Samedi Samedi 27 novembre 2010



Un peu de désoeuvrement dans la journée au travail et je m’affaire à rassembler quelques images de Google Maps pour un projet en déshérence, retrouver toutes les traces des endroits où j’ai vécu et les visages des personnes que j’ai connues mais perdues de vue au travers de recherches sur internet, je ne sais pas encore bien ce que je ferai de cet amas de fichiers-images en assez basse résolution, mais je continue de les assembler, peut-être un de ces portraits composites en mosaïques, je ne sais pas encore.

Fouinant dans mon ancien quartier à Chicago, East Village, je découvre médusé qu’il a manifestement beaucoup changé, que les rues paraissent plus propres, plus souriantes, que de nombreux commerces semblent avoir remplacé les bars sombres, les coupe-gorges, que l’école de quartier qui faisait ma désolation à chaque fois que je passais devant a connu au moins une réfection, bref cela ne ressemble plus du tout au souvenir que j’ai de ce quartier. Cela me laisse un peu indifférent, je ne suis finalement pas aussi attaché que je ne l’aurais cru à cet endroit, à ce que j’y ai vécu si j’y suis attaché, mais alors c’est vers mes souvenirs que je me tourne.

Enfin c’est ce que je croyais, jusqu’à ce que je remonte Division street, vers l’Est, jusqu’au 1809W, Leos et de constater que le petit diner où j’ai parfois travaillé, tenu par des amies, Sheila, Teresa, Donna, ne ressemble plus à rien. Cela continue de s’appeler Leo’s mais je doute fort que mes amies le tiennent encore, cette devanture de maison de retraite cela ne peut pas être d’elles. J’en profite d’ailleurs pour faire des recherches à propos de ces trois amies, tenter d’en retrouver la trace, ce n’est pas facile, je ne me souviens plus du nom de famille de Donna et Sheila et Teresa portent des noms de famille plutôt communs, je suis bien obligé de constater, et c’est chaque fois ce qui me fait renoncer un temps, ajourner, que l’idée de ce projet chaque fois me remplit de tristesse.

Je referme la fenêtre de mon navigateur, je renomme rapidement les deux ou trois images de cette recherche et je passe à autre chose. Je devrais sûrement bazarder tout simplement le dossier qui contient toutes ces images et m’obliger de la sorte à ne plus y travailler, à abandonner ce projet, mais je pense alors au temps que j’y ai déjà passé et je me dis que je ne peux pas rayer d’un trait cet investissement, même si déprimant.

Ce que je comprends aussi c’est que j’aborde toujours mieux le souvenir de cette époque, de n’importe quelle époque de mon existence, au travers de mes propres images, lorsque je sillone les rues d’East Village à Chicago grâce à l’option Street View de Google Maps, je reconnais difficilement les lieux, toutes les photographies ont été prises en plein jour et un jour de beau temps, en été, le souvenir que j’ai des mêmes rues, est plus sombre, davantage pluvieux, voire enneigé, il y fait froid et les passants sont emmitoufflés. Lorsque je recherche les visages des personnes que j’ai connues je tombe sur des visages que je peine souvent à reconnaître, Mouli, mon collocataire indien a désormais les cheveux tout blancs (et il a un peu grossi, ça j’ai vraiment du mal à le croire), mais surtout il est mal photographié, il est photographié par une personne qui ne l’a jamais vu se tenir droit comme un i en sari devant une fenêtre enneigée et gelée, songeur, se retenant le bras gauche en passant son bras droit dans le dos, une cigarette allumée à la main gauche, et c’est en cela que je ne le reconnais pas, pas plus que je ne reconnais pas Teresa sur cette photographie d’un groupe de gens qui me sont inconnus, apparememnt une brochette de cuisiniers venant de recevoir quelques distinctions, ces gens-là sont vus par des personnes qui ne sont pas moi et qui ne voient donc pas ces personnes telles que je les connais et telles que je les ai connues et donc telles que je les ai photographiées.

En fait ce projet de recollection d’informations personnelles et impersonnelles à la fois a surtout la vertu de me pousser dans cet autre projet, celui de rescanner tous mes négatifs et de tenter de leur redonner le fil conducteur qui leur manque, tels qu’ils sont, pas tous très bien rangés, dans des classeurs épars, dans le garage. Et de raconter leur histoire, mon histoire. Quant à cette connerie de recherches d’images par internet, je commence à ne plus y croire du tout. C’est tant mieux.

En revanche je suis plutôt épaté par ce site, 9 eyes qui lui collectionne les images de rues de Street View de Google Maps dans lequelles en dépit du principe aléatoire des prises de vue, ou à cause de cet aléatoire, il se passe des choses.  

Vendredi Vendredi 26 novembre 2010



 

Jeudi Jeudi 25 novembre 2010



En dépit des bourrasques de grèle, puis de la pluie glaçante, B. m’emmène nous promener sur les bords de l’Oise au coin de sa rue, je crois qu’elle comme moi n’avions aucune envie de renoncer à ce que nous nous étions promis, une promenade sur les quais. Nous marchons, la tête rentrée dans les cols, évitant autant que faire se peut les flaques, je tords mon poignet pour tenter de garantir, un peu seulement, mon appareil-photo du déluge, nous marchons en direction des écluses. Je fais un peu mon type savant avec B. — je ferai bien de faire attention de ne pas être trop suffisant — en lui parlant de mes aventures comme éclusier sur le Canal de Bourgogne — et nous passons sous un immense pont dont nous recevons la rumeur très bruyante, celle de l’autoroute A15 qui relie Paris à Cergy-Pontoise.

Je suis médusé de réaliser que je suis passé des centaines de fois sur ce pont du temps où j’habitais Puiseux-en-Bray, et quand je dis des centaines de fois, ce n’est pas une de mes coutumières exagérations, mais je suis effectivement passé plusieurs fois par semaine sur ce pont pendant cinq ans. Je suis donc passé des centaines de fois sur ce pont dans la plus complète ignorance du fleuve qu’il enjambait qui n’était autre que l’Oise — qui donne par ailleurs son nom au département dans lequel j’habitais alors — à la hauteur de Saint-Ouen l’Aumône.

A Saint-Ouen l’Aumône, il y a l’Abbaye de Maubuisson où Martin a exposé ses deux grandes immenses toiles il y a quelques années. J’ai un souvenir ému de cette exposition, mais aussi de la promenade que je m’étais octroyée dans le grand parc de l’Abbaye.

C’est dans cette même Abbaye de Maubuisson que je m’étais rendu au ciné-concert de la Nouvelle Babylone par le Surnatural Orchestra, le concert avait été contrarié par de fortes pluies et une solution de repli avait été prévue dans une salle de spectacle, l’Inattendu, l’Inescompté, l’Improbable, l’Inespéré, quelque chose comme ça, et d’ailleurs le projectionniste de ce ciné-concert aurait du être pendu pour l’exemple, tant il avait éprouvé les nerfs des musiciens en passant les bobines du film dans un désordre imprévisible.

J’étais venu à ce ciné-concert avec Martin, qui par ailleurs connaissait une amie qui habitait les environs, elle-même amie d’une femme qui habitait dans un petit pavillon derrière cette salle de spectacle dont je peine à me souvenir du nom, quelque chose comme l’Inattendu, l’Inescompté, l’Improbable, l’Inespéré, quelque chose comme ça, et qui avait eu la gentillesse de nous inviter prendre un verre après le spectacle.

J’avais du paraître imbuvable, peut-être pas, mais suffisant cela certainement à cette amie d’amie, la conversation avait dévié à propos de Promenade, l’exposition de Richard Serra au Grand Palais et j’enfourchais mes grands chevaux à propos de la politique culturelle de la droite — l’art contemporain expliqué aux otaries de droite — et comment ces jeunes femmes habillées dans des tshirts fort moulants, noirs barrés de grosses lettres blanches, médiation cultrelle, étaient finalement l’idée que la droite se fait d’une politique culturelle, et comment je ne manquais jamais une occasion de torturer un peu ces jeunes femmes en leur posant toutes sortes de questions à propos des oeuvres exposées, questions destinées uniquement à éprouver les limites immédiates de ce gadget, je me fais confiance, je devais être odieux.

Et je réalise en ce jour pluvieux et froid, sous le pont de l’autoroute A15, sur lequel je suis passé des centaines de fois, que ces quelques événements se sont tous passés dans cette ville abritée, pour sa partie occidentale, par le pont immense de l’autoroute.

A propos d’écluse, je sais que j’ai déjà raconté cela :

Depuis le temps que je voulais le faire. Depuis le temps que je voulais revoir la canal de Bourgogne et notamment son écluse n°89 entre Saint-Vinnemer et Tanlay. J’avais donc pris un peu d’avance en partant d’Autun.

Durant la plus grande partie de l’été 1984, j’ai été le gardien de cette écluse. Un petit boulot d’été. En 1984, j’avais enfin passé mon Bac mais j’avais échoué pour la première fois au concours d’entrée des Arts Décos et aussi à celui de l’Ecole de Sèvres qui elle-même préparait au concours d’entrée aux Arts Décos, sur ce dernier concours j’avais fini deuxième sur la liste d’attente en cas de désistement et on m’avait laissé comprendre que c’était comme si c’était fait. Etrangement cette année il n’y eut pas de désistement et en septembre je me retrouvais le bec dans l’eau, aussi je décidais de devancer l’appel, me débarrasser de mon service militaire pendant cette année creuse. Je partais donc avec la classe 84/12 en décembre. Et en attendant cette incorporation &#151 je me souviens combien tout ce vocabulaire me paraissait âpre et me faisait peur &#151 je trouvais un petit boulot dans un service informatique dans lequel mon travail consistait à remettre du papier-listing dans des imprimantes, à l’époque je regardais la chose comme un petit boulot comme un autre, ça ou gardien d’écluse, c’est étonnant à distance de voir comment de remettre du papier dans ses imprimantes aura été déterminant par la suite puisque c’est toujours plus ou moins dans le même univers que je travaille encore aujourd’hui. Mais tout ce futur proche, à l’époque, du temps où j’étais le gardien de l’écluse numéro 89 sur le Canal de Bourgogne entre Saint-Vinnemer et Tanlay, j’étais loin de le percevoir. Comment aurais-je pu ?, je n’avais que 19 ans.

A l’époque je voulais faire de la bande dessinée. J’étais convaincu que j’étais doué pour cela. Que cela allait marcher. Je ne refusais cependant pas le conseil de gens éclairés chez qui je gardais les enfants, qui me conseillaient surtout une filière plus généraliste. Les Arts Décos. C’était devenu mon but. Le Bac j’avais fini par l’avoir. En grande partie parce que les parents avaient enfin accepté que l’avenir serait peut-être synonyme de dessin et aussi grâce soit rendue à mon professeur de dessin, Monsieur Menghini qui exigea toujours de moi un mot signé du professeur de mathématiques, Monsieur M’Silti, certifiant que j’avais bien suivi le cours de maths et que donc le professeur de dessin pouvait donc m’autoriser à suivre son cours. Sans parler du professeur de philosophie qui avait su écarter un peu le cercle de ce que l’on appele les connaissances, donnant ainsi à voir ce qui est passionnant dans ces connaissances. J’avais donc fini par l’avoir ce foutu Bac à l’époque du passe ton bac d’abord.

Au début de l’été, j’avais enfin vu Yes en concert, et dans même registre exécrable Roger Waters et Eric Clapton pour la tournée de l’album the pros and the cons of hitch-hiking, comme tout cela est oubliable ! Et puis vers le 10 juillet j’avais pris un train pour Tonnerre où je m’étais présenté au bureau de l’ingénieur du canal. Il m’avait vilainement toisé du regard, m’avait dit d’attendre dehors, la chaleur était écrasante, la lumière aveuglante en ce début d’après-midi d’été sur la terre battue grise du parking. Il m’avait ensuite demandé sans ménagement de vite monter dans sa camionnette une 4L break, couleur indéfinissable et avait roulé tambour battant sans un mot pendant la dizaine de kilomètres qui nous séparaient de l’écluse. Je me souviens très bien avoir vu mon écluse à la sortie d’un virage, en venant de Tanlay. Il m’a largué comme ça, comme une vieille chaussette, décidément, je ne comprenais pas ce qu’il me voulait ce type. La personne que j’allais désormais remplacer m’a expliqué au premier bâteau comment il fallait faire et aussi cette subtilité que nous étions responsables du niveau du bief en aval. Et qu’à cet effet il y avait une graduation dans la porte du bas et qu’il fallait s’arranger pour que le niveau indiqué soit compris entre 1,9 et 2,1, 2 c’était parfait. J’avais un jour complet de congé le mercredi, les bâteaux étaient suceptibles de demander le passage entre 6 heures du matin et 19 heures. Il passait très peu de bâteaux. Peut-être cinq dans la journée. Un jour il n’en passa qu’un, une barque comme égarée sur le canal, un grand-père qui emmenait son petit fils faire une promenade, un jour il en passa dix-sept. Il fallait une dizaine de minutes en tout pour faire passer un bâteau.

C’était assez simple.
Fermer les portes de l’écluse.
Attacher la corde du bâteau à la bite d’amarrage.
Ouvrir les vannes en grand pour les grands bâteaux, à mi-hauteur pour les petits bâteaux. Attendre la mise à niveau, ouvrir les portes du haut.
Pour les bâteaux arrivant de l’amont quand l’écluse, le sas, était vide, il fallait faire patienter, remplir le sas, ouvrir les portes de l’amont, attacher le bâteau, les péniches qui remplissaient entièrement l’écluse étaient dispensées de s’amarrer, d’ailleurs les bâteliers faisaient en général peu de cas de nous et ils n’étaient pas à contredire. Vider l’écluse. Puis ouvrir les portes du bas.
Les vannes s’ouvraient à l’aide d’une manivelle et la trombe d’eau qu’elles libéraient était jubilatoire. Les lourdes portes s’ouvraient et se fermaient à l’aide d’un ample balancier qui actionnait une savante démultiplication du mouvement.

Le canal était parallèle à une petite rivière au courant vigoureux. De l’autre côté une pente douce était souvent sillonée par des tracteurs.

J’avais à ma disposition une petite maison de deux pièces, entièrement vide, les murs mangés par un épouvantable papier jauni aux nombreux passages de champignons verdâtres. Au sol des tomettes. Du camping amélioré.

Mais j’étais heureux. C’est ce dont je me souviens le plus. J’étais heureux.

Une nuit j’ai été dérangé par des rodeurs mais qui ont semble-t-il eu plus peur que moi et ont déguerpi, je me demandais bien ce qu’ils pouvaient venir chercher dans un tel désert. Je l’ai signalé lorsque l’ingénieur est venu faire sa ronde. Il m’a aboyé qu’il fallait que je le signale aux gendarames de Saint-Vinnemer. Les gendarmes, je ne sais pas pourquoi, mes bonnes manières, ma politesse ?, m’ont pris d’affection et sont venus me chercher souvent le soir pour m’emmener chez leur ami apiculteur où nous buvions de l’hydromel plus que de raison. Nous repartions de chez l’apiculteur, noirs, et je n’en menais pas large à l’arrière de l’estafette de gendarmerie tant le chemin de halage était étroit, certain de finir avec les deux gendarmes dans le bief, nous arrivions malgré tout à bon port, à l’écluse, le même miracle ayant lieu tous les soirs à la même heure, les nuits du mois d’août 1984.

J’étais très pointilleux sur la précision du niveau d’eau dans le bief aval et chaque soir je vérifais mon niveau et je ne me serais jamais contenté que la surface de l’eau soit seulement comprise entre 1,9 et 2,1 je tenais à ce qu’elle soit non seulement à 2, mais sur le milieu du trait des deux mètres de profondeur. Un défi. Idiot. Chaque soir j’ouvrais un peu les vannes pour remonter le niveau du bief. Quand j’avais enfin atteint le bon niveau j’allai me coucher. Un soir, après que les gendarmes m’ont déposé, j’ai ouvert un peu les vannes constatant que je devais être deux ou trois millimètres trop bas. Et saoul je suis allé me coucher pour sombrer dans le sommeil lourd de l’ivrogne. Laissant les vannes ouvertes en grand. Le lendemain matin je fus réveillé par les coups de poing furieux sur la porte. Quand j’ouvris, je fus surpris en slip par l’ingénieur éructant, qui ne m’aimait décidément pas, et qui, je pus le constater par delà ses épaules, voulait sûrement des explications, le bief en amont était à sec. Il y avait deux bâteaux de plaisance sur le flanc, j’étais pétrifié. J’eus la présence d’esprit de lui parler des fameux rodeurs de nuit. Ce qui me tira d’affaire. Dans le bief aval c’était aussi la catastrophe, le chemin de halage et les champs alentours étaient inondés. Il fallut toute la journée de condamnation de toute cette portion du canal de Bourgogne pour rétablir au mieux mes méfaits d’éclusier ayant trop éclusé d’hydromel. Pendant toute une semaine les péniches raclaient le canal et remuaient la vase dans le bief en amont.

Quand je suis arrivé cet après-midi sur le chemin du retour d’Autun à l’écluse, j’étais très ému. J’ai été impressionné par la précision de mon souvenir visuel des lieux. Sauf pour une chose, la longueur et l’étroitesse de l’écluse. Dans mon souvenir, elle n’était pas aussi longue. Et pourtant, de cet été, j’ai toujours su qu’une écluse fait 39 mètres de long parce qu’une péniche fait 38 mètres cinquante de long et que pour fermer les portes derrière une péniche il faut toujours attendre que le bâtelier ait rabattu son gouvernail entièrement.

Je me souviens qu’un matin je fus réveillé de très bonne heure par la corne d’une péniche qui était entrée dans l’écluse. En ouvrant la porte de la petite maison, j’avais été subjugué par cette péniche qui barrait l’horizon. Il faisait frais et il y avait du brouillard comme en hiver. Pendant que l’écluse se vidait, le bâtelier me proposa un peu de son café. Que je bus pieds nus dans l’herbe humide, les doigts se brûlant sur le bol en pyrex, le bâtelier et moi n’échangeâmes aucune parole si ce n’est mon merci qui venait du coeur. C’était mon plus beau café. J’étais heureux. Dans le brouillard.

C’était cela que je suis venu revoir. Et de nouveau me penchant au dessus du pont, vingt et un ans plus tard, contemplant le bief en aval, j’ai compris que c’était dans cette écluse que j’avais vécu les derniers moments de mon enfance. En septembre le travail de nuit et en décembre le service militaire m’ont fait basculer d’un seul coup dans un autre monde. Comme si j’étais passé d’un bief à l’autre.

C’est cette histoire que je viens de raconter à B., sous la pluie sur les bords de l’Oise, au niveau du pont de l’autoroute A15 et de l’écluse de Saint-Ouen l’Aumône, à B., qui habite derrière l’Imprévu et chez qui nous avions bu un verre après le ciné-concert du Surnatural Orchestra.  

Mercredi Mercredi 24 novembre 2010



Je me souviens de cet ami américain, que j’ai rencontré en France des années avant même de mettre moi-même le pied sur le sol américain, et qui justement quelques temps après mon retour de Chicago, m’avait demandé, est-ce que tu ne trouves pas étonnant tout de même de penser que c’est dans ce pays aux banlieues tellement ennuyeuses que l’on ait pu inventer quelque chose d’aussi excitant que le jazz ? J’avais été stupéfait de la justesse de ce constat. De même que le mythe américain s’efforce de concilier que le tiers de sa population est obèse, ou encore que le pays autrefois le plus économiquement puissant du monde cache des fonctionnements sociaux comparables à ceux de pays du tiers monde, et quelques autres antagonismes propres à ce pays riche surtout en contrastes, il est un fait peu connu, les Etats-Unis sont surtout un pays ennuyeux, un pays dans lequel l’ennui règne sans partage, un pays où l’on s’ennuie à longueur de temps, bref le pays qui déverse ces trépidantes fictions cinématographiques sur le reste du monde.

Il y a bien quelques auteurs, quelques artistes, quelques documentaristes qui se sont efforcés de montrer, voire de magnifier cet ennui, je pense aux nouvelles de Raymond Carver, celle dans lesquelles les vies y sont décrites dans tout leur ennui et puis, un détail, et elles prennent corps, mais l’accident est chaque fois minuscule. D’une certaine façon les Américains de Robert Frank peuvent être considérés comme un essai photographique de l’ennui. Et en matière de photographie attachée à représenter l’ennui, Joel Sternfeld est très remarquable. En bandes dessinées, Daniel Clowes, album après albums, personnages après personnage dépeint à merveille cet ennui épuisant des banlieues américaines.

Wilson le dernier album de bandes dessinées de Daniel Clowes vient de sortir. Et c’est une merveille.

Je ne sais quelles étaient les véritables intentions de Daniel Clowes avec cette histoire de Wilson, son personnage principal, mais j’y ai vu un hommage appuyé à Chris Ware, les ressemblances entre les personnages principaux de Wilson et de Jimmy Corrigan étant nombreuses, mais aussi un mode narratif comparable dans la déclinaison par strates successives d’un personnage, dans le cas de Wilson, l’unité de mesure c’est la page, le truc en six ou huit cases, toutes destinées à nous faire croire aux mensonges de Wilson, la dernière dans laquelle il révèle in fine le pleutre qu’il est vraiment, cinq cases pour faire croire à son voisin de diner qu’il aimerait converser avec lui et dans la dernière case tout le cynisme de cet être sans qualité.

Pour augmenter ce dispositif de révélations successives, de progression dans la narration, Daniel Clowes pousse la virtuosité à modifier les codes graphiques d’une page sur l’autre, utilisant cinq styles différents en ronde tout au long de l’album, comme autant d’éclairages différents pour éclairer toutes les facettes de son personnage.

Et pourtant ce qui me fascine le plus dans Wilson c’est cette remarquable propension à donner toute son épaisseur à un personnage qui en manque considérablement, à s’attarder à cerner avec précision les contours d’un personnage systématiquement fuyant et ce n’est pas une simple gageure narrative, il est a priori plus facile de relater les faits et les gestes d’un personnage d’envergure, il s’agit bien davantage de montrer comment ce dernier est inexorablement rattrapé par la médiocrité de ses actes et de son être, la dernière page de cet album étant d’une splendide puissante suggestive, Wilson vieilli, dans son fauteuil face à une fenêtre constellée de pluie, et qui finit par une manière de hochement final par acquiescer à cette médiocrité qui fut la sienne de bout en bout.

C’est cela, quand Daniel Clowes redonne à cet être médiocre, comme souvent les personnages de ses bandes dessinées, toute cette épaisseur qui fait de ce personnage, qui force l’admiration pour la narration, mais aussi qui réconcilie un peu avec l’espèce humaine, nous ne sommes, même dans notre plus grande veulerie, notre médiocrité et nos travers inévitables, entièrement résumables, réductibles à ce constat de faillite, nous avons nos moments. Et la narration de Daniel clowes est d’une folle virtuosité à nous permettre, à nous lecteurs, ce cheminement incertain et qui nous parle de nous, au coeur même. Au coeur de l’ennui de nos existences.  

Mardi Mardi 23 novembre 2010



Des fois je me fais l’effet du Capitaine Haddock. Le premier qui touche à un cheveu de cet enfant...

Cela faisait bien longtemps, depuis que l’école Decroly accueille Nathan, que nous n’avions pas dû nous battre pour faire reconnaître ses droits. Je remarque en me disputant avec son Auxilaire de Vie Scolaire que mes réflexes sont intacts, rien lâcher et on ne concède pas un pouce de terrain. Mais c’est un peu comme au rugby, c’est en sortant du combat que l’on ressent le mal, la douleur, qui refluent. Ce soir c’est l’amer constat de se rendre compte que naturellement rien n’est jamais acquis, que certes depuis deux ans, les choses vont mieux, que Nathan a fait des progrès considérables et qu’il n’évolue plus dans un milieu qui lui est hostile, encore que justement, dans le cas présent, il n’est pas fondamentalement bienveillant. Et que c’est peut-être dû au fait que nous ayons baissé notre garde.

Alors on en veut à la Terre entière, quand, en fait, c’est à soi seul que l’on devrait faire de tels reproches, tout du moins se faire le reproche de n’avoir pas été vigilant, d’avoir, un temps, abandonné la position des lutteurs, et de s’être, finalement, laissé aller à la possibilité de mener une vie presque normale. Parce que c’est cela finalement que cela veut dire. Ce regain de tension vient du fait seul que nous avons cru un moment que l’on pouvait arrêter d’être sur nos gardes.

Et c’est justement cela que j’apprends aujourd’hui avec une certaine violence, c’est qu’on ne peut jamais arrêter d’être vigilant quand on est parent d’un enfant handicapé, on doit être sur ses gardes tout le temps, on doit être réactif en toutes occasions, ne rien laisser passer, se battre pour tous les pouces de terrain, et garder en tête que des pièges jonchent le terrain en permanence, on ne peut jamais être tranquille, les victoires, parce qu’il y en a tout de même, sont toujours de très courte durée. Bref la récréation est finie.

Mais je ne peux m’empêcher de penser que c’est bien dommage ; quand je regarde rétrospectivement les deux dernières années, années scolaires au cours desquelles Nathan aura bénéficié du soutien à la fois bienveillant et indéfectible d’Audrey son A.V.S. dévouée, je remarque immédiatement que le relâchement dont nous avons pu bénéficier a surtout profité à Nathan. Nous sommes de nouveau en lutte pour faire valoir ses droits et c’est de nouveau Nathan en premier lieu qui en patit.

Du nerf !  

Lundi Lundi 22 novembre 2010



Arrivé en fin d’après-midi chez B., ayant peu dormi dans le train ce matin, je finis par sombrer tout à fait en début de soirée, au fond du canapé et m’endors profondément. Je suis révéillé par B. pour le dîner, encore confus de mes rêves, B. et ses enfants sont attablés et m’attendent pour commencer le dîner. C’est sans transition que je passe donc du sommeil profond et de ses rêves compliqués à ce dîner en famille.

 

Dimanche Dimanche 21 novembre 2010



Au réveil après une nuit au travail, quel effort de volonté il m’a fallu en début d’après-midi pour prendre la voiture et conduire au hasard vers les monts du Sud, pour finir sur le plateau d’Olloix ! Temps gris, et un peu humide, frais aussi et cela fait du bien. Nouvelle tentative de panoramique à 360 degrés, cette fois en tentant de maintenir l’horizon à niveau, presque.
Le bloc-notes du désordre