Lundi La découverte désarçonnante du travail de Dove Allouche



Kadhafi autiste



Finalement je suis parvenu, grâce à la sagacité d’une fidèle lectrice — merci Laurence — à retrouver l’extrait de la matinale de France Culture de vendredi matin.

Quant à la photo je l’ai prise hier dans les rues étroites du centre médiéval de Clermont-Ferrand, dans lesquelles je trouve souvent d’étonnants collages pas tous volontaires. Celui-ci m’intriguait tout particulièrement tant il paraissait être une représentation très graphique de la forêt de mélèzes en chemin vers le Puy de Jumes que j’avais déjà beaucoup photographiée. J’avais dans l’idée que je pourrais tisser une sorte de parallèle entre ces deux forêts, mais je dois reconnaître que j’en suis, après coup, incapable. Pas davantage, pour le moment, de faire la chronique de l’exposition de Dove Allouche au FRAC d’Auvergne, tant cette dernière me désarçonne, je peine effectivement à formuler ses principes et surtout à en penser quelque chose de constant. En effet je ne cesse d’osciller entre une admiration folle pour ce travail fou d’assiduité, et ce que cela engendre de questionnements, notamment photographiques, à propos de l’origine des images, et la tentation par moments aussi de disqualifier sommairement ce travail, dont je trouve l’objet laborieux. Mais voilà je ne peux pas faire des remontrances à un chroniqueur, fut-il célèbre, de France Culture en lui intimant notamment de ne pas céder aux simplifications et aux raccourcis, et moi-même, dans le même temps, me rendre capable d’une disqualification hâtive. D’autant que plus j’y pense et plus je me dis que ce qui me pousserait à cette stigmatisation, ne serait autre qu’une certaine forme de crainte, celle que le travail de Dove Allouche, par certaines de ses propriétés, invalide certaines facilités auxquelles mon propre travail cède parfois, comme, notamment de jouer du grand nombre des images et de la facilité qui est elle de tous désormais pour produire de telles images.

Ainsi, et je ne tente pas de rapprocher absolument le travail de Dove Allouche et le mien, ce serait malhonnête, on ne joue pas dans la même catégorie, je me pose sérieusement la question de savoir si cette admirable épaisseur que prennent les images et les dessins de Dove Allouche ne viennent pas d’une volonté, quasi surnaturelle, de leur auteur, à les sortir du lot, de l’immense ensemble, informe à force d’être pléthorique, des images qui constituent ce qu’il convient d’appeler désormais notre consommation d’images, toutes indifférenciées, davantage flux, que capables de sortir du lot, aucune exceptionnelle. Et dans cette immense volonté est-ce que l’on ne trouve pas la marque exemplaire d’un véritable artiste ?

Et n’ai-je pas reçu une manière de décharge hier en regardant les quatre tirages — de procédé Fresson, ce que souvent je balaye d’un geste, qualifiant de telles images de picturialistes, ce qui m’intéresse peu au XXIème siècle — qui étaient extraits de la série Melanophila, images qui n’étaient pas sans me rappeler, dans leurs enjeux, mes propres photos de la série Talus. Or voilà, je vois bien comment ces images floues, dans l’œuvre de Dove Allouche, participent d’un questionnement très profond et très ample, dont les visées sont terriblement ambitieuses tant elles se donnent de saisir ce qui justement résiste beaucoup à la capture, de quelle que manière que ce soit.

En effet le travail de Dove Allouche s’attache à traquer des mouvements tout à fait infimes, de ces strates de temps parfaitement invisibles à l’œil, à moins justement de recourir à des procédés qui donnent une épaisseur au temps. Ainsi la série des livres entièrement constitués de fiches de retour de livres en bibliothèque, quelques deux mille receuils de poésie empruntés sur plus de quarante ans à une bibliothèque parisienne, livres rares, précieux et exigeants qui ne sortent pas beaucoup et dont on devine, dans les plis, qu’ils laissent des sillons infimes dans les âmes-fantômes de leurs emprunteurs. Toutes ces fiches qui laissent voir le titre de l’ouvrage et donc les dates auxquelles leurs emprunteurs étaient tenus de les rendre, sont reprographiées et réunies dans une douzaine de livres. Des effets infimes donc. Tout comme cet autre projet qui consiste à retourner dans le terrain vague qui a servi à Tarkovski pour filmer Stalker, et ce sont des photographies aux apparences faussement tranquilles, le décor n’a pas changé et du coup, trente ans plus tard, on finit par prêter à ces endroits indifférenciés les propriétés étonnantes du récit de la "zone", le personnage principal de Stalker.

Infime aussi paraît le travail méticuleux et lent de reprographie manuelle que Dove Allouche effectue de ses propres photographies, c’est la série Melanophila, par exemple, ou encore de plaques exposées par d’autres photographes en d’autres temps. En effet que nous dit Dove Allouche dans cette reprographie maniaque ? Dans la série Melanophila, son patient travail à la mine de plomb est un incendie sur l’incendie. Ayant photographié une forêt d’eucalyptus qui venait juste de brûler entièrement, les 140 images prises dans un intervalle de temps très court, une dizaine de minutes, sont ensuite, dans l’atelier, entièrement redessinées, vue après vue, la mine de plomb repassant sur les traces de calcinations photographiées, produisant des images extrêmement sombres et dans la contemplation desquelles le spectateur s’abyme, peinant au discernement dans tant de noir pour être finalement happé par ses vues de petites taille et donc, si sombres.

Pareillement les vues de chutes d’eau, de la série Surplombs semblent avoir demandé un travail considérable, cette fois-ci en lavis, et comme pour les vues très fouillées de Melanophila, on se prend à se demander, très prosaïquement, quelle est l’utilité — ose-t-on vraiment cette question en de pareils termes ?, cela paraît terrible — de recourir à ce procédé si laborieux et qui ne donne pas nécessairement une autre impression visuelle que celle d’une photographie ?

Et ce n’est pas tant la très délicate texture des "tirages" de Dover Allouche qui permet de justifier cette démarche écrasante de travail, non, il est matériellement impossible de se détacher de ce questionnement de savoir l’à-quoi-bon de la démarche même. Mais alors, naturellement, que l’on trouve, ou non, une réponse satisfaisante à cette question, les images que l’on regarde dans l’exposition acquièrent in fine l’épaisseur même de cette question.

Et pour cette fragilité, la profondeur du questionnement, la très remarquable détermination de l’artiste, on ne peut qu’être admiratif, de cette admiration qui nous pose bien des questions dans notre propre travail de plasticien. A la réflexion, les expositions qui nous poussent pareillement dans nos derniers retranchements ne sont peut-être pas si nombreuses. Espérons juste que l’on ne s’en trouve pas inhibé. Ce n’est pas toujours bon d’être trop profondément admiratif.



 

Dimanche Ici on noie les Algériens, et là l’histoire.



Quelle déception qu’Ici on noie les Algériens de Yasmina Adi ! Voilà un film qui passe complétement à côté de ses enjeux, alors même que l’on ne pouvait pas soupçonner, un seul instant, le caractère louable de ses intentions.

Dans le contexte haineux de la Guerre d’Algérie, et de ses répercussions à l’intérieur de la métropole, une manifestation d’Algériens contre le couvre-feu inique qui leur était imposé donne une occasion épouvantable aux policiers parisiens de donner libre cours à un déluge de violence : presque cinq cents Algériens trouveront la mort le 17 octobre 1961 et dans les jours qui suivront, nombreux d’entre d’eux étant par la suite jetés, morts ou blessés, dans la Seine depuis les ponts de Paris.

Yasmina Adi a retrouvé une quinzaine de témoins, très majoritairement des victimes, de ces faits abominables et se donne de retracer les événements, d’une part du 17 octobre 1961 mais aussi des jours sombres qui lui firent suite, en recoupant ces témoignages avec des images d’archives. Fort bien. Etant donné la volonté jamais tout à fait éteinte de l’Etat français, à l’époque également coupable des faits, peut-être pas en les organisant entièrement, mais en réunissant leurs conditions et en les favorisant, d’étouffer cet événement "inadmissible mais secondaire", selon l’expresion de De Gaulle, il est effectivement utile de faire, au contraire, toute la lumière sur leurs circonstances.

Sauf que l’on ne pourra jamais pardonner à Yasmina Adi son amateurisme au mieux, au pire, sa volonté de faire de l’histoire en ne se branchant qu’à une seule source, celle des témoins. Raul Hilberg, historien autrement plus chevronné, avait coutume de dire, par provocation, mais pas uniquement, qu’il préférait de ne pas écouter les témoins, le moins possible, parce que ces derniers l’empêchaient de mener son travail d’historien calmemement à force d’émotions. Raul Hilberg ayant travaillé toute sa vie sur la destruction des Juifs d’Europe par les Nazis, on comprendra que cela valait comme conseil pour tous les historiens. Ici on noie les Algériens est la preuve manifeste que n’écoutant que les témoins, on accouche d’une histoire pour le moins incomplète, quand ce n’est pas entièrement frauduleuse.

Et Yasmina Adi est sans doute elle-même trop prisonnière de ses émotions, en situant le tout début de son film au soir du 17 octobre 1961, comme un fait établi, elle démontre son désir trop ample de communiquer son émotion. Ce faisant elle passe à côté d’un enjeu essentiel de ces événements occultés, justement de les mettre objectivement, et historiquement, à jour. Ce début maladroit montre qu’elle n’entend pas pondérer, d’aucune façon, ce qu’elle tient pour une responsabilité unilatérale. Il ne s’agira pas ici, dans cette chronique à propos de d’Ici on noie les Algériens de Yasmina Adi, de remettre en question cette écrasante responsabilité de l’Etat français dans les massacres de cette semaine sanglante, qu’on se rassure. En revanche l’absence de situation dans un contexte un peu précis de ce film en fait rapidement un film coupable de simplifications, mais aussi de manipulations grossières, ce qui naturellement affadit son propos, quand cela ne le rend pas très discutable. Pas une seule fois le commentaire ou les témoignages receuillis dans le film ne font mention de la Guerre d’Algérie en Algérie, quelles sont alors les chances de comprendre les circonstances et le climat de ce qui était majoritairement, en métropole, comme le rejaillissement du conflit armé et dont le 17 octobre 1961, mais aussi Charonne, le 8 février 1962, furent les excroissances les plus saillantes ? Sans aucune recontextualisation, Yasmina Adi assigne au spectateur de prononcer une culpabilité à l’aulne seule d’une poignée de témoins tous concordants. C’est malhonnête.

Ce serait déjà en soi une très mauvaise chose, mais le film finit par employer des moyens particulièrement manipulateurs. Ainsi ne s’étant approvisionnée qu’à un seul terreau d’informations, Yasmina Adi est contrainte, lorsqu’elle veut décrire ce qu’il se passait à la préfecture de police de Paris, d’inventer de toutes pièces des dialogues — le pathétique "Ici les Renseignements Généraux" — qu’elles donnent à jouer à des acteurs contemporains, et pour maquiller ce subterfuge grossier, elle s’emploit à manipuler ces enregistrements d’aujourd’hui, à les travestir pour leur donner cette sonorité nasillarde et péremptoire d’époque — ces choses-là sont bien indiquées dans le corps du générique de fin, c’est assez discret pour passer inaperçu, et ce n’est pas non plus indiqué avec une grande clarté. Comparablement, presque tous ces témoins algériens ont manifestement été recquis de s’exprimer en arabe, ce qui n’est pas condamnable en soi, mais la façon dont ils laissent souvent passer des phrases en Français laisse croire qu’il y a peut-être là quelque chose de factice et de fabriqué.

La rigueur scientifique qui serait la qualité de tout historien un peu sérieux ne sera jamais de mise ici. Dans un montage pas très adroit, laborieux par endroits, expéditif à d’autres, réutilisant les mêmes images d’archives à des points différents du récit, les témoins se succèdent, pas un seul qui soit identifié, via un sous-titre, par son nom et le rôle qui était le sien à cette époque, ainsi ce n’est qu’à sa cinquième apparition à l’écran que l’on comprend que tel témoin était infirmier militaire au Palais des sports et que c’est en cette qualité que ce dernier a été le témoin des exactions des policiers français. De même nous écouterons le témoignage d’une personne ayant travaillé à l’hôpital psychiatrique de Sainte-Anne, sans jamais savoir quelle était alors sa fonction, son degré de responsabilité ce qui ne permettra pas de savoir quel était le niveau de complicité de l’administration et de la hierarchie de l’hôpital envers les femmes algériennes indûment internées. Ce qui est dommage.

Le film ne manque pas non plus de tomber dans quelques écueils très décoratifs, comme la petite animation à partir de planches-contacts sur lesquelles on voit Ray Charles dans les coulisses du Palais des Sports quelques jours seulement après la concentration des Algériens dans la même salle. Et c’est bien pire encore quand la même astuce minimale d’animation est utilisée avec les photographies identitaires des Algériens arrêtés, Yasmina Adi et son monteur ne se rendent-ils pas compte qu’ils participent symboliquement à l’indifférenciation des visages et des personnes qui furent massacrées et dont on s’est débarrassé du corps précisément dans la plus grande indifférenciation ?

Un film aussi partial naturellement passe entièrement sous silence le nom même du F.L.N. au point qu’on se demande quel fut la compétence de ses documentalistes, dont la réalisatrice fait partie, ce que l’on apprend du générique également.

Les intentions de ce film médiocre, aussi bienveillantes soient-elles, en étant pareillement incomplet, biaisé et tout bonnement manipulateur à bien des égards, participent à une certaine invalidation de son propos de nous édifier à propos de ces massacres. Ce sera sans doute très difficile de l’entendre, mais quand bien même la culpabilité de l’Etat français le 17 octobre 1961 et les jours qui ont à la fois précédé et suivi, cette culpbabilité ne fait aucun doute, que ce soit une souffrance indicible que cet état continue de nier sa culpabilité, il n’en demeure pas moins que cette culpabilité se trouve, même dans une mesure infiniment diluée, aussi dans l’organisation même de la manifestation par le F.L.N. Le passer sous silence, oublier de le dire, ou même ne pas le savoir, l’ignorer tout à fait, met en grave danger toute tentative de démonstration. C’est par exemple, pour la même période, sur un sujet voisin, le grand mérite d’un film comme l’Ennemi intime de Patrick Rotman, d’être sans faux-fuyants, et de montrer justement que de tenter de savoir qui a provoqué l’escalade de la violence, du côté français ou du côté algérien est vain. Chaque entretien est contextualisé, et chaque plan est destiné à accoucher de l’aveu de la violence de part et d’autre, chaque plan pouvant ensuite être réinterprêté à l’aulne d’une vision plus large, un véritable documentaire historique.

Donnons, en revanche, un exemple des omissions du film de Yasmina Adi.

Le comportement de la police française ces jours sombres-là ne peut être excusé ou même minoré. En revanche, il faut aussi savoir que dans son organisation des manifestations du 17 octobre 1961, le F.L.N. avait anticipé que d’assez nombreuses arrestations auraient lieu, de telle sorte qu’avant même les manifestations du 17 octobre, étaient déjà prévues celles du 18, du 19 et surtout celle du 20, celle des femmes, destinée à faire libérer les hommes arrêtés lors des manifestations du 17. La manifestion du 17 octobre avait été organisée comme une immense provocation faite aux forces de police. Ce que le F.L.N. n’avait pas prévu, en faisant un peu plus que de jouer avec le feu, c’était l’ampleur de la répression. Et longtemps le F.L.N. fut destabilisé et discrédité par la magnitude des répercussions de leur création.

Cette omission n’est qu’un exemple parmi de nombreux autres des inexactitudes de ce film, je n’ai pas le coeur de révéler toutes celles que j’ai décelées, j’aurais le sentiment de me rapprocher du voisinage révisionniste tellement salissant. Et c’est justement le danger d’un film aussi mensonger, il servira de munition au révisionnisme tant sont nombreuses les brêches dans lesquelles les historiens peu scrupuleux pourront s’engouffrer. L’imprécision est de trop nombreux plans d’Ici on noie les Algériens, qui ne bénéficie d’aucun appareillage historique, et de ce fait est réalisé avec une une indigence coupable. Avec les meilleurs intentions du monde. Mais il ne suffit pas de piocher dans des images d’archives et agiter ces images telles des fétiches pour pouvoir témoigner.




Cet article est repris dans le Portillon, sous le titre Ici on noie les Algériens, là l’histoire.

Le bloc-notes du désordre