Dimanche Dimanche 26 juin 2011



J’arrête.

J’arrête le bloc-notes du Désordre. Naturellement, je vais garder en ligne ce travail vieux d’un peu plus de neuf ans. Mais je ne l’alimenterai plus comme je le faisais. De temps en temps j’y mettrai une photographie, un dessin, un extrait sonore, que sais-je ? même une chronique qui me tiendra à cœur, mais rien de plus. L’astreinte du quotidien, je n’en veux plus. Je n’y prends plus aucun plaisir. Sans compter que cela fait déjà un ou deux ans que je n’écris plus avec la même franchise.

Rédiger le bloc-notes me prend un temps considérable. A son tout début je considérais le Bloc-notes comme les coulisses d’un plus vaste projet, le site en lui-même ; le Bloc-notes du désordre était un peu le cahier de brouillon du Désordre, ou encore son carnet de croquis. Mais je suis obligé de constater que ce qu’il m’arrive d’ébaucher dans le Bloc-notes et qui devrait trouver, dans le même mouvement, une suite plus développée, plus travaillée, cette esquisse ne trouve jamais sa suite ni son développement, ce qui chaque fois me laisse cette désagréable impression de ne pas approfondir. En grande partie parce que l’astreinte quotidienne de tenir le brouillon à jour ne me laisse pas le loisir de travailler à ce qui m’importe pourtant le plus.

De façon caricaturale, j’ai passé les deux dernières semaines à mettre au point la page, en mode Ursula des Formes d’une guerre, pendant lesquelles je me faisais du souci parce que je prenais du retard dans la rédaction du Bloc-notes du Désordre, jusqu’à comprendre que c’était idiot de se faire un tel tracas, et que ce qui était important, c’était effectivement de travailler à cette interface dont le développement était sinueux et par endroits complexe.

Je suis bien conscient que ce n’est pas la première fois que je menace de faire cette chose, mais en fait là, ce n’est pas une menace, c’est la décision effective d’arrêter. J’ai déjà donné des signes de faiblesse, de découragement, et chaque fois je retournais à la tâche de la rédaction des billets du bloc-notes avec le sentiment que je ne pouvais pas rendre orphelins les billets des années précédentes. C’est idiot. Les billets précédents sont là, dûment archivés. Que pourrais-je craindre pour eux ? qu’ils ne soient plus consultés parce qu’à la surface de cette petite mer, c’est le calme plat. Je remarque au contraire que, quelle que soit l’agitation du dernier état visible des billets du bloc-notes, de la surface, les archives sont très peu consultées, cela n’intéresse personne, si peu de monde en fait. Ce que je ne déplore pas. Ce que je déplore, c’est l’absence d’égalitarisme entre ce qui est neuf et ce qui l’est moins. Cette manière d’injustice, toute relative et certainement pas dramatique, me saute d’autant plus aux yeux que lors de mes propres consultations des archives, le plus souvent à la recherche d’une date ou d’un détail, ce que j’en perçois me paraît meilleur que ce que j’ai pu faire dernièrement. Finalement, en mettant fin à l’expérience du Bloc-notes, je rends aux archives, aux billets passés leur vraie place, fut-elle celle d’une consultation très épisodique. De toute façon le succès ne m’a jamais intéressé, et ce n’est pas là une coquetterie, chaque fois que je frôlais un surcroît d’intérêt pour mon travail en ligne, j’en concevais surtout une trouille phénoménale, grandement motivée par le sentiment d’imposture.

Encore une fois, je préfère, et de loin, travailler à des projets plus permanents. Je me trompe peut-être. Je m’en moque un peu. Je n’exclus pas, de toute manière, qu’effectivement ce à quoi je travaille sur le long terme ne soit pas d’une valeur plus grande que ce que je faisais jusque-là, à l’état d’ébauche, dans le Bloc-notes. Ces choses-là de toute manière, je les fais très égoïstement. Pour mon propre plaisir. Et dans l’illusion d’une tentative d’émancipation pas nécessairement couronnée de succès.

Je vois bien aussi que dans ces petites différenciations que je fais ici, il y a la question de mes lecteurs ou encore de mes visiteurs. Curieusement, le Bloc-notes me donne souvent l’impression qu’il est lu, que ses lecteurs sont nombreux, à la différence des visiteurs du reste du site qui, on l’aura compris, m’importe davantage. Et finalement, j’ai le sentiment que le nombre de ces lecteurs me donne des responsabilités que je n’ai pas toujours envie d’endosser. Nombreuses furent les fois pendant ces neuf ans où un billet écrit dans le bloc-notes m’a effrayé pour le retentissement, malgré tout très raisonnable, qu’il déclenchait. Pour plusieurs raisons. Souvent parce que j’estime que mon point de vue sur certains sujets n’est pas meilleur que celui de l’homme de la rue, ce que je suis finalement, et rien de plus. Récemment, une connaissance était invitée dans une émission de radio pour parler de son domaine de spécialité et dans lequel j’estime que cette personne a effectivement des compétences à revendre, mais voilà, les médias sont ainsi faits qu’actualité oblige, on a demandé à cette personne quelle était son opinion à propos de l’affaire Strauss-Kahn. Et cette connaissance a commis l’irréparable, plutôt que de décliner l’invitation, de refuser de répondre à cette question, elle a donné effectivement son opinion personnelle sur ce sujet dont elle ne savait pas davantage qu’une autre, ce n’était pas très brillant. Je n’aurais pas fait mieux, sans doute même moins bien, il faut dire que ce sujet m’indiffère entièrement, et surtout ce qui s’est passé, c’est que lorsque cette connaissance a fini par être interrogée sur des sujets sur lesquels elle dispose effectivement de connaissances, elle est devenue inaudible, son discours était invalidé par la faiblesse de son opinion à propos de ce qui occupait le premier plan.

Les opinions m’indiffèrent, la mienne en premier.

Et je me méfie beaucoup de la mienne. Plus que d’aucune autre. Récemment, mes amis du Monde Diplomatique avec lesquels j’avais travaillé à l’iconographie du numéro 109 de Manière de voir, Internet, une révolution culturelle, m’avaient dit leur souhait que j’écrive un article à propos de l’autisme, j’avais plus ou moins libre choix de l’angle d’attaque. Bref, le rêve. Cela fait plus d’un an maintenant et j’en suis bien incapable parce que justement, singulièrement sur ce sujet, je me méfie des opinions et de ce qui n’est qu’opinion. Après tout, qui suis-je pour écrire à propos d’un tel sujet ? Le père d’un enfant autiste, c’est-à-dire, une personne particulièrement mal placée pour parler de tout cela en dehors de la sphère des simples opinions. Sur le sujet de l’autisme, j’aurais le sentiment de beaucoup trahir. Et pareillement sur bien d’autres sujets, certains que je n’ai pas refusé d’aborder d’ailleurs — ce qui à mon sens était une erreur, je ne suis pas mieux placé qu’un autre pour prendre la parole. Et pourtant, combien de fois me suis-je autorisé à me hisser sur ma boîte à savon pour proférer des énormités ? Admettons que je n’aime vraiment pas l’œuvre de Cartier-Bresson, est-ce une raison, sur ma seule recommandation, pour la brûler ? Sans doute pas. Souvent, j’étais conduit à de telles fanfaronnades à la fois du fait même de la forme du blog mais aussi parce qu’en dépit de mes dénégations, j’avais parfaitement conscience que ce serait lu, et même signalé et qu’il se trouverait toujours quelqu’un, voire plusieurs personnes, pour m’encourager dans des voies qui ne sont pas toutes saines — je rassure tout un chacun, je persiste et signe en ce qui concerne Cartier-Bresson, ou Raymond Depardon.

Par ailleurs, j’ai déjà dit de nombreuses fois à quel point la forme du blog m’était insupportable, comment je la considérais comme grandement responsable d’une bonne partie de la baisse de la créativité en ligne. Je continue de croire qu’il y a eu un moment, dans l’histoire encore naissante du médium, une période où toutes les formes restaient à inventer — je crois d’ailleurs que c’est toujours le cas — ce à quoi s’employaient les plus créatifs d’entre nous, avec des succès exemplaires, ce qui rendait tout à fait crédible qu’effectivement une révolution esthétique était en marche, quelque chose qui aurait malmené le livre, le tableau et les images, dans leurs carcans trop bien établis. Mais las, en 1999 aux Etats-Unis et en 2002 en Europe, est arrivée la forme blog, et j’ai pu voir, avec désespoir, vraiment, des personnes dont j’estimais infiniment le travail jusqu’alors, des défricheurs de formes et de vocabulaire, y sacrifier en s’engouffrant dans cette forme peu satisfaisante de l’empilement vertical, le tout avec des maquettes tellement normatives. Et je ne suis pas exempt de ce reproche que je ne me permettrais pas d’adresser à la cantonade s’il ne me concernait pas un peu aussi. En arrêtant le Bloc-notes du Désordre, j’éprouve une certaine joie parce que j’ai le sentiment de mettre mes actes en conformité avec mes pensées. Et de remarquer que ce n’est sans doute pas quelque chose que je fais aussi souvent que je le devrais.

La forme blog est aussi devenue le théâtre d’une lutte d’influences et de pouvoirs, dont je me suis efforcé de me tenir à distance, mais à laquelle il m’est malgré tout arrivé, comme à tout à chacun, de céder. Je ne veux d’aucun pouvoir. D’aucune influence. Je n’en suis pas digne et cela ne m’intéresse pas. Or il m’arrive de percevoir que certaines de mes chroniques sont perçues comme participant à cette mêlée collective. De cela je ne veux plus. Je suis souvent peiné de constater que ce qui ne sont que des outils de marketing, statistiques de fréquentation, outils de ranking, d’analyse de pertinence ou de référencement sont le fait d’empoignades entre des personnalités qui devraient vraiment reconsidérer ce à quoi servent, en réalité, de tels outils. Et fuir ce monde de publicitaires.

Pour compléter ce tableau de l’Internet vu par un de ses plus vieux cons, passéiste et nostalgique, je suis obligé de constater comment pendant longtemps Internet était le mauvais genre par excellence, et pourtant nombre de ses pratiquants qui sans cesse se désolaient du peu de considération que l’ancien monde avait justement pour cette vie et cette création en ligne. Avec toute l’inertie dont le vieux monde est capable, l’arrivée fut tardive — je garderai toujours un souvenir estomaqué des gesticulations d’un Pierre Assouline invité à Bruxelles à discourir avec Hafid Haggoune et moi-même de l’Internet littéraire, dont il ignorait tout puisque d’après lui, l’histoire de ce dernier commençait avec l’ouverture de son blog, qui était alors vieux de cinq mois ; l’histoire se passe en avril 2005, elle est symptomatique. Le vieux monde est finalement arrivé en ligne, et ce n’est pas un bien, puisqu’il importe avec lui ses modes de masse. Avec des stratégies propres aux divisions de chars d’assaut, il a fini par recouvrir par son vacarme tout ce qui avait trouvé vie avant qu’il n’arrive.

La semaine dernière encore, lors d’un débat à la BnF, à propos de la relation entre les auteurs et les éditeurs, à une table à laquelle n’étaient assis pour ainsi dire que des éditeurs, leur question était comme désespérée : quel est était mon modèle économique ? seul moyen pour eux d’évaluer mon projet. Je n’ai pas de modèle économique, je ne parle, n’écris et ne crée qu’au nom de moi-même ; encore une fois, tel est mon bon plaisir, ma raison d’être, mais il y a bien longtemps que j’ai perdu de vue l’idée de vivre d’une telle façon de mener mon existence.

Mais ce n’est pas tout. Avec les logiques de masse, sont arrivées aussi des transformations radicales de l’univers dans lequel tant de choses étaient possibles et qui ont été depuis étouffées par le bruit. La pire d’entre elles, sans doute, les réseaux sociaux. Ces deux dernières années, j’ai été interdit de constater que toutes les conversations dans lesquelles j’étais engagé jusque-là avaient été happées dans cette saloperie de FACEBOOK et ses déclinaisons, qui sont désormais autant d’icônes que l’on attache à la fin d’un article dans l’espoir que ce dernier fasse grand bruit, le tout abrité par le verbe de "partager", curieuse notion du partage, celle qui entend surtout imposer son point de vue. J’avais dû grandement lasser mes interlocuteurs, ou encore mes lecteurs, puisque ceux-ci disparaissaient. En même temps que ce sentiment de gâchis et d’occasion manquée, je constatais, on me le disait tellement souvent, que le contenu du Bloc-notes du Désordre continuait d’alimenter les conversations, sur FACEBOOK, qui désormais se tenaient sans moi. Après tout, pourquoi pas ? mais alors qu’on ne m’en veuille pas si j’en viens par prendre, moi, congé d’une conversation qui finit par ne plus me concerner vraiment. Sans compter que le chemin que j’avais sciemment barré, celui du bavardage des commentaires, trouvait une façon de pousser ailleurs, comme en dehors de mon autorisation.

Tout ceci n’est pas non plus étranger à une autre impression mauvaise, le Bloc-notes du Désordre était devenu très visible, parfois semble-t-il l’objet de jalousies très mal placées — des fois, je pensais même à cette campagne de sensibilisation à la cause des handicapés et la nécessité de leur laisser les meilleurs places de parking, "si vous prenez ma place alors prenez aussi mon handicap" — d’autres fois encore, le sujet de commérages. Je suis navré de le dire mais je n’ai jamais eu d’intérêt pour le bavardage. Arrêter de tenir en ligne la chronique de mon existence me permet ipso facto de me soustraire à la portée de ce bavardage. Pour moi c’est un bien. Désolé d’être tellement auto-centré.

Il y a bien d’autres éléments de réflexion qui m’ont conduit à cet arrêt, je ne suis pas certain qu’il est intéressant de les développer tous, citons-en quelques autres : l’embrigadement, notion qui m’est tellement étrangère, l’urgence avec laquelle on écrit, qui n’est pas garante de qualité, je m’en rends compte chaque fois que je recherche une information dans mes archives, et de fait l’absence de recul. Et c’est justement ce à quoi j’aspire aujourd’hui, au recul et à une respiration à la fois plus lente et plus profonde. Comme d’être capable aussi, désormais, de lire un livre, voir un film, écouter un concert ou visiter une exposition sans être, dans le même temps, partiellement occupé à tisser les paragraphes d’une future chronique, ce que je me suis une nouvelle fois surpris à faire en visitant l’exposition d’Anish Kapoor, et de constater justement que je ne savais plus le faire.

Je ne voudrais cependant pas partir sans dire ma dette et mes remerciements à de très nombreuses personnes, qui ont, en dépit de mes réserves actuelles, contribué à faire de cette expérience une aventure qui valait la peine d’être vécue. Julien. Sans qui. François, pour l’opiniâtreté de ses encouragements. L’équipe toujours bienveillante de remue.net. Les amis de rezo.net qui ont si souvent attiré les regards vers mes meilleures chroniques. Mes amis du Monde Diplomatique pour leur remarquable confiance pour le numéro 109 de Manière de voir. Les parents d’enfants autistes qui m’ont soutenu et défendu quand j’ai pris des positions aventureuses contre les comportementalistes. Mon ami L., pour la vivacité de ses critiques. Les cinquante-sept personnes qui m’ont racheté un appareil-photo, il y a trois ans quand je m’étais fait voler le mien dans le train. Mon ami Berlol, pour m’avoir donné la parole dans des endroits prestigieux et à l’écoute bienveillante. Dominique Pifarély et Michele Rabbia, avec lesquels, en compagnie de François déjà mentionné, nous sommes engagés dans une aventure merveilleuse, celle de Formes d’une Guerre. Cécile, Alice et Sarah qui se sont succédé à des époques différentes pour tenter d’endiguer le flot admirable de mes coquilles, et dire que je n’ai presque jamais remarqué quand elles le faisaient, mais conscient de ce que je leur dois, cela oui. Les Bonobos, pour leur accueil indéfectible dans le Portillon. Mes enfants, qui souvent par leurs paroles inattendues et touchantes m’ont permis d’alléger la teneur de ce qui s’est joué ici. Et B., pour m’avoir longuement écouté, à Maubuisson, réfléchir à haute voix à propos de l’opportunité de cette fin, tandis que nous visitions l’exposition de Jan Kopp, dont je ne vais pas commencer à faire la chronique ici, plus maintenant.

En tête de cet article, une Vanité de mon ami Martin Bruneau. Et que j’ai désormais tous les jours sous les yeux. Histoire, justement de ne pas perdre de vue que tout ceci est vain.

Et je laisse le mot de la fin à François Bon à qui je dois tant, avec cet extrait de Formes d’une guerre.

Formes d’une guerre.

Le bloc-notes du désordre