Mardi Hotel California



Hotel California



Pour B.


Je n’ai jamais beaucoup aimé le jeu de la séduction. Sans doute parce que je n’ai aucun talent pour cela. Ce dont je me souviens le plus, finalement, c’est la façon, toujours cuisante, adolescent, avec laquelle mes premières avances, sans doute maladroites, empressées et surtout pas très malines, auront été éconduites. Et c’est cette marque au fer rouge des premières fois qui aura finalement déterminé, par la suite, la prudence excessive, la maladresse, la timidité ou encore l’abrupteté sidérantes avec lesquelles je me serais illustré, très rarement, on l’aura compris, avec succès. C’est amusant parce que j’en ai discuté avec ma fille Madeleine ces derniers temps, dont je ne peux douter que la motivation soudaine de ses questions trahit, sans pouvoir s’y méprendre, un intérêt neuf et vif à la fois. Et comme je lui expliquais à quel point j’étais si peu doué pour ce jeu de la séduction, il m’est revenu en mémoire ces moments d’angoisse qu’étaient les slows — mot extrêmement pratique au scrabble, c’est bien tout ce que je lui trouve. Les slows, c’était classiquement le moment de se lancer, mais quand se lancer ? Et souvent c’était trop tard, surtout qu’on n’était jamais tout à fait à l’abri d’un disc-jokey facétieux — ce que je comprends rétrospectivement aujourd’hui — qui vous shuntait le solo de guitares d’Hotel Califonia.

Bref, je me suis décidé à réparer mon tourne-disque. C’est pas encore au point. Du coup, ça vous laissera plus de temps pour réunir votre courage pour vous lancer, ou, au contraire, si vous êtes comme moi, être dévoré par l’angoisse. Ou pire, encore, ce que je ne vous souhaite pas, de repenser à vos propres interminables hésitations.

J’en profite pour signaler que j’ai fait une très ample mise à jour de l’Image enregistrée, presque une centaine de pages désormais à cette rubrique, du coup j’ai dû reprendre un peu sa structure et sacrifier, je me déteste, à l’empilement vertical.




Nouvelle mise à jour de l’Image enregistrée

 

Dimanche La perruque du directeur de cabinet



Hier soir je suis allé voir l’Exercice de l’État de Pierre Schoeller, dont je dois dire que j’ai peu goûté la complaisance à l’égard du pouvoir, notamment la servilité avec laquelle ce film voudrait nous faire croire que nos hommes politiques, singulièrement ceux de droite, c’est-à-dire, ceux qui sont au pouvoir depuis 1958, avec une parenthèse enchantée entre 1981 et 1983, qui brillent surtout pour leur incompétence, seraient ces surhommes au sommeil rare, survolant littéralement les affaires d’un œil vif et que leur vie trépidante est en fait un sacrifice qu’ils nous font d’eux-mêmes, à nous leurs administrés — sacrifice dont on préférerait qu’ils nous épargne, mais que voulez-vous ils sont comme ça, nos édiles. Après les journalistes embarqués, le cinéma embarqué.

Et je m’interroge tout de même, trouvant les critiques louangeuses à propos de ce film, que toutes soient, en plus d’être conquises par le film, en pâmoison devant la scène d’ouverture du film, dans laquelle on voit une femme nue entrer dans la gueule d’un crocodile, ce qui, en fait, n’est qu’un rêve, ce que l’on comprend, ouf !, en découvrant à l’écran le personnage principal, en fait endormi, — et ithyphallique — dont on apprend rapidement qu’il est ministre des transports. D’ailleurs on aimerait dire à la critique que la scène onirique qui débouche sur une scène de réveil est en fait un peu une tarte à la crème du montage. Ou est-ce que la critique officielle découvrirait soudainement un des plus anciens possibles du cinéma ? Mais passons. En revanche, dans ce concert d’éloges, pas une mention, à propos de cette scène, de son origine. Parce que voilà, autant vous le dire tout de suite, cette femme qui entre dans la gueule du crocodile ne vient pas tout à fit de nulle part, mais d’une photographie d’Helmut Newton qui lui-même photographiait là une scénographie de Pina Bausch. Non pas que cela soit condamnable de la part de Pierre Schoeller de se permettre cette citation, en revanche je suis perplexe quant à la naïveté de la critique qui s’en émerveille, tant cette image a l’air neuve pour la critique. Personnellement plutôt qu’un fantasme un peu court, emprunté dans l’imagerie tellement sexiste de Newton, ce qui m’aurait plus frappé, cela aurait été une citation de Joel-Peter Witkin par exemple, mais soyons raisonnable, j’imagine que c’est déjà un très bel exploit que la femme nue qui rampe dans la gueule du crocodile ait un âge comparable à celui du personnage du ministre.

Pour ma part cela aurait plutôt tendance à invalider la critique, que je trouve singulièrement peu docte sur ce coup-là, et de m’interroger alors sur la compétence de cette dernière quand elle encense un film, qui s’il n’est pas maladroit par endroits — la scène du coup de fil interrompu par l’accident de voiture sur une autoroute désaffectée est une merveille, c’est un peu dommage en revanche qu’elle soit si pesamment symbolique, on avait bien compris que notre personnage principal était ministre des transports, on a bien suivi le film, merci —, n’en est pas moins complaisant et servile, j’irai même jusqu’à y voir un certain éloge de la politique telle qu’elle est pratiquée par notre gouvernement d’extrême droite actuel, ce dont, je n’en doute pas, Pierre Schoeller se défendra. Mais avec une telle sympathie pour ses personnages qui sont autant de figures de la Sarkozie, on est en droit de se demander si le réalisateur ne s’est pas laissé contaminer par le langage dominant, la propagande, celle de l’activisme et de la communication omniprésente, et en dernier lieu par les personnages justement de la Sarkozie, le directeur de cabinet soit-disant cultivé, nous y reviendrons, la charmante chargée de communication flagorneuse dès les premières heures du matin, les jeunes dents longues qui écrivent les discours et qui jouissent manifestement beaucoup de leurs modestes prérogatives, ceux qui s’enhardissent à une initiative et qui se font reprendre sèchement et qui y reviendront dès le lendemain, pas dégoûtés, bref je ne fais pas un inventaire, vous lisez le journal et écoutez la radio comme moi, vous cumulez peut-être même la télévision, grand mal vous en fasse. Ce sont autant d’éléments visuels et de petits ressorts narratifs qui fonctionnent comme les fameux éléments de langage de nos hommes politiques, on ne peut que regretter que voulant montrer les coulisses de cet exercice nocif Pierre Schoeller ne s’autorise pas justement à bousculer un peu cette grammaire visuelle, allant jusqu’à recourir, de nombreuses fois, à cette belle superposition des écrans, notamment de téléphones de poche et autres ardoises numériques sur les images du film, apparitions brèves destinées à nous faire prendre la mesure de cette soi-disante complexité du travail de nos édiles, parant toutes les urgences, aucune ressemblance avec l’obsessionnelle (maladive ?) utilisation de cet artefact par Sarkozy, n’étant tout à fait le fruit du hasard, lui qui s’échine à nous faire croire qu’il est l’homme pressé par excellence, sans cesse connecté à son téléphone de poche, mais qui, au fond, tel le commun des mortels en profite surtout pour envoyer et recevoir des messages d’ordre personnel. Tout ceci n’est pas fondamentalement critique, en dépit des ambitions affichées par le film.

Enfin j’ai quelques questionnements, mais je me demande si ce n’est pas justement le manque de culture de la critique, qui m’y mène, quant à la pertinence de certains marqueurs culturels justement. Est-ce volontaire de la part de Pierre Schoeller de nous laisser penser que ses personnages n’ont de fond culturel qu’un vernis ni très épais ni très résistant. Le ministre lui-même ne prise pas beaucoup Wagner à l’opéra, et au contraire a besoin de ses chansonnettes de variété — Alain Souchon, c’est ça ?, j’avoue que je ne suis pas très sûr —, pour s’apaiser en voiture ? Son directeur de cabinet, lui, aime écouter le discours chevrotant de Malraux pour l’entrée au Panthéon de Jean Moulin, en buvant du Chassagne-Montrachet de 2000, sur des œufs au plat, ce qui est une faute de goût absolue, non, pas le millésime, irréprochable pour les Bourgogne blancs, mais les œufs pour boire du vin, quelle horreur ! pourquoi pas une petite salade vinaigrette pour aller avec ça ? (je dis ça mais en fait je n’y connais rien). On ne voudrait pas croire que les dernières péripéties de notre pauvre président tâchant de se donner les apparences d’un homme cultivé, ce qu’il n’est pas, et ce qu’il ne sera jamais, autrement plus sincère quand il commettait ses sorties à propos de la princesse de Clèves, ait quoi que ce soit à voir avec ces annotations, ces touches culturelles ? Est-ce que ce ne serait pas là, finalement, dans les détails, que se cache, pas très bien, la complaisance de ce film, qui à d’autres endroits aimerait nous faire croire qu’un ministre a la moindre chance de savoir mettre en route une bétonnière, ni même savoir à quoi cela sert, et qu’il faut mettre du sable dedans pendant qu’elle tourne, un peu comme notre président de petite taille fait les fiers-à-bras devant un manifestant à bout qui l’insulte, tout entouré qu’il est, petit bonhomme, d’un très nombreux service d’ordre.

Un élément donné pourtant comme central dans le film, la communication, est en fait très peu apparent, il s’agit de la meute de journalistes qui vivent au crochet des hommes politiques, les fameux journalistes embarqués, certes on les voit dans un ou deux points de presse, justement là où on les attend, mais on est loin, très éloigné en fait, de cette meute qui enregistre servilement, dans la porosité volontaire des genres, les faits annexes, les petites phrases et anecdotes, qui sont en fait le lieu même de la tricherie et du trucage. Cette absence dans le film, qui ressemble fort à l’absence de photographes, de cameramen et de perchmen dans les photographies lisses du pouvoir dans son exercice, trahit, en creux, que le film de Pierre Schoeller ne s’est pas affranchi d’une certaine fascination pour son sujet. Il règne dans ce film une odeur tenace de cette collusion, ce sont les coulisses du pouvoir, certes, mais les coulisses du pouvoir que le pouvoir acceptent de nous donner à voir — j’apprends de la critique nécessairement proche de la communication du film, loin de moi l’idée d’imaginer là aussi une quelconque pollution, pensez !, qu’une part de la trame de ce film a été écrite par un directeur de cabinet sous pseudonyme, je ne tiens pas à faire du mauvais esprit en toutes circonstances, mais est-ce que cela n’annule pas un peu le récit et sa tentative d’emphase sur le dévouement de ces hauts fonctionnaires allant jusqu’à la très grande privation de loisirs que de se dire qu’un directeur de cabinet a trouvé, apparemment, le temps, et le loisir justement, de collaborer extra-professionnellement à un tel projet ? (ou encore est-ce que cela n’était pas, au contraire, du travail de directeur de cabinet, précisément dans l’exercice de ses fonctions ?, je sais je suis terriblement soupçonneux).

C’est embêtant tout de même, pour un film qui se donne de montrer les coulisses du pouvoir, et même d’en offrir une certaine forme de critique, de tomber pareillement dans la contamination des apparences mirages de son sujet. Parce que naturellement on ne peut que soupçonner le syndrome de Stockholm, le réalisateur, avec les meilleures intentions du monde, de tomber sous le charme de son ravisseur. En effet cela ne fait que rajouter à l’épaisseur du mensonge constant une nouvelle couche de manipulations.

Mais peut-être qu’une œuvre de fiction nécessairement menteuse n’était pas le meilleur vecteur pour les objectifs affichés par le réalisateur. Une œuvre de fiction peut en revanche grandement aider pour fouiller la psychologie de ses personnages et développer des archétypes, on ne pourra pas, dans l’Exercice d’État, bénéficier d’une telle vue aidante, les personnages du film étant des caricatures lisses de ce que l’on imagine très bien des hommes de pouvoir, et pour cela nul besoin de ce récit et de sa fiction décidément faibles. Mais est-ce une surprise si un réalisateur se laisse souffler son œuvre par un directeur de cabinet ministériel que cette dernière soit médiocre ? Et contaminée.

L’émancipation politique est encore lointaine. Très.



Au passage je signale l’invraisemblable ressemblance entre l’affiche de l’Exercice de l’État et celle de De bon matin, on ne doit surtout pas y voir comme une difficulté à s’extraire de certains carcans, certains stéréotypes, mais c’est tout de même curieux.




Cet article est repris dans le Portillon, sous le titre La perruque du directeur de cabinet.

Par ailleurs il est tout à fait possible, et même recommandé de faire une lecture croisée de cet article avec celui-ci de Rémy Besson dans Culture Visuelle sur le même sujet, presque le même sujet
Le bloc-notes du désordre