dôme et même le Puy de Pariou de l’autre côté du col, tous les deux encapuchonnés dans le nuage même qui versait cette petit grêle.

Je redescends les joues rouges mordues par le froid humide, mais soulagé, apaisé presque, calmé en tout cas. Et les pompes crottées.  

Samedi Samedi 6 novembre 2010



 

Vendredi Vendredi 5 novembre 2010



Assommé par la journée d’hier, paralysé chez moi, à ne rien faire, je finis presque par trouver du contentement à un rendez-vous chez le dentiste.

Finalement, ce sont les mauvaises plaisanteries de mes amis qui me réveillent et me sortent de cette torpeur, la palme revenant sans dicussion à Julien à qui j’expliquais le tableau assez désastreux que l’avocate de la partie adverse avait fait de moi, Julien de me demander si elle avait mentionné mes goûts musicaux dépravés ?

Finalement, ne jamais entièrement perdre de vue qu’aucune situation est à ce point désespérée qu’elle ne puisse être soulagée un peu en regardant quelques minutes du Sens de la Vie des Monty Python. Surtout la scène du match de rugby entre enseignants et élèves.

Et se rappeler, utilement, aussi, que cette journée n’est pas entièrement différente des précédentes.  

Jeudi Jeudi 4 novembre 2010



Mes proches, mes parents et mon conseil m’avaient tous conseillé de rester calme, voire impassible durant l’audience. J’ai été grandement aidé en cela par la vue surprenante des baies vitrées qui se dessinait par-delà les épaules du Juge aux Affaires Familiales, vue qui s’étendait sur toute la plaine de Bobigny, puis celle de Saint-Denis, et même jusqu’aux contreforts d’Argenteuil et au-delà, sans doute, le Val-d’Oise, tout ceci admirablement découpé par les interstices de lumière, au travers d’un ciel bas et gris. Et je regardais cet immense paysage avec intérêt, tentant de raisonner mentalement les termes techniques d’une exposition optimale de tels effets lumineux, quelle ouverture, quelle saturation et quel contraste ?, pendant que l’avocat de la partie adverse, sans nuance, faisait, à grands traits caricaturaux, mon portrait en dangereux psychopathe protéiforme, ce que j’écoutais d’une oreille très distraite, il faut bien le dire.

Je faisais donc de la très bonne photographie mentale, immodeste, pendant que l’avocate de la partie adverse faisait de la très mauvaise peinture figurative.  

Mercredi Mercredi 3 novembre 2010



La lâcheté de mes assaillants me sidère, finalement ce dont je leur en veux le plus, c’est de gâcher la journée de mes enfants, en leur ôtant ma disponibilité pour cette dernière journée de leurs vacances. Mais ces tigres de papier, quel manque de courage tout de même !  

Mardi Mardi 2 novembre 2010



Journée percutée de plein fouet par le coup de téléphone un peu alarmé de mon conseil. Le soir B. vient dîner à la maison, Adèle et Nathan l’accueillent avec grâce. Moments de félicité. Mais le grand écart entre les émotions du soir et celle de la journée me laisse sans force, mais quel soulagement que cette douceur que m’apporte B., sans laquelle, ces derniers temps, je pense raisonnablement que j’aurais plongé, abandonnant le navire bien trop chahuté par la houle.

Et pourtant ce n’est pas tellement mon genre, cela, d’abandonner.  

Lundi Lundi premier novembre 2010



Je retrouve avec plaisir les enfants, mais je vois bien que je peine à revenir de cette longue semaine loin de la maison, l’appareil-photo je ne le sors de mon sac qu’une fois dans toute la journée pour photographier Adèle vautrée dans le canapé-piège, canapé avaleur de petites filles, pour leurs plus grands éclats de rire. C’est bien d’ailleurs pour cet amusement d’Adèle, et aussi celui de Nathan, que je ne suis pas encore débarrassé de cet épouvantable canapé.

Il est difficile de redémarrer une maison, vide depuis quelques temps, comme il est difficile de démarrer une voiture qui n’a pas servi depuis quelques temps, singulièrement aux premiers froids, d’ailleurs c’est peut-être aussi de froid que souffre l’ambiance de cette maison, le réparateur de chaudière se fait attendre.

En attendant, faire les choses avec les enfants et les faire bien, même si cela suppose de s’intéresser à leurs parties de billes, ce pourquoi, j’avoue, j’ai un peu passé l’âge, encore qu’eux me trouvent d’une habileté prodigieuse. De mon côté c’est l’habileté tactique d’Adèle qui me fascine, véritable prédatrice de la steppe, le petit tapis sur lequel les enfants freinent la course de leurs billes, reculant plus souvent qu’elle n’avance, Nathan, lui, a une approche nettement plus frontale, façon pilier de rugby, on baisse la tête et on avance, tendant des embuscades patientes dans lesquelles Nathan s’aventure trop hâtivement, et je vois bien que statistiquement le tas de billes d’Adèle augmente quand celui de Nathan diminue, quand leurs joutes cessent et qu’ils passent à autre chose c’est souvent que je fais un peu de régulation entre les deux trésors, tands qu’ils ont le dos tourné. Avec toutes sortes de tracas moraux à le faire, suis-je à ce point incapable, jusqu’à l’immobilité, de considérer même la plus minuscule des situations sans m’en exagérer grandement la complexité ?

Le soir nous regardons ensemble Imogen Mac Carthy qui commence par une scène redoutable de rugby et une mauvaise foi de supporters écossais du meilleur aloi. Ca amuse beaucoup Nathan de voir cet ailier anglais parti vers l’enbut écossais se faire (très) sauvagement sécher. T’as vu Papa comment il l’a découpé en deux. Oui, j’ai vu fils.  

Dimanche Dimanche 31 octobre 2010



Dans cette maison sombre et inconnue, le frôlement électrisant d’un peignoir en soie  

Samedi Samedi 30 octobre 2010



Qu’il est difficile, toujours, le retour sur Terre, le retour au travail alimentaire, ses contraintes qui apparaissent de si peu d’intérêt, après une semaine à Lussas, tracas redoublés avec le week-end de changement d’heure et son activité fébrile. Et depuis cette année, année où les petits extras — je parle ici de ce que le fisc considère, de mon activité, comme des bénéfices non-commerciaux, je m’en fais une autre idée moi-même de ces bénéfices — ont été plus nombreux que n’importe quelle autre année, l’espérance, cette année plus qu’une autre donc, mais sans doute déçue, comme d’autres années par le passé, qu’un effet boule de neige me conduira presque, dans quelques années, à la libération du travail alimentaire. Je remarque cependant que cette folle espérance, m’emmène souvent vers un sentiment de plus en plus insupportable de mon travail alimentaire, et je ferai sans doute bien de me méfier de ces sirènes, gardant à l’esprit que les années passées, celles où l’espérance d’autre chose était pour ainsi dire inexistante, j’étais peut-être plus en paix qu’aujourd’hui avec le travail alimentaire.

Et pourtant, je ne peux m’empêcher de penser que lorsque je suis employé en tant que formateur à l’Ecole du Documentaire à Lussas, ou encore lorsque je suis employé par le Monde Diplomatique pour l’iconographie d’un numéro de Manière de voir, je suis sans doute plus utile à mon prochain que lorsque je veille sur des forêts de serveurs dispersées en Europe, et même, pour l’une d’elle, de l’autre côté de l’Atlantique, ce que bien d’autres personnes sauraient faire, sans doute même mieux que moi.

Oui mais.

Et d’année en année, de la sorte, j’oscille entre la patience et l’impatience, pestant contre ma patience responsable à mes yeux d’être encore enchaîné depuis des années à ce travail alimentaire, et pareillement méfiant vis-à-vis de mon impatience qui ne me rend pas heureux.

Parviendrai-je un jour à cette émancipation tant souhaitée ?  

Vendredi Vendredi 29 octobre 2010



Il faudrait comprendre le réseau t sa complexité, alors il ne serait pas exclu de parvenir à détourner les sommes colossales dévolues à la fabrication des images de la broyeuse, pour la production de véritables oeuvres.

Journal de Lussas.  

Jeudi Jeudi 28 octobre 2010



Pierre ne se rendait pas compte que certains de ses collages fonctionnaient comme de véritables sites internet, ici démonstration de rollover.

Journal de Lussas.  

Mercredi Mercredi 27 octobre 2010



Pensée pour Stéphane, et pour B. Reprise du journal de Lussas à l’aide d’Ursula.  

Mardi Mardi 26 octobre 2010



Nul n’est obligé de me croire bien sûr, mais ce soir, j’aurais bu les quatre plus beaux vins de toute ma vie.

Un Pouligny-Montrachet de 2000
Un Meursault de 2003
Un Saint-Julien de 1983
Et un Chambertain de 2000, ce dernier dépassant tout ce qui m’était possible d’imaginer

Et ce soir, incapable de dire quoi que ce soit à propos de cette expérience inouie, je me demande si c’est par manque de vocabulaire ou par manque de compétences oenologiques. Sans doute les véritables oenologues qui liront cette liste s’étrangleront à l’idée qu’un aussi piètre amateur ait pu tremper ses lèvres dans des vins si parfaits, sublimes même, et sans doute aussi estimeront-ils, à juste titre, que c’est d’autant plus un immense gâchis que je suis dans l’impossibilité de leur décrire de tels vins, ce que eux auraient su faire entre eux, peut-être tellement bien qu’ils auraient pu reconnaître la description de vins qu’ils auraient déjà goûtés.

Je me souviens que mon ami François à Saint-Dizier m’avait un jour parlé d’un concert de l’Art Ensemble of Chicago avec Cecil Taylor au piano, que sa description était telle que j’ai longtemps cru avoir assisté moi-même à ce concert, à ce bouillonement à la fin du concert que Lester Bowie avait refermé d’une de ses phrases mercuriales de trompette.

Aux amateurs de vins, aux connaisseurs, aux oenologues qui lisez ces lignes, je demande pardon, infinement pardon. Mais je vois mieux que je ne bois.  

Lundi Lundi 25 octobre 2010

Allez Phil au boulot, décharger deux cartes mémoire pleines à ras-bord des photographies de ce week end. Au-dessus de ma tête j’entends les pas de Martin dans son atelier qui font quelques allers-retours entre les rateliers des toiles et son murs de cimaises. Je souris à ce souvenir lointain. Les rares fois où j’ai eu de bonnes notes, notamment en mathématiques, je voyais là l’opportunité méritée de faire une pause dans mes révisions et alors mon père ne manquait jamais une occasion de me dire, et à ton avis le lendemain de sa victoire à Roland-Garros qu’est-ce que tu crois qu’il faisait Björn Borg ?, et bien il s’entraînait pour Wimblendon. On doit être quelques-uns de ma génération à avoir entendu ce genre de choses. Faut dire il était agaçant ce joueur suédois à tout gagner. Et c’est à cela que je pense quand j’entends Martin ressortir quelques toiles en cours, il n’a pas fini de vernir son exposition de l’ARC au Creusot qu’il est déjà occupé à travailler à la prochaine exposition.

Cela devrait me donner du courage pour m’y mettre aussi, mais je me laisse si facilement distraire, par les mails par exemple. Un jour peut-être je serai un artiste sérieux et travailleur comme mon ami Martin. Un jour peut-être, j’aurais du jouer au tennis aussi bien que Björn Borg.

François est passé en début d’après-midi, il a rapporté à Martin deux ou trois branches du jeune érable dans son jardin. Il ne se doute pas que cela ne fait pas de l’effet qu’à Martin. Je revois sans mal l’immense érable écarlate devant la maison de mon ami Richard, dans le Michigan, à Elkton. C’est souvent que cela me manque l’Amérique du Nord ces derniers temps. Dix ans que je n’y suis plus allé. Il n’y a pas si longtemps j’avais fait ce rêve triste de retourner au Gold Star sur Division street, les mêmes personnes étaient toutes là, certaines dont je peinais à retrouver les noms, et toutes étaient couvertes de poussière, celle acumulée en une vingtaine d’années et je trébuchais en entrant dans le bar, de la même façon que le narrateur butte sur les pavés inégaux de la cour intérieur des Guermantes dans le Temps retrouvé. N’empêche il y a un écart terrible entre le Gold Star et la cour des Guermantes, et pourtant, dans mon rêve, la comparaison tenait parfaitement. Les rêves parfois.

Et c’est souvent, quand je repense à Chicago — et que je continue de caresser le projet de scanner mes négatifs d’alors et de leur demander de faire resurgir tout ce monde enfoui — que je me fais l’effet, toutes proportions très mal gardées, de voyager en pensés vers cette contrée lointaine à la seule force de la mémoire, tout comme Proust le faisait, nuitamment, revisitant le Paris de ses souvenirs. Proust n’aurait jamais survécu à un seul hiver de Chicago.

 

Dimanche Dimanche 24 octobre 2010



Dimanche lendemain de fête, sensations curieuses, de déchirement presque, ne pas vouloir prendre congé de ses amis, retarder toute l’après-midi le moment de dire certaines choses à ses amis, d’embrasser telle nouvelle amie, la serrer un peu dans les bras, manière de dire que, et la jeunesse elle aussi, cette belle jeunesse avec laquelle nous avons fait cuire (et donc épluché et coupé, pas loin de cinq kilos de tomates vertes, la maison de Martin et Isa se vide, et la fatigue recouvre un peu les épaules des cinq derniers convives le dimanche soir. Et, on se couche de fort bonne heure.  

Samedi Samedi 23 octobre 2010



C’est sans doute parce que mentionnant, dans le plus grand des hasards, un goût commun, à l’époque, pour des disques épouvantables que B. et moi nous nous sommes retrouvés une bonne partie de la soirée d’anniversaire de Martin, assis, l’un près de l’autre à échanger quantités d’autres souvenirs de l’enfance, ou encore une façon commune de découper des tonnes de légumes, ou bien encore des vues convergentes à propos des dernières expositions en Arles. Oui, sans doute pour cela. Des sourires gourmands aussi au dessus d’un Tiramisu — le caprice de Garance et Rose quand je suis à Autun — à la longévité très courte, sitôt présenté aux convives, sitôt le plat vide ou presque. Une fête de tous les diables, oui. Au beau milieu des ateliers de Martin et Isa. De la soupe pour cent personnes — d’ailleurs c’est amusant parce que quand on prépare une telle soupe, cela devient une lettre à la poste que de préparer un déjeuner pour la douzaine de personnes affairées à la soupe, et pourtant un déjeuner pour une douzaine de convives ordinairement c’est toute une affaire.  

Vendredi Vendredi 22 octobre 2010



L’exposition de la maturité ? Un bref regard dans la biographie de Martin Bruneau nous enseigne que cette année 2010 est l’année de ses cinquante ans. Soit. Et que cela coïncide avec cette exposition de grande envergure à l’ARC au Creusot. L’exposition par ailleurs s’attache à rassembler un grand nombre de toiles concernées, depuis 2006, par le thème de la vue d’atelier, effet récursif s’il en est pour un travail de peinture. Mais aussi une manière de passage obligé dans la carrière d’un peintre et ce n’est sans doute pas un hasard si Martin Bruneau a choisi de s’y consacrer à ce moment particulier de son corpus non encore clos.

Même si l’exposition, intitulée, Tout ce que je n’ai toujours pas compris, ne se donne pas ce mal, fuyant assez justement l’idée même d’une rétrospective, il n’est sans doute pas inutile de se remémorer les toiles plus anciennes de Martin Bruneau pour pénétrer plus sûrement dans cette exposition. Les thèmes de l’artiste jusqu’ici ont été nombreux, portraits, pendus, totems, grands maîtres, grandes toiles abstraites, mordant justement sur l’héritage, proches, scènes de genre même — notamment une série en construction, pas encore visible, mais c’est semble-t-il le prochain rendez-vous du peintre avec son public, lors d’une exposition parisienne, série de toiles qui toutes représentent un repas entre amis photographié avec un téléphone de poche — autant de thèmes qui reprennent à leur compte certains pans et genres de l’histoire de la peinture, pas seulement d’ailleurs dans le seul éclairage des maîtres anciens, mais aussi, surtout, dans un questionnement continu de la représentation en peinture.

Il n’est donc pas étonnant que s’attaquant, en pleine connaissance de cause, au thème de la vue d’atelier le questionnement de toute l’exposition revienne souvent à cette question, par jeu autotélique, que peindre aujourd’hui ?, et, son corrolaire, comment le peindre ?

Là où Henri Matisse et Pablo Picasso, mais aussi des années plus tard Jasper Johns et Robert Rauschenberg, s’attacheront à la représentation de leur propre travail, tous repassant par les sillons creusés par eux précédemment, Martin Bruneau passe un peu à côté, sans l’ignorer, de ce questionnement, en apparences seulement. Peu nombreuses sont les occurences de cette sur-représentation, elles existent malgré tout. Non, ce que Martin Bruneau s’attache à représenter de l’atelier tient davantage de la vie qui anime le peintre au travail dans l’atelier-même. Vie compliquée et laborieuse.

Compliquée notamment parce que cette vie, cette sur-vie, n’est pas indemne ni étanche de la vie quotidienne, de la vie psychique et de la vie sentimentale, ni même du passé, des oeuvres passées encore moins.

C’est ici le postulat, l’affirmation de départ, de cette expostion. Dans une première dans laquelle figure notamment un enchaînement de trois toiles très dissemblables qui paraissent parler d’une même voix, une très grande toile au fond blanc sur laquelle est isolée la figure renversée d’un cerf dont les bois sont d’ailleurs tout juste ébauchés, une hallucination ?, peut-être pas, une vision, cela certainement. Voisine de cette grande toile qui d’emblée pose la question de l’achévement même du tableau, une toile aux dimensions plus modestes, mais ce ne sont pas ces seules dimensions qui invitent à ce sentiment de modestie, mais ce qu’elle représente, l’artiste de dos, telle une invitation à n’être justement pas considéré en dehors de son travail d’artiste, puisqu’aussi bien, l’artiste vu de dos, c’est l’artiste au travail, devant sa toile. Perpendiculairement à cette association très tranchante, une toile, parmi les plus grandes, au bas de laquelle est esquissée et reprise la toile de